La connaître, cette nuit qui embrase le monde, c’est déjà commencer à lui dire que non, nous ne sommes pas si moches, ni si prévisibles qu’on puisse tous nous mener par le bout du groin d’un bout à l’autre de notre existence…
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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre trilogie romanesque Cosmicomedia qui vient de paraître chez ÉLP est, il faut le dire, exaltante. Le grand universel y est pris à bras le corps, avec souffle et faconde, et on ne tergiverse pas avec la Grande Crise Existentielle Mondiale (notion que vous nous imposez, sans retour, contre l’idée triviale, rebattue et raplapla de, bof, fin du monde). J’ai d’abord pour vous, si vous le voulez bien, une question par tome. On va commencer comme ça et ensuite on verra où ça nous mène. Inutile de dire que je vais me prier et vous prier ici de parler en voyant à ne pas gâcher le futur plaisir de lecture. Sans rien trahir, donc, on peut dire que, dans le tome 1 de Cosmicomedia, sous-titré Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses (avec un N majuscule à Nous), des événements cosmologiques et des événements historiques, sont, par un jeu adroit d’alternances, mis en corrélation et/ou compagnonnage. L’explication sur les mouvements cosmologiques catastrophiques qui s’enclenchent dans votre monde devient, sous votre plume incisive toujours acidulée d’ironie, si palpitante qu’on a le sentiment que les entités cosmiques classiques, notamment la galaxie et notre soleil, deviennent presque des personnages névrosés se tapant un sérieux mal de bide cataclysmique. Avez-vous fait le choix (narratif strictement) d’anthropologiser le cosmos (ce qui n’est en rien le diviniser – ne basculons pas sur cette tangente), pour mieux amplifier le fracas de la tempête décrite?
Allan Erwan Berger: Le cosmos est surhumain. D’ailleurs il est sur-tout : surcanin, surfélin, et aucune mouche ne lui arrive à la cheville. Pour parler d’un pareil objet, quand on n’est pas, comme votre compatriote Hubert Reeves, plongé dedans du soir au matin, il convient de prendre quelques décisions tactiques, afin de bien faire appréhender certaines petites choses. L’anthropologisation vient donc tout naturellement au bout des doigts. Du reste, quand elle est bien menée, elle égaye le lecteur… Voyez ceci : « La demeure était sensible aux humeurs de sa propriétaire. Elle secoua sa mélancolie ancestrale avec circonspection, sur la pointe des pieds, étira ses membres, fit craquer ses jointures ankylosées, puis ayant compris qu’Ora l’autorisait de temps en temps à un laisser-aller primesautier, une négligence salutaire, elle s’abandonna à un débraillé confortable au point que, sous un certain éclairage, elle avait l’air presque heureuse. » Ce passage est dans le dernier livre de David Grossman, Une femme fuyant l’annonce. La maison y fait son gros chat, et d’autres choses encore. C’est amusant, ne trouvez-vous pas ? Ceci permet, grâce au jeu toujours facile d’accès de l’identification par le biais de l’analogie, de mieux faire comprendre ce que l’on veut dire, ou d’offrir au lecteur la possibilité d’un regard qui, tout en étant décalé, et suscitant par là de l’émotion, se trouve étonnament fécond. Je rassure toutefois le public : mon cosmos n’a ni bras ni jambes, ni chevilles malgré la mouche ci-dessus convoquée, ni cœur aimant : les étoiles ne filent aucun parfait amour et ne clignent pas de l’œil. Cependant, il leur arrive d’éternuer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Voilà et nous sommes au nombre des postillons qui décollent dans le mouvement. Excellent. Maintenant, dans le tome 2, sous-titré fort pertinemment Qui a une histoire à produire est le bienvenu, la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent, chacun à son tour, une histoire. Ils se narrent les uns aux autres un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome de la demi-douzaine de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens? Je m’explique: le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, folkloriques, oniriques. Je me suis dit alors: il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). C’est un peut comme si on nous disait: vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits? Tenez-vous bien, je vous en rajoute cinq ou six autres, en déferlante. Je me suis alors senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode: OK, there is a lot happening here. Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.
Allan Erwan Berger: Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode de fonctionnement de mes humains; l’autre provient de la mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval. Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural; pour les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et aussi, pour les périodes sombres et souterrainement violentes, Scriabine. Et surtout un certain quatuor de Beethoven qui reste tout à fait unique dans sa production: le onzième de l’opus 95, glacé, menaçant, extrêmement moderne. Première raison: quand tous les enjeux se sont effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à feindre; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui est la pire des inélégances. Voyez Cambronne; quand tout est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci. Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc leur apparition. Seconde raison: à ma bande de touristes partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils sont. Ça tombe bien: en pleine opération de dépouillement des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi leur demande-t-on qui ils sont? Parce qu’au seuil de l’Hadès, chacun doit verser son obole. Or, Cosmicomedia s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux parfois se confondent), font partie de ces personnages essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche » (L’Amen, à l’Ange de l’Église de Laodicée. Apocalypse 3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on assisterait à des mystères. Donc au préalable à tout ça on se lâche; on déverse tous les éléments constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité n’apparaîtra que très lentement. D’où la nette impression d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais envie de me faire un petit plaisir avec des histoires emboîtées dans des histoires, à la manière du Manuscrit trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une nuits.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Sans oublier Jacques le fataliste et son maître. C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule, Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour: qui sont-elles pour vous?
Allan Erwan Berger: Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps, tout simplement, Les Reines écarlates. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante: dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Éventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement?
Allan Erwan Berger: Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en concrétiser la présence par cette création d’un dieu. Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires. Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst Jünger: « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion, l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va basculer, et investir des assemblées autrement plus importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette émergence: les puissants l’ont sentie évidemment, qui l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal. Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Que l’on songe aux répercussions de cette décision de Wikileaks, encore incomprise, de balancer bruts de décoffrage tous les câbles de la diplomatie US en leur possession – entre nous, une explication pourrait être: puisqu’après la Fuite, qui a commencé en août 2010, tous ceux qui surtout ne devaient pas savoir ont su, autant tout montrer aux autres afin que chacun sache, et que les gens mis en danger sachent, en particulier, qu’ils sont en danger. Et voilà ce que je trouve intéressant dans cet épisode – tel que je l’interprète: si, jusqu’à la fin du vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté: il devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents, inexplicables par les médias traditionnels, comme de puissantes contractions: bientôt, le monde va accoucher d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou retrousserez-vous vos manches? Défendrez-vous votre liberté future? Prendrez-vous la parole pour inventer les assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les pouvoirs de leurs modérateurs? Ou continuerez-vous à regarder cette putain de télévision, et à considérer qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de la démocratie »? Ceci a des répercussions jusque dans la culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas d’éthique sans culture; c’est presque une lapalissade. Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire, n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle. Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme est-il moral? Mon roman expose ces enjeux, du mieux que j’ai pu.
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Cosmicomedia en trois tomes
Tome 1 : Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses, paru le 15 septembre 2011.
Tome 2 : Qui a une histoire à produire est le bienvenu, paru le 13 octobre 2011.
Tome 3 : Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés, paru le 10 novembre 2011.
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Meredith et Jasmine sur les «droits des animaux»
Publié par Paul Laurendeau le 1 avril 2010
Pour aimer le genre humain, il faut en attendre peu…
Claude Adrien Helvétius (1715-1771)
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Le petit citoyen réactionnaire ordinaire peut parfois bien vous venir sur les nerfs. Meredith (nom fictif), de Vancouver (Canada) me signale souvent acrimonieusement son dépit navré sur le genre humain (bourgeois) contemporain. Il culmine ici, dans le compte-rendu qu’elle fait d’une soirée entre copines passée à déployer sa formidable empathie de femme de gauche pour le bénéfice exclusif de sa douce et pulpeuse grande amie Jasmine (nom fictif aussi). Le «droit des animaux» semble avoir été le thème récurrent de la soirée, lors de cet échange à bâtons rompus [la traduction suit]:
So, my dear Ysengrim, last night Jasmine really made me put to the test this maxim of yours that to love humankind one cannot expect too much. You are just going to LOVE this: Jasmine now thinks that she is an incarnate angel. Yes. You see, this is why she feels apart from the rest of humanity, why she is so sensitive and emotional. Even her body shape apparently confirms this hypothesis because incarnate angels are plump and cherubic. And you will be so delighted to learn that I too am an incarnate angel, based not so much on my size but rather on these other features I share with Jasmine. That must explain my stellar sexuality…
I have told you before how zoophiliac she is but now she has taken that ultimate step and become vegetarian, and a preachy, self-righteous vegetarian at that. I ordered some beautiful chicken tikka last night and was made to feel like a cannibalistic Waffen SS because of it. Oh, and my leather, bag, boots and gloves were not exactly welcome. For what is a cow good if not to make my beautiful new boots?
And once again the conversation – a misnomer as monologue describes more precisely what took place – was entirely focused on her: her husband (to whom I believe she is enormously unfair), her vegetarianism, her problems at work, her incapacity to understand the cruelty of other people, her critiques of various SanLource women’s hair, clothes, weight, attitude. Not only was it a one-sided conversation, I barely said a word the whole night and when it was over she expressed how much she loves spending time with me and how she will miss me and how she wished she could stay in Vancouver a little longer. On what precisely she based that escapes me as she could have had the same evening with a log.
Actually, I did make one contribution: I discussed with her the sweet gentleman who sits outside of our building and how I want to give him food (and a winter coat too) and how lovely he is with his smile and his good morning greetings. She understood nothing of that. She who posits herself as a fucking angel understood nothing. Her face crinkled up in disgust when I brought up the subject, she expressed how she ignores the homeless (to whom she refers as “bums”) because they are all mentally ill. I agreed that, yes, most of them are indeed on the street because they are mentally ill and instead of caring for these people, instead of offering a legitimate alternative to them, we let them die on the streets. Didn’t listen to that. Went on to describe with repugnance a woman she used to see when she lived in Vancouver who would yell and scream and curse. Well, fuck, I would fucking scream and curse too were I forced to live as she did. Damn, I scream and curse NOW! Jasmine told me to not give food to “these people” because they are like pigeons and will keep coming back for more… some angel, eh! There was so much upper middle-class hatred and ignorance in her face when she said that that she repulsed me.
Oh, and you will just be so enthused by her babbling on China. She is enraged because, in her opinion, CEOs of the west sold their “manufacturing know-how” to the east in a sort of backhanded transaction. As though Asians are incapable of developing their own “manufacturing know-how”… She equates this transmission of manufacturing “secrets” to a cold war act of treason. “Selling our knowledge to communist China!” So now, of course, China has all of the jobs and they put lead in everything and all of their goods are toxic and made by virtue of slave labour. Oh! And they make “leather” coats out of dogs and cats… Always with the dogs and cats when people speak of China… That brings us back to our poor animals…
Jasmine had even saved an article for me to read about a woman in Stratford, Ontario who rescues chickens from the slaughter. She, of course, is an incarnate angel too. Jasmine told me that she believes health dollars are wasted on “horrible human beings” and some of that money should be devoted to animals. Oh yes, of course, the tax dollars that allowed my mother to live, that are funding advancements in the treatment of AIDS, cancer, diabetes, addictions, mental illness, would be so much better directed to treating a goat’s allergies…
My theory on these matters is, as I have shared with you previously, fuck the chickens (figuratively speaking, of course), save the people. My aunt from Saskatchewan left for Nairobi yesterday. She is part of a woman’s group that raises money to support development projects in Africa. She gave me the Department of Foreign Affairs and International Trade travel advisory document for Kenya and I was appalled by the suffering of these people, by the extreme levels of violence they are faced with on a daily basis and have been faced with for many, many years, and appalled also that we are not reading about this in the news. This is criminal. It is criminal that we are focused on e-health scandals and celebrity couple quarrels and Michael Ignatieff’s lack of charisma and Bo the presidential puppy when there exists this degree of human suffering. In that light, it is, to me, criminal to devote one’s energies to saving poultry while men, women and children in Kenya and indeed many other parts of the world suffer through a level of violence, volatility and sickness that we could not possibly imagine.
[Alors, mon cher Ysengrim, hier soir, Jasmine m’a vraiment donné l’opportunité de prendre la mesure de ta maxime voulant que pour aimer le genre humain il ne faut pas trop en attendre. Tu vas tout simplement ADORER ceci: Jasmine considère maintenant qu’elle est un ange incarné. Oui, oui… Tu vois, c’est pour cela qu’elle se sent si distincte du reste de l’humanité, c’est pour cela qu’elle est si sensible et émotive. Il semble que même ses formes corporelles tendent à confirmer cette hypothèse, vu que les anges sont grassouillets et chérubinesques. Tu seras aussi ravi d’apprendre que je suis, moi aussi, un ange incarné, pas à cause de mon gabarit physique mais en vertu d’autres traits que j’ai en commun avec Jasmine. Cela explique probablement le caractère éthéré de ma vie sexuelle…
Je t’avais déjà mentionné ses propensions zoophiliaques, mais désormais la phase ultime est atteinte car elle est devenue végétarienne et, qui plus est, une végétarienne prosélyte et rigoriste. J’avais commandé de superbes tikkas au poulet hier soir et on me fit me sentir comme une sorte de Waffen SS cannibale de l’avoir fait. Oh, et mes objets de cuir, mon sac à main, mes bottes, mes gants, n’étaient pas spécialement les bienvenus. Et pourtant, à quoi peut bien servir une vache sinon à confectionner ma jolie paire de bottes neuves?
Et, encore une fois, oh, la conversation – bien mal nommée car le terme de monologue décrirait bien mieux ce qui advint - fut centrée exclusivement sur elle: son mari (envers lequel je considère qu’elle est immensément injuste), son végétarisme, ses problèmes au boulot, son incapacité à comprendre la cruauté des autres, sa critique des diverses coiffures des femmes de SanLource, et de leurs vêtements, et de leur ligne, et de leurs comportements. Non seulement la conversation fut unilatérale – je n’en ai quasiment pas placé une de la soirée – mais, en plus, à la fin elle s’épancha sur combien elle aime passer du temps en ma compagnie et combien je vais lui manquer et qu’elle aimerait tant rester un peu plus longtemps à Vancouver. Sur quoi ce développement se basait-il exactement? Cela m’échappe, vu qu’elle aurait parfaitement pu passer le même genre de soirée en compagnie d’une souche.
J’ai, en fait, un peu contribué à la discussion. Je lui ai parlé du gentil monsieur qui s’assoit à la sortie de notre immeuble et de combien j’ai envie de lui donner à manger (et aussi un manteau pour l’hiver) et de combien il est adorable avec son sourire et ses bons souhaits matinaux. Elle n’a rien pigé. Elle, qui s’autoproclame un putain d’ange, n’a rien pigé. Sa tronche s’est renfrognée de dégoût quand j’ai abordé le sujet et elle m’a expliqué qu’elle ignore les sans-abri (qu’elle appelle les «voyous») parce qu’ils sont tous malades mentalement. J’ai admis que, oui, la majorité d’entre eux sont à la rue parce qu’ils sont malades mentalement et que plutôt que de prendre soin de ces gens, plutôt que de leur proposer des choix de vie décente, on les laisse crever dans les rues. N’a pas porté attention à cela. S’est mise à en rajouter à propos d’une femme qu’elle croisait parfois quand elle vivait à Vancouver, qui criait, hurlait et jurait. Ben merde, je hurlerais et jurerais moi aussi, putain, si j’étais contrainte de vivre comme elle vivait. Je hurle et je jure DANS MES CONDITIONS PRÉSENTES, bordel de merde. Jasmine m’a recommandé de ne pas donner de bouffe à «ces gens» car ils sont comme les pigeons et vont venir en redemander… Tout un ange, hein. Il y avait tant de cette haine et de cette ignorance de classe sur son visage quand elle disait cela que ça m’a révulsé.
Oh, et son baratin à propos de la Chine va te combler d’enthousiasme. Elle est furax parce que, selon elle, les PDG occidentaux ont vendu leur «savoir-faire industriel» à l’Orient en une sorte de marché de dupes suspect. Comme si les asiatiques étaient incapables de développer leur propre «savoir-faire industriel»… Elle assimile la transmission de ces «secrets» industriels à un acte de trahison, genre guerre froide. «Vendre nos connaissances à la Chine communiste». Et maintenant, naturellement, la Chine a tous les emplois et ils foutent du plomb dans tout et toutes leurs marchandises sont toxiques et produites par du travail d’esclaves. Oh, et ils fabriquent des manteaux de «cuir» à partir des peaux de chiens et de chats. Toujours ces histoires de chiens et de chats, quand les gens parlent de la Chine… Cela nous ramène aux pauvres animaux.
Jasmine avait même mis de côté pour moi un article à propos d’une femme de Stratford (Ontario) qui sauve des poulets de l’abattage. Cette femme est, bien sûr, elle aussi, un ange incarné. Jasmine m’a de plus affirmé que l’argent pour la santé est dilapidé sur «ces horribles êtres humains» et qu’une portion de ce financement devrait être alloué au bien-être animal. Oh oui, certainement, l’argent qui permet à ma mère de survivre, qui finance les progrès de la recherche sur le SIDA, le cancer, le diabète, les dépendances, les déficiences mentales serait bien mieux utilisé pour traiter les allergies de quelque biquette.
Ma théorie sur ces questions, comme je te l’ai déjà signalé, se formule comme suit: Les poulets, je les encules (au sens figuré, bien sûr), ce sont les gens qu’il faut sauver. Ma tante de Saskatchewan est partie pour Nairobi hier. Elle fait partie d’un groupe de femmes qui procède à des levées de fonds pour financer des projets de développement en Afrique. Elle m’a mis dans les mains le document décrivant les directives du Département des Affaires Étrangères et du Commerce international pour le Kenya. J’ai été sidérée par la profondeur de la souffrance de ces gens, par le degré de violence quotidienne qu’ils subissent depuis des années et par le fait qu’on n’en entend jamais parler aux infos. C’est tout simplement criminel. Il est criminel de disperser notre attention sur des scandales de cyber-santé et sur les chicanes de couple des vedettes et sur le manque de charisme de Michael Ignatieff et sur Bo, le toutou présidentiel, quand il existe un tel degré de souffrance humaine. Conséquemment, je juge criminel d’investir son énergie dans le sauvetage de volailles quand les hommes, les femmes et les enfants du Kenya et d’autres portions du monde vivent sous le faix de la violence, de l’instabilité et des maladies, d’une façon qui confine à l’inimaginable.]
Cet ange incarné ami des bêtes juge, en conscience, que l’argent pour la santé est dilapidé sur «ces horribles êtres humains»
Ouf… Pour aimer le genre humain, il faut en attendre peu (Helvétius a dit ça). Mais quand lui-même se met à préférer les bêtes aux gens, il faut en attendre le pire (moi, Ysengrimus, j’ai dit ça). Grand merci Meredith, pour votre sagesse et votre patience…
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