Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le chêne et le roseau. Pourquoi l’épanouissement identitaire serait-il un communautarisme? Pourquoi le repli identitaire serait il un multiculturalisme?

Publié par ysengrimus sur juin 16, 2008

L’un dans l’autre, la question de l’intégration multiculturelle rencontre deux traitements, celui du chêne et celui du roseau.

Le chêne : la France. La République se réclame d’un certains nombre de valeurs de base qui fonctionnent comme des principes axiomatiques. Tous les citoyens étant égaux devant la loi française (dont l’extraterritorialité est fondée et légitimée dans la ci-devant universalité -voulue ou réelle- des fameux droits humains – valeurs de 1789, que les ricains implémentèrent… en 1776, mais bon) et il faut se conformer. On ne touche pas plus à la laïcité qu’on ne touche aux congés payés. L’immigrant et ses descendants sont une sorte d’accident de parcours, un apport toléré s’il s’intègre, un candidat, serein ou rebelle, à l’assimilation. Politique identitaire est un terme péjoratif en France. Le concept central pour eux, c’est le communautarisme, synonyme de replis identitaire, de résistance indue face aux exigences élémentaire de la vie publique, de crispation passéiste.

Le roseau : le Canada. Terre d’immigration dotée de deux peuples fondateurs égaux en droits et en valeurs… sinon dans les faits. Décontraction très Nouveau Monde, ouverture (non exempte cependant d’un type tout particulier de condescendance onctueuse et bienveillante parfois presque fétide, oh que oui…). Toutes les religions, tous les restos, tous les langages. Port des couvre-chefs religieux autorisé partout, sans problème particulier. Tolérance est le maître mot, le calcul étant qu’une intégration saine et effective ne se fait pas sous la contrainte des lois mais par le serein exemple. Le Canada se réclame de la notion cardinale de multiculturalisme et l’épanouissement identitaire est une valeur endossée et promue. Huit personnes sur dix rencontrées sur la rue ignorent purement et simplement la signification glauque du mot communautarisme.

Attention important! Notez qu’il ne s’agit pas ici de reprendre le jugement de valeur porté par la fable de Lafontaine. Notre bon fabuliste n’est pas nécessairment un auteur réaliste! Si le chêne de la fable se déracine tandis que le roseau plie et reste indemne, la moindre promenade auprès d’un de nos beaux lacs canadiens vous montrera des roseaux ayant cassé net d’avoir été trop flexibles et des chênes ayant parfaitement résisté à l’orage…

Ceci dit, ces deux modèles gagneraient chacun à s’inspirer un peu de l’autre. L’exemple historique du Québec est ici particulièrement parlant. Au moment de la conquête anglaise de 1760, une population française de 60 000 âmes, implantée depuis plus de 150 ans, se retrouve subitement encadrée par un occupant n’alignant pas 20 000 gogos. Le cas est savoureux, piquant et fort utile à la réflexion car ici, c’est l’immigrant minoritaire qui tient le pouvoir économique et politique… Spontanément communautaristes, du communautarisme du charbonnier en quelque sorte, les canadiens français du temps voyaient à leurs affaires, leur religion de chapelle, leur cadastre rural, le mariage de leurs fils et de leur filles, leurs corvées villageoises, leur pot-au-feu, selon leurs lois, us, pratiques et coutumes traditionnels. Le conquérant, un peu ébahi par la cohérence bourrue de cette autonomie vernaculaire, a vite vu qu’il ne pouvait pas réformer et angliciser tout ça. Il a donc justement fait la part du feu. Les crimes, impliquant notamment mort d’homme, les arnaques majeures, les insurrections, seraient traités selon les lois de l’occupant. Pour le bazar de litiges, de cadastre, de récoltes, de constructions de chapelles et de mariages, arrangez-vous entre vous avec vos lois françaises. Le Québec a, encore aujourd’hui, un code civil français et un code criminel de common law britannique. Il tient aux deux, comme il tient fermement à son parlement de type britannique, où il traite ses affaires en français… En 1774, deux ans avant la révolution américaine, craignant que les français de la vallée du Saint Laurent ne veuillent s’associer à la république américaine naissante, les occupants britanniques du Dominion du Canada, toujours numériquement minoritaires, produisent la première loi multiculturelle en terre nord-américaine, L’Acte de Québec. En un mot: OK les copains, vous pouvez rester catholiques, vous pouvez conserver la langue française, vous ne devez plus prêter explicitement serment au roi d’Angleterre. Les autres ont répondu Vive le Roi George! (en français) et les bataillons canadiens français eurent un rôle important à jouer pour empêcher la révolution américaine de s’exporter dans nos arpents de neige… Notons au passage qu’il y a donc, ici aussi, une république jouant un rôle de dynamo… extérieure, mais quand même…

Peut-on donner tort aux Québécois d’avoir continué de faire cuire leur couscous et de porter leurs voiles, si vous me passez l’analogie? Peut-on les accuser de replis identitaire pour avoir perpétué ainsi leur existence nationale, produisant une des cultures francophones les plus originale au monde hors de France, et imposant de facto à toute l’entité canadienne la notion profonde et définitoire de multiculturalisme, dont celle-ci, sans le dire trop fort, se serait bien passé autrement? Conseil d’ami: n’allez pas dire aux Québécois qu’ils auraient aussi bien pu s’assimiler, cela les crisperait fort. La notion d’assimilation est hautement péjorative pour eux. C’est purement et simplement la suprême exécration. La culture arabe de France ne pourrait-elle pas, modulo les ajustements requis, produire un résultat lumineux similaire? Par la force des faits, les britanniques paniqués des premières décennies de la Conquête de la Nouvelle France nous donnent la leçons du roseau.

Mais 250 ans plus tard, cette société québécoise, aujourd’hui laïque et moderniste, se rend compte soudain que cette souplesse anglo-saxonne qui fonda son existence commence à sérieusement gripper. Les québécois et les québécoises sont profondément féministes, le droit de la femme est pour eux un enjeu cardinal. Peuvent-ils reprocher à nos jacobins de Français, dans leur raideur et leur grandeur, de vouloir dire ça suffit! quand des pratiques juridiques inégalitaires grugent et compromettent de partout leur égalité républicaine qui est aussi un peu la nôtre? Sur le droit des femmes, si durement acquis, si fragile encore, si incomplet, la fermeté française en matière de replis identitaire (de ghetto ethnoculturel, de combines maritales louches, de magouilles d’immigration, d’oppression occulte de l’immigrante par l’immigrant - et, oui, comme la version française nous le suggère fortement, appellons un chat un chat) nous donne indubitablement la leçon du chêne.

Pourquoi l’épanouissement identitaire serait-il un communautarisme? Pensez au Québec, de plus en plus ouvert sur le monde et épanoui. Ce n’est pas un communautarisme. Pourquoi le repli identitaire serait il un multiculturalisme? Pensez aux femmes immigrantes ne bénéficiant pas effectivement des lois nationales et vivant incarcérées dans leur propre communauté, coupées du monde. Il n’y a pas grand chose de multiculturel là-dedans. Complexe.

Pensez, pensez… Pensez syncrétisme du chêne et du roseau…

Il faut doser ces deux apports, au cas par cas. Voile, bouffe, mariage, musique, héritage, patrimoine, tout doit y passer. Il faut patiemment tamiser. Chêne ici, roseau, là, Chêne pour ceci, roseau, pour cela, Il y en a pour une bonne génération. D’autres syncrétismes de grande valeur, ethnoculturels ceux-là, en émergeront, si c’est fait proprement… Je suis optimiste.

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Mai 68 - Mai 88 - Mai 08 – Quarante graffitis de l’ère intermédiaire

Publié par ysengrimus sur mai 28, 2008

C’était en mai 88, vingt ans après Mai, vingt ans avant ce jour, et il y avait partout dans Paris, des graffitis. Il ne se passait rien de percutant, rien d’historique, rien de bien précis, mais ces traces graphiques fugitives de la constance de la résistance humaine, sociale et politique ne sauraient mentir… Nostalgie d’un temps intermédiaire entre nous et Mai (et… je suis un ancien de Denis Diderot alias Jussieu, vous l’aurez deviné).

1- VIVE LE MYTHE ERRANT (Jussieu)

2- VOTONS MITTERAND, HÉLAS (Jussieu)

3- INTELLECTUELS RÉVOLUTIONNAIRES OU PANTINS SERVILES (ET CORROMPUS DANS LEUR DÉMISSION) (Jussieu)

4- TROTSKOS SSALIGOTS (sic - Jussieu)

5- VIVE L’IMAM KHOMEINY, LE GUIDE (ici un second graffitiste a biffé et remplacé par FUHRER) DES OPPRIMÉS DU MONDE (Jussieu)

6- À BAS TOUT. VIVE LA MORT (Jussieu)

7- QUOI DE PLUS PUANT QU’UN TROTSKO (Jussieu)

8- ANARCHIE VAINCRA (Jussieu)

9- MURS PROPRES, PEUPLE MUET (Jussieu)

10- BEGIN, HITLER : KIF, KIF (Jussieu)

11- SHARON = CHAROGNE (Jussieu)

12- VIVE LA LUTTE DES JUÏFS ANTISIONISTES (Jussieu)

13- P.C.I., PIÈGE À CON (Jussieu)

14- LA TÉLÉ REND CON (non loin du parc de Montsouris)

15- MATÉRIALISME HYSTÉRIQUE (banderole d’une manif féministe sur une photo au Centre Simone de Beauvoir)

16- LA BOURGOGNE AUX ESCARGOTS (rue Notre-Dame-des-Champs)

17- LES PUTES AU POUVOIR, LEURS FILS Y SONT DÉJÀ (Place d’Italie)

18- CHIR(arn)AC (Place d’Italie)

19- RAS LE VIOL, MACHOS DEHORS (dans le métro, un huit mars)

20- VOTONS ROUGE SANG (dans le métro – celui là est de moi)

21- HITLER EST DE RETOUR SOUS LE MASQUE TRANQUILLE DU RACISME ORDINAIRE (dans le métro)

22- SÉNAT = MAFIA DE DROITE (sortie de la station de métro Nationale)

23- TINTIN (sous un bronze de Thomas Paine, sur le boulevard Jourdan)

24- I.R.A. PUNK (dans le métro)

25- TOUS À LA MANIFESTATION CONTRE LA CHASSE À COURRE , À MONTMARTRE (station de métro Cité Universitaire)

26- USA = SS (station de métro Concorde)

27- DÉPENSEZ MOINS. VOLEZ PLUS (station de métro Luxembourg)

28- MANGEURS DE VIANDE = AFFAMEURS DES PAYS PAUVRES (station de métro Denfert-Rochereau)

29- QUAND NOUS, LES PUNKS, SERONT AU POUVOIR, L’ANARCHIE ET LE CHAOS RÈGNERONT (station de métro Porte d’Orléans)

30- USA, HORS DE GRENADE - URSS, HORS D’AFGHANISTAN - CHINE, HORS DU TIBET (station de métro Luxembourg)

31- 1984 : 2 + 2 = 5 (station de métro Saint Michel)

32- UNE FRANCE, UN ROI. VIVE ALPHONSE II, ROI DE FRANCE (dans le métro)

33- L’ŒIL ÉTAIT DANS L’ANUS ET CONTEMPLAIT COCTEAU (rue Racine, en lettres noires de 1 mètre de haut)

34- CARNAVAL - CARNAGE (sur la vitre d’une cabine téléphonique, boulevard Saint Michel)

35- JE NE SAIS PAS COMMENT SE FERA LA TROISIÈME GUERRE MONDIALE, MAIS LA QUATRIÈME SE FERA SÛREMENT À COUP DE BÂTONS ET DE PIERRES - FRED (wagon de RER, en direction de la station Charles de Gaulle-Étoile)

36- NI TRUSTS, NI SOVIETS (Gare du Nord)

37- VIVE LA HAINE (station de RER, Cité Universitaire)

38- LIBÉREZ, SAKHAROV, LÉNINE VOUS ÉCRIRA (rue du père Corentin)

39- MAIS… 68 (Cité Universitaire)

40- JE NE SAIS PLUS QUOI ÉCRIRE (Cité Universitaire)

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Athée, rationaliste et… solidaire de ma compatriote au hidjab

Publié par ysengrimus sur mai 24, 2008

La lancinante question du hidjab est une question simple, traitée, par nos cultures, en jésuite inepte, dans la mauvaise foi ethnocentriste la plus alarmante. Il me semble qu’il y a une différence profonde entre déshériter une femme des biens de son patrimoine parce qu’un code religieux l’exigerait (profondément inacceptable) et susurrer (non sans une certaine condescendance) à des jeunes filles en quête de repères: libère toi, tombe le hidjab… (beaucoup plus délicat). Dans le premier cas il ne faut pas hésiter à répondre avec toute la fermeté requise: haro sue les codes de la famille moyenâgeux. L’égalité des femmes prime. Embrassez nos valeurs ou faites face aux conséquences de la loi. Exemple: un homme veut répudier la femme qu’il vient d’épouser en prétendant qu’elle n’était pas vierge au moment du mariage et que la virginité est, de jure, une exigence matrimoniale « essentielle ». Si la virginité est ainsi essentialisée, au mépris de nos juridictions et de notre jurisprudence, le droit de cette femme est ouvertement brimé. Ce n’est pas acceptable. Si ce monsieur n’est pas content, qu’il divorce comme tout le monde et en assume le fardeau de la démonstration sans invoquer des principes n’ayant pas court en république… ou en les invoquant, mais à ses risques juridiques et périls argumentatifs. Ici je considère qu’une femme est directement privée de son patrimoine et de ses droits. Donc, c’est non.

Mais, dans le cas du hidjab, tout à fait distinct, je dis et redis prudence… il faut savoir laisser la chimie du contact interculturel jouer plus doucement… et savoir miser sur la déréliction, comme prise de conscience graduelle, naturelle, non imposée… et savoir éviter de fabriquer inutilement des martyrs à petit tarif. La rationalité ne se dicte pas depuis la chaire. Elle émerge suite à une vie d’expériences critiques ordinaires. Si, sur la rue où se retrouvent tous les temples en quelque grande cité multiculturelle, je dois signaler mon respect pour le fétiche divin en retirant mon chapeau dans une église mais en le gardant sur la tête dans une synagogue, et si on me laisse vivre ces expériences, à la fois distinctes et semblables, à ma guise et sans encombre, dans une église, puis dans une synagogue, puis, un peu plus bas sur la même rue, cette fois-ci avec mes godasses, dans une mosquée etc… il en résultera inévitablement une relativisation des pratiques coutumières (vestimentaires et autres) entourant le rapport au fétiche divin, et, en dernière instance, la relativisation cruciale de ce dernier de surcroît. Il faut savoir patienter face à ce genre de question. La patience méthodique, une valeur bien peu en rythme avec la trépidation culturelle contemporaine, s’impose pourtant ici… Le fait fondamental demeure en effet que dicter aux gens comment ils doivent s’habiller n’a jamais été une option très compatible avec un plein respect des droits de la personne. Je n’ai pas besoin de me vautrer bien longtemps dans les chemises brunes et les cols maos pour vendre cette idée criante… Or cela ne se transige tout simplement pas, et cela s’applique clairement à ceux qui imposent le port du hidjab mais aussi à ceux qui prétendent le retirer d’autorité. Combattre le feu par le feu, c’est bon dans la tactique de la terre brûlée, mais autrement… Les objets vestimentaires, c’est de l’ethnologie profonde, complexe, séculaire, délicate à manœuvrer. Que celui ou celle dont les talons aiguilles et les cravates rigides ne lui donnent pas des maux de dos trop criants jette la première pierre… Il s’agit ici d’un choix privé, procédant de la culture intime, et réduire cela à une simple question de laïcité publique, de signes religieux ostensibles, ou, encore pire, de soumission tremblante et mystérieuse à quelque père crypto-tyrannique, ma foi (boutade), cela procède d’un jacobinisme grossier et inique. Tranchons le nœud et cessons de toujours s’en prendre aux mêmes boucs émissaires. Cette jeune femme, ma compatriote au hidjab, l’enlèvera elle-même de son plein grée, ou ne l’enlèvera pas, sinon ce sera sa fille, sinon sa petite-fille, sinon, eh bien, mes vieux yeux finiront simplement par s’habituer à cette nouvelle impression visuelle monde…

Cette question toute simple devient compliquée uniquement quand on commence à essayer de déguiser nos préjugés ethnocentristes en droits fondamentaux. Comme on l’a souvent signalé aussi: commençons donc par donner aux femmes occidentales une équité salariale réelle et une représentativité politique et professionnelle effective (notre iniquité profonde – tout aussi inacceptable, mais plus banalisée dans notre culture ordinaire, que les codes familiaux arriérés venus d’ailleurs) et fichons une bonne fois la paix aux gens sur comment ils s’habillent, se chaussent, ou se coiffent. Sinon, de fil en aiguille, en jouant ainsi les antipapes de la fripe, on finirait purement et simplement, dans notre bonne foi hautaine et outrecuidante, comme l’Iran (cf les observations savoureuses de Marjane Satrapi dans PERSEPOLIS sur le harcèlement vestimentaire quotidien par les constables de Téhéran) ou, plus proche de nous, comme le régime des colonels grecs de 1974, quand les soldats arrêtaient les garçons dans le vent sur la voie publique et leurs coupaient les cheveux de force…

En rajustant un salaire ou un code d’héritage injuste, en bons démocrates, on protège directement le droit de quelqu’un. En dictant aux gens comment se coiffer, en mauvais démagogues, on instille nos préjugés dans l’affaire et on ne protège le droit de personne. Ce sont là des problèmes parfaitement distincts et, encore une fois, finalement assez simple… quand on les dépouille de la compulsion xéno inavouée qui les émulsionne et les brouille à l’excès.

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La fin historique du racisme

Publié par ysengrimus sur mai 1, 2008

Si le racisme se perpétue longtemps après l’effondrement des conditions objectives de son engendrement, cela s’explique d’une façon claire quoique souvent mécomprise: le racisme sert le capitalisme. Clarifions d’abord une chose: il n’y a pas de racisme dans la société esclavagiste. Vous avez bien lu. Il y a plutôt un phénomène bien pire, dont nous avons tout oublié: la division raciale du travail. L’esclavagisme requiert pour fonctionner efficacement qu’un signe distinctif imparable et inaltérable fasse la différence entre maîtres et esclaves. Certains signes afférents furent utilisés: le fait de marcher à pied plutôt que d’aller à cheval, certains attributs vestimentaires ou capillaires, la marque au fer rouge. Mais un esclave matois peut toujours voler un cheval et altérer son apparence. Tant et tant que le signe distinctif imparable se trouva vite sélectionné: la couleur de la peau. Comme l’or et l’argent supplanta vite le sel comme monnaie, la couleur de la peau, signe patent, intégral, inaliénable, inaltérable, imparable, inusable supplanta vite toute autres caractéristiques pour désigner l’esclave. Le culminement de ce phénomène, sa réalisation cardinale, c’est, naturellement, la Confédération Sudiste Américaine qui y accède. Dans une rue d’Atlanta de 1855 on pouvait, d’un seul coup d’oeil, distinguer les maîtres des esclaves. Cela se faisait dans la brutalité la plus absolue et la plus tranquille et de ce fait, sans animosité particulière. Le système social tenait, on n’avait pas à pester contre les races. La ségrégation inhérente à cette division raciale du travail était objective plutôt que subjective, si je puis dire. L’économie agricole reposait sur elle, en vivait. On donnait des ordres aux hommes et aux femmes noirs et on prenait les ordres des hommes et des femmes blancs. Il y avait deux classes distinctes d’êtres humains. Fin du drame. Le dispositif était rodé. Les maîtres étaient condescendants ou brutaux, placides ou cruels, matois ou bêtes, mais ils n’étaient pas spécialement racistes, au sens moderne du terme. Le servage d’occupation des anciennes colonies africaines fonctionnait selon un modus similaire -mais pas identique- de violence tranquille et de puissance foncière bonhomme. Pour des raisons de balance démographique et de fragilité inhérente à toutes les invasions coloniales, nos bons coloniaux rencontraient cependant toutes les contraintes objectives des occupants minoritaires.

Le capitalisme détruit inexorablement le système agricole basé sur l’esclavage et c’est alors, alors seulement, que le racisme apparaît. On ne devient raciste que lorsque la personne de l’autre race est objectivement notre égal. Le racisme est le regret subconscient de la division raciale du travail perdue. Il est une représentation idéologique illusoire et régressante, nostalgique de l’époque où le Noir et l’Arabe n’étaient pas un égal. Le racisme jaillit donc dans une société basée sur la mise en marché nivelante de la force de travail où toutes les races sont désormais intégralement égales face à l’exploitation capitaliste objectivement aveugle aux races. La contradiction est donc que le capitalisme, pour qui ne comptent plus que l’argent et le travail, engendre le racisme, moins en référence aux conditions qu’il met en place qu’aux conditions antérieures de paix sociale ségrégante qu’il détruit. Le Ku Klux Klan dans les Amériques est l’incarnation suprême de ce phénomène de nostalgie du temps où on ne forçait pas le noir et le blanc à s’asseoir à la même table. On regrette l’époque “idyllique” où le noir cueillait le coton et ou le blanc le surveillait sereinement les armes à la main. Désormais, capitalisme dixit, les cueilleurs et les surveillants sont de n’importe quelle couleur. Il faut imparablement que l’égalité entre les races et la disparition de la pertinence économique des races soient objectivement instaurées pour que son rejet subjectif régressant, le racisme, se manifeste.

Voyons par exemple les travailleurs et les travailleuses français, toutes origines ethniques confondues. Le capitalisme cultive envers eux, comme envers quiconque, un ensemble de procédures brouillantes et divisantes visant à perpétuer la compétition au sein du prolétariat pour retarder au maximum la mise en place d’une solidarité de classe. L’ensemble grouillant et nauséabond des représentations régressantes et nostalgiques est le vivier parfait où puiser. Si le racisme est instillé, préservé, maintenu, alors qu’on importe massivement du prolétariat frais, compétent et peu exigeant des anciennes colonies, la «race ennemie» tangible devient le prétexte idéal faisant écran de fumée parfait à l’ennemi réel intangible: l’exploitation capitaliste. Le racisme du charbonnier du travailleur français repose donc sur deux altérations idéologiques de son éducation prolétarienne perdue: nostalgie régressante de la supériorité coloniale et manifestation du fait que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. Dans ce second cas, le travailleur intègre la logique mentale du capitaliste au point de penser son camarade de classe comme un compétiteur étranger! La couleur de la peau, qui servait jadis au maître à cheval à distinguer ses esclaves sur le chantier agricole, sert maintenant à l’exploité non solidaire à sélectionner ses boucs émissaires sur le chantier industriel. On voit bien ici que la notion d’aristocratie ouvrière n’est pas un vain mot. Le rentier social tertiarisé qu’est devenu le travailleur occidental appréhende la perte de ses privilèges petit bourgeois que le prolétariat «racial» ne provoque pas objectivement mais incarne idéologiquement. Ayant perdu de longue date toute éducation communiste, le travailleur français s’attaque au symptôme superficiel de sa déchéance objective plutôt qu’à la cause profonde de son exploitation et de celle de l’exploité immigrant mondialiste, toutes races confondues. Et, au plan bassement politique, un concert bruyant d’échos est donné à cette malodorante gangrène d’idées. Par exemple, pour revenir sur notre continent, par le propos odieux qui marqua la mort de sa campagne d’investiture en 2008, Hillary Clinton instrumentalisa le racisme exactement comme notre culture ordinaire le fait enore. Elle alla dire: “Barack Obama est noir, cela ne marchera pas avec les travailleurs blancs”. Postulant un racisme imaginaire chez les masses, elle le perpétuait sans le confirmer et s’en servait comme instrument de division électoraliste, sur des questions qui n’avaient absolument rien de raciales. Aussi, sa défaite fut-elle une étape de plus… dans la défaite du racisme lui-même. Le fait est qu’implacablement, la réalité complexe et ouverte de la mondialisation portera ce racisme sans fondement objectif, cette compétiton discriminatoire aux assises imaginaires, cette ségrénation-gadget au fin fond de sa déchéance ultime.

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CFA: Continuité (coloniale) Française Ahurissante

Publié par ysengrimus sur avril 30, 2008

Sortons d’abord les colonies que la France a perdu manu militari, elles échappent de toute façon à la combine. Canada, Vietnam, Haïti, Algérie, Maurice et des poussières, ouste, dormez en paix. Vos emmerdes sont bien réelles mais toutes autres… Ajoutons-en deux que le Vieux Coq a fini par picorer en douce de la gamelle des belges: Rwanda, Burundi (deux compagnons de route de misère). Et regardons. C’est pour se dire que la décolonisation d’il y a 50 ans n’est passée par là qu’en pure apparence. Les Antilles et la Nouvelle Calédonie sont des DOM-TOM et leurs ancêtres sont à fond la caisse les gaulois. Le seul et unique pays qui est membre de la Communauté Européenne de tout l’espace panaméricain c’est la Guyane française (qui est donc de facto la France hors métropole, en fait…). Et… 14 pays peu fortunés d’Afrique carburent encore au Franc CFA (Gabon, Mali, Niger, Burkina Faso, Centrafrique, Cameroun, Togo, Bénin, Côte d’Ivoire, Sénégal, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, République du Congo, Tchad, Comorres). Le sigle CFA en 1945, quand De Gaulle et ses séides ont mis ce dispositif monétaire en place, cela valait pour COLONIES FRANÇAISES D’AFRIQUE ou COMPTOIRS FRANÇAIS D’AFRIQUE. Aujourd’hui on la joue en mode plus chic avec: COMMUNAUTÉ FINANCIÈRE D’AFRIQUE, mais le filet de Papa-Commandant a bien peu changé la nature rétive de ses rets. Pour résumer l’affaire, disons simplement que le Franc CFA a une parité fixe, unique et éternelle avec l’Euro (anciennement, il l’avait avec le Franc Français). On dit bien: parité fixe, unique pour tous, éternelle, immuable et non fluctuante. Pour 13 de ces 14 pays pauvres, 665 Francs CFA valent en gros 1 Euro pour toujours (les Comorres ont une parité très légèrement distincte, mais fixe aussi). Et rien ne fluctue jamais au grand jamais, entre eux ou ailleurs. La douce stabilité de Jouvence. Papa-commandant garde ses enfants monétaires solidement agrippés à son ceinturon, depuis 1945. Les dévaluations, les fluctuations, les cours, c’est pour les autres. Pas de pesos dans mon enclos. Monopoly aux colonies. Tant et tant que, quand l’Euro grimpe (ce qui lui arrive plus souvent que pas mal souvent), il tire automatiquement le Franc CFA vers le haut avec lui, comme une grappe ses raisins. Ce dernier se trouve alors artificiellement surévaluée et cela fait tomber sur le cul les exportations déjà rachitiques de nos 14 rabougris «indépendants». En ce moment justement, le Sénégal gueule qu’il veut sa propre monnaie nationale, mais pour ce faire… il va falloir que les 14 aillent négocier sans faire de vagues avec Papa-Commandant à Paris, vu que, en plus, entre autres, en vertu d’une version amendée de l’entente CFA de 1945, entre 50% et 65% des avoirs financiers de ces 14 pays sont obligatoirement mis en banque “pour toujours” justement… à Paris. Parlant.

Ignoré, oublié, marginal, secret, barbouze, le néo-colonialisme français est un espace petit mais serré, méconnu mais compact, vieillot, rigide, intraitable, brutal, confidentiel. C’est un caillou pugnace bien casé sous la roue de l’Histoire. La République est encore bien une et indivise en matières coloniales et si l’homme est un roseau pensant, il laisse au chêne le soin de cogiter la souplesse présente et future de l’Internationale Francophone… Il semble bien qu’il va falloir un autre grand frère compradore pour finir de concasser les tessons de cet empire ruiné et les tourner en poussière d’or. Et… ce nouveau tuteur putatif sera fort probablement chinois…

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Consommer du symbolique, c’est aussi de la consommation

Publié par ysengrimus sur avril 29, 2008

Il faut continuer de regarder attentivement ce que le consommateur consomme: de l’utilitaire ou du symbolique? Voiture: on peut soit la percevoir comme un objet utilitaire. On la veut alors solide, fiable, un peu carrée même, 2-chevauxesque, c’est en masse. On peut la percevoir comme un objet symbolique. On cherchera alors la meilleure affaire pour pouvoir tenir le char de l’année, parce qu’il y a les contraintes de la mode et des tendances. Vêtements: on peut les percevoir comme utilitaires. On les voudra chauds, solides, facilement réparables, commodes, même si un peu paysans. On peut les percevoir comme objets symboliques. Et ce sera alors la soumission aux déjeuners de soleil (les français désignent ainsi un beau vêtement qui ne dure pas) encore une fois de la mode. Consommer du symbolique, c’est aussi de la consommation, simplement elle joue socialement plutôt qu’individuellement. Et cette alternance utilitaire/symbolique variera non seulement avec les cultures mais avec les classes au sein d’une même culture. L’opposition québécois/français joue, encore une fois, à plein ici. Il faut en fait l’amplifier. Passons donc doucement de “québécois” à “nord-américain” dans notre analyse. C’est beaucoup plus juste, ethnologiquement, sur cette question, où nous sommes en fait plus continentaux que sur bien d’autres. Ce sera pour dire que je crois sincèrement que les observations sur l’euro-durable et l’américano-éphémère que l’on entend deci et delà s’appliquent en fait plus à la durabilité de l’échangeur Turcot et du transport en commun (les infrastructures lourdes, donc, où les Euros investissent beaucoup plus sérieusement que les Américanos sur le long terme) qu’aux produits de consommation légers et éphémères. IKEA est après tout une entreprise européenne… et se faire arnaquer avec un cossin joli et subtil mais qui casse ou déchire plus tôt que prévu sans garantie, c’est aussi une aventure typiquement européenne… Ce n’est pas qu’ils aiment le fragile et nous le costaud ou le contraire. C’est, plus simplement, que nous ne consommons pas les mêmes symboles…

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La France gastronomique, ce n’est pas une légende

Publié par ysengrimus sur avril 29, 2008

La France est un cas d’exception gastronomique. La nourriture y est toujours excellente, même dans les conditions les plus ordinaires. Il n’y a rien de mal à dire cela et tant pis pour les sceptiques. Qu’ils y mordent et ils verront bien. La France, mille kilomètres par mille kilomètres avec tous les climats et toutes les agricultures, et l’étude chimique des feux a prouvé qu’ils mangent du mouton à la broche depuis le Haut Moyen Age, ces zèbres là. Ils sont arrivés à résister à l’uniformisation dégueulasse de l’alimentation, à la malbouffe, à la Frankenbouffe et au repas esquissé planétaire… et encore, cela a tellement baissé depuis vingt ans, quarante ans, soixante ans. La France est un cas d’exception, leur souci culinaire ordinaire est resté suractivé par une résistance ancienne au capitalisme et à ses conséquences écoeurante dans l’assiette. Le long héritage paysan de la France l’a protégée plus longtemps que les autres du marasme uniformisant du commerce alimentaire et de l’agro-business. L’erreur à ne pas commettre c’est de traiter un cas d’exception comme une normalité, matérielle ou morale… Ils sont extraordinaire, un cas unique dans l’histoire. La bouffe normale de supermarché normal en Occident, hélas, c’est celle que vous trouverez… hors France. Le «super» dans supermarché c’est pour superprofiteur, par pour superbouffe… C’est pour cela que les français sont si malheureux quand ils doivent vivre un temps dans un pays ordinaire à bouffe ordinaire. Ils sortent subitement de la cuisine de terroir qu’ils ont toujours cru évidente et doivent nager dans le bouillon de culture de réfectoire de troupe contemporain. L’exceptionnel a un estomac qui émigre fort mal…

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On est toujours un petit peu pingre, dans le regard de la culture de l’autre

Publié par ysengrimus sur avril 29, 2008

Bon encore une crise, encore des questions de fond. Où gratter, comment économiser, sur quoi couper. et surtout, comment démarquer la sagesse de Diogène de l’ostentation de Midas? La question ici, en fait, ce n’est pas de savoir s’il faut acheter ou non sa savonnette chez Wall-Mart. Oui, évidemment, si elle y est moins chère. Non, évidemment, si on en a marre de voir les employées de Wall Mart se faire exploiter. La question, ethnologique en fait, est: les Québécois sont ils intrinsèquement des pince-la-cennes impénitents et les Francais, de laxistes grands seigneurs. Je ne suis pas certain que ce soit si simple que cela. On touche du doigt la réponse en observant que les français sont prêts à en mettre plus sur la bouffe. Sauf que nous on est prêts à en mettre plus sur l’entretien et le fini de nos bagnoles que les français. Les français sont prêts à en mettre plus sur les vacances comme déplacement dépaysant. Nous sommes prêts à en mettre plus sur les vacances comme Balconville (finir la salle de bain du sous-sol) ou chalet dans le nord. Qui des français ou de nous est plus enclin à prendre un billet de saison pour une manifestation sportive? Qui des français ou de nous dépense le plus en romans, en sorties au théâtre, en bière, en vin. Combien d’ordi et de jeux d’ordi par français, par québécois? Les fonds ethnologiques de ces deux groupes humains organisent leurs budgets en fonction de priorités culturelles historiques qui sont souvent fort anciennes et qui ne disparaissent pas nécessairement avec l’aisance économique. Ma matante hyper-riche trouva un jour «immoral» de payer un certain montant pour une jupe dans un Grand Magasin de Paris et ne l’acheta pas. J’ai un jour payé $100.00 pour deux beaux battes de baseball en bois pour mes fils, un par fils. Les français ne jouent pas au baseball dans le champ, et les godillots de foot, les québécois s’en foutent… Même à l’aise, les dépenses restent l’objet de jugements de valeurs très profonds, codés culturellement, si bien que, dans un domaine de consommation donné, tout le monde finit à un moment ou à un autre par être le gratteux ou le pingre d’un autre… Séraphin et Harpagon n’ont donc pas fini de se toiser interrogativement…

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Sarkozy, l’agitation n’est pas l’action… elle est le reflet d’un temps

Publié par ysengrimus sur avril 29, 2008

Nicolas Sarkozy se trémousse, certes. Bienvenue dans le siècle. Le digne successeur de De Gaulle, de Pompidou, de Mitterrand, de Chirac montre sa dimension cruciale de petit populacier frustre. Sauf que, ce n’est pas lui, c’est tout Le Politique qui racotille. Il n’est pas brutal ou impropre. Il est vrai. La classe politique occidentale est rendue aussi bas et il l’incarne sans complexe aucun. Il est Icare dans La chute d’Icare de Brueghel l’Ancien, tant et tant que le technicien qui lui accroche son micro-cravate ne le salut tout simplement pas… Ces figures institutionnelles ne sont plus des Décideurs mais des Souffre Douleurs. Et un souffre douleur, bien par moments, cela se crispe sur son petit sort restreint… Ce sont les entarteurs de politiciens qui ont un ample avenir… Il est aussi un peu tristounet de se dire que cela va lui passer, en plus. Il suffit de revoir en détail les 500 premier jours des présidences de Mitterrand, Giscard, Chirac et alii pour constater des moments d’humanisation de la fonction similaires, fonction des personnalités de chacun, qui sont des indices du fait que l’homme est encore pour un temps touriste dans le monumental domaine de ladite fonction. C’est maintenant au tour de Sarko de jouer le Roy D’Argot. Or Sarkozy a une longue feuille de route de soupe au lait. Cela déborde sur la fonction et la teinte temporairement de ses couleurs personnelles. Cela ne durera pas. Il se momifiera. La fonction le bouffera. Il la vivra pleinement, sa présidence Sarko-phage… Il deviendra lui aussi un président de la république complètement austère et robotisé, comme Chirac et Mitterand en fin de règne, et on regrettera un jour tous ensembles ces petits moments refoulés de tressautement humains, trop humains.

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