Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Archive de la catégorie «Lutte des classes»

Sur le féminisme de droite

Posté par ysengrimus le 15 octobre 2009

La question ressurgit de temps en temps chez nos folliculaires. Les organismes féminins gauchisants contemporains sont-ils des représentants légitimes de l’intégralité de la masse des femmes. Les femmes de droite répondent habituellement ouvertement par la négative à cette question épineuse. Elles sont bien en rogne qu’on prétende les représenter en mobilisant des portes-paroles qu’elles qualifient rageusement (et, en fait, pas très honnêtement) de «granolas lesbianisantes aux idées extrêmes». Sans vouloir jouer les esprits paradoxaux, j’ai quand même, spontanément, envie de poser la question suivante, un peu perfide: les femmes de droite, numériquement minoritaires, ouvertement élitaires, n’ont elles pas pourtant tout plein d’organismes (masculins ou mixtes) pour parler pour elles? Conseil du Patronat, Chambres de Commerces, comités et regroupements corporatifs de toutes farines, grands syndicats des médias, conseils ministériels, etc… Ma question ici postule, naturellement, que la femme de droite n’est pas trop distincte de l’homme de droite (ce postulat est respectueusement ouvert à discussion) et surtout, mon interrogation pose conséquemment la question toute simple et directe de savoir s’il y a un féminisme de droite

D’abord, il n’y pas à se conter de menteries. Il y a des noirs de droite, des gais et des lesbiennes de droite, des aborigènes canadiens de droite (et même antisémites), des handicapés de droite et indubitablement des femmes de droite. Les groupes sociaux à bases biologique ou ethnologique ne sont pas des classes sociales et l’appartenance à ces derniers n’est en rien le garant d’une position de classe conséquente. Mazette, il y a même des ouvriers, des chômeurs et des assistés sociaux de droite, alors je vous demande un peu… Il faut aussi assumer que la réflexion, spontanée ou articulée, sur la condition féminine n’est certainement plus un monopole à gauche. On dégage alors inexorablement deux types de femmes de droite. Il y a d’abord les femmes de droite qui sont ignorantes du féminisme ou le combattent. Elles vivent dans l’ombre de leur homme, jugent que tout va bien dans l’ordre machique et phallocrate des choses et que les valeurs traditionnelles priment. Dire qu’il y a des femmes de droite qui sont non féministes, c’est un truisme. Ces figures d’arrière-garde existent bien toujours mais, par contre aussi, il est légitime de suggérer que leur impact social est voué, dans la dynamique contemporaine, à demeurer faiblard. Que voulez-vous, c’est inévitable. Faire compulsivement la promotion de la soumission ne rend ni insoumise, ni puissante, ni même particulièrement active socialement. Sorte de caricature du passé, la femme soumise rétrograde, dont la cause est indubitablement foutue, servira, en fait, de repoussoir extrême, fort utile au féminisme de droite. Il est en effet toujours utile d’être (ou de paraître) en avance sur une autre instance et de s’en glorifier.

Il y a ensuite les femmes de droite qui font une promotion active (et parfaitement légitime, dans la logique, réformiste mais non révolutionnaire, qui est celle de tous les segments de la droite «novatrice») de la femme, de l’efficacité des femmes, du pouvoir des femmes, de l’éthique professionnelle des femmes, de la légitimité des particularités de la culture intime des femmes, de l’esprit de corps des femmes. Les femmes de droites, actives dans l’entreprise, le commerce, les médias et la politique observent vite la persistance rampante, un peu poisseuse, d’une mentalité masculine vieillotte, surannée, ou, plus insidieusement, d’une propension semi-consciente des hommes bien installés à imposer leur culture intime comme si c’était un implicite absolu et incontestable. Les chicanes sans fin sur la climatisation des bureaux, l’intendance des chiottes, les activités sociales d’entreprise, l’éthique entrepreneuriale et la tenue des cuisinettes attenantes aux salles de réunion est un symptôme tout à fait parlant du phénomène beaucoup plus vaste du choc des sexages parachevant le positionnement entrepreneurial des femmes. Inutile d’ajouter que les questions sérieuses où les femmes d’affaire sont solidement actives et en position de pouvoir sont, en fait, sans sexe et neutres en sexage. Ces femmes les traitent, y agissent, y jouent leur rôle et tout est dit.

On suggérera donc qu’un féminisme de droite considère simplement que la femme est l’égale de l’homme et mérite le même salaire, les mêmes tâches et la même considération MAIS, ce… dans un espace concurrentiel capitaliste que, d’autre part, le féminisme de droite promeut, postule et ne remet aucunement en cause. Ce féminisme, égalitaire mais non révolutionnaire, développe aussi un corporatisme féminin, c’est-à-dire une promotion ferme, solide, de toutes les particularités de la culture intime des femmes comme facette de la réalité sociale (capitaliste) postulée et axiomatisée. Il est d’ailleurs parfaitement usuel, pour l’esprit de corps féminin de droite, de nier purement et simplement être un féminisme. Le féminisme de droite en est pourtant bel et bien un. Le nier, c’est occulter son importante facette progressiste, bien sûr circonscrite, souvent bafouée (y compris en son sein même) mais bien réelle. Et le féminisme de droite est, de plus, extrêmement important pour la gauche parce qu’il contribue à démonter une des grandes illusions de ladite gauche, celle voulant (encore) que cause des femmes et lutte des classes soient intimement confondues et comme inextricablement fusionnées. Cette fausseté théorique est mise en relief par l’impact social croissant du féminisme de droite contemporain. Le féminisme de droite revendique une meilleure place pour les femmes d’affaire dans un monde des affaires qu’il n’a aucunement l’intention de questionner. Le féminisme de droite entend que les femmes de droite prennent leur place au côté des hommes de droite dans un système social toujours fondamentalement affairiste, ploutocrate, oppresseur et bourgeois. Progressiste en son espace strict, novateur dans le cadre restreint du dispositif qu’il postule, le féminisme de droite relègue inexorablement dans la fosse fétide de l’extrême droite ruinée la cause androhystérique de la soumission de la femme à l’homme et toute les facettes de l’anti-féminisme féminin (ou masculin) passéiste. Cette cause là est entendue autant pour le féminisme de droite que pour le féminisme de gauche. L’ensemble des femmes de droites se subdivise donc finalement en trois sous-ensemble: 1- les femmes effectivement non-féministes (ne les cherchez pas dans le milieu du travail. En bonne cohérence objective, elles sont devant leurs poêles); 2- les féministes de droites non assumées (elles refusent fermement de se dire féministes parce que cette notion pue la gauche à leurs narines. Ce sont souvent les «anti-féministes» les plus virulentes, du moins subjectivement, verbalement. Il faut observer leurs actions effectives, pas les illusions qu’elles entretiennent sur elles mêmes); 3- les féministes de droite assumées (les championnes explicites de l’esprit de corps féminin, implicitement affairiste et bourgeois).

L’existence du féminisme de droite (et le fait qu’il a de plus en plus pignon sur rue, notamment dans la politique et les médias) pose des problèmes très délicats à l’action militante. Le fait est qu’il faut combattre le féminisme de droite (surtout lorsqu’il est assumé, car alors il se légitimise sciemment comme progressiste) non pas parce qu’il est un féminisme mais bien parce qu’il est de droite. Il est donc indispensable de le dissoudre, méthodiquement et sans minimiser sa spécificité innovante, dans le reste de l’idéologie de droite qui, elle, est désormais de plus en plus sans sexe ni genre et sans doctrine spécifique du sexage. Et l’exemple cardinal ici, c’est nul autre que celui de notre bon gros Tony Soprano. Suivez-moi bien. Tony Soprano est un malfrat teigneux, un criminel notoire. Quand le FBI le serre de près, il pose un geste rhétorique tout particulier. Il se met à se lamenter parce qu’en s’en prenant à lui, on s’en prend(rait) à la communauté italo-américaine toute entière, qu’on empêche(rait) de s’épanouir. Certains aborigènes, ou pseudo-aborigènes (masqués), trafiquants de cigarettes, d’armes ou de cannabis, jouent la même carte. Quand la brigade des crimes économiques ou des stupéfiants les serre de trop près, ces criminels de droit commun, bien planqués dans le maquis de la légitimité de la cause aborigène, se mettent à dégoiser sur l’oppression de leur peuple par l’homme blanc… Il faut alors prudemment se dégluer de cette dangereuse chausse-trappe sociologique, en expliquant calmement à Tony Soprano que ce sont ses activités criminelles, et non son profil ethnique, qui lui méritent ses ennuis actuels. Vive la communauté italo-américaine. Vive les aborigènes. Haro sur la criminalité. Même message ici: vive l’augmentation du pouvoir des femmes tous azimuts et inconditionnel, haro sur le capitalisme et sur les femmes et les hommes qui en profitent. Car il est, lui aussi, rien de moins qu’un crime.

J’y faisais allusion en ouverture, le féminisme de droite combat ouvertement et farouchement le féminisme de gauche, non pas parce qu’il est un féminisme, mais bien parce qu’il est de gauche. C’est la base de l’accord sur la cause collectivement endossée et légitime (la cause féministe, dont la validité est incontestable) qui sert de vivier pour la lutte la plus fondamentale, la plus implacable, la plus cruciale: la lutte des classes. Si le féminisme de gauche a tort de croire qu’il parle pour l’intégralité des femmes (le capitalisme ayant su se réformer un petit peu en faveur des femmes de droites), le féminisme de droite a bien plus profondément tort de s’imaginer que l’arène exclusive de la lutte des femmes (comme êtres humains, en solidarité avec tous les êtres humains) est exclusivement cette société capitaliste inique dont les petites cheffes et les soldates n’ont pas plus de décence sociale que ses petits chefs et ses soldats.

L'ambivalent slogan d'une frange significative du féminisme de droite...

JE NE SUIS PAS UNE FÉMINISTE MAIS… L'ambivalent slogan d'une frange significative du féminisme de droite...

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Au travail, la femme tyrannise la femme. Alors, bon… haro sur le féminisme? Non: haro sur le capitalisme…

Posté par ysengrimus le 1 octobre 2009

Une des correspondantes américaines d’Ysengrimus, Claudia [nom fictif], une femme affirmée, moderne, n’ayant pas froid aux yeux, professionnelle dans un organisme gouvernemental chez nos voisins du sud, m’écrit ceci, en une diatribe de colère contre sa petite cheffe. Connaissant ma vive sensibilité féministe, elle prend un minimum de précautions, mais bon, vous allez voir que c’est assez raide quand même (publié et traduit avec l’autorisation de l’auteure):

Ysengrim, I know that you will consider this terrible, but I would so prefer to work for a man than a woman.  I so prefer to make a man look good than a woman, to work to enhance his image.  I enjoy being servile to men.  Women are petty imbeciles who deserve shit. They are tyrants always having to go over the fucking top to “prove” themselves.  There was a story in the New York Times about executive women wearing CATHETERS because they are determined to not let their elimination requirements get in the way of work. Women have only made the working environment worse, more oppressive.  They were better stuck in the home serving their men.  I would love to be a retro wife, working all day to make everything comfortable for my husband, greeting him at the door in an apron and heels and kneeling to receive his cock.  I am old fashioned that way…

[Ysengrim, je sais que ce que je vais te dire va sonner affreux à ton oreille, mais j’aimerais tellement plus travailler pour un homme que pour une femme. J’aime tellement plus cela, faire bien paraître un homme, oeuvrer à améliorer son image. J’adore être servile envers les hommes. Les femmes sont des sottes mesquines qui méritent bien qu’on les emmerde. Elles sont des tyrans qui doivent toujours en rajouter et en rajouter, putain, pour «faire leurs preuves». Il y avait ce reportage dans le New York Times à propos de femmes cadres portant des CATHÉTHERS, déterminées qu’elles sont de ne pas laisser leurs besoins d’évacuation des eaux troubles interférer avec le travail. Les femmes n’ont fait que détériorer le milieu du travail, le rendant pire qu’il était, plus opprimant. Elles étaient bien mieux, piégées à la maison, au service de leurs hommes. J’adorerais être une épouse rétro, me consacrant toute la journée au confort domestique de mon mari, l’accueillant à la porte en tablier et talons aiguilles et m’agenouillant pour recevoir sa bite. Je suis vieux jeu, dans ce genre…]

Pas question de remettre en question mon féminisme face à ce commentaire choc, légitime expression de colères et de frustrations diverses, venant d’une femme contemporaine n’ayant vraiment pas grand-chose de si vieux jeu que cela…. Analysons un peu les vues cruciales de Claudia, femme professionnelle critiquant vertement les femmes professionnelles. Bon, les femmes petites cheffes sont tyranniques, intrusives et condescendantes, surtout envers les autres femmes, sur lesquelles elles assouvissent leurs compulsions compétitives en toute impunité «professionnelle». Je ne vais pas nier cela. Des tas de travailleuses me le rapportent avec une ferme et tonitruante constance. Les hommes petits chefs sont baveux aussi, hein, ne nous y trompons pas. Ce ne sont tout simplement pas exactement les mêmes travers qui jaillissent, dans le feu quotidien de l’action. Le fait est que c’est, en fait, la position de petit(e) chef(fe) même qui est en cause. Véritable cancer social méconnu, le petit patron, le contremaître, le supérieur hiérarchique immédiat, le micromanager, le garde-chiourme ancillocrate, le chef de service, retors ou abstru, carotte ou bâton, mielleux ou fielleux, est souvent la cause de bien des démissions. On ne quitte pas une grande fonction, on quitte un petit patron, est un aphorisme qui a pris corps longtemps avant que les femmes ne se consolident dans le milieu de travail. Le drame est donc, tout simplement, que, désormais, la portion féminine de l’humanité occupe aussi cette position archie-honnie et purulente de soumission aussi cruelle que paradoxale du cadre. La femme assume en toute simplicité sa position de cadre, ne l’améliore pas, ne la transforme pas, ne la réforme pas, ne la bonifie pas et la poisse des ses propres défauts. Il y a certainement, pourquoi pas, un style condescendant, intrusif ou tyrannique typiquement femme et nul doute que la position de petite cheffe ne manque pas, les mois et les années aidant, de mettre ces caractéristiques en saillie, comme l’eau du ruisseau annonce les cailloux. Triste mais vrai. Quoi de plus efficace, en effet, que la culture intime des femmes pour tyranniser des femmes?

Donc, souffrir pour souffrir, sous le faix d’un petit chef ayant axiomatiquement (car c’est l’axiome de la hiérarchie du travail capitaliste qui ne bouge pas ici) ses défauts de petits chefs, Claudia (croit qu’elle) préfère un homme. Il semble bien que la douceur riche et onctueuse de ses fantasmes socialement régressants atténue(rait) l’inévitable douleur de se faire, de toute façon, traiter comme un chien sur le lieu de travail. Chez les autres femmes dudit lieu de travail, Claudia ne trouve que compétition forcenée, jalousie mesquine, et une amplification professionnelle des vieilles chicanes et arguties de prérogatives féminines. Leur arrivisme est accentué par l’exemple drolatique du port de cathéter au travail, dans un environnement où les pauses-pipi sont d’évidence encore conçues au rythme de vessies plus amples. Détermination, résistance physique, sens du devoir, débrouillardise, tous ces traits féminins de bonne futaie sont distordus et gauchis par l’entreprise qui se les approprie et les asservit, en fabriquant de toutes pièces la docilité des travailleuses et la tyrannie des petites cheffes et, surtout, en se perpétuant derechef en elles.

Ma sorcière bien aimée attendant son époux devant son fourneau devient alors (pour Claudia, qui ne cuisine pas et est célibataire) une sorte de vision abstraite de nostalgie idyllique. Le bon sauvage de Rousseau, en quelque sorte, attendu, naturellement, que Rousseau ne s’était pas trop promené pieds nus dans les bois au moment de la formulation d’un tel modèle social illusoirement régressant. Bon sauvage de Rousseau dont Marx disait qu’il était le bourgeois contemporain fallacieusement isolé de ses contraintes sociales immédiates et transposé dans une forêt immémoriale de toc. Les femmes n’ont fait que détériorer le milieu du travail, le rendant pire qu’il était, plus opprimant. Naturellement, les femmes sont férocement méthodiques, terriblement efficaces et, conséquemment, l’atelier tertiaire capitaliste ne va pas se transformer en communauté sociale civilisé et progressiste simplement parce qu’on en gave les structures de personnes méthodiques et efficaces… Si l’atelier tertiaire décline, tourne en rond, gaspille ses ressources et entretient des tâches absurdes pour protéger les parasites qui s’y nichent, remplacer l’homme qui fait tourner ce genre de rouage par une femme compétitive qui vaut aller jusqu’au bout pour «faire ses preuves», ne rendra l’atelier tertiaire que plus «performant»… justement, dans sa logique propre, qui est celle de son pensum délirant et de son fonctionnement socialement fautif.

La preuve est faite. Claudia peut en témoigner. La présence de femmes dans la structure d’exploitation capitaliste ne change pas fondamentalement le caractère inique de ladite exploitation capitaliste. Pourquoi le ferait-elle? La femme n’est pas la démiurge de la société entière. La femme n’est pas plus libre que l’homme du mode de production dans lequel elle évolue. Elle est l’égale de l’homme ici aussi… Les divers féminismes, comme les divers environnementalismes, ne peuvent pas (ou plus) cultiver la croyance globalisante voulant que la solution historique à une discrimination circonscrite réformera la société. Le réformisme est une faillite. Il est fautif d’accuser des femmes (ou des hommes) de ne pas avoir révolutionné des structures que justement, elles endossent au point d’y devenir des intervenantes d’avant-garde. La nouvelle Ministre de la Santé iranienne, une femme, est fermement ayatolliste et islamiste… Ne vous y trompez pas. Elle réforme plus par ce qu’elle est que par ce qu’elle fait ou pense. Il est naturellement aussi fautif de rêver de renvoyer la femme dans sa cuisine. Le commentaire caustique de Claudia, du haut de son célibat, le montre bien: il est plus aisé de fantasmer le soi-disant paradis perdu quand une robinsonnade idyllique ne nous en fait voir que le côté faussement sexy. Régresser à la campagne pour fuir l’industrialisation, est une vieille lune illusoire, digne du Charlie Chaplin de Modern Times.

La montée des femmes dans les structures hiérarchiques capitalistes ne démontre qu’une chose. Le problème n’est pas avec les femmes… les femmes, que voulez-vous, le temps historique venu, quand on ne les entrave plus, elles grimpent dans ces structures, y «réussissent» et y deviennent des louves pour la femme (et l’homme)) aussi efficacement que les hommes sont des loups pour l’homme (et la femme). Le problème est avec ces structures mêmes. Ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni petits personnages verts de contes anciens ou de science-fiction moderne ne pourraient les réformer. Elles poursuivent leur développement aveugle qui est celui d’une mutation et d’une crise. La frustration régressante de Claudia impose une analyse progressiste: haro sur le féminisme? Non: sur le capitalisme… Le féminisme (même le féminisme de droite), et surtout, la montée en force du pouvoir des femmes, est un des nombreux révélateurs du fait que le capitalisme ne peut pas servir l’harmonie sociale et que des changement sociaux plus profonds sont encore à venir. Ce n’est donc pas que les femmes font pire… c’est que le capitalisme continue sur sa lancée de faire pire (selon sa tangente spécifique) malgré l’apport des femmes. La distinction homme/femme continue de s’estomper à mesure que les emmerdements des deux dignes représentants de l’humanité s’accentuent et convergent dans l’entreprise. La femme petite cheffe n’a en rien fermé le cycle des changements sociaux fondamentaux auxquels nous nous devons tous.

Et ces changements sociaux fondamentaux viendront bien plus vite que Claudia ne retournera dans sa cuisine (sa cuisine réelle, de femme soumise d’autrefois. Sa cuisine de fantasmes, celle là, elle fait ce qu’elle veut avec).

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La femme n’est pas plus libre que l’homme d'un mode de production autoritaire. Elle est l’égale de l’homme ici aussi…

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About FLQ [À propos du FLQ]

Posté par ysengrimus le 15 septembre 2009

There are more and more of us who know and suffer under this terrorist society… FLQ Manifesto

[Nous sommes de plus en plus nombreux à connaître et à subir cette société terroriste… - Manifeste FLQ]

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Tiens, bondance, on reparle enfin du FLQ, un autre trait hautement parlant de notre civilisation québécoise. Je vais donc (re)faire ma part, et, cette fois-ci, en anglais, pour le fun, les pisse-froids, les becs fins et la bonne bouche mondaine:
[La traduction française suit]

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With the Front de libération du Québec as with anything else, you choose your party and you choose your historian. In 1970, I was twelve. The October Crisis contributed to the shaping my consciousness and my political understanding of the modern reality. I was from a people of water-carriers living under the yoke of a colonial oppressor. Fine… But everybody was saying that at the time, even the nationalist right: Union Nationale and Creditists. But the FLQ in their Manifesto were the very first to make understand to quebequers an analysis of their social reality they were not used to. Beneath national oppression, beneath Francos against Anglos, was a struggle more fundamental and more crucial: class struggle, the struggle between the capitalist class and the working class, of whatever nationality or ethnicity. That was most unusual in our local political folklore, stuffed with MAÎTRE CHEZ NOUS and garbage of that type. It had a major impact at the time. The FLQ Manifesto was a smashing hit, a big surprise for many. Hence, on Pierre Laporte’s fate, I have chosen my party and my historian.

In his superb book titled POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, Francis Simard, one of the activists of the Cellule Chénier which abducted Laporte, explained that, during his captivity, the attitude of the Minister of Unemployment, as he is called in the Manifesto, was arrogant, degrading, vicious, and violent. He was screaming at them, lecturing them, bashing them. He had tried several times to escape, and his awareness of the political gravity of the situation was totally distorted by his obvious class condescendence. During one of his escape attempts, one of us, says Simard (presumably Paul Rose) caught Laporte by the neck and threw him to the ground, and that was it. He was dead. Afterward, the Cellule Chénier decided that it was to be a collective action of the FLQ, and handled it as an execution. Even bullied at the trial, they never gave in the hands that had made the fatal gesture, because they did not accept their action to be trivialized as a common law crime. Jacques Rose carried the burden for his brother, and held himself together all the way until today.

So, as far as I am concerned, Laporte got what he deserved for two reasons: 1- he behaved like an inconsistent empty headed French Canadian Elite Bully believing that all was owed to him, that he could interact with them as if he would with children, whereas the modest British diplomat James Cross, and several other politicians in Europe in the 1960’s and 1970’s who also were abducted by youths in revolt, kept their cool, handled the delicate situation they were in for what it was: an act of terrorist guerilla, and survived it. 2- more fundamentally Laporte got what he deserved because he, as all his lookalikes, is a criminal involved in a class war where for one casualty in the leisure class, foghorned everywhere in the media, you have hundreds of casualties in the working class swept under the carpet. The militants of the FLQ cellules Chénier and Libération have all my respect. They are major figures of Canadian history, crucial actors in the demonstration of the uselessness of narrow nationalist fights, and in the demonstration of the reality of class struggle as the motor force of history. This is my deep conviction, and the day I will not express it anymore, send flowers to my family: it will be because I am dead.

Source: SIMARD, Francis (1987), TALKING IT OUT: THE OCTOBER CRISIS FROM INSIDE, translated by David Howel, Guernica, Montréal, 191 p. [The French original, titled POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, and written in collaboration with all the members of the Cellule Libération, was published in 1982 by Stanké.]

pour en finir avec octobre

Sur le Front de Libération du Québec comme sur quoi que ce soit d’autre, tu choisis ton parti et tu choisis ton historien. En 1970, j’avais douze ans. La Crise d’Octobre a contribué à configurer ma conscience et ma compréhension politique de la réalité moderne. J’étais issu d’un peuple de porteurs d’eau vivant sous le carcan d’une oppression coloniale. Bon… très bien… Mais tout le monde disait ça à l’époque, même la droite nationaliste: Union Nationale et Parti Créditiste. Mais le FLQ dans leur manifeste furent les tous premiers à faire saisir aux québécois une analyse de leur réalité sociale qui ne leur était pas très familière. Aux tréfonds de l’oppression nationale, en dessous du conflit des Francos contre les Anglos se niche un conflit plus profond et plus fondamental: celui de la lutte des classes, de la lutte entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, quelles que soient les origines nationales ou ethniques des uns et des autres. C’était vraiment des plus inusité, ça, au sein de notre folklore politique, surchargé de MAÎTRE CHEZ NOUS et autres détritus dans le genre. L’impact fut majeur, à l’époque. Le Manifeste FLQ fit un tabac pas possible, et cela fut une surprise pour bien des gens. Conséquemment, sur le sort de Pierre Laporte, j’ai choisi mon parti et j’ai choisi mon historien.

Dans son superbe ouvrage, intitiulé POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, Francis Simard, un des activistes de la Cellule Chénier qui avait enlevé Laporte, explique que, lors de sa captivité, l’attitude du Ministre du Chômage, comme on le désigne dans le Manifeste, était arrogante, baveuse, vicieuse et violente. Il leur criait par la tête, leur faisait la leçon et les bousculait. Il avait tenté à plusieurs reprises de fuir et sa compréhension de la délicate situation politique dans laquelle il se trouvait était complètement brouillée par son évidente condescendance de classe. Lors d’une de ses tentatives de fuite, l’un d’entre nous, dit Simard (on présume que c’est Paul Rose), attrapa Laporte par le cou et le jeta fermement sur le sol. Et ce fut tout. Il était mort. Après coup, la Cellule Chénier décida que ça serait un acte collectif du FLQ, à traiter comme une exécution. Même quand on chercha à les intimider au procès, jamais ils ne fournirent l’identité de la personne qui avait posé le geste fatal, car ils jugeaient inacceptable que leur action soit banalisée en crime de droit commun. Jacques Rose porta le poids du geste de son frère, et tint le coup, ferme et solide, jusqu’à nos jours.

Alors, en ce qui me concerne, Laporte a eu ce qu’il méritait pour deux raisons. 1- il s’est comporté comme un gros bras petite tête incohérent de l’élite canadienne française, en s’imaginant que tout lui était du, qu’il pouvait agir comme s’il avait affaire à des enfants, tandis que le modeste diplomate britannique James Cross, et plusieurs autres hommes politiques européens des années 1960 et 1970 qui furent aussi enlevés par des jeunes en révolte, restèrent bien calmes, gérèrent la délicate situation dans laquelle ils se trouvaient pour ce qu’elle était vraiment: un acte de guérilla terroriste, et s’en sortirent vivants. 2- plus fondamentalement, Laporte a eu ce qu’il méritait parce que lui, et tous ses semblables, sont des criminels impliqués dans une guerre de classe où, pour une perte dans la classe élitaire, claironnée partout dans les médias, des centaines de pertes de vies de la classe ouvrière sont glissées en douce sous le tapis. Les militants des Cellules Chénier et Libération ont tout mon respect. Ce sont des figures majeures de l’histoire canadienne, des acteurs cruciaux dans la démonstration de la futilité des luttes nationalistes étroites, et dans la démonstration de la réalité de la lutte des classes comme force motrice de l’Histoire. Ceci est ma conviction la plus profonde et le jour où je cesserai de l’exprimer, veuillez envoyer des fleurs à ma famille: ce sera que je serai mort.

Source: SIMARD, Francis (1982), en collaboration avec tous les membres de la Cellule Libération, POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, Stanké, 221 p. [La version anglaise, intitulée TALKING IT OUT: THE OCTOBER CRISIS FROM INSIDE, traduite par David Howel,  est parue chez Guernica à Montréal]

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La spéculation comme prospective hasardeuse

Posté par ysengrimus le 15 août 2009

Il y a deux sortes de spéculation. La spéculation sur production et la spéculation sur mouvements financiers. Il est important de ne pas les confondre car leur caractère hasardeux n’est pas tributaire des mêmes avatars.

Spéculation sur production: Une usine de machines à coudre de Shanghai voit sa production augmenter de huit cent unités par mois. Éventuellement, elle ne fournit plus à la demande. Il vient donc un moment où, devant cette croissance sensible de la consommation, bien attestée, elle doit s’ajuster. Elle doit amplifier ses infrastructures, augmenter ses acquisitions de matières premières, embaucher plus de travailleurs. Une banque accepte de la financer sur la foi prospective de cette augmentation stable de huit cent unités par mois. L’industriel, et la banque qui le finance, misent ensemble que cette augmentation va se poursuivre avec constance sur un laps de temps suffisamment long (fantasmatiquement, infini en fait) pour que l’investissement et l’amplification de la production s’avèrent fructueux. Ce type de spéculation industrielle, inévitable dans la situation d’investissement productif la plus ordinaire, est à l’origine de la majorité des crises de surproduction. On connaît bien, depuis 1929, la grandeur et les misères de la spéculation directe sur production… or justement, les pays émergents n’étaient pas dans le tableau du capitalisme industriel en 1929. Pour eux, ce sont encore les années folles…. Ouille, ouille, pour la suite… On doit mentionner ici, aussi, la spéculation foncière, qui est une spéculation indirecte sur production. Un investisseur achète un terrain en calculant qu’il le vendra plus cher plus tard. Si c’est le cas, c’est parce que ledit terrain deviendra agricolement exploitable, ou qu’on y trouvera des mines, ou qu’on y fera passer un chemin de fer ou qu’on y construira des maisons, parce qu’une usine ou des bureaux administratifs s’installent dans le coin. Dans tous ces cas, la spéculation foncière mise indirectement sur le fait que la production et son développement rendront la terre plus chère. Comme la spéculation sur production industrielle, la spéculation foncière reste raccordée aux portions primaires et secondaires (éventuellement tertiaires aussi) de l’économie réelle.

Spéculation sur mouvements financiers: Un investisseur matois se voit promettre un retour de 15% sur son placement. Il flaire qu’il s’apprête à faire un investissement dans un schème de Ponzi. Ce dernier semble en phase d’amorce et la police de la bourse n’a rien vu encore. Notre investisseur joue l’argent (des autres) qu’il gère et le place dans ce mécanisme pour trois ans. Trois ans plus tard, pari gagné, le schème n’est pas encore éventé, cet investisseur là retire son placement et sa mise. Il est indemne, et le château de cartes s’écroulera un peu plus tard, sans risque désormais pour lui. Fiiiooouuu… Par parenthèse, ceux qui se demandent où est passé l’argent, lors du démantèlement d’un schème de Ponzi. Il est principalement là, chez les investisseurs qui ont su s’envoler avant que la vague ne retombe. Ponzi se fait pincer mais l’investisseur matois à qui il a servi de paravent court toujours. Un autre exemple de spéculation sur mouvements financiers, c’est l’achat massif de devises. Le Yuan est bas, vous en achetez pour des millions en Euros, en assumant qu’il va remonter. Quand le Yuan remonte effectivement, vous revendez vos Yuans pour plus d’Euros que la somme initialement engagée. Ta-daaaam, vous venez de faire un coup d’argent facile en faisant jouer la fluctuation des changes à votre strict petit avantage privé.

Le principal avatar de la spéculation sur production est la surproduction. Prenez les ordis personnels. En 1983, il n’y en a presque pas. En 1990, ils sont partout. En moins d’une décennie, la production de cette invention nouvelle s’est intégralement mise en place. Non sans myopie, on projette alors spéculativement la croissance de leur consommation sur la base de la production résultant de leur apparition intégrale. On fantasme qu’il faudra continuer d’en sortir autant qu’à l’époque où ils apparaissaient intégralement et pour la toute première fois dans le monde. Le vieux serpent de mer increvable de la surproduction des biens de consommation semi-durables, bagnoles, ordis, cahutes (et les machines à coudre de mon industriel de Shanghai) se remet alors à hanter l’industrie. J’ai acheté quatre PC et deux portables pour moi et ma famille dans la dernière décennie. Je ne vais pas en acheter autant dans la décennie prochaine, vu que je les ai… Leur usure ne sera pas un facteur aussi massivement déterminant que leur littérale apparition dans l’existence. Parfois on dirait que, même en Occident, on n’a rien appris de 1929 et qu’on continue de projeter l’exponentiel rose fluo jusqu’à ce que cela se mette à nous refouler dans la gueule.

Le principal avatar de la spéculation sur mouvements financiers est l’improductivité. Fricoter dans les bouts de papier, flagosser dans le mouvement des changes, spéculer main dans la main avec Ponzi, Madoff et consort change la richesse de place mais n’en produit pas de nouvelle. En Occident, la poussée productive liée aux inventions des nouvelles technologies a produit les grands parcs informatiques contemporains. Ce n’est pas rien. Pour trouver un équivalent économique de ce phénomène vraiment peu fréquent, il faut remonter à l’invention de l’automobile, ou à celle du téléviseur. Cette productivité innovante des années 1990 a été suivie d’un crise croissante de surproduction (trop de téléphones portables, trop d’ordis, trop de logiciels, trop de «versions» de tout, et leur dévaluation en pagaille) et d’un glissement vers l’illusoire valeur refuge de la spéculation sur mouvements financier. Remplacer une spéculation d’investissements, engorgée par la surproduction, par une spéculation de placements, improductive et mordorée de rouerie et d’astuces, ne sert que des intérêts circonscrits, temporaires et est hautement nuisible socialement. Pas étonnant que les financiers contemporains basculent dans le plus grossier des banditismes, trait de plus en plus ordinaire de la guerre interne du capitalisme.

Au jour d’aujourd’hui, la spéculation sur production est surtout chinoise. Leur culture économique (comme celle de tous les pays émergents) n’a pas encore vécu un vrai équivalent de 1929 et n’a pas encore rencontré un vrai équivalent de Roosevelt. Excès de confiance, jubilation, jovialisme et tous les autres traits comportementaux du capitalisme sauvage sont en place. Le réveil sera difficile quand la crise de surproduction frappera (surtout avec, en complément de leur marché intérieur insuffisant, la baisse inexorable de la capacité de consommation de l’Occident). La spéculation sur mouvements financiers est surtout américaine. C’est la fameuse Bubble & Burst Economy que dénonce Obama. Tertiarisée, improductive, de plus en plus enracinée dans la boue gluante du baratin, de l’ésotérisme abscons de nos boursicotards, de l’arnaque et du court terme, cette autre spéculation est un signe patent du déclin du capitalisme occidental. Les leviers financiers effectifs vont de plus en plus suivre la production effective, du nord vers le sud. À la crise de l’économie mirage de 2009, succédera une crise de l’économie réelle, industrielle, non balisée, non-rooseveltisée des pays émergents. Un 1929 à la puissance mille.

Ce que ces deux types de spéculation ont en commun c’est d’être une prospective optimiste et mécaniste sur l’augmentation de gains futurs. Spéculer c’est miser. Inutile de dire aussi qu’investir c’est fondamentalement spéculer sur un gain. Investir à perte, ce n’est plus investir, c’est renflouer. On connaît alors la rengaine instaurée par 2009: privatisation des profits, collectivisation des pertes. La spéculation est un trait essentiel, fondamental du capitalisme. Elle est à la fois sa force et sa faiblesse. Mais il faut garder à l’esprit qu’il y a spéculation et spéculation. Une spéculation durillonne de capitalisme jeune, triomphaliste et inconscient et une spéculation mollassonne de capitalisme vieilli, avachi et cynique, Et surtout, il semble bien qu’il ne sera pas possible de se débarrasser ni de la spéculation, cette fichue de prospective hasardeuse, cette gageure privée aux effets colossaux, ni de ses terribles dommages, sans se débarrasser du capitalisme même.

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L’état proxénète ou rien (décriminalisation ou légalisation de la prostitution?)

Posté par ysengrimus le 1 août 2009

Tatiana (nom fictif), prostituée à Toronto, m’écrit ceci (je traduis):

Je suis ce qu’on appelle ici une “escorte”. Prostitution complète. Je suis maquée par une organisation. Les macs individuels sont bien trop violents et imprévisibles. Je “travaille à mon compte” (pour une des nombreuses pègres ethniques de Toronto, en fait). Mes protecteurs sont chers mais ils font bien leur boulot. Tant qu’on sera illégales, il faudra faire comme ça. Les flics nous laissent un peu plus tranquilles. Ils s’en prennent plutôt au trafic des gamines, des mineures, cette dégueulasserie affreuse. Ça… Ça les putes dans mon genre sont dégoûtées pas ça. Quand on en est rendu que le tapin choque même la morale des putes, c’est que ça va mal… Les filles comme moi, on sollicite sur la rue. L’hiver, on s’habille chaudement (un manteau qui s’entrouvre) et l’apparte de travail est bien chauffé et bien protégé. Le pire c’est vraiment les pieds… et les petits imbéciles qui ont dans la poche une arme à feu comme ils auraient un appareil photo ou un téléphone portable… Se faire pointer un flingue dans le visage, ça fiche vraiment les jetons, je t’assure… c’est pas aussi facile à encaisser qu’au cinéma… Ça arrive rarement, heureusement…

Le problème de fond, vois-tu, Ysengrimus, c’est pas la prostitution même. Ça, ça se gère finalement assez facilement. J’ai ma clientèle régulière d’hommes mûrs, et les occasionnels ne fanfaronnent pas. Le problème c’est le racket de protection… Le «mac», en quelques sortes. Et, comme je te dis, ce n’est pas un mac artisanal. Dans mon cas, c’est un «organisme» (une organisation, en fait) que je ne vais pas nommer ici mais dont les représentants sont tous d’un groupe ethnique spécifique, que je ne vais pas désigner non plus. Ce sont des pégreux très style, d’un quartier ethnique. Quand on travaille comme ça, il y a des conséquences. On est un peu prises, un peu coincée là-dedans, si tu vois ce que je veux dire. Comme je rapporte bien, ils ne seraient pas chauds chauds de me voir partir… Si je me résume, pour faire ce que je fais et ne pas finir les dents cassées au fond d’une ruelle, il faut se rattacher à une organisation. Mais une organisation, ça chiffre. Je suis donc avec ces messieurs de la rue Spadina, à Toronto. Ils sont impecs pour chasser les frelons qui te harcèlent. Mais ils facturent sec et ne couvrent pas les flics. Si on chiffre un peu l’affaire, calcule en moyenne $100 par jour, tous les jours du mois (on ne travaille pas tous les jours, c’est trop tuant. J’ai pas mal de temps libre, en fait. C’est une moyenne nivelante que je te fais ici, OK?). $40 va à mes messieurs, pour la protection (indispensable) et $10 en faux frais (flics a arroser, taxis, et occasionnellement hôtels. Mes tenues sont à mes frais aussi). $50/jour x 30 jours. $1500 par mois au noir, donc, pour se sentir sale, dégoûtée et vivre dans la peur constante de la violence et des vénériennes… Fais ton calcul…

Et quand j’aborde la question de la légalisation de la prostitution, la réponse de Tatiana est on ne peut plus lapidaire. Il faut protéger les filles. Ça devient juste trop dangereux. C’est comme avec une bagnole. Conduire sans permis ou avec un permis, quelle différence, si tu chauffes comme un pied et te casses la figure et celle des autres? Me faire casser la gueule par un petit voleur à main armée en cherchant le «John» légalement, ben ça fait aussi mal qu’en le cherchant illégalement. Tu comprends? Tout ce flafla légaliste, si les filles ne sont pas protégées, ça n’ira nulle part. Bon, bien, voilà… Ma correspondance avec Tatiana m’a convaincu. Je suis pour la légalisation de la prostitution et contre sa décriminalisation. J’appuie la légalisation de la prostitution féminine et masculine des personnes de plus de 21 ans. C’est là le seul moyen de tirer les travailleurs et les travailleuses du sexe des pattes de la pègre (ce qui est bien plus avilissant que tout). Il faut, par contre, un état proxénète solide, présent sanitairement, sécuritairement responsable, qui assure l’encadrement correctement, et qui consacre ensuite le tout des ressources répressives gaspillées aujourd’hui dans ce monde complexe, sur l’éradication de la prostitution enfantine, qui, elle, ne sera JAMAIS légalisable ou légitime…

Décriminaliser sans plus, c’est se dédouaner sans vraiment agir. Il semble bien, en effet, que ce soit le fait de simplement autoriser les activités actuelles, sans plus, qui donne pignon sur rue aux maisons closes et aux «organismes» de tous les acabits, sans changement autre que la légitimation rampante de leurs extorsions et de leur violence sourde. On est parfaitement clair sur ce point crucial. Si la structure mise en place ainsi ne fonctionne pas comme la régie des liqueurs ou celle des jeux, ce n’est tout simplement pas intéressant d’introduire des changements juridiques, dans cet univers glauque. Légaliser, ce sera justement articuler et formuler solidement la loi sur l’état proxénète. Légaliser ne déresponsabilisera pas l’état mais, au contraire, le responsabilisera et requerra indubitablement l’implication de ses infrastructures. S’il s’agit simplement de se croiser les bras et de blanchir les activités pégreuses en cours, en espérant qu’elles accèderont graduellement à la respectabilité puis, bien éventuellement, à quelque forme de décence, alors là, non merci… C’est ici un axiome: pas de légalisation de la prostitution sans état proxénète.

La «tradition» (excusez l’ironie involontaire) de l’alcool et des jeux guide pourtant clairement la voie à emprunter sur la question des drogues récréatives et de la prostitution. Sur ces questions, pour l’état, légaliser c’est légiférer et légiférer ici, c’est prendre le service en charge dans le cadre d’une structure étatique chapeauté par une loi spécifique et explicite. Il faut bien comprendre qu’on ne parle pas de droits de la personne de nature privée ou intime comme ceux couverts par le Bill Omnibus ou, autrefois, les mariages interethniques ou, aujourd’hui, le port des signes religieux visibles, là. On parle d’un corps d’activités lucratives, ardues et difficiles, ouvertement encadrées et tenues illicitement et illégalement pas le crime organisé. Si ce dernier n’est pas fermement contraint de passer la main à l’état proxénète, alors là, ça déconne complètement et alors là, oui, tristement, notre génération n’est pas encore prête pour une refonte de cette situation et est peut être aussi bien de passer son tour…

Décriminalisation ou légalisation de la prostitution? Réponse: légalisation. N’utilisons pas la situation sociale des prostituées comme instrument hypocrite de promotion de l‘entreprise privée. C’est depuis la nuit des temps que les prostituées travaillent pour l’entreprise privée. On ne va pas mobiliser la saine et salutaire dissolution de la morale hypocrite et archaïque de jadis pour maintenir les prostituées dans leur condition. Oh, je suis bien conscient que l’attaque la plus ouverte sur la moralité publique/putride contemporaine, ce n’est pas celle qui approuve la prostitution mais… celle qui rejette l’entreprise privée. Sauf que, ce qui est est. Remettons nos canons moraux en question, mes bons. Les temps changent… Non à toutes les pègres, illégales OU légales. Oui à une industrie du sexe saine et sécuritaire et à une prise en charge collective des détails fins de la responsabilité sociale qui vient avec.

Il faut légaliser et légiférer

Il faut légaliser et légiférer

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Poésie d’outre-ville

Posté par ysengrimus le 15 mai 2009

Mon recueil de poésie, intitulé Poésie d’outre-ville vient de paraître aux éditions ELP (2009). Par outre-ville j’entend à la fois ce qui précède la ville et y succède, ce qui est au pourtour de l’urbain et ce qui en émerge. Certains des textes figurant dans ce recueil concernent directement l’esprit grognard et critique du Carnet d’Ysengrimus. En voici un exemple. Bonne lecture.

De notre temps (stance à singer Chaussier)
J’invoque l’âpreté des circonstances
Qui me portent sans heurt à finasser
En me ruant tout roide en cette stance,
Cul par dessus bobine, à la Chaussier
Que cocasse je mise de singer.
A finasser, que dire, à m’alanguir,
À braire, hululer, coasser et glapir.
C’est que voilà un monde en décadence
Dont l’ordre inique est à se fissurer.
Ceux qui s’affligent et ceux qui s’en balancent
Vont en découdre, vont en concasser.
Dans l’empoigne de classes, enchevêtrées
Ensembles au caniveau de cet empire.
Les gueux contre les grands, les vrais contre les sbires.
Mais je finasse, obtus, sans élégance.
Contrefaire des vers, singer Chaussier,
Quand la rude rue à l’assaut s’élance,
C’est chercher à franchir, en échassier,
Le cloaque social émulsionné.
Or je chie dense et trouble, sans défaillir
Sur quiconque y trouverait parole à redire.
C’est que par tous les trous, le cri se lance.
Ce mur d’argent, il faut le fracturer.
On le dit, on le scande. Révolte, transe.
Alors, on ne va pas me chipoter
Si je me pique de le versifier.
Il s’agit de cracher et de vomir,
De constater le coup de poing, et de le dire.
Tout est bonne musique à cette danse.
Pour le coup je ne vais pas me gêner,
Entretenir quelque flasque défense,
Pérenniser pusillanimités.
Il s’agit de portraire et d’éructer.
Le Phénix a cramé, il doit vagir.
Les hôtels vont bientôt fermer. Il faut partir.
Il s’agit de clamer des évidences.
Il s’agit de portraire à la Chaussier.
Leur rompre le versoir. Leur casser l’anse,
À ces baratineurs, ces épiciers,
À ces Accappareur & Associés.
Le chapon égorgé, il faut le cuire.
Le plongeoir est déjà plié. Il faut bondir.
Voici donc le marchand. Viens là, avance.
Accuse l’univers de tes ratés.
Il cherche à nous fourguer ses denrées rances.
Il aspire à nous faire spéculer
Sur l’ambiguë éventualité
De son aptitude à tanner le cuir
Du sort boursicotier, du Moloch, du délire.
Voici le gouvernant. Il tire et lance
Des câbles d’amarrage. Il veut lier
Les plateaux d’or de milliers de balances
En un joli mobile équilibré,
Une harmonie sociale, tempérée.
Un contrat lacéré, pour amortir
La tempête, gonflée de tellement venir.
Voici le militant, la militante
Qui s’amplifie, qui sue, qui est monté(e)
Face à l’indifférent, l’indifférente
Qu’il faudra désormais conscientiser.
Sur fond lacrymogène et policier,
La conscience nouvelle va surgir.
Qui sait, peut-être sans conflit, sans coup férir.
De notre temps, je romps le lourd silence.
Pour dire que c’est fait, c’est arrivé.
Et pour annoncer l’ère des violences.
Contrefaire des vers, singer Chaussier,
Me semble le moins laid des procédés
Car, s’il faut s’empoigner et s’estourbir,
Autant avoir le chic du mot, du dit, du dire…

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Renflouer l’«économie» ou simplement… maintenir l’accapareur privé en selle?

Posté par ysengrimus le 15 avril 2009

Crise de 2009. L’idée de remettre en question la propriété privée des banques n’était pas souvent venue à l’esprit de quiconque aussi crûment qu’à ce jour, du moins dans le giron du cadre capitaliste. Mais… surdité idéologique, quand tu nous tiens. Malgré l’évidence criante de la dérive ruineuse due à la propriété privée, ça continue de bien coincer. On est aussi réfractaire à nationaliser une banque qu’on pourrait être réfractaire à privatiser un hôpital. Un hôpital fournit un service nécessaire à la vie, et l’idée d’enrichir des accapareurs privés au moyen d’un tel service répondant à un tel besoin répugne foncièrement, au sein de la société civile. Elle y résiste des quatre fers. Notons, pour la bonne bouche, que manger aussi est un besoin fondamental, ce qui n’empêche pas les supermarchés d’être encore entre les mains d’accapareurs affameurs privés qui s’enrichissent sur la faim. La distinction entre ce qui est «légitimement» privé (si tant est…) et ce qui ne l’est pas ne se fait pas si rationnellement que ça, en fait, dans notre triste petit monde. Enfin…

Bref, revenons aux banques et, plus globalement, à l’immense secteur des services financiers. Soudain, vlan, brutalement, en un temps incroyablement bref, on s’aperçoit qu’ils sont justement cela: des services. Dans la tourmente, il se démystifient et se démythologisent d’un coup sec. On redécouvre abruptement qu’ils sont des instruments pratiques bien avant d’être des pourvoyeurs de «produits financiers» garnissant allez savoir quel «portefolio» fumeux pour petits investisseurs que l’on arnaque en douce avec une constance d’horloge. Les services financiers sont avant tout, pour la masse immensément majoritaire de ceux qui les utilisent, des outils plombiers permettant tout prosaïquement, par l’accès au crédit, d’acheter un bien semi-durable (voiture, maison), de payer les salariés d’une petite entreprise, de faire démarrer un projet de n’importe quelle nature. L’empereur des placements est nu. Le gâchis financier mondial apparaît donc dans un tout autre angle, l’angle pratique. Voici donc que l’accapareur privé a boursicoté maladroitement en mondovision avec les avoirs (des autres…) devant assurer le crédit bancaire, ce très usuel service (y compris, sans vergogne, avec les avoirs financier reliés directement à la survie élémentaire, comme les fonds de pension). Le boursicoteur bancaire, outrecuidant et/ou malchanceux, qui mène son affaire comme il assure l’intendance de sa maison, c’est à dire privément, se met donc unilatéralement à restreindre l’accès audit crédit, pour se protéger lui-même, comme un épicier fermerait boutique en temps de rationnement, affamant de facto le quartier. On se retrouve alors devant un cas typique d’accapareur privé se souciant fort peu de ses responsabilités sociales, ne les discernant pas clairement, en fait, dans sa grosse bonne foi bourgeoise. C’est un peu comme si l’administration d’un hôpital mettait les patients à la rue pour quelque mois, histoire de renflouer sa caisse et d’éponger ses déficits. C’est inacceptable. L’état intervient donc, subitement, abruptement, cul par-dessus tête, à la vapeur, dans l’urgence. Il renfloue les banques avec de l’argent public (en grande partie emprunté) pour restaurer ce service plombier indispensable qu’est l’accès au crédit. C’est, bon an mal an, l’équivalent de l’état renflouant le déficit d’un hôpital ou d’une entreprise de transport national pour que le service se maintienne. La seule différence, et elle est de taille, c’est que les hôpitaux ou la SNCF ne sont pas la propriétés d’accapareurs privés. Ils n’appartiennent à personne et n’enrichissent personne, du moins pas ouvertement de par leur principe de fonctionnement (ils sont gangrenés par la privatisation rampante, mais ça c’est une autre histoire). Ils effectuent le service, paient leurs employés, coûtent ce qu’ils coûtent et, dans notre culture de propagande inique et torve, se feraient bien moins dénigrer s’ils enrichissaient des accapareurs.

La dynamique financière abruptement rectificatrice du moment, surtout aux USA, marche infailliblement à un résultat social incroyablement bancal. En gros, quand le secteur financier va bien, on laisse les accapareurs privés qui le noyautent s’enrichir tranquillement, mais quand il se met à aller mal, on devient subitement socialistes sans l’admettre, on le renfloue en pagaille avec l’argent du contribuable et de l’emprunt chinois. On est subitement (et c’est là le trait vraiment original de la ci-devant crise de 2009) prêts à remettre en question la sacro-sainte rigueur budgétaire des caisses de l’état AVANT de remettre en question la propriété privée des services financiers. Les dirigeants politiques américains actuels sont conscients que leur pays perd nettement prise sur l’économie réelle (qui passe graduellement aux mains des pays émergents, avec tous les problèmes spécifiques que cela pose) et ils savent que l’économie américaine s’enlise de plus en plus dans la boursicote stérile qui change de la valeur de place sans en produire de nouvelle. Le président Obama affirme donc, sur tous les forums, qu’il faut sortir de l’Économie de la Bulle qui Gonfle puis Éclate (Bubble and Burst Economy). Sauf que, pour ce faire, il se lance dans l’Économie qui Renfloue et Réforme sans Révolutionner… Les dirigeants politiques américains actuels vont même jusqu’à envisager d’improviser sur le tas la mise en place de services financiers publics, non-bancaires, pour rétablir un accès au crédit que les banques et les structures financières, gavées d’argent public mais toujours grippées par le titanesque marasme boursicotier mondial, n’arrivent plus à fournir. Dépêchons nous de bâtir des faubourgs de planches chambranlants aux pieds du temple d’or, aux portes verrouillées par les voleurs, avec notre trésor piégé dedans. Effarant.

Il est patent qu’on dissimule quelque chose à quelqu’un, ici. Soit on assiste à une batterie sans précédent de crypto-nationalisations. On cacherait alors à une classe capitaliste ultra-libérale, en déclin mais encore menaçante, une reprise en main historique des services financiers par des structures d’encadrement étatiques renouvelées. Soit on assiste à une colossale mobilisation de la richesse collective visant au strict maintient de l’accapareur privé en selle, sous couvert d’une renflouement de la ci-devant «économie», aux frais du petit peuple et des financiers semi-étatiques chinois (face auxquels ce n’est pas: faites payer les riches mais: faites payer les concurrents). Que ce soit un cas où l’autres qui se mette en place, il est clair que le danseur s’avance masqué. Tristement, je crois que c’est bel et bien l’accapareur privé qu’on s’efforce de maintenir le cul cousu de l’or des autres sur sa selle, rien d’autre. J’en veux pour preuve le fait que le renflouement en cours ne se restreint pas au secteur des services financiers. On renfloue aussi des entreprises industrielles, notamment dans le secteur automobile. Celles-ci ne sont pourtant pas indispensables. Elles diffusent un produit obsolète, déjà très élégamment outrepassé par celui de la concurrence étrangère. Le geste anti-libéral posé ici est moins socialiste que protectionniste… De fait, ces entreprises industrielles ruinées vérifient magistralement la thèse marxiste classique de la baisse tendancielle du taux de profit. Récemment, un administrateur supérieur de GM admettait que seulement 7% de ses dépenses allaient à la force de travail et que le reste allait à des produits (machinerie, placements spéculatifs, etc.) achetés aux prix forts, par son entreprise, sur le marché polymorphe contemporain. Le capital constant bouffe le capital variable, la plus-value, venue exclusivement du travailleur se ratatine, et l’entreprise fait faillite. Tout le capitalisme industriel actuel est un gros GM généralisé, même dans les économies émergentes. Baise tendancielle du taux de profit. La terre n’a pas fini de trembler.

Le symptôme automobile ne ment pas ici. Il fait tomber le masque du danseur. Renflouer le secteur industriel traditionnel est un acte réactionnaire, protectionniste, même dans le cadre restreint d’une logique capitaliste étroite. Renflouer, encadrer et nationaliser le secteur financier serait un acte progressiste si seulement, une fois l’activité économique reprise et les lunettes roses raccrochées sur les rouflaquettes des sourds en costards, on ne se remettait pas à laisser les accapareurs privés repartir en goguette, sans les tenir en laisse ou, encore mieux, les dézinguer. Mais il est patent que les cultures nationales, des deux côtés de l’Atlantique, font jouer les vieux réflexes de leurs traditions politiques respectives face à la situation financière en cours. L’Europe penche vers plus de réglementations vieillottes, l’Amérique penche vers plus de libéralisme à l’ancienne, et rien ne change vraiment: l’accapareur privé reste en selle partout, prêt à tout faire repartir selon la logique délirante des ses intérêts propres, de plus en plus contraires à ceux de la collectivité mondiale.

Tant qu’on restera aveugles au fait que c’est la propriété privée des moyens collectifs de production et d’encadrement des avoirs de la société civile qui est le problème fondamental, on ne sortira pas du cycle constitutif des crises. Combien de catastrophe et de vies brisées partout dans le monde faudra-t-il encore avant qu’on allume ses lumières sur cette question absolument cruciale?

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Paru aussi dans CentPapiers

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Pourquoi donc les femmes abandonnent-elles leurs études avant les hommes?

Posté par ysengrimus le 31 mars 2009

On observe de plus en plus et ce, partout (y compris dans le tiers-monde) que les filles réussissent brillamment leurs études mais ne persévèrent pas dans leur formation académique et dans le cheminement professionnel qui s’ensuit. Pourquoi? Bon sang de bon soir, pourquoi? Dans l’ambiance généralisée d’indigence intellectuelle de ce temps, il faut se taper les explications proposées par certains de nos folliculaires. Tout est en question. Les hormones? Les grossesses? Les carences agressives de l’estrogène rendant inapte à la fatalité de l’espace compétitif? Oh, oh, calmons-nous… L’explication de la contradiction lancinante entre les résultats scolaires des filles (par rapport à ceux des garçons) et la non-durabilité de leur temps d’études n’est pas biologique mais historique, en ce sens qu’elle indique la crête d’un moment (cent ou cent cinquante ans à l’échelle de l’Histoire c’est un moment) de fracture historique. Par pitié, méfiez-vous de toute tentative d’explication de ce genre de problème académique ou intellectuel sur des bases biologiques, car c’est là une sinistre déviation réactionnaire. Mâle Alpha, à la niche…

Le flux des changements historiques se compare à un immense incendie dans une plaine. La paille sèche brûle et cela soulève d’épaisses volutes de fumée. Longtemps après l’extinction des flammes vives de l’incendie, la fumée perdure et c’est seulement l’intervention d’autres forces (vent, pluie) qui en viennent à finalement la dissiper, alors que c’est la fin de l’incendie, et rien d’autre, qui la condamne au départ. Dans la division sexuelle du travail qui caractérise les dizaines de millénaires agraires d’où nous venons tous, la femme, en sa qualité de version humaine de la génisse reproductrice, fut restreinte à la maison et au potager tandis que l’homme gardait les troupeaux, faisait la guerre et montait à la conquête des citadelles matérielles et intellectuelles. Depuis le début du siècle dernier, l’incendie patriarcal est bel et bien éteint mais la fumée est encore fort épaisse. Irréversiblement libérées de la division sexuelle effective du travail rural par l’industrialisation puis, en notre temps, par la tertiarisation de la civilisation, les femmes ont cependant encore les yeux embrouillés par une fumée patriarcale (souvent soufflée dans leur visage par un papa effectif) dont les fondements socio-économiques se sont pourtant bien éteints. Les idéologies retardent. Dirons-nous assez que les idéologies retardent et que cela fait desdites idéologies des représentations retardataires du monde? Les femmes se font donc éventuellement rattraper par des priorités et des représentations de nature domestiques qui gagnent d’ailleurs en importance dans la société civile mais qu’on pose encore, pour elles, en une criante dichotomie (artificiellement maintenu par les priorités de production du capitalisme) avec leurs activités de nature académique. Elles quittent donc la citadelle «des hommes» (qui n’en est pourtant plus une) pour retourner vers celle «des femmes» (qui n’en est plus une non plus). Les vieux réflexes intellectuels perdurent, dans un monde matériel nouveau. Il y a encore fumée sans feu. Et cette contradiction fondamentale déchire tragiquement la vie de la femme moderne. Mais, comme on le constate de plus en plus, leurs résultats scolaires augmentent. Tiens donc, tiens donc, ils augmentent, par rapport à ceux de leurs mères et de leurs grand-mères… Cette augmentation de leurs compétences académiques ne vient pas de nulle part non plus et n’est en rien le fruit du hasard. C’est de fait un indice cardinal de la capacité croissante des femmes à s’intégrer dans les nouveaux cadres sociaux qui, inexorablement en évolution à leur avantage, ne les discriminent plus. La qualité de leur travail vrille donc son chemin au sein de l’instruction et de la production et le jour viendra où leurs décisions subjectives archaïques tomberont, au profit de choix plus conformes aux capacités objectives qu’elles manifestent désormais sans ambivalence. Il ne faut pas se demander pourquoi les femmes se retirent encore des facultés malgré de bons résultats académiques. Il faut plutôt se demander pourquoi elles ont soudainement de très bons résultats académiques malgré le fait qu’elles se retirent encore des facultés. Et la réponse, au problème ainsi remis sur ses pieds, est alors que, chez les jeunes femmes de notre temps, la propension OBJECTIVE à ne plus se retirer des facultés se met fermement en place DE PAR ces susdits résultats, indices polymorphe moins de la conformité scolaire des petits filles, comme certains voudraient tellement le croire, que de leur intérêt croissant pour les choses du vaste monde. La force objective de leurs compétences fissurera bientôt les idées anciennes. Ce qu’elles peuvent et ce qu’elles veulent se rejoindra, non sans introduire une profondes révolution de nos représentations intellectuelles et émotives au passage. C’est une simple question de temps. La réponse à ma question en titre est que les vieilles valeurs perdent graduellement prise face à la puissance du fait encore tout nouveau et tout chaud, devant l’histoire, de l’émergence sociale et intellectuelle de la femme.

Maintenant attention. En détruisant le vieux mode de production agraire, le capitalisme a imposé l’égalité objective de l’homme et de la femme. En ce sens, il est une étape décisive vers quelque chose comme le socialisme. Mais, comme dans le cas des discriminations sur fondement ethnique ou racial, le capitalisme a aussi intérêt à perpétuer toutes les pratiques archaïques susceptibles de légitimer le profit et l’extorsion de la plus-value. Le mythe sexiste de la faiblesse intellectuelle ou matérielle des femmes est une de ces pratiques archaïques fort intéressantes pour le capitalisme. Si la femme travaille mais est moins qualifiée parce qu’ayant renoncé tôt à ses études, voilà, par transposition intellectuelle du vieux mythe, au réceptacle encore vivace, de la faiblesse physique de la femme, un prolétariat frais, compétent mais complexé, moins coûteux et fragilisé par la fumée de l’ancien mode de production qui l’étouffe encore. Le capitalisme voit que tout ce fatras réactionnaire et traditionaliste sur la femme est bon à prendre et n’oeuvre pas trop vite à parachever, dans les consciences, l’égalité en sexage qu’il a lui même imposée dans les faits, car, pour le capitalisme, dans sa logique socialement nivelante, égalité en sexage cela signifie égalité SALARIALE et rien d’autre. Le plus tard possible alors, dans la logique de notre cher Capi… Combien de chefs d’entreprise vous diront, sans faire de farces plates, qu’ils aiment embaucher des femmes parce que c’est une catégorie de personnel à la fois moins coûteux et plus fidèle à l’entreprise. L’entreprise investit des efforts fantastiques à perpétuer facticement les faiblesses et les douceurs dont elle entend profiter. Mais tout n’est pas joué, il s’en faut de beaucoup. Notre nouveau millénaire, je vous le redis, sera le millénaire de la femme. Et l’ordre qui va s’instaurer de par la mise en place, historique et collective, des femmes et des priorités intellectuelles et matérielles des femmes ne sera pas nécessairement un ordre entrepreneurial…

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Le mariage homosexuel au Canada: vers l’inévitable choc de la primauté des droits

Posté par ysengrimus le 15 mars 2009

Au Canada, les homosexuels se marient. Notre carte nationale est intégralement arc-en-ciel et ce, depuis le début du siècle. Nous sommes le quatrième pays au monde ayant pris ce tournant décisif (coiffé au fil d’arrivée uniquement par les Pays-Bas, par la Belgique et, de l’épaisseur d’un cheveu, par l’Espagne). Nous sommes le premier (et pour l’instant, le seul) pays des Amériques à respecter et à protéger juridiquement l’intégralité de l’amour. Même nos politiciens conservateurs, pense-petits, vétillards, démagogues et rétrogrades, n’osent plus soulever la question de la définition du mariage et les diverses tartufferies afférentes. S’ils osaient, ils se mettraient à dos et le Canada juridique, roide et sourcilleux, qui interprète notre ci-devant charte des droits, et le Canada libertaire, débridé et séditieux, qui prendrait sans hésiter la rue sur cette cause, surtout dans nos trois pétales de villes: Montréal, Toronto, Vancouver.

L’affaire du mariage homosexuel est close au Canada… juridiquement, s’entend

L’affaire du mariage homosexuel est close au Canada… juridiquement, s’entend.

L’affaire du mariage homosexuel est donc close au Canada… juridiquement, s’entend. Ethno-culturellement, c’est une toute autre histoire. Le multiculturalisme canadien paie, particulièrement sur cette question importante, le prix de sa non prise en compte de la tangible possibilité des dérives communautaristes. Certains de nos compatriotes planétaires viennent de régions du monde encore profondément patriarcales et où l’homophobie est purement et simplement une norme d’acier, implicite, évidente, sereinement dogmatique. Un enseignant de souche africaine d’une école secondaire du grand Toronto faisait récemment la promotion de la diversité des orientations sexuelles, en stricte conformité avec le programme académique de la province canadienne de l’Ontario. Un de ses élèves, de souche africaine aussi, lui annonça intempestivement que, s’il parlait comme ça de l’homosexualité en la valorisant, c’est qu’il n’était pas un vrai africain… Il y a aussi le cas de ce jeune homme, libanais de seconde génération, musulman, que sa mère a surpris au lit avec un autre homme… et qui, depuis le sermon unilatéral, rigide, sectaire et parfaitement illégal (couperosé notamment de menaces de mort) qu’elle lui a servi, craint que ses droits canadiens ne le mènent directement en «enfer»… Notons, et c’est absolument capital, que la dérive communautariste ne se restreint aucunement aux néo-canadiens. Nos bons compatriotes du cru, alors là, comprenons-nous bien, ne sont pas en reste. On peut ainsi mentionner ce jeune catholique de souche que son école catholique de souche a voulu empêcher d’aller au Bal de Graduation avec son amoureux, tout aussi catholique de souche. Ces deux là, certainement moins impressionnables que ne l’auraient été certains de nos compatriotes immigrants, sont allés dare-dare devant les tribunaux et ont eu gain de cause… juste à temps pour le bal. La charte canadienne des droits et libertés prime, en terre canadienne, sur les diktats des cultes et des sectes que notre multiculturalisme, tout aussi canadien et, il faut bien le dire, passablement élastique, autorise pourtant, malgré tout… et fort paradoxalement.

Il est clair, il est criant, il est patent qu’un jour ou l’autre, le choc de la primauté des droits va vraiment claquer sec sur cette question incontournable. Nos réactionnaires canadiens de souche, catholiques irlandais, italiens, canadien-français, et protestants anglais, écossais, loyalistes (dont les deux cultes sont, trois fois hélas, protégés par la vieille constitution canadienne de 1867) vont, à un moment ou à un autre, établir leur jonction «solidaire» (de la solidarité calculatrice des causes circonscrites) avec nos réactionnaires néo-canadiens patriarcaux, issus de tous les coins du monde, musulmans, hindous, juifs, sikhs, pour chercher de nouveau à coller l’homosexualité masculine et féminine (ainsi, corollairement, que l’égalité essentielle des hommes et des femmes) au mur. En visite, il y a quelques années, dans un grand pays dont je tairai ici le nom (il ne s’agit pas de cibler un groupe ethnique ou un autre mais bien de cerner un problème de principe), le premier ministre du Canada de l’époque de la mise en place du mariage homosexuel s’est fait niaiser et ridiculiser par des officiels bien couillus et bien railleurs qui se payaient sa poire en se tenant les côtes parce qu’il venait d’un pays où les gens de même sexe se marient. Notre premier ministre, modeste et discret comme tout premier ministre canadien terne et blême qui se respecte, n’était pas chez lui. Il a donc écrasé le coup sans faire de vague… fournissant ainsi, en fait, sans malice, l’exemple à suivre, en ces temps de transition de la grande plaque tectonique des mentalités. Simple. À Rome, il a fait comme les Romains…

Il va, un jour, falloir promouvoir cet exemple sous notre beau drapeau unifolié nunuche et mollasson, et choisir son camp. On va un jour, c’est triste mais c’est comme ça, devoir dire à certaines personnes: à Rome, eh bien… vous faites comme les Romains. Si vous aspirez à vire en ce pays, à bénéficier de son mode de vie et de ses libertés si durement acquises, il va falloir respecter… son mode de vie et ses libertés si durement acquises. Il va falloir, un jour ou l’autre, le dire. C’est d’autant plus douloureux, emmerdant, contrariant, que le multiculturalisme est aussi une valeur canadienne et que de devoir l’écorner ainsi ne se fera pas sans arguties, jonglages et dilemmes divers. Mais bon, la liberté d’expression pleine et entière aussi est une valeur canadienne, et cela n’en rend pas la propagande haineuse, le racisme, l’antisémitisme plus légitimes ou légaux. Il faut ajuster, accommoder et surtout, trancher sans faillir ce nœud gordien du paradoxe du choc des droits… Racisme: non. Sexisme: non. Homophobie: non. Fin du drame. J’avale alors la pilule et me console comme suit. Si nos compatriotes néo-canadiens passionnels provenaient de quelque république communiste rouge vif, ils se feraient dire, vite fait bien fait, d’écraser le coup avec leur doctrine prolétarienne libertaire et de respecter le bon capitalisme canadien ronron, en la ravalant, en vitesse, leur petite conception trublionne de la lutte des classes… Le souci multiculturel de nos sophistes juridiques unifoliés prendrait le bord de la sortie sans complexe, face à des cocos utopiques aux idées sociales élargies. Et, alors, alors seulement, le choc de la primauté des droits ne soulèverait pas le dixième des arguties que nous imposent notre complaisance, aussi excessive que suspecte, devant le tataouinage abscons des cultes, le byzantinisme veule des sectes, la tyrannie rigide des croyances irrationnelles et le flafla bringuebalent des temples portatifs. Conclueurs, concluez.

Voici donc ma prise de parti. Limpide. L’égalité essentielle des hommes et des femmes et l’intégralité des droits, matrimoniaux, parentaux et comportementaux, des personnes de toute orientation sexuelle prime, au Canada, sur toute autre croyance ou diktat. L’égalité des hommes et des femmes et la diversité des orientations sexuelles sont des droits fondamentaux, axiomatiques, inaltérables, inaliénables. Ce sont des droits de la personne, au sens le plus crucial du terme. Quiconque veut vivre au Canada doit respecter ces droits en toutes circonstances, comme nous nous devons tous de respecter l’égalité des races, l’égalité des chances et le droit à la libre expression. Il n’est pas possible de s’adapter convenablement en terre canadienne sans intérioriser la complète symétrie des droits hétérosexuels et homosexuels et l’intégrale égalité des hommes et des femmes. Ces droits priment sur toutes autres croyances, convictions ou valeurs.

Et… le monde entier, un jour, comprendra cela. Je demeure, l’un dans l’autre, optimiste.

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Explication de l’incompréhensible durabilité du SCHÈME DE PONZI contemporain: il blanchit de l’argent…

Posté par ysengrimus le 1 janvier 2009

Le fameux SCHÈME DE PONZI, inventé par un pégreux du siècle dernier de nom de Charles Ponzi (1882-1949), consiste à créer une fausse structure d’investissement, sans moteur productif pour la supporter. Vous promettez des taux de profits pharaoniques au sein d’une discrète société à numéro d’allure confidentielle et chic et vous payez votre investisseur 2 avec une portion de la somme introduite par votre investisseur 1, puis votre investisseur 3 avec une portion de la somme introduite par votre investisseur 2 etc. (ou encore, dans l’autre sens: paiement des investisseurs plus anciens avec le fric des plus récent, il y a des variations). Voué à s’écrouler à terme, ce type de structure finit normalement avec Ponzi ou son semblable qui se sauve avec le restant de la galette et ferme la porte. Ce qui est sidérant et sidéral c’est de voir ce procédé évident de petite pègre fleurir à la Bourse, avec des avoirs colossaux et sur des laps de temps trop durables pour que cela s’explique clairement. Dans la mouvance de la panique financière actuelle, des gros bonnets de la finance viennent de se faire pincer en faisant les poches d’investisseurs selon la bonne vieille procédure éculée du schème de Ponzi. La question de fond est même, entre autres, celle-ci: finalement, l’intégralité des ci-devant services financiers (en soi du Monopoly sans support productif), n’est elle pas, en temps de déclin économique, une simple variation sur le schème de Ponzi?

Ponzi au départ est évidemment lui-même une simple superfétation quantitative des banques (comme toutes les activités pégreuses sont une simple superfétation qualitative des pratiques commerciales et industrielles du capitalisme). Mais le problème de l’incompréhensible durabilité du schème de Ponzi contemporain reste entier. Ponzi s’installe quand justement au lieu de promettre un retour de 3% on promet un retour de 15% ou 25%. L’abus quantitatif des pratiques bancaires EST Ponzi… la question se pose donc d’abord: comment Ponzi s’est-il niché à la Bourse sans se faire pincer? On répond, un peu abstraitement mais sans trop mentir, que la solution réside dans une unique notion: déréglementation. C’est un peu creux, mais ça ne mange pas de pain. Détail de notre temps: les banques sont censées appuyer leurs activités financières sur un support productif, genre investissement industriel, etc… contrairement à l’ami Ponzi, qui, lui, tripote intégralement dans les bouts de papiers, en changeant simplement le fric de poches. Les banques de notre temps ne SONT pas Ponzi. Elles VIRENT à Ponzi, nuance importante qui prouve bien que quelque chose est comme en déclin… Pensez-y. Le seul fait qu’on utilise de plus en plus banalement la notion d’ÉCONOMIE RÉELLE (par opposition à la boursiPonzicote – c’est fou quand on y pense) prouve bien qu’il y a du bois mort financier en masse… La question sociale en cause pour l’avenir est alors naturellement: peut-on y mettre bon ordre en restant dans un cadre capitaliste spéculatif traditionnel? Mais laissons Ponzi, comme indice, opportunément déréglementé, de déclin d’une civilisation commerciale et industrielle, de côté pour le moment. C’est le vol de la chouette de Minerve, et Ponzi n’a pas livré tous les secrets qu’il a dans le ventre.

Car en fait, bon, Ponzi mon œil. Tout ça ne date pas d’hier. Il est toujours difficile de trouver un “inventeur” pour ce genre de combine et il est clair, en passant, que le groupe ethnique du fraudeur n’a rien à voir dans la situation. Charles Ponzi est né un an avant la mort de Karl Marx mais je suis certain qu’on pourrait trouver des cas antérieurs de combines de redispositions mirages d’avoirs financiers remontant aux sources les plus lointaines du capitalisme commercial. Groupe ethnique à part donc, ce qui reste fondamentalement bizarre ici est qu’un schème de Ponzi est normalement éphémère. Les profits pharaoniques promis et l’absence de source productive effective font qu’il faut que le nombre de nouveaux investisseurs soit en maintient constant pour que cela tienne. Ce n’est pas pour rien que nos schémateux de Ponzi contemporains se font vider par des appels de retraits (cela signifie que les rupins qui croyaient en eux laissaient dormir là de l’argent qu’il n’avaient déjà plus). La longévité de certains des schèmes de Ponzi de Wall Street (quarante ans, dans certains cas, oh, là, là) est un problème qui n’a pas seulement à voir avec les autorités de la Bourse dormant au gaz, mais avec une dynamique des retraits sur investissement et des rentrées d’investissements dont certains leviers demeurent bien obscurs.

Insistons fermement. Police de la Bourse ou pas, il est de fait parfaitement incroyable qu’une structure comme le schème de Ponzi (déplacement de fonds d’un investisseur à l’autre sans activité productive aucune), tienne en soi si longtemps. Bon, partons un schème de Ponzi dans la cours d’une petite école. Le schème de Toto, qui te promet un retour de ¢20 (20 cents, ou 20 centimes de dollars, une ristourne de 20% donc) par semaine, sur ton dollar (la semaine scolaire ayant cinq jours). Au début, Toto arrive à intéresser un investisseur par jour. Il se fait donner une piastre par les investisseurs #1, #2, #3, #4 (dont le nom est Brico) et #5, la première semaine et rend $1.00 (5 x ¢20) sur $5.00 le lundi suivant. Il intéresse les investisseurs #6, #7, #8, #9, et #10 la seconde semaine et c’est ici que le premier problème du retour de profit jaillit. Toto rend-il un autre ¢20 à #1, #2, #3, #4, et #5 (pour un total de $2.00, en incluant le retour aux nouveaux investisseurs, sur $9.00 qu’il détient maintenant) ou, plus probable, #1, #2, #3, #4, et #5 doivent-ils engager un autre dollar pour toucher les ¢20 de la seconde semaine? Pas clair. Imaginons que c’est le second cas (parce qu’autrement ce serait vraiment trop mirifique): Toto a vu passer entre ses mains, au second lundi, $15 (les lots de #1, #2, #3, #4 et #5 deux fois et ceux de #6, #7, #8, #9 et #10 une fois) et il a rendu $3.00 (les retours de #1, #2, #3, #4 et #5 deux fois et ceux de #6, #7, #8, #9 et #10 une fois). Il «tient» $12.00, mais pas en profit: en capital investi, en mise des autres qu’il «gère» improductivement. Il se sent plein aux as avec tout cet avoir (des autres, qui, eux aussi, pour le moment, jubilent), encaissé si vite. Pour fêter ça, il tue le veau gras. Un sandwich fin bien chevelu et un jus de fruits frais ($3.00) et il se fait cadeau d’un beau paquet de cartes à jouer (un autre $3.00 – ah ces schémateux de Ponzi mènent une vie somptuaire, c’est connu). Or, un matin, la mère de Brico lui demande de lui montrer les $2.00 d’allocs qu’elle lui a donné dans les deux dernières semaines. Brico ne peut faire tinter que ¢40. Le reste de son avoir est bloqué chez Toto… La mère de Brico se fâche et le somme de récupérer son fric, sinon, plus d’allocs la semaine suivante (et conséquemment, plus de placement chez Toto). Brico vient reprendre son avoir en catastrophe. Toto minaude. Brico n’aime pas ça et se retire définitivement. Comme Brico (l’investisseur #4) est un de ces investisseurs anciens, ce sera $2.00 à rendre. Toto ne tient soudain plus que $4.00. Il suffit maintenant que les mères de deux ou trois autres de sa douzaine d’investisseurs froncent le sourcil ainsi et Toto est subitement insolvable.

Toto aurait donc besoin, pour que l’arithmétique de Ponzi tienne un temps, de deux choses: d’une cour d’école lui fournissant, à l’infini et à un rythme constant d’horloge, au moins un nouvel investisseur solide (ou ré-investisseur avec de l’argent frais, mais alors plus fragilisant, car la mise qu’il retirera sera plus lourde quand il paniquera) par jour et, naturellement, du moins d’investisseurs possible réclamant de reprendre leur mise. Même en conditions de prospérité économique, l’arithmétique de la chose est trop mécanique et trop vide en profit effectif pour fonctionner durablement. Car enfin, revenons sur terre, cela reste une petite école et, quand Toto a convaincu ses amis, ses camarades de classes et les plus jeunes qu’il rançonne, les nouvelles rentrées d’investisseurs, cruciales pour la survie de la course en avant de ce roulement improductif, commencent à ralentir (notons, pour la bonne ethnologie, que les victimes de plusieurs schémateux de Ponzi sont des gens de leur communauté proche, inscrits dans un rapport interpersonnel de confiance, important pour une certaine survie du mirage). Abstraction faite de son illégalité donc, la raison pour laquelle un schème de Ponzi tient longtemps sur la place de la Bourse reste donc ici parfaitement obscure. La mécanique interne du schème de Ponzi est incompatible avec la durabilité.

Une chose est claire (quoique fort mal documentée aussi). Certains investisseurs discrets profitent parfaitement du schème de Ponzi en flouant les autres. Voyez Brico, dans mon petit modèle. Sa maman s’étant fâchée au bon moment, il sort de l’aventure avec sa mise entière et un profit solide. L’investisseur, qui n’est pas l’animateur-fondateur du schème de Ponzi (ce dernier étant toujours en fin de compte maximalement exposé), qui arrive assez tôt et retire ses billes avant l’effondrement, profite maximalement du déplacement de fonds dont il n’est même pas l’escroc-auteur. Il surfe sur la vague, au sens le plus balnéaire du terme. Je soupçonne certains investisseurs de savoir parfaitement cela et de placer l’argent (des autres) qu’ils gèrent, sur le tapis de ce genre de roulette. Ils arnaquent donc le système en se donnant des airs de victimes et en transformant de facto l’animateur du schème de Ponzi en leur concierge et bouc émissaire… et le risque que ces investisseurs de l’ombre prennent ainsi bénéficie d’une dégaine chic et allumeuse, dans la notion tant répandue de «capital à risque». En un mot: l’empereur est nu et Ponzi a pignon sur rue en Bourse.

Mais cela ne règle pas le problème de fond: celui de la durabilité du schème de Ponzi contemporain. La Bourse arriverait tout à coup à réaliser ce que la Pègre n’a jamais su faire: pérenniser le schème de Ponzi sur des décennies? Un instant. Inversons un peu les choses. Primo, le schème de Ponzi est une structure improductive qui se fait passer pour productive mais, deusio, l’empereur est nu et tout le monde, sur la place financière, le sait. Conclusion: le schème de Ponzi est, d’évidence, une coquille improductive (illégale mais ouvertement tolérée) pour tous ceux qui sont dans le secret. Il devient alors le camouflage parfait pour son contraire: une structure productive illégale (et non tolérée). Je crois que les schèmes de Ponzi durables de la Bourse sont en fait des structures de protection pour du blanchiment d’argent. Retournons dans la cour d’école de Toto.

Sigouin a fait $20.00 en vendant illicitement des cigarettes. Il est emmerdé car sa maman, fort soupçonneuse, vérifie ses poches tous les soirs. Il place donc son argent illicite dans le schème de Toto. La structure confidentielle et selecte que Toto a su mettre en place est le camouflage idéal. Une semaine plus tard, le temps de se faire un peu oublier, Sigouin touche son $5.00 de ristourne, qui fait plus discret dans ses poches, car il a désormais une sorte de pedigree. Toto, qui était proche de l’insolvabilité à $4.00 vient de remonter à $19:00 (les $4.00 qu’il lui restait plus les $20:00 tout frais de Sigouin moins la ristourne de $5:00 de Sigouin). Toto triche à l’intérieur de sa triche. Il installe un alambic dans une maison close, pour ainsi dire. Ceux qui le prennent pour un Ponzi boursicoteux ne savent pas qu’il s’est remis en connexion avec une portion (illicite) de l’économie réelle. Il touche désormais discrètement des revenus de la nicotine et les partage, tout aussi discrètement, mécaniquement, avec ses investisseurs. Le jour où le sombre Sigouin se pointe pour toucher sa mise, Toto, de nouveau proche de l’insolvabilité, ne peut lui rendre le tout. On négocie en douce. Sigouin, qui ne peut quand même pas intenter une action, se contente de, disons, $11:00 et sacrifie $9:00 de son capital nicotine aux profits et pertes du blanchiment. Cet argent, pégreux mais productif, assure la pérennité du schème de Ponzi. La faiblesse financière de Ponzi EST sa force de blanchiment. Il pompe et masque, dans le même mouvement.

Échange de bons procédés. Pour perdurer, Ponzi requiert qu’un segment de ses investisseurs sacrifie une portion de leur mise et ce, sans rechigner. C’est là presque la définition littérale d’un blanchisseur d’argent… Ponzi survit grâce à l’argent productif de la drogue, et le profit illicite de la drogue, en se sacrifiant partiellement en Ponzi, se dissimule au sein de la boursicote improductive dudit Ponzi. C’est la force titanesque des profits de l’argent illicite qu’il blanchit qui fait rebondir et perdurer le schème de Ponzi contemporain. Cette explication a aussi l’avantage d’analyser plus concrètement le fameux sommeil au gaz de la police de la Bourse. Celle-ci cherche mollement (nous sommes, après tout, toujours sous déréglementation) des structures de boursicotes improductives. Alimentée par un secteur productif secret, le Ponzi contemporain échappe ici aux procédés myopes de détection des boursicotes sur fondements improductifs de la police de la Bourse. Et cette dernière, de bonne foi on non, ne trouve pas ce qu’elle ne cherche pas. C’est qu’en fait, c’est la Brigade des Narcotiques qui dort au gaz…

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