Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Archive pour la catégorie ‘Fiction’

Y a-t-il eu des Rose DeWitt Bukater parmi les vraies passagères du Titanic?

Publié par Paul Laurendeau le 15 avril 2012

I would rather be his whore than your wife… [Je préfèrerais devenir sa pute que ta femme]

Rose DeWitt Bukater

Rose DeWitt Bukater (jouée par Kate Winslet) - 17 ans en 1912, 103 ans en 1997...

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Il y a cent ans, pile-poil, coulait donc le légendaire Titanic. Ma hantise du personnage féminin en fiction ne pouvait m’empêcher de capter cet hommage obligé dans l’angle qui est le mien: celui de la quête libératrice de la femme, d’ailleurs un thème majeur du tout aussi mythique film TITANIC (1997) de mon respecté compatriote James Cameron. Rose DeWitt Bukater (jouée par Kate Winslet) est ce personnage de femme, que l’on donne souvent comme intégralement imaginaire, que la croisière jettera dans les rets de sa passion, fulgurante et romanesque, pour le dessinateur fauché Jack Dawson (Leonardo DiCaprio). Elle survivra au naufrage, pour se couler dans la roture et se sortir du carcan social que lui imposait un mariage arrangé par sa mère, bourgeoise autoritaire et déclassée, avec un petit nabab puant, égocentrique et ploutolâtre (joué par Billy Zane). Ce que je voudrais simplement mentionner ici, souvenirs historiques des titanicologues à l’appui, c’est le fait que Rose DeWitt Bukater n’est ni une pure fiction, ni une adaptation/transposition qui serait basée directement sur un personnage historique effectif. Elle cumule plutôt un ensemble de traits qui caractérisaient une douzaine de femmes bien réelles, sans qu’aucune ne les détienne effectivement tous. Allons, allons, décortiquons un petit peu cette captivante affaire.

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Des survivantes du naufrage vivant jusqu’à un très grand âge. Je vous épargne tout d’abord les survivantes du naufrage du Titanic qui étaient des tous petits nourrissons inconscients lors du naufrage et qui vécurent fort vieilles. Tenons nous en à des femmes qui sont à peu près dans la fourchette d’âge de Rose DeWitt Bukater (17 ans en 1912, 103 ans en 1997, année de sa mort). C’est pour s’apercevoir que, sur ce point déjà, la réalité rejoint étonnamment la fiction. On a donc les trajectoires suivantes:

Edith Eileen Brown (15 ans en 1912, 100 ans en 1997, année de sa mort) voyageait en compagnie de son père qui a coulé avec le navire. Elle s’est plus tard mariée en Afrique du sud, a eu dix enfants et trente petits enfants. Ses âges de naissance et de mort, ainsi que les années, sont presque parfaitement identiques à ceux de Rose DeWitt Bukater.

Marjorie Ann Newell (23 ans en 1912, 103 ans en 1992, année de sa mort) revenait du Moyen-Orient avec sa sœur et son père. Ce dernier fut perdu dans le naufrage. En son honneur, Madame Newell se mit, vers 1986, à faire des conférences publiques sur le naufrage du Titanic. Son évocation du souvenir resté tangible des cris de la masse des naufragés émouvait l’auditoire de ces présentations, un peu comme s’émurent les mariniers explorateurs quand Rose DeWitt Bukater âgée leur relata sa vision des événements.

Ruth Elizabeth Becker (12 ans en 1912, 90 ans en 1990, année de sa mort) monta dans une chaloupe différente de celle de sa mère (comme Rose DeWitt Bukater donc, mais pas pour les mêmes raisons) mais la retrouva plus tard sur le Carpathia. Quand on questionna sa mère sur le naufrage, elle donna la parole à Ruth. Fut enseignante et maria un dénommé Blanchard. Comme dans le cas de Rose DeWitt Bukater, ses proches ne surent qu’elle était une survivante du Titanic que sur ses vieux jours.

Robertha Josephine “Bertha” Watt (12 ans en 1912, 93 ans en 1993, année de sa mort) était une écossaise qui allait rejoindre son père en Oregon. Sa maman, dans la chaloupe, lui aurait dit qu’elle ne mourrait pas noyée mais pendue (ce qui n’arriva pas non plus). Dans un témoignage rédigé dans un journal scolaire du temps, elle mentionne les coups de flingues ayant été tirés sur le pont du Titanic.

Anna “Annie” McGowan (14 ou 15 ans en 1912, 92 ans en 1990 année de sa mort) voyageait en troisième classe avec sa tante qui périt dans le naufrage. Retenue plusieurs jours dans une hôpital de New York après le sauvetage, elle le quitta en robe de nuit et prit le train pour Chicago avec une autre rescapée, Anna Kelly, âgée de vingt-et-un ans qui, elle, devint plus tard nonne et mourut dans les années 1970…

Winnifred Vera Quick (8 ans en 1912, 98 ans en 2002, année de sa mort) fut sauvée avec toute sa famille, tous passagers de seconde classe. Elle maria un dénommé Van Tongerloo et mena ensuite une vie sans histoire. Elle bossa dans une usine de chocolat puis une boulangerie.

Lillian Gertrud Asplund (5 ans en 1912,  94 ans en 2006, année de sa mort). Enfant d’une famille suédoise ruinée par le naufrage, Madame Asplund a gardé le souvenir, tangible ou magnifié, de son père et de ses frères sur le pont du Titanic coulant. N’a jamais eu trop envie d’évoquer ses souvenirs du naufrage.

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Des femmes vivant des développements de carrière significatifs après le naufrage. Pour Rose DeWitt Bukater, le naufrage du Titanic fut une rupture radicale entraînant une redéfinition intégrale de son être, une ouverture à la modernité qui s’annonçait (notamment pour les femmes) et la possibilité, pour jacter tertiaire, d’embrasser un potentiel professionnel inattendu. On peut suggérer qu’au moins deux femmes ont bénéficié (n’ayons pas peur des mots) d’une trajectoire similaire.

Elsie Edith Bowerman avait vingt-deux ans au moment du naufrage et était déjà une suffragette active, comme sa mère, qui survécut le naufrage avec elle. Elle devint infirmière de guerre en Europe Centrale et, dans le cadre de ces fonction, fut un des témoins visuels de la Révolution Bolcheviste. Elle fut ensuite avocate, travailla pour le ministère des communications britannique, puis la BBC, puis la Commission des Nations Unies à la condition féminine. Impossible de dire si le naufrage du Titanic influença une telle trajectoire mais on peut suggérer que ladite trajectoire inspira celle de Rose DeWitt Bukater.

Dorothy Gibson était déjà, à vingt-deux ans, actrice et danseuse. Le naufrage donna à sa carrière une visibilité inattendue. Elle joua notamment dans le film muet Saved from the Titanic tourné seulement quelques semaines après le drame. On notera qu’au nombre des photos souvenirs disposées sur la commode de Rose DeWitt Bukater figurent des photos dédicacées d’elle-même, laissant deviner qu’une carrière de music hall ou de cinéma fut une des cordes à l’arc de sa trajectoire de vie. Les mariniers explorateurs se présenteront d’ailleurs entre eux la mystérieuse vieille dame qui les approchera en 1997 comme une “ancienne actrice”.

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Une femme et deux hommes que le naufrage a possiblement libérés d’un carcan social, familial ou matrimonial. Les conditions sociales (et la contrainte matrimoniale exécrée) corsetant Rose DeWitt Bukater ont donc volé en éclat et, à travers une redéfinition, et une reformulation, de son identité (après son sauvetage, elle se fait passer pour une des méconnues des ponts inférieurs et s’assigne spontanément le nom Rose Dawson), notre héroïne aux multiples facettes échappe aux contraintes de conformité mondaine qui l’attendaient après la traversée. Il semble qu’au moins deux ou trois personnes aient bénéficié de conditions libératrices ou émancipatrices similaires.

Madeleine Astor née Talmage-Force était la jeune épouse de dix-neuf ans du multimillionnaire John Jacob Astor, quatrième du nom. Tant pour la tenue vestimentaire que pour les comportements à bord, il est indubitable que ce couple prestigieux, flamboyant et tapageur inspira les personnages de Rose DeWitt Bukater et de son nabab, fiancé forcé. Il y a trois ou quatre différences notables cependant. D’abord Madeleine Astor était enceinte et elle mit au monde, après son sauvetage, le petit Astor cinquième (ou sixième, c’est pas clair) du nom, qui fut aussi frappé et évaporé que feu son père. Ensuite, elle hérita d’une portion rondelette de la galette du Astor resté à bord, ladite portion paquetée bien dur dans un fond en fiducie (trust fund) auquel elle perderait cependant accès si elle se remariait. Or (conclueurs, concluez), elle se remaria, justement, deux fois, divorça le même nombre de fois, et bambocha pas mal. Finalement, elle mourut à l’âge fort tendre de quarante-sept ans, au bout de son rouleau, après avoir mené une vie bien différente, certainement moins rangée, que ce qui l’aurait normalement initialement attendue.

Edmond et Michel Navratil, âgés de deux et trois ans, étaient tout simplement en train de se faire enlever par leur père, un coiffeur français récemment divorcé. L’homme en question sombra avec le navire. Les deux enfants, devenus les orphelins du Titanic, furent hébergés par des new-yorkais. Il fut relativement difficile de les identifier, vu que leur père et kidnappeur voyageait avec eux sous une fausse identité (Il est important de noter que nombre de ces gens changeaient leur identité en entrant dans un navire comme d’autres le feront plus tard, disons, en allant à l’hôtel - Rose DeWitt Bukater ne sera pas en reste). On démêla éventuellement l’écheveau et les deux enfants furent ramenés en France par leur mère. L’un devint architecte, l’autre prof de fac. Inutile de dire que, en un cheminement antinomiquement inverse de celui de Rose DeWitt Bukater, ces gamins se dirigeaient vers un corps de contraintes de vie inconnues, auquel le naufrage du Titanic les fit échapper, pour les ramener grosso modo à leur destiné d’origine. La petite-fille de Michel Navratil (mort en 2001, le dernier homme survivant du Titanic) tirera de leur aventure un roman-jeunesse intitulé: Les enfants du Titanic.

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Une femme que le naufrage a laissée particulièrement amère et révoltée. Naturellement, nous le savons tous, cette libération intérieure et sociale a engagé un coût terrible, celui de la perte du grand, du très grand amour. Rose DeWitt Bukater garde donc, en elle, ces séquelles durables, cette amertume lancinante, que la chasse au trésor des mariniers explorateurs, guillerets et tonitruants, de 1997 irrite encore plus. Truisme: la totalité des survivants du Titanic ont subit des pertes douloureuses, irréparables (c’est pas pour rien que James Cameron, en palpant son Oscar, en 1997, demanda, sans rire, aux parterres et balcons du gratin hollywoodien, une minute de silence pour les disparus du Titanic). Il faut cependant mentionner une femme spécifique dont la douleur lancinante a pu aussi inspirer la conception du personnage de Rose DeWitt Bukater.

Eva Miriam Hart (7 ans en 1912, 91 ans en 1996, année de sa mort) n’a jamais accepté la perte de son père, qui la posa dans une chaloupe de sauvetage avec sa mère en la priant de rester calme, et disparut pour toujours. Madame Hart fut une des plus jeunes survivantes du Titanic pouvant explicitement raconter les souvenirs terrifiants de cette nuit tragique. Et elle ne se gêna pas pour le faire, tout au cours de sa vie, mettant explicitement en relief la négligence foutaisière et l’incurie ignarde qui fut la cause de tant de pertes de vie. La virulence et la lucidité de son autobiographie Shadow of the Titanic – a survivor’s story, écrite en 1994, font incontestablement d’Eva Hart la pasionaria révoltée des survivant(e)s du Titanic. La nette contrariété qu’elle exprima quand, vers 1987, on commença à aller fouiller dans ce qu’elle considérait comme une tombe sous-marine inspira certainement la gravité peu badine du personnage de Rose DeWitt Bukater âgée. Notons aussi que James Cameron fit son film un an après la mort de Madame Hart, possiblement pour éviter de l’avoir sur le dos, car elle n’aurait certainement pas apprécié et ne se serait certainement pas gênée pour le dire, dans les médias et ailleurs.

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Rose Dawson (jouée par Kate Winslet), quelques années après le naufrage du Titanic

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Maintenant, si on cherche une différence radicale entre ce faisceau de femmes réelles survivantes du naufrage du Titanic et le personnage de Rose DeWitt Bukater, c’est justement sur la question du deuil du père qu’on la trouvera. La majorité des naufragées réelles du Titanic perdent leur père au cours du naufrage, et cela fait dudit Titanic la tombe, ou le cénotaphe, du père perdu. Pour sa part, au moment de s’embarquer, Rose DeWitt Bukater est déjà orpheline de père et c’est plus un matriarcat en banqueroute, transitoire, mal affirmé et aux abois qui guide ses pas rétifs vers un mariage arrangé qui remettra les choses (et les finances) en ordre. La mère de Rose, on le sait, monte sur une chaloupe différente et son fiancé forcé, par une astuce aussi veule que, de fait, peu crédible, s’en tire aussi. Envers sa mère, c’est un adieu radical et définitif (Goodbye mother, dit froidement Rose depuis le pont) mais ce n’est pas un deuil. Secrètement reformatée, Rose Dawson ne sera pas une enfant ayant vécu la perte d’un adulte, contrairement à bon nombre de ses modèles du Titanic réel. Son bovarysme à rebours s’est pleinement assumé dans le ventre du navire, avant que l’iceberg ne soit percuté. Les choix de Rose sont déjà arrêtés. Le naufrage les symbolise plus qu’il ne les concrétise. Sa mère et son ex-fiancé sont voués à poursuivre leur vie sans elle, de toute façon. Ils vivront dans leur monde et Rose Dawson dans le sien. Il y a dans ces deux survies là (surtout celle de l’homme, hautement irréaliste) bien plus qu’une astuce de script visant à ménager l’exclusivité romanesque du deuil amoureux de Rose Dawson. Il y a là aussi un choix thématique. On peut en effet dire que, pour elle, ce n’est pas un père effectif mais bien le patriarcat archaïque, comme trajectoire de vie contrainte mais encore abstraite et, surtout, déjà foutue, qui coule avec le navire. On ne va certainement pas pleurer… En renonçant au réalisme de la perte du père ou du mari (pourtant solidement attestée de la poupe à la proue de par la contrainte classique les femmes et les enfants d’abord), notre bon Cameron fait de la tragédie du naufrage un affranchissement, pour son personnage féminin en mutation. C’est quelque chose comme une éclosion. Rose Dawson vivra le deuil émancipateur de la passion libre et non celui, rancunier, renfrogné, de la tradition flétrie. C’est certainement cela qui fait d’elle, eu égard à la réalité titanicologique bête et froide de 1912, un être aussi fondamentalement fictif (voire délirant) que le fameux pendentif-culte Le cœur de la mer

Il reste que, comme tant de personnages de fiction, Rose DeWitt Bukater requiert le treillis de son armature figurative. Dans cet angle, elle est et demeure une sorte de Frankenstein, collage-capteur synthétique de plusieurs êtres se canalisant et se polarisant en elle. Ce n’est pas que la réalité dépasse la fiction, c’est plus que la fiction esquisse la réalité, la pille méthodiquement, la bidouille et la brouille sélectivement, s’en extrait abstraitement, l’enjolive toujours un brin, et en tire goulûment cette jouissance des formes et des harmonies construites d’où émergeront tous nos plaisirs, les plus subversifs comme les plus sirupeux, mais aussi le lot chatoyant et polymorphe de nos sourcillements esthétiques, nos atermoiments sur le véridique, et le baluchon bien encombrant de nos doutes en fiction, ces derniers toujours si indéracinablement figuratifs…

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Sources: I SURVIVED THE TITANIC et encyclopedia titanica

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LE SOURIRE D’HÉLÈNE CHÂTEL ET AUTRES NOUVELLES (Daniel Ducharme)

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2012

Le Sourire d’Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial: quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Daniel Ducharme
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Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un «vécu», une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de neuf tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi!) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

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Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010, formats ePub ou PDF

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La trilogie romanesque COSMICOMEDIA d’Allan Erwan Berger

Publié par Paul Laurendeau le 15 décembre 2011

La connaître, cette nuit qui embrase le monde, c’est déjà commencer à lui dire que non, nous ne sommes pas si moches, ni si prévisibles qu’on puisse tous nous mener par le bout du groin d’un bout à l’autre de notre existence…

Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre trilogie romanesque Cosmicomedia qui vient de paraître chez ÉLP est, il faut le dire, exaltante. Le grand universel y est pris à bras le corps, avec souffle et faconde, et on ne tergiverse pas avec la Grande Crise Existentielle Mondiale (notion que vous nous imposez, sans retour, contre l’idée triviale, rebattue et raplapla de, bof, fin du monde). J’ai d’abord pour vous, si vous le voulez bien, une question par tome. On va commencer comme ça et ensuite on verra où ça nous mène. Inutile de dire que je vais me prier et vous prier ici de parler en voyant à ne pas gâcher le futur plaisir de lecture. Sans rien trahir, donc, on peut dire que, dans le tome 1 de Cosmicomedia, sous-titré Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses (avec un N majuscule à Nous), des événements cosmologiques et des événements historiques, sont, par un jeu adroit d’alternances, mis en corrélation et/ou compagnonnage. L’explication sur les mouvements cosmologiques catastrophiques qui s’enclenchent dans votre monde devient, sous votre plume incisive toujours acidulée d’ironie, si palpitante qu’on a le sentiment que les entités cosmiques classiques, notamment la galaxie et notre soleil, deviennent presque des personnages névrosés se tapant un sérieux mal de bide cataclysmique. Avez-vous fait le choix (narratif strictement) d’anthropologiser le cosmos (ce qui n’est en rien le diviniser – ne basculons pas sur cette tangente), pour mieux amplifier le fracas de la tempête décrite?

Allan Erwan Berger: Le cosmos est surhumain. D’ailleurs il est sur-tout : surcanin, surfélin, et aucune mouche ne lui arrive à la cheville. Pour parler d’un pareil objet, quand on n’est pas, comme votre compatriote Hubert Reeves, plongé dedans du soir au matin, il convient de prendre quelques décisions tactiques, afin de bien faire appréhender certaines petites choses. L’anthropologisation vient donc tout naturellement au bout des doigts. Du reste, quand elle est bien menée, elle égaye le lecteur… Voyez ceci : « La demeure était sensible aux humeurs de sa propriétaire. Elle secoua sa mélancolie ancestrale avec circonspection, sur la pointe des pieds, étira ses membres, fit craquer ses jointures ankylosées, puis ayant compris qu’Ora l’autorisait de temps en temps à un laisser-aller primesautier, une négligence salutaire, elle s’abandonna à un débraillé confortable au point que, sous un certain éclairage, elle avait l’air presque heureuse. » Ce passage est dans le dernier livre de David Grossman, Une femme fuyant l’annonce. La maison y fait son gros chat, et d’autres choses encore. C’est amusant, ne trouvez-vous pas ? Ceci permet, grâce au jeu toujours facile d’accès de l’identification par le biais de l’analogie, de mieux faire comprendre ce que l’on veut dire, ou d’offrir au lecteur la possibilité d’un regard qui, tout en étant décalé, et suscitant par là de l’émotion, se trouve étonnament fécond. Je rassure toutefois le public : mon cosmos n’a ni bras ni jambes, ni chevilles malgré la mouche ci-dessus convoquée, ni cœur aimant : les étoiles ne filent aucun parfait amour et ne clignent pas de l’œil. Cependant, il leur arrive d’éternuer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Voilà et nous sommes au nombre des postillons qui décollent dans le mouvement. Excellent. Maintenant, dans le tome 2, sous-titré fort pertinemment Qui a une histoire à produire est le bienvenu, la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent, chacun à son tour, une histoire. Ils se narrent les uns aux autres un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome de la demi-douzaine de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens? Je m’explique: le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, folkloriques, oniriques. Je me suis dit alors: il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). C’est un peut comme si on nous disait: vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits? Tenez-vous bien, je vous en rajoute cinq ou six autres, en déferlante. Je me suis alors senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode: OK, there is a lot happening here. Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.

Allan Erwan Berger: Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode de fonctionnement de mes humains; l’autre provient de la mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval. Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural; pour les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et aussi, pour les périodes sombres et souterrainement violentes, Scriabine. Et surtout un certain quatuor de Beethoven qui reste tout à fait unique dans sa production: le onzième de l’opus 95, glacé, menaçant, extrêmement moderne. Première raison: quand tous les enjeux se sont effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à feindre; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui est la pire des inélégances. Voyez Cambronne; quand tout est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci. Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc leur apparition. Seconde raison: à ma bande de touristes partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils sont. Ça tombe bien: en pleine opération de dépouillement des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi leur demande-t-on qui ils sont? Parce qu’au seuil de l’Hadès, chacun doit verser son obole. Or, Cosmicomedia s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux parfois se confondent), font partie de ces personnages essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche » (L’Amen, à l’Ange de l’Église de Laodicée. Apocalypse 3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on assisterait à des mystères. Donc au préalable à tout ça on se lâche; on déverse tous les éléments constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité n’apparaîtra que très lentement. D’où la nette impression d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais envie de me faire un petit plaisir avec des histoires emboîtées dans des histoires, à la manière du Manuscrit trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une nuits.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Sans oublier Jacques le fataliste et son maître. C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule, Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour: qui sont-elles pour vous?

Allan Erwan Berger: Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps, tout simplement, Les Reines écarlates. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante: dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Éventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement?

Allan Erwan Berger: Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en concrétiser la présence par cette création d’un dieu. Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires. Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst Jünger: « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion, l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va basculer, et investir des assemblées autrement plus importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette émergence: les puissants l’ont sentie évidemment, qui l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal. Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Que l’on songe aux répercussions de cette décision de Wikileaks, encore incomprise, de balancer bruts de décoffrage tous les câbles de la diplomatie US en leur possession – entre nous, une explication pourrait être: puisqu’après la Fuite, qui a commencé en août 2010, tous ceux qui surtout ne devaient pas savoir ont su, autant tout montrer aux autres afin que chacun sache, et que les gens mis en danger sachent, en particulier, qu’ils sont en danger. Et voilà ce que je trouve intéressant dans cet épisode – tel que je l’interprète: si, jusqu’à la fin du vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté: il devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents, inexplicables par les médias traditionnels, comme de puissantes contractions: bientôt, le monde va accoucher d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou retrousserez-vous vos manches? Défendrez-vous votre liberté future? Prendrez-vous la parole pour inventer les assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les pouvoirs de leurs modérateurs? Ou continuerez-vous à regarder cette putain de télévision, et à considérer qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de la démocratie »? Ceci a des répercussions jusque dans la culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas d’éthique sans culture; c’est presque une lapalissade. Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire, n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle. Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme est-il moral? Mon roman expose ces enjeux, du mieux que j’ai pu.

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Cosmicomedia en trois tomes

Tome 1 :   Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses, paru le 15 septembre 2011.

Tome 2 :   Qui a une histoire à produire est le bienvenu, paru le 13 octobre 2011.

Tome 3 :   Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés, paru le 10 novembre 2011.

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Quand l’humoriste et acteur Jean Lapointe incarna le premier ministre québécois Maurice Duplessis

Publié par Paul Laurendeau le 15 novembre 2011

Paris ne s’est pas fait en un jour, Terrebonne non plus.
Charles Laberge (dans Conte populaire, 1848)

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Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959)

Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959) fut premier ministre du Québec de 1936 à 1959, avec une interruption de cinq ans (1939-1944, quand le pouvoir revint à Joseph-Adélard Godbout). Il fut l’homme politique ayant tenu individuellement son mandat de premier ministre le plus longtemps de toute l’histoire canadienne. Son parti, défunt aujourd’hui, l’Union Nationale (une version réformée dans un sens populiste et nationaliste du vieux Parti Conservateur québécois, moribond après la conscription forcée de 1914-1918), succéda, en 1936, à près de quarante ans de règne du très compradore Parti Libéral, assuré successivement par Félix-Gabriel Marchand, Simon-Napoléon Parent, Lomer Gouin, et Louis-Alexandre Taschereau. Maurice Duplessis, bouillant député de la circonscription de Trois-Rivières, à la fois Premier Ministre et Procureur Général (garde des sceaux) du Québec, politicien populiste, truculent, démagogue, cabot, bigot, compulsivement réactionnaire, anti-syndicaliste primaire, fut, bon an mal an, la figure politique québécoise la plus déterminante de la première moitié du siècle dernier. Son ombre tutélaire se dresse en fait sur au moins quarante ans d’Histoire du Québec (1936-1976). On le compara, fort judicieusement, autant pour son impact sur l’imaginaire collectif de son temps que pour ses représentations idéologiques passablement indubitables, à ses contemprains António de Oliveira Salazar (1889-1970) du Portugal et Juan Domingo Perón (1895-1974) d’Argentine. La période effective de son règne fut appelée La Grande Noirceur (1936-1959), la période succédant immédiatement à son règne, et s’en démarquant vigoureusement tant du point de vue politique que du point de vue ethnoculturel, fut appelée La Révolution Tranquille (1960-1966). Et ce ne fut qu’avec la première élection du Parti Québécois (survenue le 15 novembre 1976) qu’il fut possible de vraiment commencer à expurger notre mémoire collective du lourd héritage de celui qu’on avait surnommé, en toute simplicité, le Chef (l’Union Nationale ne reprit jamais le pouvoir après 1970 et fut éventuellement officiellement dissoute en 1989. Une portion significative de ses forces vives fut, de fait, recyclée dans le Parti Québécois). Montée moins de vingt ans après la mort du personnage, la dramatique historique (dans le jargon radio-canadien) Duplessis fut une étape déterminante de cet exorcisme collectif.

Nettement plus théâtrale que cinématographique ou même télévisuelle, cette remarquable mini-série, écrite en 1977 par Denis Arcand (qui s’inspira largement de la biographie «définitive» de Duplessis établie par un de ses plus fervents admirateurs, le magnat de presse anglophone, aujourd’hui taulard, Conrad Black), fut diffusée en 1978 (René Lévesque était alors premier ministre du Québec) et connut, à l’époque, un succès fulgurant. L’humoriste et acteur Jean Lapointe (né en 1935) nous campe un Duplessis immense, parfaitement bien installé entre l’âpre dureté tragique et les aigres cabrioles comiques du personnage historique. Le récit se déploie en sept tableaux d’une heure qui sont autant de capsules saisissant le profil et la trajectoire du terrible Cheuf. Le premier épisode, intitulé LES COMPTES PUBLICS, nous ramène en juin 1936. Contexte de procès, ambiance de fin du règne des ci-devant «maudites crapules libérales». Le chef de l’opposition au parlement de Québec, Maurice Duplessis (Jean Lapointe), interroge, dans le cadre d’une commission parlementaire d’enquête sur les comptes publics, des hauts fonctionnaires et des figures ministérielles, sur l’intendance des finances de la province. Dénonçant l’utilisation des fonds publics à des fins partisanes et le népotisme (le patronage, dans la langue du temps), ce batteur d’estrade impénitent «démolit le parti Libéral morceau par morceau», en ne manquant pas de caser ses calembours et ses effets de manches devant un public hilare et complice (le sous-ministre à la colonisation Louis-Arthur Richard est joué par J. Léo Gagnon). Par la suite, c’est le ministre de la colonisation du gouvernement Taschereau, Irénée Vautrin (joué, en un clin d’oeil ironique que les initiés comprendront, par Jean-Pierre Masson) qui se fait rudement maganer pour ses dépenses personnelles, payées à même les fonds public. Les scandales débusqués par Duplessis finissent par provoquer la démission abrupte du premier ministre Taschereau (joué par Camille Ducharme) et de son gouvernement. Des élections sont déclenchées. Jubilation générale. Mais notre Rocambole parlementaire s’est épuisé à l’ouvrage. La seule personne qui semble s’en aviser et s’en soucier, c’est la secrétaire particulière de son étude d’avocat trifluvienne, une passionnée de politique, Mademoiselle Auréa Cloutier (jouée, tout en finesse, par Patricia Nolin).

Dans l’épisode intitulé L’UNION NATIONALE, l’alliance du pot de fer et du pot de terre est en selle. Un gouvernement d’union nationale collant éclectiquement ensemble les «gauches» de Paul Gouin (le fils de Lomer Gouin, joué par Jean Brousseau) et la droite duplessiste est mis en place. Le Parti Conservateur du Québec (Duplessis) et l’Action Libérale Nationale (Gouin) contournent le titan libéral abattu et fusionnent. Mais les doctrinaires idéalistes de Gouin dessillent vite et découvrent avec horreur que ceci n’est, pour Duplessis, qu’une tactique pour subrepticement dissoudre l’Action Libérale Nationale et faire renaître de ses cendres le vieux Parti Conservateur. Le programme électoral de l‘Union Nationale, le fameux Petit catéchisme des électeurs (construit en questions et réponse comme le petit catéchisme des écoles) attaque les banques, les trusts, la grande entreprise étrangère. Il est «de gauche» en surface, mais en fait son contenu peut parfaitement être interprété dans l’angle populiste, anti-socialiste et traditionaliste de la promotion de l’agriculture, de la petite manufacture et des caisses d’épargne «populaires» (pensons au «corporatisme» d’un Salazar ou d’un Pétain). Ce sera la ligne réactionnaire que retiendra Duplessis et cette ambivalence des promesses électorales lui permettra de se gagner plusieurs des hommes de Gouin, qui souhaitent «rejeter et le capitalisme et le communisme». Paul Gouin et les irréductibles de sa faction sont graduellement évincés. Pour fêter sa victoire future, Duplessis, un peu éméché, veut inviter Mademoiselle Cloutier «pour quelques jours» à New York pour aller voir jouer les fameux Yankees, mais il le fait maladroitement et sans tact. Tant et tant que mademoiselle Cloutier lui fait comprendre qu’elle n’est pas trop intéressée par le baseball.

L’épisode L’ÉCHEC nous montre un Duplessis, premier ministre encore roide et inexpérimenté, abusant de son penchant pour le gin et accumulant les maladresses politiques. Il se laisse dicter une portion de son programme de gouvernement par le cardinal Jean-Marie Rodrigue Villeneuve (joué par Roger Garand), le très réactionnaire archevêque de Québec (qui lui suggère toutes les régressions sociales imaginables dont la moindre n’est pas le maintient de l’interdit du droit de vote des femmes). Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas (Nom officiel: Loi protégent la province contre la propagande communiste. Son libellée, lapidaire: «Il est illégal pour toute personne qui possède ou occupe une maison dans la province de l’utiliser ou de permettre à une personne d’en faire usage pour propager le communisme ou le bolchevisme par quelque moyen que ce soit»). Duplessis trahit une par une les figures progressistes qu’il s’était acquises en 1936, le docteur Philippe Hamel (joué par Yves Létourneau), Oscar Drouin (joué par Jacques Tourangeau). Ceux-ci l’abandonnent et retournent au Parti Libéral, se regrouper autour de la pâle figure d’Adélard Godbout. Mais l’événement déterminant qui mènera Duplessis à l’échec, c’est le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ancien conservateur se souvient de s’être fait lancer des œufs par la foule en 1917, quand il faisait la promotion de la conscription, et n’entend pas subir le même sort aujourd’hui. En 1939, voulant un mandat clair (entendre: voulant que l’électorat approuve ses tendances d’extrême droite et «neutres» dans un contexte politique qui désormais, vu la guerre, les défavorise), Duplessis déclenche des élections générales anticipées. Le libéral Adélard Godbout se tourne dare-dare vers les puissances du gouvernement fédéral. S’impose alors la figure d’Ernest Lapointe (joué puissamment par Guy Provost), ministre de la Justice du Premier Ministre libéral fédéral William Lyon Mackenzie King. Ernest Lapointe est l’homme lige de King pour le Québec. C’est donc ce ministre libéral d’Ottawa qui mènera toute la campagne d’Adélard Godbout avec la menace compradore suivante pour les entreprises finançant Duplessis: une cenne à l’Union Nationale et vous perdez tous vos contrats de guerre et avec la menace suivante, encore plus insidieuse, pour les électeurs: votez pour Duplessis, ce sinistre sympathisant nazi, et tous les canadien-français du gouvernement fédéral, moi le premier, démissionneront en bloc. Plus rien ni personne n’empêchera alors le Canada anglais d’imposer la conscription aux québécois. Drapé dans le Carillon Sacré-Cœur (ce vieux fanion des canadien-français, ancêtre catholique de l’actuel drapeau du Québec), Duplessis déclare qu’il défendra son peuple de toutes ses forces contre la conscription et contre la tyrannie d’Ottawa. Rien n’y fait. Le rouleau compresseur fédéral opère et Duplessis perd les élections de 1939. Quand la nouvelle tombe, paqueté de gin, il lâche une flopé de jurons devant son poste de radio. Mademoiselle Cloutier hausse alors un peu le ton en lui disant sévèrement: «Blasphémez pas! Blasphémez pas!».

Dans LA RETRAITE, on va voir se mettre discrètement en place deux personnages clefs du futur dispositif de pouvoir de Duplessis. Joseph-Damase Bégin dit «Joe-D» Bégin (campé, avec une pétulante bonhomie, par Marcel Sabourin, qui rend le personnage historique bien plus attachant qu’il ne l’était de fait) et Gérald Martineau (joué par un Donald Pilon sombre, majestueux et onctueux). Joe-D Bégin est un ancien détaillant d’automobiles (littéralement un vendeur de chars). Entré en politique par l’Action Libérale Nationale, il sera élu sans discontinuer de 1936 à 1960 (inclusivement… il survivra donc temporairement la mort du Chef et le tempête électorale d’ouverture de la Révolution Tranquille). Avant-guerre, Bégin avait présenté à Duplessis, son comparse Gérald Martineau, homme d’affaire discret, enrichi dans la vente de matériel de bureau aux différents corps gouvernementaux. Martineau ne sera jamais député ou ministre mais il deviendra vite «conseiller législatif», une sorte de sénateur provincial nommé à vie (Le Conseil Législatif du Québec, équivalent provincial du Sénat canadien, ne fut aboli qu’en 1968). Martineau sera surtout l’argentier de l’Union Nationale, une façon pudique de dire qu’il sera en charge de la caisse électorale semi-pégreuse du parti totalitaire à venir… Pour l’instant, nous sommes en 1942 et Duplessis n’en mène pas large. Foudroyé par une hernie strangulatoire compliquée d’une pneumonie, il est hospitalisé â l’Hôtel-Dieu de Québec et va voir la mort de très près. Une visite amicale du premier ministre du Québec, Adélard Godbout, mettra en relief l’autre problème de santé de Duplessis: son alcoolisme. Les deux hommes politiques (Godbout est joué par Roger Blay) se lancent dans un débat à bâtons rompus, largement arrosé de cognac, bu sec. L’infirmière (la garde-malade, comme on disait dans le temps) en charge de Duplessis, Mademoiselle Monique Thivierge (jouée finement par Pauline Martin) n’apprécie pas de voir son illustre patient prendre un coup sur son lit d’hôpital et le signale aux deux personnages, en toute simplicité. Sans se fâcher, elle aura ce mot aigre-doux, pour les deux hommes politiques: Ma foi du bon Dieu, on a plus de troubles avec vous qu’avec les soldats!… Duplessis présente sa garde-malade à ses invités dans les termes suivants: Je te présente ma petite garde-malade. A s’appelle Thivierge mais chu pas certain qu’on puisse l’appeler tite vierge… La jeune infirmière s’ajustera parfaitement aux farces douteuses et au ton bourru du vieux politicien et une relation particulière s’établira entre eux. Duplessis en viendra même à raconter, seul à seul, à garde Thivierge l’histoire de ses amours perdues. Fils d’un juge de vieille souche aristocratique coloniale (le bien nommé Nérée Le Noblet Duplessis, 1855-1926), il était tombé amoureux, dans sa jeunesse, de la plus belle fille des Trois-Rivières. Mais elle était la fille d’un marchand de charbon pis dans ce temps là les fils de juges mariaient pas les filles de marchands de charbon. Garde Thivierge proteste: Quessé ça, ces histoires là? Vous l’aimiez pas vraiment d’abord. Voyons donc, quand on aime, c’est la première chose qu’on envoye revoler, père et mère. Mais Duplessis maintient que cette mystérieuse arlésienne trifluvienne fut son unique amour… Quand sa santé se rétablit, Duplessis reçoit la visite de Joe-D Bégin et de Gérald Martineau. Ceux-ci placent, doucement mais fermement, le Chef devant un ultimatum. Il doit cesser de boire, sinon il va se retrouver avec un congrès à la chefferie sur le dos, et ce sera son lieutenant Paul Sauvé, qui le présente déjà ici et là comme un alcoolique fini, qui prendra sa place. Le choix est implacable pour Duplessis: le Pouvoir ou la Dive Bouteille. Livide, il verse sa bouteille de cognac et sa bouteille de gin dans le lavabo tandis que Gérald Martineau débusque sa bouteille de Tanqueray et sa bouteille de whisky du fond d’un garde-robe. Duplessis téléphone ensuite à Paul Sauvé, qui est en garnison avec l’armée canadienne à Durham (Ontario), pour lui signaler que, par ordre de ses docteurs, il ne prend plus un coup. Certain que Duplessis ne touchera plus jamais à l’alcool, Joe-D Bégin, organisateur électoral moderniste, véritable surdoué de la publicité politicienne, va expliquer au Chef comment il va s’y prendre pour remporter les élections de 1944 en misant, notamment, sur la notion hautement consensuelle de nationalisme (Joe-D Bégin est joué, redisons-le, par le suave et roucoulant Marcel Sabourin).

L’épisode LE POUVOIR nous installe dans une journée ordinaire (qui s’avérera extraordinaire) de 1948. En pleine possession de ses moyens, Duplessis est au zénith. Indubitablement totalitaire, il a tous ses dossiers, jusque dans leurs détails les plus infimes, en mémoire, bien casés dans sa solide caboche d’abstinent. Mademoiselle Auréa Cloutier est sa secrétaire particulière. Elle cultive la posture discrète de la secrétaire particulière mais elle est plénipotentiaire et agit de fait comme sa chef de cabinet. Tout passe par elle. Rien ne lui échappe. Gérald Martineau, pour sa part, reçoit les valises d’argent liquide (en petites coupures) pour la caisse électorale de l’Union Nationale, convoyées par les entrepreneurs ayant obtenu des contrats gouvernementaux. On suit la trajectoire de l’un d’entre eux, un certain Tétreault  (joué par Denis Drouin), entrepreneur en démolition dont le petite fille découvre, dans le bureau de Duplessis, le grille-pain automatique, donné en cadeau au Chef par quelque inventeur. Ces scènes, où Duplessis, apparaît sous un angle chafouin et paterne (tandis que Mademoiselle Cloutier et surtout Gérald Martineau assurent l’intendance de la partie la plus sombre de son pouvoir) sont mises en contraste avec le drame, socialement représentatif, de la militante syndicale Madeleine Parent (jouée avec gravité par Francine Tougas), écrouée, sur ordres directs de Duplessis, pour «propagande séditieuse» et éventuellement condamnée à deux ans de prison ferme, dans un pénitencier fédéral. C’est une journée ordinaire pour Duplessis, qui cumule les fonctions de premier ministre et de procureur général (garde des sceaux). Il rectifie, au téléphone, la politique éditoriale du journal du parti, le très tendancieux Montréal Matin. Il rabroue, au téléphone toujours, le consul de France en lui rappelant qu’il n’est pas question que le film «immoral» Les enfants du paradis soit projeté dans la province de Québec. Il rencontre Hilaire Beauregard, le chef adjoint de la terrible Police Provinciale, qui lui réclame plus de ressources financières, pour aller briser des grèves aux quatre coins de l’horizon québécois. Une police politique ne se paie pas avec des cacahuètes… Le Chef déjeune ensuite avec un homme d’affaire américain qui lui parle du grand projet de mines de fer de Sept-Îles, en lui expliquant qu’il préfère ses ressources naturelles à celles de l’Amérique Latine, vu l’atout de la «stabilité politique» que Duplessis assure. Il reçoit, dans son bureau, Irénée Vautrin, vieux comme les chemins (Mademoiselle Cloutier dixit), l’ancien ministre de la colonisation de Taschereau, qu’il avait tant magané en 1936, lors du scandale des comptes publics. Le vieil homme se plaint de l’indigence et, bon prince, Duplessis lui concède une pension. C’est ensuite le conseil des ministres. Duplessis revoit les dossiers de ses ministres comme un instituteur reverrait des copies d’élèves et on écoute tous ensemble un Joe-D Bégin vif, tonique et guilleret nous exposer la stratégie de la campagne électorale de 1948. L’un dans l’autre, une journée ordinaire. Sauf que le Chef se fait livrer un mystérieux paquet, dont personne, pas même Mademoiselle Cloutier ne connaît le contenu. Allez, je vous vend la mèche du contenu du paquet déposé sur le bureau de Maurice Le Noblet Duplessis en ce jour ordinaire de 1948: c’est nul autre que le nouveau drapeau du Québec, la version laïcisée du vieux Carillon Sacré-Coeur, le fleurdelisé actuel, d’azur à la croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lys. Duplessis fait discrètement amener l’Union Jack qui flotte sur la tour du parlement de Québec et fait monter le fleurdelisé québécois, pendant qu’il livre devant l’Assemblée Législative son fameux Discours du Drapeau. Le Québec est le tout premier état de l’Amérique du Nord britannique à se donner un drapeau distinctif (le Canada n’aura le sien qu’en 1965). Voilà un étendard bleu et blanc qui va rapporter d’un coup sec cent milles votes (Joe-D Bégin dixit), sans que cela ne coûte une cenne (Gérald Martineau dixit).

Le drapeau du Québec: d'azur à la croix d'argent cantonnée de quatre fleurs de lys (hissé en 1948, sous Maurice Duplessis)

L’épisode HERR KANSLER DUPLESSIS nous fait entrer dans l’univers feutré des combines, totalement non parlementaires, utilisées par le premier ministre, aux environs de 1952, pour garder la petite bourgeoisie en sujétion en l’intimidant directement, pour écraser les mouvements sociaux en donnant ses ordres tyranniques de brisage de grèves sans intermédiaire à son adjoint de police, Hilaire Beauregard (joué par Michel Forget), et pour espionner les différents corps publics et parapublics, déjà en profonde mutation. Nous faisons ainsi la connaissance de la mystérieuse «Madame Saint-Laurent» (jouée par Hélène Loiselle  - il est évident que ce nom de code est une allusion semi-ironique au premier ministre canadien du temps, Louis Saint Laurent, un libéral). Il s’agit d’une vraie ou d’une fausse religieuse, dont même Mademoiselle Cloutier ne connaît pas l’identité exacte, et qui –littéralement– espionne les milieux universitaires québécois au bénéfice exclusif du Chef. Froufrous feutrés et duplicité de bonnes sœurs, mis au service de la délation politique (laïque), sans subtilité… Le dédain de plus en plus marqué de Duplessis pour les instances ecclésiastiques se manifeste aussi, du reste, tout au cours de cet épisode, notamment dans cette façon que l’ironique petit potentat a de faire poirauter des jours entiers, dans la salle d’attente de son bureau, Monseigneur Georges Cabana (joué mièvrement par Yvan Canuel), bigot rétrograde, guindé et rigoriste, adversaire farouche de l’émancipation des mœurs et futur recteur fondateur de l’Université de Sherbrooke. C’est aussi l’époque, chargée de tension et et de flamboyante énergie, ou le Chef instaure l’impôt provincial, malgré les réticences explicites de Paul Sauvé (solide et puissant dans la prestation de Gilles Renaud), qu’il replace assez promptement dans le rang de ses séides les moins scrupuleux.

Septembre 1959. Au début de l’épisode LA FIN, Mademoiselle Cloutier, binoclarde et vieillie, cherche désespérément à convaincre un Duplessis exténué, qui a maintenant soixante-neuf ans, de ne pas se rendre à Schefferville dans le grand nord québécois, en compagnie d’un Gérald Martineau blanchi sous le harnais, pour une rencontre confidentielle avec les dirigeants de la firme minière américaine Iron Ore. Mademoiselle Cloutier ne reverra plus son chef vivant. Celui-ci est foudroyé par un accident cérébral vasculaire massif et meurt dans la luxueuse cabane de rondins des hommes d’affaire américain dont il était l’invité de marque. Les seules scènes tournées en extérieur de toute cette dramatique sont jouées ici. C’est l’occasion de voir Duplessis se soulager ostentatoirement en pleine cambrousse, en pissant sur la frontière du Labrador. C’est aussi l’occasion d’un long monologue du Chef sur l’implacable domination de la puissance économique américaine sur ses modestes fournisseurs nordiques de ressources naturelles. La nouvelle de la mort de Duplessis circule vite à Québec et, toujours prompt et vif à la détente prospective, Joe-D Bégin s’arrime tout de suite à Paul Sauvé, successeur pressenti du Chef, en lui instillant son fameux slogan politique: «Désormais »… Ce que l’histoire ne dit pas ici, c’est que l’ancien conservateur Sauvé, duplessiste de la toute première heure, ne restera premier ministre intérimaire que cent-douze jours. Il mourra lui aussi, subitement, à cinquante-deux ans, au jour de l’an 1960, juste avant les élections, complétant l’enlisement de l’Union Nationale dans le désarroi le plus total et pavant la voie à la victoire électorale des libéraux de Jean Lesage qui lanceront, presque malgré eux, la Révolution Tranquille…

En 1975, deux ans avant la réalisation de cette superbe dramatique, Robert Charlebois chantait: Je retourne dans mon Québec de verglas, mon Amérique Latine au Canada. Le télé-théâtre Duplessis donne la mesure magistrale des inexorables modalités intellectuelles et émotionnelles d’un tel «retour».

Jean Lapointe sur le coffret de la dramatique DUPLESSIS (1978)

Marc Blandford, Denis Arcand, Duplessis, avec Jean Lapointe, Patricia Nolin, Marcel Sabourin, Donald Pilon, Gilles Renaud, Jean Brousseau, Yves Létourneau, Jacques Tourangeau, Roger Garand, Guy Provost, Roger Blay, Pauline Martin, Denis Drouin, Michel Forget, Camille Ducharme, Yvan Canuel, Robert Curzi, 7 épisodes d’une heure, diffusés initialement en 1978 sur Radio-Canada (un coffret DVD de trois disques).

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LE PONT DE LA RIVIÈRE KWAÏ – un pont ultime entre le roman et le film (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2011


Tiens, mais… parlant de ponts, justement, il me revient cette historiette savoureuse/doucereuse de pont et d’amour… Paul Dupont et Andrée Delarivière ne s’émouvaient pas outre mesure du pittoresque coloré de leurs noms de famille. Des coïncidences hautes en couleur de ce genres ne sont finalement pas si rares (on ne compte plus les maîtres de ballet du nom de Lapointe, les fleuristes du nom de Lafleur ou Larose, les normands du nom de Picard – vraiment pas de quoi fouetter le chien de Jean Cabot…). Ils n’en faisaient pas une affaire, donc, et leur milieu social aussi s’était graduellement accoutumé à la chose. Tout le monde savait qu’au jour de leur mariage ils prendraient tous les deux (pas seulement elle) le nom composé Dupont-Delarivière plutôt que l’inverse et que les choses se passeraient dans l’harmonie la plus sidérale.

Paul et Andrée s’aimaient d’amour tendre. Tout y était. Menues attentions, petits anniversaires secrets, nuée de points de ressemblance, objets fétiches, lieux rituels, grande harmonie symphonique. Cette histoire d’amour langoureuse, riche en pamoisons et œillades de toutes sortes, faillit pourtant s’interrompre brutalement à cause d’une mésentente intellectuelle parfaitement fortuite qui, comme toutes les mésententes intellectuelles d’une certaine profondeur, engagea, de fil en aiguille et inexorablement, l’intégralité de leurs émotions. Cette mésentente porta sur l’opinion des deux amoureux en rapport avec une oeuvre culturelle du siècle dernier d’un certain renom: Le pont de la rivière Kwaï. La pulsion motrice du débat fut terrible dans sa simplicité. Paul préféra le film, Andrée préféra le roman.

Initialement, cela ne devait être que trois fois rien. Amusé au départ par l’analogie entre le titre de ce petit morceau d’anthologie et un segment de la formulation future de son propre nom de famille (pont de la rivière…), le tendre couple s’était lancé dans la découverte rieuse et folâtre de cette œuvre dont il ne connaissait pas le premier mot, en y voyant surtout, du moins au départ, une occasion de s’émouvoir langoureusement de cette cause renouvelée de rapprochement entre leurs deux petites personnes. Les amoureux font ça souvent, comme on sait. Ils se jettent dans une aventure touristique à cause de l’attrait anecdotique d’une photo, font un achat biscornu sur la foi scintillante d’une couleur, transforment un petit anniversaire anodin en enjeu solennel, nouent quelque pacte sacré et semi-superstitieux sur la base d’une coïncidence fallacieuse mais touchante ou d’une suite de syllabes incongrues. Comme à peu près tout, la chose acquise, retenue ou conclue est censée n’être qu’un prétexte pour s’attendrir sur les convergences universelles accompagnant infailliblement le bel amour. Mais Paul et Andrée se lancèrent dans cette aventure-ci sans se douter une seconde qu’il y avait la guerre au fond. Et je veux dire la vraie et terrible guerre des êtres, la guerre totale. Pas la Deuxième Guerre Mondiale, non, non, oh, si ce n’était que ça, mais la guerre acide des opinions fondamentales et l’après-guerre amer de la déception qui doit mener tout droit aux séquelles durables de la première grande dispute de deux amoureux, celle après laquelle plus rien n’est jamais pareil.

Le film de David Lean, réalisé en 1957, est basé sur le roman de Pierre Boulle, écrit en 1952, et, ma foi, une portion significative du genre humain aurait établi très facilement, si vous me passez l’expression, le pont entre ces deux versions de la même œuvre sans trop y discerner de nuances et surtout, sans y voir la moindre raison de se crêper sur la question. Mais les tempêtes humaines, tout juste comme les tempêtes météo en fait, se fondent toujours sur les motifs obscurs qui sont les leurs et qui prennent forme dans l’infini feuilleté de la subtilité des atmosphères. Enfin, s’il faut tout vous dire, Le pont de la rivière Kwaï raconte l’histoire de deux groupes humains. Primo, un régiment britannique, prisonnier des japonais, qui construit, au bénéfice et sous la supervision de ces derniers, un pont au dessus d’une rivière de Thaïlande et, deusio, un petit commando de quatre hommes, chargé d’aller procéder à la destruction dudit pont. Pas de quoi s’emporter, encore une fois. Les sourcils se fronceront peut-être cependant quand on saura que, dans le roman, le commando rate son coup et le pont reste intact, tandis que, dans le film, le commando réussit son coup et le pont est détruit. Pour bien suivre l’empoigne qui s’annonce entre Paul et Andrée, il faut encore savoir que le régiment britannique construisant le pont est commandé par un certain colonel Nicholson et que le commando chargé de le détruire comprend un jeune sous-officier inexpérimenté, un certain lieutenant Joyce. Paul et Andrée lisent consciencieusement le roman, chacun à son tour, puis visionnent le film ensemble, en se caressant mutuellement les cheveux. Le drame éclate juste après.

Paul: Ah c’est bien meilleur que le roman.

Andrée: Non, le roman est supérieur.

Paul: Non, non, le roman est beaucoup moins cohérent, ma douceur.

Andrée: Non, mon chou, ce film tressaute de tous les tics hollywoodiens. Il ne va nulle part.

Paul: Enfin on comprend, grâce au film, que le sujet principal de cette œuvre, c’est le pont.

Andrée: Je dirais plutôt que, grâce au roman, on comprend en fait que le sujet principal de cette oeuvre c’est la mécompréhension humaine causée par la guerre.

Paul: Mais enfin Andrée, tu n’as rien pigé.

Andrée: Pardon, Paul?

Paul: Si tu préfères le roman au film, c’est que tu n’as rien compris.

Andrée: Ah… bon…. Et toi tu as tout compris?

Paul: Absolument.

Andrée: Tiens donc. Je suis touchée par l’intensité de ta certitude. Explique moi donc un peu, alors.

Paul: Simple. C’est une étude sur la fascination pour l’objet. L’objet, c’est le pont lui-même. Au départ le colonel Nicholson accepte de construire ce pont pour l’ennemi japonais afin d’assurer la cohésion de son régiment, malgré l’usure de la captivité. Si son régiment se concentre sur une tâche spécifique, il gardera sa ferveur, sa joie de vivre, un peu de sa gloire perdue et restera uni, soudé, donc pleinement opérationnel s’il parvient à s’évader. Mais graduellement de moyen, le pont devient fin, et le colonel Nicholson bascule dans la fascination de l’objet. Il en vient à fétichiser le pont, à y voir une réalisation valable en soi, en négligeant le fait que c’est l’ennemi qui va en bénéficier.

Andrée: Et… le commando, dans tout ça?

Paul: Le commando? Un bête quatuor de boutefeux qui fait péter le pont à la fin pour faire triompher la morale et le bon droit.

Andrée: Un bête quatuor de… Ah, c’est bien que le film est réducteur, alors. Il est pourtant si clair, dans le roman, que c’est le commando chargé de détruire le pont qui est étudié. Ton colonel Nicholson n’est qu’un vieux collabo rigide, unilatéral, aussi fasciste et arriéré que les japonais impériaux, et imbu de sa grandeur coloniale perdue. Toute la réflexion du roman porte sur le jeune lieutenant Joyce, le benjamin des soldats du commando, sur la capacité qu’a son officier supérieur sur le terrain de le comprendre intimement et sur la difficulté que le jeune Joyce a de décoder le colonel Nicholson au moment de leur furtive et fatale rencontre. Quand, à la fin, le colonel aperçoit les charges explosives posées par le commando sur le pont, le lieutenant Joyce se présente à lui et cherche à le mettre dans la combine parce que, jeune, pur, idéaliste, il n’a pas pu voir la trahison passéiste de cette difforme figure paternelle. Le jeune homme finit tué par le vieil homme qui devait l’épauler et le pont n’est pas détruit. C’est que la guerre amène l’ancien à trucider le nouveau. Le pont préservé symbolise le monument douloureux et éternel que la guerre s’érige à elle-même.

Paul: Oh, là, là. Le gros symbolisme ronflant! Le pont n’est pas détruit dans le roman parce que le colonel Nicholson, mal étudié dans ledit roman, réduit, simplifié, tue le jeune officier du commando, sans plus. Dans le film, le colonel comprend subitement l’ampleur de sa crise existentielle et meurt en faisant ultimement sauter le pont, comme la figure complexe, tourmentée, profondément dialectique, qu’il est.

Andrée: Oh là, là, la dialectique existentielle tourmentée maintenant! Le pont est détruit dans le film parce que, bien plus simplement, c’est la richesse psychologique et la complexité émotionnelle du lieutenant Joyce qui est bousillée, par ledit film. Les quatre membres du commando sont réduits à l’état d’hommes machines, de poseurs de bombes insensibles, par le cadre hollywoodien réducteur.

Paul: Mais c’est ton Pierre Boulle qui, dans son roman, amenuise ouvertement l’indéfectible armée britannique. Le film la réhabilite, et ce n’est que justice historique.

Andrée: Ton film fait péter le pont par pure aspiration pour une fin heureuse et spectaculaire de vendeurs de mais soufflé. Toute la tension tragique s’en trouve évacuée.

Paul: Ton roman préserve le pont par simple manque de sens du grandiose, et par petit réalisme étroit. Cela provoque une nette et criante perte de cohérence dramatique.

Andrée: Mais puisque je te dit que…

Et Andrée, de mauvaise humeur, reprend son explication sur les difficultés du jeune lieutenant Joyce à comprendre les subtilités cruelles et les revirements inattendus de la guerre. Et Paul reprend son explication, en adoptant un ton de plus en plus sec, sur le colonel Nicholson et la crise qu’il vit en transposant la cohérence de son régiment sur la solidité de l’armature du pont. Paul promeut le vieux colonel, qui saisit l’ampleur de son drame au moment ultime et détruit ce pont paradoxal. Andrée valorise le jeune lieutenant abnégatif, héro tragique mourant d’avoir cherché à ouvrir un dialogue pacifique et générationnel laissant intact, sans brutalité, sans violence, ce pont qui ne lui est rien. Ça commence à sérieusement péter sec. On en arrive à se dire de plus en plus des ne parle pas si fort et des je n’aime pas ton petit ton qui ne laissent présager rien de bon pour le reste de la soirée. Puis, on s’engage finalement sur la ligne droite de la dispute.

 Paul: Tu t’excites sur ce jeune lieutenant Joyce, en fait. Il t’émoustille. C’est en plein ton genre d’homme.

Andrée: Alors là, n’importe quoi. C’est toi qui rallies ton étendard au vieux colonel Nicholson, comme un petit troupier docile en quête de figures paternelles.

Paul: Le lieutenant Joyce eu quête de figures paternelles, moi, en quête de figures paternelles. Tu as un problème avec ton propre papa, ma parole.

Andrée: Et toi, ce pont qui explose dans le film, et cette locomotive qui s’effondre avec fracas dans la rivière, ça te fascine, en fait. Tu as des compulsions de violence, de destruction, de vandalisme…

Paul: De vanda… oh, mais ce n’est rien en comparaison des compulsions de vandalisme, de violence et de destruction que tu as manifesté en détruisant l’album de photo que m’avait léguée Mélanie.

Andrée: Quoi, encore cette traînée de Mélanie? Ton ancienne flamme, la femme de ta vie, cette roussette de merde! Tu y penses toujours en fait, tu…

Mais nous voici maintenant bien loin du pont de la rivière Kwaï, du roman comme du film. L’échange entre Paul et Andrée s’envenime, il ouvre des égratignures anciennes, les élargit et les transforme en plaies béantes. On s’engueule, on s’empoigne, on se lance des objets, on se met à table et tout se dit. Tout y passe et on ne se réconcilie que tard, et clopin-clopant. Une amertume, un nuage durable s’installe dans le ciel bleu des amoureux. Il faudra, pour se remettre de ce moment profondément belliqueux, des années. Il faudra un enfant Dupont-Delarivière, devenu adolescent, pour reconstruire un passage entre la préférence du roman de sa mère et la préférence du film de son père. L’enfant de Paul et d’Andrée rétablira un pont entre le roman de Pierre Boulle et le film de David Lean, un pont… ultime. C’est que cet enfant (un garçon ou une fille, l’histoire ne le dit pas) se prononcera fermement sur Le pont de la rivière Kwaï, sans même voir le film et encore moins lire le roman… L’enfant arrêtera tout simplement sa préférence sur le jeu vidéo…

Commandos 2 Men Of Courage: Bridge over (sic) the river Kwai. Ceci est seulement le NIVEAU "pont sur la rivière Kwaï" au sein d'un jeu guerrier plus vaste et étagé intitulé "Commandos 2 Men Of Courage"... (Je remercie mon fils Tibert-le-chat pour cette information)

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J’irai cracher sur vos ponts

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2011

Pont Honoré Mercier (Montréal)

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Accablé de lassitude,
Perclus de vicissitudes
Arrogant, modeste, prude,
Concupiscent, pudibond,
Retors, ni mauvais, ni bon,
J’irai cracher sur vos ponts.

Ma courte compréhension
De l’hirsute conception
Des voies de circulation
Du Montréal… résumons:
C’est un franc foutoir, donc… bon…
J’irai cracher sur vos ponts.

Morver sur le Pont Mercier,
C’est finir de l’oxyder
Et amplement défouler
L’urbaine population
Par sa pulvérisation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Pont Jacques Cartier, Pont Champlain,
Craignez le buccal venin
D’un courroucé citadin.
Le bec en forme de tromblon,
Je dicte un changement de ton:
Je vais cracher sur vos ponts.

Baver le Pont Victoria,
Ce vieux fief qui ne bouge pas,
Qui mal y pense, honni soit,
Cela m’est jubilation.
Cambronne, joue-moi du clairon,
J’irai cracher sur leurs ponts.

Échangeur Turcot caduc
Bretelles, raccords, viaducs,
Les plumes du panache d’un duc
Sont une configuration
Plus solide que vos crampons.
J’irai cracher sur vos ponts.

Et, si ces ouvrages s’effondrent,
On ira couler et fondre
Des rasoirs pour aller tondre
Du populo, la toison
D’or et de facturation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Bof, notre mairie allègre,
Aux abris fiscaux intègres
Bien taraudés par la pègre,
Fera jouer mille connexions,
Obtiendra des injonctions
Contre le cracheur des ponts !

Ils me mettront sous tutelle
Pour ces glaviaux en pivelles.
Mais moi, du fond d’un tunnel,
Terroriste urbain fripon,
J’entonnerai la chanson:
J’IRAI CRACHER SUR VOS PONTS.

Dans ce corridor écho
Bien embourbé sous les eaux
Ma cantate pétera si haut
Que la longue construction
Tout en pétales de béton,
Oh scandale, Oh collusion…

Se déchirera comme l’aile
D’un papillon. Ce tunnel
Croulera, ministériel.
Et, ne pouvant faire trois bonds
Ni rentrer à la maison,
J’irai coucher sous les ponts.

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Viaduc de la Concorde (Laval)

Échangeur Turcot (Montréal)

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Paru simultanément sur Écouter, Lire, Penser.

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L’extraordinaire protestation du rêve (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 octobre 2011

Doreen Boudreau - BASKET OF CHERRIES

Cégismonde Lajoie soigne ses douleurs arthritiques en fumant du haschisch thérapeutique. Elle a d’ailleurs renoncé depuis un bon moment à rechercher, introspectivement, encyclopédiquement ou autrement, la différence, accidentelle ou essentielle, entre haschisch thérapeutique et haschisch de contrebande. Les deux semblent avoir les mêmes subtiles vertus anti-douleurs et les mêmes moins subtiles tendances narcotiques et somnifères. Cégismonde Lajoie affirme à qui veut bien l’entendre que le haschisch -thérapeutique ou de contrebande- ne la fait nullement halluciner ou délirer… mais vous en penserez peut-être autrement après avoir pris connaissance de l’étrange récit qui va suivre.

Cégismonde Lajoie fume son haschisch, mélangé de tabac blond, dans une pipe ordinaire, sur laquelle elle tire franchement, en aspirant longuement, exactement comme le font les hommes. Elle procède à la brunante, en se couvrant la tête d’un petit bonnet, à la Albertine Leblanc, pour éviter que l’odeur, dense et insidieuse, n’imprègne sa chevelure, et elle fume calmement, en se berçant dans la chaise berçante de la cuisine de sa maison de campagne. Elle consomme habituellement deux pipées et, quand la première pipée est terminée, elle s’installe devant la grande table coloniale de la vaste maison de ferme sombre et déserte de ses ancêtres, pour tranquillement préparer la seconde pipée. Avec un couteau bien affûté, elle gratte les rebords de son cube de haschisch, bien durillon et bien odoriférant, et mélange les petits copeaux de la précieuse drogue avec le bon tabac blond de Virginie qui attend patiemment d’entrer en scène au fond d’une petite soucoupe de porcelaine. La première pipée faisant déjà passablement effet, Cégismonde s’amuse un peu de la petite compétition d’adresse à laquelle elle s’adonne avec elle-même lors de l’opération de grattage du cube de haschisch et il lui faut toute sa contenance d’intellectuelle articulée et posée pour ne pas s’abandonner de ci de là à d’incontrôlables fous rires. L’un dans l’autre, Cégismonde Lajoie est une toxicomane bien tempérée.

C’est dans ces circonstances incongrues et étranges, au sujet desquelles Cégismonde niera résolument plus tard avoir vécu la moindre dérive hallucinatoire, que le dong pesant, ostentatoire et comme ouateux de l’horloge grand-père de la vaste cuisine campagnarde se transmute perceptiblement en une suite de coups secs, saccadés et asymétriques portés à l’entrée de la maison monumentale. Une ombre, indubitablement masculine, se dresse derrière la moustiquaire de la porte d’été au léger cadrage de bois vert. Cégismonde, que les peurs et les inhibitions ont quitté depuis un petit moment maintenant, invite le visiteur inconnu à entrer, d’un appel bref et un peu enroué. C’est donc un homme. Et quel homme. Grand, élégant, bien construit, sans âge, des yeux bleus aussi insondables que la nuit qui tombe, des cheveux en mignonne ébouriffe pondérée «genre Bonaparte du temps de sa sveltesse» se remémorera Cégismonde, un port à la fois altier et engageant, moitié aristo, moitié sauvageon, un peu duelliste, un peu bretteur. Une sorte de croisement subtil de Ti-Jean Caribou et de Villiers de l’Isle Adam, si vous voyez ce que j’en dis. Un sabre, quoi.

Le visiteur vespéral incongru s’avance hardiment. Il s’assoit sur la chaise la plus proche du bout de la table, où Cégismonde est encore à malaxer, du bout des doigts, copeaux de haschisch fort ahuris et brins de tabac blond de Virginie un petit peu intimidés quand même. L’homme parle, d’une voix chaude et grave.

“Madame Cégismonde Lajoie?
— Oui. Bonjour, bonjour monsieur…
— Madame Cégismonde Lajoie, psychologue?
— C’est bien moi.
— Je suis ici pour protester.
— Protester… protester contre quoi? Protester contre moi?
— Oui Madame, contre vous… enfin contre certaines facettes de vous. Enfin, plus précisément, contre certains aspects de votre pratique et de votre vie mentale.
— Tiens donc. Pourtant je ne crois pas vous connaître.
— Ah non?”

Cégismonde se penche un peu sur la table, cligne compulsivement des yeux et regarde au mieux le sibyllin survenant. Elle se dit, en remettant en ordre son bonnet de fausse paysanne et en titubant du chef quand même un petit peu, qu’une solide pièce de masculinité pareille ne se serait pas esquivée du boudoir enfumé de sa mémoire visuelle et perceptive si intempestivement et ce, haschisch ou pas haschisch. Elle poursuit, d’une voix qui rocaillotte quand même un petit peu:

“Non, non. Je ne vous replace vraiment pas. Vous êtes ni un de mes patients, ni un de mes collègues ni un des employés des commerces du village dont je suis la pratique. Je ne vous connais de rien… Monsieur le grand monsieur qui proteste…
— Vous me connaissez parfaitement, Madame. Vous parlez de moi au tout venant de par le vaste monde et ce, il faut bien le dire, en termes fort cavaliers et hautement mal informés.
— Ah bon… mais… mais… mais… qui êtes-vous donc tant? Je ne vous remets aucunement.
— Je suis le rêve.”

Il y a un petit moment de silence. Face à l’extraordinaire, le refuge des gestes ordinaires est souvent la composition la plus évidente. Cégismonde bourre calmement sa pipe de touffes de la mixture «thérapeutique» qu’elle vient de finir de composer et entreprend de l’allumer. Il faut de fait consacrer à cet instant sensible toute l’attention requise, histoire de ne pas passer le reste de sa veillée à fumer des allumettes, comme on disait autrefois. Ce faisant, notre savante et éminente psychologue en robe de paysanne se lève et retourne prendre position calmement, silencieusement, dans sa chaise berçante. L’effet reposant du haschisch sur tout son être augmentera graduellement au cours de l’échange qui s’ensuivra. L’homme mystérieux la suit discrètement du regard, tout en restant assis près de la table. Il pivote un peu sur sa chaise et pose un bras sur la susdite table. Craquant. Majestueux. Cégismonde, dont la pipe est maintenant bien embrasée, secoue son allumette et la fourre dans la poche de son tablier. Ce faisant, elle sent vibrer en elle une sorte de révélation laiteuse et bourdonnante. Au diable Bonaparte, Ti-Jean Caribou et Villiers de l’Isle Adam, c’est à Clark Gable que ce garçon magnifique ressemble, rien de moins. Clark Gable aux yeux bleus, en plus vif et en plus coupant. Un Clark Gable plus svelte et modernisé, à la fois vêtu à la mode et suavement intemporel. Mais d’où sort-il donc, ce ténébreux joyau là? Leurs postures solidement adoptée désormais, l’homme sans âge et la femme déjà mûre converseront ainsi, elle, se berçant et fumant tranquillement sa concoction narcotique, lui, gardant sa pose hiératique, calmement intense, à bonne distance, sur sa chaise droite, près de la table. Pendant que Cégismonde finit par finir de s’établir dans sa berçante, l’homme poursuit:

“Je m’appelle Onis et je suis sans pays et sans âge.
— Onis, comme dans onirique…
— Voilà. Normal, puisque je suis le rêve.
— Voulez vous dire… voulez-vous dire que vous êtes un onirologue ou un… un rêveur de quelque nature.
— Non, non, non, je ne suis ni onirologue, ni onirocrite, ni rêveur. Je suis… je suis le rêve même. Le flux onirique nocturne du sommeil, en personne.
— Le rêve en personne.
— En personne…
— Mais… vous me pardonnerez, beau garçon sans âge et si superbement bien fait que vous êtes… j’étais restée sur l’idée –on a tous nos préjugés, hein, les pilotis de la civilisation disait Gide- sur l’idée donc, que le rêve n’avait pas d’épaisseur ou de densité matérielle d’aucune sorte et, qui plus est, certainement pas une densité matérielle si ostensiblement hum… hum… anthropomorphe… C’est… c’est passablement extraordinaire…
— Voilà… Tout à fait… C’est bien pour cela, Madame Cégismonde Lajoie, que je suis ici et que je proteste. Je proteste ouvertement contre la dérive psychologisante que vous défendez si naturellement dans votre pratique et votre discours. Je prends ici la parole en support inconditionnel, justement, de la matérialité du rêve.
— Vous défendez la matérialité du rêve.
— Je suis la matérialité concrète du rêve.
— Sa matérialité concrète et… sinueusement et langoureusement humaine.
— Exactement. Sa matérialité humaine, ethnologique, sociologique. Mais surtout et par-dessus tout: sa matérialité historique.
— Mais que les mânes de Carl Gustav Jung viennent me tirer par les orteils, vous êtes en train de me charrier, là, vous là. La matérialité historique du rêve, il va falloir vous en expliquer un petit peu là, mon homme…
— J’y compte bien, j’y compte bien, Madame Lajoie. Protester c’est d’abord s’expliquer. M’allouerez-vous quelques instants?
— Absolument, absolument. Vous m’intriguez, mon cher… euh… Onis. Allez-y. Je suis complètement sous votre charme, votre emprise.
— Bien. Parlons d’abord de ce petit garçon, dont vous dissertez si souvent dans vos conférences nationales et internationales, qui dévore de nuit toutes les cerises d’un panier qu’il n’avait pas pu toucher la veille…
— … qui les dévore en rêve, vous voulez dire. Oui, oui, c’était un neveu de Sigmund Freud, l’éminent fondateur de la…
— Madame, Madame! Évitons ce long mot abstrus de quatre syllabes entre nous, pour l’amour. Il a tendance à me faire tourner au cauchemar.
— Bien, bien, Onis. Alors, ce petit garçon…
— Plutôt le panier de cerises, si vous me permettez. Un beau panier bien ouvragé, simple et solide, des cerises rouges, éclatantes et dodues. Une image empirique, tangible, claquante, pétante, suave…
— Et ce tout petit garçon prend une douce revanche, la nuit, en rêvant qu’il les dévore toutes, compensant ainsi oniriquement le refoulé de la journée antérieure.
— C’est bien là, effectivement, votre version des choses. Il y a un détail qui manque pourtant, concernant ces cerises freudiennes, Madame Lajoie. Un détail capital.
— Comment savez-vous ça, tant que ça, qu’il manque quelque chose? Vous… vous parlez un peu comme si vous y étiez.
— Mais j’y étais. J’étais avec cet enfançon, pas le jour, naturellement, mais la nuit. J’y étais comme je suis ici, et pour exactement les mêmes raisons. Je suis intégralement le rêve de ce petiot, comme de qui que ce soit d’autre au monde.
— Hum… Hum… Certes, certes… et… et le détail qui manque dans la description que fait Freud du cas du petit garçon aux cerises?
— C’est celui-ci. Ces cerises étaient extraordinaires, Madame, inhabituelles, inusitées, charnues, nouvelles, puissantes, bizarres, inconnues, énormes. C’est leur soudaineté, leur incongruité et leur féerique nouveauté qui fonde leur impact onirique. Ce petit autrichien de la fin du dix-neuvième siècle rêve de ces cerises parce qu’elles sont éminemment et fondamentalement surprenantes, pour lui.
— Elles sont… elles sont un peu comme vous… pour moi, ici, ce soir.
— Elles sont, dans l’essence… moi. Car je suis l’extraordinaire.
— Indubitablement.
—Vous rêvez tous de moi, de l’extraordinaire. Même quand vous rêvez d’un segment de votre monde usuel, c’est uniquement parce que l’extraordinaire y pointe que, de fait, vous en rêvez… et que vous oubliez le reste. L’extraordinaire, Madame… L’extraordinaire sensoriel, surtout auditif et visuel, est le déclencheur onirique universel.
— Mais, et le retour du refoulé, dans l’exemple de Freud et ailleurs? Le petit garçon qui se venge et se défoule en mangeant, en rêve, les cerises interdites lors de leur cueillette de la veille?
— Je ne conteste aucunement que l’extraordinaire soit refoulé, Madame Lajoie. Je suis même assez serein à l’idée que ce soit d’être refoulé que l’extraordinaire soit justement l’extraordinaire.
— Donc, vous ne contestez pas Freud.
— Je ne suis pas ici pour contester, Madame, mais pour protester…
— Bon, bon… poursuivez… Je suis intriguée…
— C’est ici qu’entre en compte ma protestation –justement- en faveur de la matérialité historique du rêve.
— Ouf… la matérialité historique du rêve. Comme vous en mettez… Allez vous vous mettre à me dire, comme jadis Marx à Feuerbach, que je néglige le fait que ces cerises psychologiques et oniriques proviennent d’un cerisier, un arbre, au départ exotique, apparu dans notre entourage social, il y a des siècles, par le commerce?
— Pas exactement, mais il y a de cela. Je me soucie moins de l’histoire effective de ce à quoi vous rêvez que de la détermination historique du déclic onirique même. Voyez-vous, moi, moi le rêve, je bourgeonne, mue, me transforme, me transmute, sous l’impulsion, sous l’impact vif, devrai-je dire, de mon historicité.
— Comment donc, devrai-je dire, comme vous dites… arrivez vous à faire une affaire pareille?
— Tout simplement parce je suis le rapport nocturne à cette contradiction, si fluide mais si cuisante, qu’est l’extraordinaire diurne mémorisé. Or –et c’est le fondement vif de ma protestation présente- l’extraordinaire varie historiquement. Comment pensez-vous que rêvait un notable égyptien?
— Je ne sais pas, Mais je sens que vous allez me le dire.
— Par fresques!
— Par…
— Par fresques murales. Par fresque fixes, éclairées de torches dansotantes. C’est qu’il entrait dans quelque temple ou tombeau et y voyait des dieux à têtes d’animaux gigantesques, colorés, fantastiques, mais immobiles et plats, animés uniquement du minimal tressautement issu de la flamme des torches. C’était inhabituel, pour tout dire parfaitement extraordinaire. Cela… cela vous saisissait. Et nos notables égyptiens en rêvaient. La fresque, complexe et terrifiante, hantait leurs nuits. Avez-vous déjà rêvé par aplats muraux fixes, vous.
— Euh… pas que je me souvienne, non.
— Et les soudards mérovingiens, ils rêvaient comment, vous pensez? Par vitraux et nervures de voûtes monumentales. Cela les prenait quand ils entraient dans les premières églises. Ces spadassins du commun, qui vivaient au grand air, et ne s’abritaient que dans des masures sans fenêtres, construites en bois, enfumées et basses de plafond, procédaient d’un ordinaire exempt de la majesté architecturale de la pierre et du verre. Quand ils se retrouvaient sous la coupole immense d’une église, même de taille moyenne selon vos conceptions modernes, la limpide et aérienne vastitude forclose les dominait, la lumière vive du soleil les frappait, non plus directement, comme en rase cambrousse, mais à l’intérieur même de la nef, à travers ces grandes vitres, circulaires ou ovoïdes, mystérieuse, poissées des plus vives couleurs et des motifs les plus délirants. Ils en ployaient les genoux et cela ne les quittait plus, de jour et de nuit.
— Ils en ployaient les… Me dites vous ici que les pouvoirs oeuvraient à infléchir le rêve?
— Mais, de tout temps, Madame, ils l’ont fait. Et cela n’a fait que se perfectionner, se répandre, s’abstraire même. Les clercs des années 800, eux, rêvaient en lettres. Les carolines, les minuscules carolingiennes, cela les obsédait, littéralement. Il faut dire que c’était parfaitement hors du commun, ces petites taches, ces petites courbes et ces petits bâtons emprisonnant toute la complexité du sens de la parole. C’est seulement ici que votre Lacan a un rôle à jouer. Avant, il est parfaitement hors d’ordre.
— Vous affirmez que Jacques Lacan n’a rien à dire sur…
— Sur autre chose que le dire, justement… ou l’écrire.
— Mais… mais pourquoi donc?
— À cause des pirates.
— Des pirates?
— Bien sûr. Comment pensez-vous que rêvaient les pirates, pouilleux, illettrés, révoltés, revêches et insoumis? Par tangages, par roulis, par déferlantes -toutes perceptions senties dans le dos, les hanches et les jambes-, par sel marin sur les lèvres et rhum âpre au fond de la gorge, par franges de terres vert vif sautant si rarement aux yeux, aux confins de la grande bleue ballottante et interminable. Toutes ces sensations sont densément empiriques mais aussi parfaitement averbales. C’est qu’ils passaient des mois et des mois en mer, silencieux, les pirates. C’était quelque chose de fort peu usuel, que leurs escapades.
— Hum…
— Mais surtout, les pirates rêvaient par gemmes, lourds colliers de perles, émeraudes pointues, rubis opaques, calices ciselés, galions aux voiles ventrues, abordages tintinnabulants, coffres pesants. Il n’y a pas de paroles pour dire le détail enchevêtré des monceaux de joyaux divers d’un trésor espagnol dûment subtilisé et il y a aussi bien peu de mots griffonnés sur la carte qui en retrace, dans l’espace muet, la tombe onctueuse et obsédante…Vous suivez?
— Plutôt. Poursuivons.
— Poursuivons. Les soldats revenus de nos guerres mécanisées, mondiales ou sectorielles, dorment fort mal. Ils rêvent de par ces déflagrations et atrocités diverse, toutes saillantes, terrifiantes et inédites, qui les ont si profondément marqués. Retour du refoulé, que les cauchemars tonitruants et terrifiants des anciens combattants? Pardi! Retour de l’inédit, oui, du monstrueux, de l’indicible. Leurs grenades sont bien loin du temps des cerises du chétif neveu de Freud.
— C’est peut être… dans le cas des soldats modernes… c’est peut-être un désir refoulé de la liberté perdue associée à la violence extrême.
— Ouf… La vraie violence extrême ici, Madame, c’est bien celle du raisonnement excessivement psychologisant que vous me servez là, allez. Car, je vous le demande, la perte, aussi subite que collective, de la vision des couleurs, est-ce aussi une «liberté perdue»?
— Non… euh… je suppose que non. Mais, avec cette perte là, vous me perdez un peu là.
— C’est pourtant assez simple, quand on s’en avise. Vous êtes certainement familière avec cette formulation un peu vieillotte: «rêver en couleur». C’est une expression, c’est le cas de le dire, imagée, qui, elle aussi, fait tapageusement référence à l’incongru.
— Certes.
— D’où pensez-vous, Madame, qu’une telle expression, bizarrement pléonastique à nos yeux à nous, jaillit. Tout simplement du fait que, dans la première moitié du siècle dernier, eh bien, on ne rêvait subitement plus qu’en noir et blanc.
— Ah bon? À cause?
— À cause du cinématographe, inévitablement. La dive machine à faire rêver. La grande boîte à images oniriques de ce temps tournait à fond de train, en cliquetant ferme, et la quantité industrielle de sa production scintillait exclusivement en un déploiement parfaitement inhabituel et dénaturé, celui du noir, gris et blanc. Notre constellation de fantasmes ne jurait donc plus, soudainement, que par son cinéma, nouvelle force vive, visuelle, sensuelle de l’extraordinaire, pour un temps…
— Je vois, je vois, oui…
— Et la machine cérébrale nocturne relayait, en noir et blanc aussi, inévitablement…
— La… la version salle obscure de vos aplats monumentaux égyptiens de tout à l’heure, en somme.
— Voilà. «Rêver en couleur» n’était plus guère de mise et apparaissait donc comme un phénomène si saisissant à son tour, qu’il en devenait proprement délirant. D’où l’apparition de cette expression, datant du temps de la montée en banalité du noir et blanc onirique, de source d’abord cinématographique, ensuite télévisuelle. Et, de ce fait, l’expression est un peu parcheminée aujourd’hui.
— Depuis la couleur au cinéma, naturellement…
— Naturellement.
— Ah, l’apparition de la couleur au cinéma, Onis. Ma petite enfance… Je me souviens encore du flamboyant slogan : En cinémascope et en couleur!
— Votre enfance, Madame Lajoie…
— Mon enfance.
— Votre propre petite enfance… mais pas celle de ceux qui vinrent avant vous ou de ceux qui viendront après. Car maintenant, nouvelle phase historique oblige, nous rêvons derechef en couleur et c’est redevenu parfaitement ordinaire. C’est que l’extraordinaire d’hier est le banal et l’ordinaire d’aujourd’hui. Le rêve, dans nos cerveaux, c’est justement cela, au fond: une torrentielle conversion, toujours historicisée, des perceptions extraordinaires en réminiscences ordinaires… Ô, usure onirique, quels autre paradis naturels ou artificiels cultivera-tu encore, demain?
— Bien voilà, mon homme. On semble un peu en voir le bout, de cette sarabande de cas spéciaux, avec ce juste retour de la couleur onirique. Fin du drame historique, partiel et partial, mon cher Onis, mondialisation, globalisation obligent. Retour de notre rétention nocturne du monde coloré, tapageur, odoriférant, entier et du lot bringuebalant de ce qui est nouveau. Accès fulgurant, automatisé, à absolument tout ce qui peut faire rêver et disparition des limitations antérieures que vous avez si bien décrites, mon cher. Fin de l’Histoire, fin de l’histoire du rêve. Nous voici enfin heureux, anhistoriques, universels et intégralement psychiques.
— Vraiment, Madame?
— Non pas, mon homme?
— Non pas, Madame Lajoie, non. Que non. Je proteste. Pensez-y une minute, s’il-vous-plait. Savez-vous que les jeunes gens contemporains font, avec les rêves, des choses parfaitement étonnantes, que ni les notables égyptiens, ni les soudards mérovingiens, ni les clercs carolingiens, ni les pirates, ni les bidasses des guerres mondiales, ni les cinéphiles et téléspectateurs du siècle dernier ne firent jamais.
— Ah bon? Quoi donc?
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente.
— Ils les… pardon…
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente,  comme…
— Comme?
— Comme en un jeu vidéo, Madame. On rebrousse sur son parcours onirique sans le compléter, au jour d’aujourd’hui. On l’interrompt volontairement et on le rejoue. Voilà qui n’est pas peu dire, aux vues de mon historicité globale. Voyez bien, par cet exemple déjà en cours de rapetissement lui aussi, que la matérialité historique du rêve n’a pas fini de se déployer. Nos contemporains rêvent par jeux vidéo, éteignent le rêve s’il vire au cauchemar et frétillent dans leur sommeil, en simulateur de courses de grand prix ou de combats à morts multiples et interminablement récurrentes, qu’on vous annonce textuellement sur écran, avant que vous ne vous repreniez à vivre… Je n’ai vraiment pas fini de me métamorphoser dans l’avenir, Madame. Demain est toujours un autre jour, en matière onirique. C’est là peut-être la seule loi stable que la matérialité historique du rêve autorise.
— Demain est un autre jour…
— Voilà. Comme le disait si bien Scarlett O’Hara à…”

À qui donc déjà? À ce point-ci de cet étrange échange avec Onis, Cégismonde a terminé de fumer sa seconde pipe. Pour tout dire, l’effet narcotique et l’altération des sens de notre patiente psychologue, dus au haschisch et à l’abasourdissante fascination mentale, sont à leur maximum. Ce beau gaillard de rêve (pour jouer d’un fichu de lacanien de double sens) continue pourtant de bien protester, tout en douceur et avec finesse. Tant et tant que c’est l’inoubliable réplique de Clark Gable, exprimant toute l’indifférence de Rhett Butler envers Scarlett O’Hara, qui roule maintenant comme tonnerre, dans la tête alourdie de Cégismonde…

Le rêve, c’est donc ça, en elle: un homme sombre, beau, un peu taciturne, déférent, étrange, élégant, à la conversation captivante, qui vous fait halluciner sur des aspects d’une question dont vous êtes une spécialiste mondialement reconnue mais auxquels vous n’aviez jamais songé, qui vous parle longuement et si brillamment dans votre tête et… qui se lève maintenant, subitement mais aussi comme au ralenti, et quitte, lentement et pour toujours, votre vieille cuisine de campagne de psyché, justement, et fort fâcheusement, quand vous êtes gelée comme un manche de pelle sur votre chaise berçante et incapable de faire le moindre geste pour le retenir. Que faire? Le poursuivre? Oh… Oh… Pour se mettre à courir, au ralenti aussi immanquablement, ou encore avoir ses jupes si archaïques qui se coincent dans le rebord de table, ou le petit bonnet à la Albertine Leblanc qui s’hameçonne sur un lustre trop bas, inattendu, imprévisible. Ouf… là là… Très peu de ces séquences cauchemardesques si typées pour Cégismonde Lajoie. Qu’il se perde donc irrémédiablement dans les brumes cosmologiques, le grand petit protestataire clarkgabélesque de cette fois là. Frankly, Rhett I don’t give a… what am I talking about exactly?… as they say, quite more accurately, in English: I am dreaming in Technicolor… Quand la somnolence se met insidieusement en place, toutes sortes d’idées inattendues fusent de partout, en pétarades, en images, en langues…

La revoici donc seule. Elle est historicisée jusqu’au fond de l’être, comme le vieux notable égyptien qui rêvait en fresques et comme la toute jeune cinéphile (Cégismonde, elle-même, tiens, quand elle avait l’âge du petit autrichien aux cerises, justement…) s’immergeant, s’engloutissant, se perdant dans Gone with the Wind, sur un ample écran milieu-de-siècle, vif, scintillant, tonitruant (En cinémascope et en couleur!). On dirait bien que la femme psychologue contemporaine rêve en homme… Et pas en n’importe quel homme, encore, tiens…. En homme nouveau, mystérieux, fascinant, déférent, intéressant, empirique, théorique, critique, déroutant, protestataire. Effectivement c’est… c’est… (Elle ne sens plus du tout son arthrite maintenant mais, ouf, cette lourdeur des sens, ce décalage des perceptions, cette tyrannique somnolence) c’est parfaitement extraordinaire.

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Versée aux profits et pertes de la paix (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 11 septembre 2011

Mon nom est Sylvia Jeanjacquot. C’est un nom oublié, comme le nom de tous ceux (et toutes celles!) qui n’ont été qu’effleuré(e)s par une actualité implacablement elliptique. Je n’incarne rien d’autre qu’une des multiples et menues pertes collatérales qu’on s’autorise, en toute bonne foi, pour s’assurer l’obtention de la paix. La courte et brutale guerre qui m’emberlificota dans ses séquences aléatoires se joua vers 1978-1979 entre une sorte de vil Rocambole des temps modernes et les dragons en blousons et denims de la police française. Mon nom, je le répète pour mémoire, est Sylvia Jeanjacquot. Je fus la dernière petite amie en titre du malfrat français Jacques Mesrine.

Jacques, on s’en souviendra, s’adonnait à de multiples activités criminelles: braquages, rapts avec demandes de rançons, évasions organisées. Mais il déployait surtout ses talents de Mandrin et de Latude en se consacrant à une pratique inique avec laquelle ce début de siècle renoue en grande: la provoque meurtrière. Mesrine menaçait l’ordre public, blessait ou tuait, cabotinait dans les médias, se faisait capturer puis écrouer en bénéficiant de la complaisance objective et involontaire d’une justice miraude, s’évadait, allouait clandestinement des entrevues glaciales dans de grands hebdomadaires sur papier glacé, puis recommençait la séquence. Inutile de dire qu’à chaque tour de toron, les pouvoirs publics s’exacerbaient un peu plus contre lui. Si bien que, par bonds inexorables, les autorités en vinrent à glisser sur le terrain de l’action de Mesrine: la guéguerre urbaine en marge des lois, de l’éthique, du civisme et… de la paix apathique des affaires courantes. Familier, n’est-ce pas? Terriblement familier. Bien plus familier que mon nom oublié…

Pour mémoire, notons toujours aussi que le mot terrorisme, à cette époque, avait un chic laudatif et héroïque bien suranné aujourd’hui. Jacques le revendiquait tapageusement. Perpétuel évadé, il se donnait comme le champion de la lutte contre les conditions cruelles de détention. Disons–le tout net: Jacques Mesrine mentait. Il faisait baigner en permanence le public et ses complices dans le faux autopromotionnel. Outrageusement malhonnête, il cherchait à se faire passer pour un activiste terroriste. Naturellement, personne, pas même les petits journalistes complaisants qui le flagornaient, n’était dupe de ses causes de toc.

Aujourd’hui, étrange retour des choses, ce sont les pouvoirs publics qui qualifieraient Jacques Mesrine de terroriste… et qui, leur tour venu, mentiraient au public. Jadis le terrorisme n’était nulle part, les pouvoirs publics ramenant toute désobéissance civile à du banditisme de droit commun. Aujourd’hui, le terrorisme est partout… et tout trublion, du chapardeur de pommes à l’objecteur de conscience, est promptement étiqueté terroriste. Matois, faquin, roublard, charmeur comme il l’était, Jacques flairerait ce vent nouveau, comme il sut le faire autrefois. Obséquieusement et ostentatoirement, il nierait aujourd’hui être un terroriste, revendiquerait ouvertement sa sidérale absence de cause politique, se réclamerait du banditisme le plus éthéré et continuerait sans broncher son duel acrobatique contre les pouvoirs publics.

Duel à deux. Les tiers dans tout ça, je suis justement ici pour en témoigner, son hors du coup. Plus la guéguerre s’intensifie, plus elle dérape vers la der des ders attendue de tous, plus les tiers sont relégués au statut de ces menues pertes collatérales nécessaires à l’obtention de la paix. Ici aussi, plus que nulle part ailleurs, terrorisme et banditisme, c’est la même tambouille!

La der des ders pour moi eut lieu le 2 novembre 1979, à la porte de Clignancourt à Paris. Jacques était au volant d’une BMW qui ne doubla jamais une fourgonnette bâchée de la Brigade Anti-Gang d’où jaillirent, sans sommation, les vingt et une balles de carabines de quatre tireurs d’élite. Le bandit, braqueur de juges, meurtrier, provocateur de flics ne reçut dans le buffet que dix-neuf de ces projectiles.

Les deux balles perdues furent pour moi. Grièvement blessée, je me souviens vaguement d’avoir eu le réflexe absurde d’ouvrir la portière de la voiture immobilisée. Je me suis ensuite tout doucement déversée sur le pavé. On m’y retrouva par après, dans une mare de mon bon sang de personne ordinaire. C’est pour cela que, maldonne capricieuse de la gloire, je ne figure pas sur la photo finale d’un ultime Jacques Mesrine, la tête ensanglantée, penché pensivement sur le retour abrupt de la tranquillité publique.

Mon nom est Sylvia Jeanjacquot. Je suis détruite. J’ai simplement été versée aux profits et pertes de la paix. Résurgence religieuse oblige, veuillez prier bien fort dans vos chapelles, vos mosquées, et vos synagogues pour la multitude, présente et à venir, de mes semblables…

L’ENNEMI PUBLIC #1 (2008). Jacques Mesrine (Vincent Cassel) et sa conjointe du temps, Sylvia Jeanjacquot (Ludivine Sagnier)

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Le pépiement des femmes-frégates

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2011

Fac-similé d'un croquis esquissé en 1810 dans un canot de voyageurs par la femme-frégate Kytych - soit madame Carolle (sic) Gagné, des éditions ÉLP - 2011

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Mon dernier roman, paru en 2011 chez ÉLP éditeur, combine insolite, fantastique, ethnologie et histoire. Vous en trouverez des compte-rendus critiques ici et ici. Nous sommes dans un Kanada et un Kébek distordus par la lentille de l’imaginaire. C’est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. C’est une culture où les bûcheron(e)s courent la chasse-gallerie, les clercs de notaire font de l’ethnographie, les policiers provinciaux sont onglichophones et portent l’habit rouge, les bedoches d’églises sont des conservatrices de musée, savantes, bourrées de sagesse et de générosité. Ici, les protagonistes portent des prénoms qui riment avec leurs noms de famille: Coq Vidocq, Rogatien Gatien, Mathieu Cayeux, Denise Labise. La métropole s’appelle Ville-Réale. Les villages riverains s’appellent Trois-Cabanes, Martine-sur-la-Rive, Pointe-Carquois, ou le Bourg des Patriotes. Les montagnes, hautes, bien trop hautes, sont le Mont Coupet et le Faîte du Calvaire. Et coulent dans leurs vallées respectives, le fleuve Montespan et la rivière des Mille-Berges. Le drapeau national est le Pearson Pennant, et, à la frontière sud, se trouve la lointaine et influente RNVS (la République de Nos Voisins du Sud)… Mais surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes oiseaux, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes de granit. Ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates. La femme-frégate, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont d’un noir dur, pur. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang. Inversement, le plumage de l’homme-frégate est noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont rouge vif. Les hommes-frégates sont beaucoup plus rares que leurs compagnes, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. Conséquemment, les femmes-frégates doivent périodiquement, inlassablement, méthodiquement, déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l’amour consenti. Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements, furtivement ou durablement. Dans l’ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, indomptable, un cri grichant, strident, aux harmoniques riches et denses, le langage d’un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales: le pépiement des femmes-frégates.

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Extrait

 C’est une chaude et lourde soirée crépusculaire et le ciel est d’un jaune terne et foncé, virant rapidement à l’ocre. Sitis vole lentement au dessus du majestueux Fleuve Montespan. Son corps tendu et ses ailes amplement déployées recherchent, comme instinctivement, une fraîcheur qui émergerait du lit fluvial et qui ne vient tout simplement pas. Il fait très chaud et Sitis harnache les rares courant aériens, en se coulant dans la vaste vallée du Montespan, car battre de ses larges ailes articulées, aux racines de plumes grosses et solides, la fait excessivement transpirer. Sitis est toute moite et il fait soif. Sitis vit intégralement nue en été. Elle ne se couvre de chaudes pelleteries de chevreuil qu’en hiver. Elle vole donc nue, dans l’ardeur de ce début de nuit d’été et elle retrouve parfaitement son chemin dans la vaste vallée fluviale car elle est partiellement nyctalope. Les sœurs, les cousines et les amies de Sitis, quant à elles, sont toutes plus nyctalopes qu’elle et, conséquemment, la lumière diurne les aveugle irrémédiablement. Elles ne s’aventurent donc dans la vallée du grand fleuve qu’à la nuit noire. Sitis-la-Curieuse, comme ses sœurs, ses cousines et ses amies la surnomment, n’étant, pour sa part, que très partiellement nyctalope, elle arrive parfaitement à tolérer l’aube et le crépuscule et c’est cela qui a tant contribué à aiguiser sa vive curiosité envers les hommes et les femmes sans ailes des villages terrestres de la vallée du Montespan. Les jambes, luisantes, fines et musculeuses de Sitis, sont pointées derrière elle, comme celles d’une plongeuse. Ses immenses ailes cramoisies, solidement enracinées dans la continuité dorsale de ses puissantes clavicules, sont maximalement déployées. Sitis plane, se touche les sourcils de ses deux mains en visières et plisse un peu ses yeux attentifs, en scrutant l’horizon liquide droit devant elle, non sans effort. C’est à cause de sa curiosité, bien plus acérée que sa vision, que c’est Sitis que les femmes-frégates de la fratrie du Mont Coupet ont chargé d’aller enquêter au sujet d’une tourelle aux mystérieuses éclaboussures lumineuses se dressant tout au bout de la Pointe du Broc.

Sitis vit avec sa fratrie au faîte du Mont Coupet. Femme, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont noires, d’un noir dur, pur, comme du charbon, comme le poêle, auraient dit nos anciens kanadiens. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang, Si elle était un homme-frégate, ce serait tout juste le contraire, son plumage serait noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents seraient rouge vif. Les hommes-frégates sont un peu plus hauts et plus carrés que les femmes-frégates mais surtout, ils sont beaucoup plus rares, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. C’est pour cela, entre autres, que la jeune Sitis n’a pas encore connu d’homme. Elle a d’ailleurs bien d’autres choses à l’esprit que les hommes en ce moment même, vu qu’on l’a chargée d’enquêter sur ces insupportables explosions lumineuses qui surgissent depuis peu d’une vieille tourelle sise sur cette pointe spécifique et qui perturbent considérablement la furtive circulation nocturne des femmes-frégates en aval et en amont de ce point, dans la vallée du Montespan.

La tourelle de la Pointe du Broc apparaît maintenant, saillante sur l’horizon dépâlissant. Sitis met le cap droit dessus. La nuit finit de tomber. Aucune lumière n’émane de la tourelle. C’est un bon début. Sitis suppose que cette construction riveraine, qu’elle a souvent longée mais qu’elle investit pour la toute première fois, sera dotée d’une sorte de beffroi, un peu comme le clocher de la si haute Église-du-Culte-Inconnu, où Sitis se perche souvent quand elle va écornifler la terre. L’Église Albionne et l’Église-du-Culte-Inconnu qui se font face sur la vieille route d’Ako au cœur du village de Trois-Cabanes, sont doucement en train de devenir les perchoirs favoris des femmes-frégates si curieuses des hommes et des femmes sans ailes. Sitis se rend souvent en cette éminence sombre, altière et secrète. Ce qui est inconnu s’appréhendant toujours sur la base de ce qui est connu, Sitis présume donc que cette tourelle de la Pointe du Broc est justement plus ou moins configurée comme un long clocher de chapelle coloniale. Elle fonce dont directement sur le faite de la tourelle, espérant y dénicher une sorte de beffroi ou quelque abri similaire susceptible de lui servir de premier perchoir d’observation. La distance diminuant, ce qu’elle prenait initialement pour des orifices d’entrée, analogues à ceux que les femmes-frégates confectionnent délicatement pour faciliter l’accès à leurs huttes de nidification, s’avère bouché par une épaisse surface vitrée qui semble enduite d’une sorte de givre semi opaque. En approche finale, Sitis a encore le temps de se dire qu’elle va devoir se percher sur l’extrême pointe de la tourelle et s’y agripper, sans disposer d’une toiture pour la recouvrir ou l’envelopper. C’est alors que l’incroyable explosion lumineuse surgit, dans un lourd bourdonnement de la tourelle, dont la masse vitrée entre en une lente giration. Le tourbillon lumineux! Sitis en est aussitôt submergée, éblouie, déstabilisée, foudroyée. Elle tourne vivement la tête et ferme les yeux pour éviter le brutal choc d’éblouissement à sa pupille et, du coup, elle en perd sa trajectoire initiale, en faussant son angle de vol. Ses ailes sont maintenant désaxées par rapport à la ligne de son corps mais elle fonce toujours, en descente franche, à une bonne vitesse, vers la tourelle. La voici qui virevolte dans le ciel, aveuglée, désemparée, au grand danger d’aller se casser la figure sur la pâle et conique surface de briques de la mystérieuse éminence. Dans un tourbillon visuel rudement désorientant, le regard presque totalement aveuglé de Sitis localise, sur la pâle surface de briques, un rectangle un peu plus foncé au fond duquel luit une sorte d’infime petite tache de braise, à peu près à mi-chemin entre le faîte de la tourelle et le sol. On dirait l’œil rassurant et presque éteint du plus vieil homme-frégate du Mont Coupet quand il raconte ses histoires d’épouvantes en Galimatias aux poussins et oisillons du village. En un éclair, rationnel ou irrationnel allez savoir, cette analogie rassure Sitis. Présumant qu’il s’agit là d’un orifice percé dans la muraille, elle fait subitement claquer ses ailes pour pointer son étrave, le chef directement vers cet orifice. Évaluant au mieux l’étroitesse de l’ouverture, la femme-frégate rapproche ses ailes de ses hanches et de ses jambes, adoptant la pose en ogive, caractéristique d’un rapace qui plonge. Cela lui impose une accélération qu’elle ne contrôle alors plus. Elle fonce tête première vers cet orifice, les ailes et les bras le long du corps, et advienne que pourra…

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Un copain, homme de lettre et romancier lui-même, qui a lu le roman, me pose alors la question suivante. Il n’est pas évident que tu te souviennes de la manière dont tu as eu l’idée des femmes-frégates. Mais si c’est le cas, comment as-tu pu envisager d’en écrire une histoire? Avais-tu un but, et ces femmes en étaient-elles une métaphore introductive, ou bien ce but est-il peu à peu apparu, affiné à mesure que l’histoire se tissait? Comment ça se passe? Des femmes-frégates, enfin quoi, c’est tordu quand même! Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets toujours essai-fiction entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique, presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement.

Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considéré comme un des Beaux Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs. Plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles. Les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la mer aux histoires (the sea of stories), cette histoire-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente.

Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-gallerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans La chasse-gallerie d’Honoré Beaugrand. Il est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-gallerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici, les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction.

Puis, il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre, qui me tinte alors dans la tête. Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor? Toujours à la Gare centrale, maman. Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obliges, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ces tour. Et ce sera un mystère. La chasse-gallerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Les genres servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certain au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis. C’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du pépiement des femmes-frégates un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis. C’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème.

Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques, ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop, hein. Le synopsis coule environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu, à Sitis et à moi, dans le feu de l’action d’écriture, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de Batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Et les thèmes dans tout ça, le message? Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire. Les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs européens te diront alors que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance alors que tu n’aura simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aime d’amour.

Le reste de cet entretien est ici et/ou ici.

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À propos de la récente vague anti-conservatrice au Québec qui en a surpris plus d’un – un petit souvenir littéraire datant de 1918…

Publié par Paul Laurendeau le 1 août 2011

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En respectueux hommage à monsieur JOHN GILBERT «Jack» LAYTON (1950-2011),

chef du Nouveau Parti Démocratique (centre-gauche)

lors de la campagne électorale fédérale canadienne de 2011,

et dont la lutte déterminée et courageuse contre le cancer

a tenu ses compatriotes, de toutes allégeances politique, en haleine

jusqu’à son dénouement révoltant et tragique.

Il faut continuer de traquer les causes ordinaires (domestiques et industrielles)

de cette maladie dénaturée, aux étranges caractéristiques sociologiques,

et vraiment trop banale dans la vie sociale contemporaine…

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Aux élections fédérales canadiennes de 2011, les Québécois ont massivement voté, virtuellement seuls contre tous, pour le petit parti de centre-gauche de service. Nos folliculaires, faux savants sociologiques s’il en fut, réacs jusqu’aux trognons, et toujours hautement prompts à servir leurs maitres, ont pris de grands airs surpris, fendants, condescendants et hautement contris de constater tant de rigueur politique chez nos petits compatriotes (qu’on prend si souvent pour des gogos et des vive-la-joie manquant de sens civique et de vision sociale – grossière erreur). On s’étonna donc niaiseusement, dans la presse, de voir se manifester une si nette et ferme sensibilité de centre-gauche au Québec (confirmée ensuite par de nombreux sondages post-électoraux qui finirent par faire taire les sarcasmes et les rires jaunes des feuiles et cyber-feuilles, tout aussi jaunes). Et pourtant notre bel héritage historique si folklo et si gentil-gentil ne manque pas d’avoir laissé, sur la question, son solide et profond lot d’indices criants. J’en veux pour exemple unique, retenu ici pour sa haute qualité symbolique, cette remarquable évocation de la tumultueuse élection fédérale canadienne de 1891, dans le roman (au réalisme fort, ferme, solidement informé et indubitablement fiable) La Scouine d’Albert Laberge (1871-1960), publié, dans sa version définitive, en 1918.

Chahut électoral dans le Canada du 19ième siècle

C’ÉTAIT  jour d’élections. Les Bleus et les Rouges se disputaient le pouvoir et la population était divisée en deux camps absolument tranchés. Tous les anglais sans exception étaient conservateurs, tandis que la grande majorité des canadiens-français était libérale. Déjà, il y avait eu des bagarres aux assemblées politiques et l’on appréhendait des troubles sérieux autour des bureaux de votation. Des animosités de race fermentaient, menaçaient d’éclater. Cependant, comme la Saint-Michel, date des paiements, approchait, les fermiers n’oubliaient pas les affaires. Certes, ils iraient voter, mais ils profiteraient de l’occasion pour vendre un voyage de grain, d’autant plus que Robillard avait entrepris de charger une barge d’orge et qu’il la payait quatre chelins le minot.

Dès le matin, à bonne heure, ce fut sur toutes les routes conduisant au chef-lieu du comté une longue procession de wagons remplis de sacs de toile, bien propres, bien blancs, cordés avec soin. Chacun allait vendre son orge.

Les anglais tenaient évidemment à voter tôt, car dès huit heures ils se rendaient déjà au village. Deschamps qui comptait avoir quinze cents minots de grain cet automne-là, n’avait pu terminer son battage la veille comme il l’espérait. Il tenait absolument à le finir cependant, et cette besogne lui prit une partie de l’avant-midi. Après le dîner, il partit donc avec une quinzaine de poches dans sa charrette.

Sur la route de glaise, dure comme du ciment, bordée de trèfles d’odeur, de verges d’or et d’herbe Saint-Jean, son petit cheval bai marchait d’un pas régulier et, sur son dos, luisaient les têtes dorées des clous du harnais.

Deschamps alla livrer son orge chez Robillard. Là, il apprit que les Anglais s’étaient emparés du poll et en défendaient l’approche à leurs adversaires. Cette nouvelle n’était pas pour intimider Deschamps qui était un rude batailleur. Il attacha son cheval à la porte d’un vaste hangar en pierre, où il se trouvait à l’ombre, et partit vers la salle du marché public. En approchant, il constata que les Anglais avaient bien pris leurs mesures. Ils avaient disposé leurs voitures en rectangle autour de l’édifice et n’avaient laissé qu’un étroit passage libre qu’ils surveillaient. Cette tactique en avait imposé, et peu de Rouges s’étaient aventurés dans le voisinage de cette forteresse. Les audacieux qui avaient tenté de s’approcher avaient reçu un mauvais accueil. Justement, Deschamps se heurta à Bagon venu au village pour voter. Le Coupeur s’était endimanché, avait mis son haut de forme et le surtout de drap qui lui avait servi lors de son mariage. Malheureusement, il avait fait la rencontre de quelques Anglais et l’un d’eux, lui avait, d’un coup de fouet, coupé son tuyau en deux. Les compères avaient continué leur route en riant aux éclats de la bonne farce. Ce récit ne fit qu’aiguillonner Deschamps qui se dirigea d’un pas plus rapide vers l’ennemi. Trois grands gaillards, postés en sentinelle, gardaient le passage conduisant au bureau de votation. Comme Deschamps s’approchait, ces braves se mirent à ricaner et le plus gros de la bande l’apostropha d’un:

– Que veux-tu maudite soupe aux pois?

Un formidable coup de poing à la mâchoire fut la réponse de Deschamps. L’Anglais s’affaissa comme une masse. Les deux autres se ruèrent sur le Canadien, mais le premier reçut dans le bas ventre une botte si rudement poussée qu’il roula sur le sol en faisant entendre un affreux gémissement et en se tordant. Le troisième cependant, un Irlandais d’une malpropreté repoussante, aux mains couvertes de verrues, avait saisi Deschamps à la gorge et tentait de l’étouffer. Le Canadien se défendait avec énergie et parvint à faire lâcher prise à son antagoniste. Une lutte corps à corps s’engagea alors entre les deux hommes. Un croc-en-jambe habilement appliqué fit perdre l’équilibre à l’Irlandais qui s’abattit. Saisissant une poignée de foin qui traînait par terre, Deschamps tenta de le faire manger à son ennemi vaincu, mais celui-ci lui mordit férocement un doigt. Dans sa rage, Deschamps ramassa une boulette de crottin frais, et la fit avaler à l’Irlandais, lui cassant par la même occasion une demi-douzaine de dents.

Deschamps put croire à ce moment qu’un mur de briques s’écroulait sur lui, car une dizaine d’Anglais s’étaient précipités sur le Canadien et le démolissaient avec leurs poings et leurs pieds. C’étaient une grêle de coups. Deschamps était absolument sans défense. On ne sait trop ce qui serait arrivé, si l’un des agresseurs n’eût tout à coup commandé aux autres de s’arrêter. On lui obéit. En quelques mots, il exposa son idée, puis il s’éloigna. Au bout d’une minute, il revint avec une charrette. Alors tandis que quatre ou cinq de la bande, maintenaient Deschamps, un autre lui passa un câble au cou et attacha l’autre extrémité au chariot. Les anglais sautèrent dans la voiture puis le chef fouetta le cheval qui partit au grand trot, traînant Deschamps derrière le char comme un animal que l’on conduit à l’abattoir. Criant à tue-tête, braillant, hurlant, vociférant, les Bleus et leur burlesque équipage parcouraient les rues, semant l’épouvante. Moulu, essoufflé, nu-tête, la figure tuméfiée et sanglante, les côtes, les jambes et les reins meurtris, Deschamps courait derrière la charrette, butant contre les pierres et écumant de rage impuissante. La voiture fit ainsi le tour du village sans que personne osât intervenir, tellement la population était terrorisée. Finalement, elle prit le chemin de la campagne. Elle fit encore un bon mille, puis comme Deschamps râlait, à moitié étouffé, le chef détacha le câble et le jeta sur l’épaule de Deschamps.

– Garde-le comme souvenir, dit-il, et s’éloigna avec ses compagnons.

Les Bleus avaient triomphé ce jour-là.

Albert, Laberge, La Scouine, Éditions Quinze, collection Présence, 1980 (publié initialement en 1918), chapitre XIX, pp 69-72 (cité depuis l’ouvrage papier).

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Alors pas de panique, là, hein. L’analogie que j’établis ici ne vise aucunement à recentrer la réflexion politicienne contemporaine sur les bagarres inter-ethniques d’autrefois (les animosités de race), aussi sidérantes et révélatrices qu’elles puissent être. Après tout, Jack Layton, le chef du ci-devant Nouveau Parti Démocratique (la petite formation de centre-gauche dont je parle ici) et son lieutenant québécois Thomas Mulcair sont eux-mêmes des anglophones. Le parallèle historique que j’établis ici doit s’assortir de la plus explicite des invitations à une saine prudence transposante au sein de la jubilation métaphorico-réminescente. Il n’y a plus grand-chose d’«ethnique» ou de «racial» dans tout ceci, au jour d’aujourd’hui. Les Québécois le prouvent justement magistralement, en donnant leur vote à un parti anglophone et fédéraliste, si ce parti anglophone et fédéraliste véhicule (au mieux) ou semble véhiculer (au pire) les valeurs sociales socialisantes auxquelles les Québécois s’identifient de longue date. Indubitablement, en 2011, les Québécois n’ont pas voté à la bouille d’anglos mais au programme. Depuis l’aggravation fatale, subite, tragique et inattendue, du cancer de Jack Layton, nos chers médias, biaiseux, sciemment vendus, et qui font flûtes de tout bois, cherchent maintenant ouvertement à imputer la victoire du centre-gauche à quelque mystérieuse popularité individuelle (temporaire et superficielle) du bon Jack au Québec. Pur mensonge de faussaires simplistes, droitiers et biaisés, que cette fadaise du succès de sympathie personnelle, flatulente et nonchalante, que l’on voudrait donc vouée à miraculeusement décliner parallèlement à la santé du malheureux «chef charismatique». Il faut le dire et le redire ici, dans notre jargon politicien s’il le faut, pour se faire comprendre: aux élections fédérales de 2011, les Québécois n’ont pas voté l’homme mais le parti.

Ceci dit, le problème avec ces bons messieurs Layton et Mulcair, ce n’est donc pas qu’ils sont anglophones (ils parlent d’ailleurs tous les deux un très bon français et se communiquent aux Québécois dans cette langue avec un efficace indéniable). Le problème, terriblement classique, avec ces messieurs Layton et Mulcair, c’est, plus simplement, plus prosaïquement, qu’ils sont, eux aussi, des politiciens de petite politique politicienne. Le Québec leur sert maintenant de plate-forme temporaire d’opposition. Pour s’emparer du pouvoir au niveau pan-canadien, ils doivent maintenant se gagner les verres de lait avec une fraise dans le fond du ROC, plus conformistes, friqués, ricanisés, crispés, caillés, bourgeois, puant le conservatisme mouton de toutes leurs pores. Messieurs Layton et Mulcair vont donc devoir se mettre à ratisser sur leur droite (Obama, qui est pas mal plus pesant qu’eux, le fait sans scrupule aucun. Ils n’y couperont donc pas). S’ils ratent cette entourloupante manœuvre de ratissage à droite, leurs principaux électeurs du moment, les Québécois, resteront isolés dans leur petit coin, avec leur petite social-démocratie de papier, goualante et inopérante, de parti d’opposition sans audience parlementaire effective. Si le ci-devant NDP/NPD réussit son grand ratissage à droite, il réussira aussi alors à prendre le pouvoir, sur une base électorale majoritairement ROC-réac, et, là, bien, c’est encore Urgèle Deschamps qui va se prendre tous les coups de cordes à nœuds sur le dos et qui, essoufflé, désespéré, désillusionné, va courir de par tout le village, le cou solidement lié à la charrette de ses chefs, en caucus et au parlement. Je ne vois vraiment pas comment les choses pourraient évoluer autrement que dans le sens d’une des deux possibilités évoquées ici: marginalisation ou droitisation. Le diable réac ROC ne va pas subitement se faire social-démocrate-ermite. Dilemme, Dilemme… En plus, pour le moment, on est bien loin d’y être encore, audit dilemme, car pour le moment, tout simplement. la tragi-comédie politicienne se rejoue. Les Bleus avaient triomphé ce jour-là. Ce sont effectivement les Bleus de l’Ouest et de l’Ontario qui tiennent solidement le pouvoir fédéral, depuis l’élection de 2011 (notre petit parti de centre-gauche est en orange).

Les sables bitumineux de l'Athabasca. Une surface de pollution durement durable, vaste comme l'Angleterre. Le symbole suprême du nouveau conservatisme canadien...

Le fond de l’affaire reste donc que les Bleus, en 2011 (110 ans après les Bleus en fait agonisants de 1891), ont effectivement triomphé dans le ROC. Aussi, après avoir flaubé onze (11) milliards de dollars en Afghanistan, à jouer à la gué-guerre de théâtre de toc, ils préparent maintenant des contrats militaires pharaoniques, totalisant trente-trois (33) milliards de dollars, tandis que les services hospitaliers s’enlisent et les infrastructures routières s’effondrent. Ils sont aussi à se mitonner une petite campagne de pube pour revaloriser la surface de pollution vouée à une durée multi-centenaire (sur un territoire vaste comme l’Angleterre) qu’ils perpétuent en Athabasca (Alberta), pour extirper le pétrole difficile d’accès des sables bitumineux, qu’ils livrent ensuite à leurs bons maitres US. Que veux-tu maudite soupe aux pois? Ben, que cette gabegie meurtrière cesse, quoi… J’ai voté en conséquence mais, bon, comme d’habitude, ce n’est pas suffisant… Il faut croire que le fond véreux et minable de nos pratiques politiciennes de type Westminster a gardé quelque chose de la dérisoire et hargneuse futilité campagnarde de 1891, dans un pays et un monde ou les enjeux de ce genre de manipes électoralistes brutales et sordides sont amplement plus écologiquement dangereux et sociologiquement dommageables.

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