Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Archive de la catégorie «Culture vernaculaire»

Promotion cyclique des produits, des choix, des options et des comportements «écologiques»

Posté par ysengrimus le 1 septembre 2009

J’appelle promotion cyclique le phénomène propagandiste qui consiste à mettre de l’avant un produit ou un comportement donné en affectant de le fonder dans une vérité incontestable puis, quelques décennies ou quelques années plus tard, mettre de l’avant le produit ou le comportement contraire en affectant de le fonder dans une vérité tout aussi incontestable (mais désormais, elle aussi, contraire) et ce, avec exactement la même ardeur et le même sens exacerbé de la certitude. C’est en matière écolo-environnementale que l’on rencontre les fleurons les plus mirobolants du phénomène vu que la promotion cyclique, contrairement à la publicité ordinaire, est censée nous éclairer sur la définition fondamentale de ce qui est crucial à la vie. Et ça, bien, c’est écolo-environnemental… du moins par les temps qui courent.

Un premier exemple, l’eau. Il n’y a pas si longtemps, on ne jurait que par l’eau en bouteilles. L’eau du robinet était suspecte de ne plus bénéficier de l’assainissement qui avait été celui de nos vertes années. Elle goûtait bizarre, était d’une couleur étrange. Il ne fallait plus s’en servir que pour laver la vaisselle. Soudain, vlan, revirement aqueux généralisé. L’eau en bouteilles est possiblement empoisonnée par la surface plastique desdites bouteille qui, en plus s’accumulent dans l’environnement, et l’eau du robinet est le nectar scintillant de la nouvelle source vive. En glissant le long de la transition des biberons, plastifiés et subitement nocifs eux aussi, on pourrait en venir à parler du lait. Lait maternel, lait de vache, simili-lait pour bébé, la faveur fluctue et les passions s’enflamment. À l’autre extrémité de bébé apparaissent ensuite les couches. Jetables ou lavables, une tension s’instaure. Les jetables polluent par accumulation mécanique alors que les lavables polluent par déversement chimique. La liste pourrait vite s’allonger, sur le chemin torve de l’accession aux ultimes vérités fortes et saines de l’écologie de notre temps. On pleure aujourd’hui d’avoir bazardé le tramway de Montréal et de l’avoir remplacé par des autobus, car le carburant fossile vient de percuter le fond de la promotion cyclique. Vive Toronto et son tram à l’ancienne. Mais demain le vieux réseau de filage électrique aérien s’avérera-t-il nuisible pour la santé torontoise tandis que les autobus montréalais vireront au vert limpide en ne fonctionnant plus au pétrole? Allez savoir. Le toutim à l’avenant…

Autorisez-moi ici un petit détour comparatif des plus singulier. Un espace privilégié pour la promotion cyclique –ce n’est pas une primeur- est indubitablement l’espace sociopolitique. L’ouvrage Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. (1986) de Guy Hocquenghem exemplifie magistralement la promotion cyclique dans l’espace sociopolitique des «générations». Cultivons brièvement un exemple bien plus mesquin, malodorant et minable: les Conservateurs canadiens. Il n’y a pas si longtemps ils ne valaient pas une guigne aux yeux de quiconque. Aujourd’hui, nos Conservateurs boivent du petit lait tranquillement, avec un centre-gauche bien divisé, comme découpé. Leurs hantises de l’ère progressiste – allianciste – conservatrice – réformiste –réacs–épars–et-dispersés est bel et bien révolue. Souvenons-nous, mais souvenons-nous une petite minute, quand nos vieux bleus cherchaient le nouveau nom de leur serpent de mer de parti uni mais mal collé… Conservative Reformist Alliance Party(CRAP) avait même été susurré moqueusement par ceux qui les croyaient sans espoir à l’époque. C’est bien fini, tout ça. C’est pour les autres maintenant, cette «toute nouvelle» déroute. Parlant de nom, leur mérite aura été d’éliminer de notre tradition politique l’oxymoron grotesque Progressiste-Conservateur, qui faisait à la fois stagnation pendulaire et promotion cyclique emballée, faisait rire maint européens et… révélait un centrisme tortillon bien canadien… Enfin, bref, les Conservateurs (les vrais, les purs, les réacs bleu ciel) font désormais bel et bien partie du paysage politique canadien «de nouveau», c’est ça le plus triste… Ils n’ont plus, en ce jour, qu’à étaler doucement leur recentrage de Tartuffes et se préparer d’autres petites marées bleues bien tranquilles… Ce sont leurs adversaires que l’on donne désormais comme indubitablement foutus… pour le moment, toujours. Effarant… mais, soudain (et c’est ce que je vous annonçait plus haut comme hautement singulier), c’est absolument banal aussi, quelconque, plus du tout surprenant (dans le giron restreint de la politique politicienne). Ils étaient des minus sans intérêts ils sont maintenant le moyen terme acceptable. Cela me rappelle Ronald Reagan dans les années 1970, un bouffon grotesque, un ancien cabotin de cinéma, un pantin creux et godiche, dont personne ne voulait… lui qui allait devenir le «grand président historique» de la décennie suivante. Ce qui est si singulier, c’est que ces exemples criants de promotion cyclique ne surprennent plus du tout, dans l’espace précis de la politique politicienne. La politique politicienne est usée. La promotion cyclique y roule à vide et plus personne ne la remarque, dans le susdit champ politicien.

Promotion cyclique. Cherchez le vrai, dans tout ça. Bon, la mode est possiblement un type spécifique de promotion cyclique, mais il ne faut pas pour autant ramener les questions de promotion cyclique (surtout dans des cas aussi vitaux que celle procédant de l’écologique) à de simples questions de mode. Ce serait alors les atténuer et, en quelque sorte, les innocenter. La mode a au moins la décence intellectuelle, toute involontaire d’ailleurs, de ne pas renier systématiquement la tendance antérieure. La mode est une dérive orchestrée du goût, qui se boucle parfois. La promotion cyclique est un reniement des vérités, qui se contredit toujours. Cela se distingue dans le justificatif que se donne la promotion cyclique et que ne se donne pas la mode. Quand le discours de la mode vous annonce que l’automne sera dans les teintes de rouge et qu’on verra revenir le tricot en force, que l’été se vivra en souliers plats ou que le mauve lilas et le gris cendré sont à l’honneur, aucun justificatif n’est formulé. On ne vous dégoise pas sans fin que les talons aiguille heurtent la colonne vertébrale, que la laine respire mieux que le feutre ou que le noir attire indûment les rayons du soleil… La mode ne s’ontologise pas dans une doctrine du Vrai Souverain. C’est la mode, on n’a qu’à assumer, et advienne que pourra… qui m’aime me suive, quoi…

Dans le cas de la promotion cyclique, qu’il faut donc, en fait, crucialement distinguer de la mode, du changement frivole pour le changement frivole, une tension, un souque à la corde des justificatifs se met en place. On nous annonce subitement, il n’y a pas si longtemps, que les rayons UV, surtout chopés en salon de bronzage par des jeunôts, sont «désormais» cotés causes directes de cancer, au même titre que le tabac. Les salons de bronzage aboient, et vont rejoindre les compagnies de couches jetables, de simili-lait et de bouteilles et biberons en plastiques sous la lune variable à laquelle on hurle sa bonne foi. C’est que, derrière la promotion cyclique se profilent toujours des groupes de pressions, habituellement industriels, craignant, qui de perdre des parts de marché, qui de faire face à des poursuites, qui les deux à la fois. Ouf… Quelqu’un ment quelque part. Ce qui est (pourtant!) hurlant d’évidence dans les alternances du spectacle de notre chère petite politique politicienne devrait l’être autant sur tout ce qui fait l’objet d’une promotion «étayée» en cycles. C’est bien loin d’être le cas. On continue de tendre à croire que l’ultime vérité (sur la ligne du temps) est (enfin) la bonne (alors qu’on ne croit plus spécialement au parti politique du moment… pour le moment).

Car, fondamentalement, c’est la véracité de la promotion cyclique qui soulève les relents les plus purulents. Ne cherchez surtout pas, c’est toujours la dernière version retenue qui est la «vraie». Si nous l’endossons sans question, c’est que la promotion cyclique vient de nous épingler comme un papillon. Et nous mordons. Et nous chantons. Haro sur tout ce que se disait avant. La version actuelle est la seule qui vaille. On la sabordera dans quelques années mais qu’à cela ne tienne, c’est la «vraie». Jouant en plus à fond sur la propension du public à se culpabiliser en panavision, la promotion cyclique finit par planter dans la conscience des masses ce que l’on pourrait nommer l’angoisse des éoliennes. On promeut, dans l’abstrait, les éoliennes. Elles sont une solide alternative aux carburants plus polluants. Mais, dans le concret, on rejette les éoliennes. Elles donnent des maux de tête électrostatiques à ceux qui vivent dans leur voisinage, grincent avec fracas et gâchent la cruciale dimension visuelle du paysage naturel où on les implante. Éoliennes, Oui? Non? La promotion cyclique se met une fois de plus à tournoyer dans tous le sens et c’est l’angoissant tournis manichéen qui nous écoeure, à nouveau, à nouveau, à nouveau.

Écoeuré, ça, je le suis. Je suis suprêmement écoeuré de tous ces pseudo-spécialistes qui recyclent leurs mensonges à géométrie variable, fonction de la puissance du groupe de pression du moment. Je n’ai jamais été trop chaud pour l’hyper-relativisation des vérités (qui est celle, par exemple, dans laquelle est désormais bien enlisée la politique politicienne… les bleus, les rouges, les verts, les orangés… faites tourner). Quand, pour l’eau, le lait, le vent, les rayons UV, le transport urbain et les pépettes de nos bébés on se met à faire le girouette, justement comme pour la politique politicienne, j’ai le net sentiment qu’on se paie ma poire, soit pour me faire les poches, soit pour me donner le tournis sociopolitique sur les questions écolo-environnementales, soit les deux. La promotion cyclique, c’est, de fait, le grand confusionnisme crypto-réactionnaire de notre temps, sur les questions environnementales. On noie le poisson écolo et on détourne le cours de la rivière scintillante de l’opinion pour faire de l’argent. On manipule de nouveau, à la fois nos émotions profondes et notre sens du devoir. On sème la confusion et on nous fait nous garrocher dans tous les sens. Cela tataouine et gaspille en grande, et le seul cycle de croissance que cela enclenche en fin de compte, c’est celui de ma vive et cuisante contrariété.

Retourner vers ceci pour le bien du monde et pour son bien à lui? Non? Oui?

Retourner vers ceci pour le bien du monde et pour son bien à lui? Non? Oui?

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L’état proxénète ou rien (décriminalisation ou légalisation de la prostitution?)

Posté par ysengrimus le 1 août 2009

Tatiana (nom fictif), prostituée à Toronto, m’écrit ceci (je traduis):

Je suis ce qu’on appelle ici une “escorte”. Prostitution complète. Je suis maquée par une organisation. Les macs individuels sont bien trop violents et imprévisibles. Je “travaille à mon compte” (pour une des nombreuses pègres ethniques de Toronto, en fait). Mes protecteurs sont chers mais ils font bien leur boulot. Tant qu’on sera illégales, il faudra faire comme ça. Les flics nous laissent un peu plus tranquilles. Ils s’en prennent plutôt au trafic des gamines, des mineures, cette dégueulasserie affreuse. Ça… Ça les putes dans mon genre sont dégoûtées pas ça. Quand on en est rendu que le tapin choque même la morale des putes, c’est que ça va mal… Les filles comme moi, on sollicite sur la rue. L’hiver, on s’habille chaudement (un manteau qui s’entrouvre) et l’apparte de travail est bien chauffé et bien protégé. Le pire c’est vraiment les pieds… et les petits imbéciles qui ont dans la poche une arme à feu comme ils auraient un appareil photo ou un téléphone portable… Se faire pointer un flingue dans le visage, ça fiche vraiment les jetons, je t’assure… c’est pas aussi facile à encaisser qu’au cinéma… Ça arrive rarement, heureusement…

Le problème de fond, vois-tu, Ysengrimus, c’est pas la prostitution même. Ça, ça se gère finalement assez facilement. J’ai ma clientèle régulière d’hommes mûrs, et les occasionnels ne fanfaronnent pas. Le problème c’est le racket de protection… Le «mac», en quelques sortes. Et, comme je te dis, ce n’est pas un mac artisanal. Dans mon cas, c’est un «organisme» (une organisation, en fait) que je ne vais pas nommer ici mais dont les représentants sont tous d’un groupe ethnique spécifique, que je ne vais pas désigner non plus. Ce sont des pégreux très style, d’un quartier ethnique. Quand on travaille comme ça, il y a des conséquences. On est un peu prises, un peu coincée là-dedans, si tu vois ce que je veux dire. Comme je rapporte bien, ils ne seraient pas chauds chauds de me voir partir… Si je me résume, pour faire ce que je fais et ne pas finir les dents cassées au fond d’une ruelle, il faut se rattacher à une organisation. Mais une organisation, ça chiffre. Je suis donc avec ces messieurs de la rue Spadina, à Toronto. Ils sont impecs pour chasser les frelons qui te harcèlent. Mais ils facturent sec et ne couvrent pas les flics. Si on chiffre un peu l’affaire, calcule en moyenne $100 par jour, tous les jours du mois (on ne travaille pas tous les jours, c’est trop tuant. J’ai pas mal de temps libre, en fait. C’est une moyenne nivelante que je te fais ici, OK?). $40 va à mes messieurs, pour la protection (indispensable) et $10 en faux frais (flics a arroser, taxis, et occasionnellement hôtels. Mes tenues sont à mes frais aussi). $50/jour x 30 jours. $1500 par mois au noir, donc, pour se sentir sale, dégoûtée et vivre dans la peur constante de la violence et des vénériennes… Fais ton calcul…

Et quand j’aborde la question de la légalisation de la prostitution, la réponse de Tatiana est on ne peut plus lapidaire. Il faut protéger les filles. Ça devient juste trop dangereux. C’est comme avec une bagnole. Conduire sans permis ou avec un permis, quelle différence, si tu chauffes comme un pied et te casses la figure et celle des autres? Me faire casser la gueule par un petit voleur à main armée en cherchant le «John» légalement, ben ça fait aussi mal qu’en le cherchant illégalement. Tu comprends? Tout ce flafla légaliste, si les filles ne sont pas protégées, ça n’ira nulle part. Bon, bien, voilà… Ma correspondance avec Tatiana m’a convaincu. Je suis pour la légalisation de la prostitution et contre sa décriminalisation. J’appuie la légalisation de la prostitution féminine et masculine des personnes de plus de 21 ans. C’est là le seul moyen de tirer les travailleurs et les travailleuses du sexe des pattes de la pègre (ce qui est bien plus avilissant que tout). Il faut, par contre, un état proxénète solide, présent sanitairement, sécuritairement responsable, qui assure l’encadrement correctement, et qui consacre ensuite le tout des ressources répressives gaspillées aujourd’hui dans ce monde complexe, sur l’éradication de la prostitution enfantine, qui, elle, ne sera JAMAIS légalisable ou légitime…

Décriminaliser sans plus, c’est se dédouaner sans vraiment agir. Il semble bien, en effet, que ce soit le fait de simplement autoriser les activités actuelles, sans plus, qui donne pignon sur rue aux maisons closes et aux «organismes» de tous les acabits, sans changement autre que la légitimation rampante de leurs extorsions et de leur violence sourde. On est parfaitement clair sur ce point crucial. Si la structure mise en place ainsi ne fonctionne pas comme la régie des liqueurs ou celle des jeux, ce n’est tout simplement pas intéressant d’introduire des changements juridiques, dans cet univers glauque. Légaliser, ce sera justement articuler et formuler solidement la loi sur l’état proxénète. Légaliser ne déresponsabilisera pas l’état mais, au contraire, le responsabilisera et requerra indubitablement l’implication de ses infrastructures. S’il s’agit simplement de se croiser les bras et de blanchir les activités pégreuses en cours, en espérant qu’elles accèderont graduellement à la respectabilité puis, bien éventuellement, à quelque forme de décence, alors là, non merci… C’est ici un axiome: pas de légalisation de la prostitution sans état proxénète.

La «tradition» (excusez l’ironie involontaire) de l’alcool et des jeux guide pourtant clairement la voie à emprunter sur la question des drogues récréatives et de la prostitution. Sur ces questions, pour l’état, légaliser c’est légiférer et légiférer ici, c’est prendre le service en charge dans le cadre d’une structure étatique chapeauté par une loi spécifique et explicite. Il faut bien comprendre qu’on ne parle pas de droits de la personne de nature privée ou intime comme ceux couverts par le Bill Omnibus ou, autrefois, les mariages interethniques ou, aujourd’hui, le port des signes religieux visibles, là. On parle d’un corps d’activités lucratives, ardues et difficiles, ouvertement encadrées et tenues illicitement et illégalement pas le crime organisé. Si ce dernier n’est pas fermement contraint de passer la main à l’état proxénète, alors là, ça déconne complètement et alors là, oui, tristement, notre génération n’est pas encore prête pour une refonte de cette situation et est peut être aussi bien de passer son tour…

Décriminalisation ou légalisation de la prostitution? Réponse: légalisation. N’utilisons pas la situation sociale des prostituées comme instrument hypocrite de promotion de l‘entreprise privée. C’est depuis la nuit des temps que les prostituées travaillent pour l’entreprise privée. On ne va pas mobiliser la saine et salutaire dissolution de la morale hypocrite et archaïque de jadis pour maintenir les prostituées dans leur condition. Oh, je suis bien conscient que l’attaque la plus ouverte sur la moralité publique/putride contemporaine, ce n’est pas celle qui approuve la prostitution mais… celle qui rejette l’entreprise privée. Sauf que, ce qui est est. Remettons nos canons moraux en question, mes bons. Les temps changent… Non à toutes les pègres, illégales OU légales. Oui à une industrie du sexe saine et sécuritaire et à une prise en charge collective des détails fins de la responsabilité sociale qui vient avec.

Il faut légaliser et légiférer

Il faut légaliser et légiférer

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Typologie des carnets (blogues) électroniques

Posté par ysengrimus le 15 juillet 2009

C’est avec joie et reconnaissance que je constate que le Carnet d’Ysengrimus vient de passer le cap sensible des cent milles visites uniques ou multiples. Ça y est, donc. Il se consolide. Pourtant, en ce moment, on assiste en fait à un certain tassement du carnet électronique comme formule d’expression. La mode évanescente est désormais ailleurs. Le susdit tassement, c’est de fait la tombée en jachère d’un nombre immense de carnets. La lassitude devant la solitude semble le principal facteur d’abandon de la formule du carnet électronique. Les commentateurs médiatiques traditionnels (dans leur sourde panique face à l’inexorable démocratisation de la circulation des idées au sein des médias sociaux) se sont mis à gazouiller sur la question. Ils citent aussi, comme facteurs, l’effet de mode (les branchés sautillants migreraient vers Twitter) et un certain nombre de mauvaises expériences de cyber-harcèlement ayant découragé plusieurs vocations de carnetistes… Ou encore, on a renoncé à la notoriété ou on a compris qu’on ne pouvait pas l’acquérir. On s’est lassés. On s’est brûlés (au sens du choc ponctuel désagréable ou au sens de l’épuisement). On s’est retrouvé à sec de contenu. On s’est senti bien seul dans sa tourelle. Comme pour la musculation, le yoga et la tonte du gazon, on a senti le poids croissant de l’effet de corvée. Peu importe. Il y a bel et bien tassement du carnet électronique. Mais qui dit tassement dit justement aussi son contraire: consolidation. Et la consolidation du carnet électronique s’accompagne d’une intéressante organisation de tendance des carnets. Je dégage quatre principaux types relativement stables de carnets électroniques au jour d’aujourd’hui.

Le Carnet-télex. Ici on singe les blogues journalistiques à la page. On suit l’actualité cursivement, on la commente et on fait se dérouler le rouleau télex de l’info, comme le ferait un vrai de vrai journaleux. Il est frappant de constater combien les médias conventionnels sont désormais relayés, dans leur chapelet circonscrit de redites locales ou mondiales, par toute une camarilla de suiveux qui reprend leurs topos (et jusqu’à leurs photos) sur l’actualité, les glosent en mieux ou en pire, la colorant d’amateurisme en jouant les agences de presse de salon et en n’apportant pas grand-chose de plus à la description du factuel. Certains de ces cyber-journaleux se chamaillent en plus entre eux comme de vraies de vraies prima donna médiatiques et entrent dans toutes sortes de polémiques byzantines, souvent passablement vides de contenu. Ils s’accusent mutuellement de parasitisme ou encore de se tirer dans les pattes sous couvert de cyber-anonymat. Ils vont jusqu’à en oublier leur vocation initiale de télex pour faire dans l’empoigne interpersonnelle ardente. Journaux de demain, médias alternatifs ou simples copies carbones falotes s’assurant des visites à court terme en parlant des sujets attrapes qui font tourner les têtes du moment? Ce sera à l’Histoire de juger. Et dans la cyberculture, l’Histoire, ça débarque vite. Je crois qu’il y a, dans cette catégorie, bien des carnets aujourd’hui en jachère. Prétendre jouer au journaleux à la mode depuis le coin de son cubicule en copiant-collant les télex des autres, ça fait un temps. Il reste que dédoubler n’est pas innover et que le temps aura passé bien vite pour ce type de formule. La caractère étroitement suiviste, factuellement microscopique et ponctuellement circonscrit et limitée de l’information couverte fait aussi de ces documents des archives extrêmement limitatives. Je pense que les historiens ne consulteront que fort rarement ce type de carnet dédoublant les journaux d’une époque… Enfin on verra…

Le Carnet thématique. On traite ici un sujet engageant une pratique ou un corps d’activités spécifiques et on y diffuse des développements descriptifs et des recommandations concrètes de toutes natures. Cuisine, dressage des chiens de race, culture et consommation du cannabis, bande dessinée, sexualité sado-masochiste, navigation à voile, mécanique, jardinage. Le Carnet thématique est nettement en train de se substituer aux fameux précis des collections Vie pratique de jadis, comme Wikipédia est à se substituer aux encyclopédies de colportage de jadis. Habituellement, on découvre un carnet thématique suite à une recherche par mots clefs. On pourrait presque parler de wiki-carnets et la facette interactive du carnet prend souvent ici une tranquille et délicieuse dimension de discussion entre spécialistes vernaculaires. Autre fait important: le carnet thématique est souvent le plus effectivement multimédia du lot. L’image, fixe ou mobile, y revêt habituellement une qualité démonstrative qui change de la dimension souvent anecdotique, décorative ou cabotine qu’elle revêt ailleurs. Un type spécifique de carnet thématique prépare ou répertorie un événement et vit au rythme du moment qui s’annonce ou des étapes qui se franchissent en rapport avec cet événement: des floralies ou des régates, l’élection d’un candidat municipal, la fête nationale dans un patelin, le démarrage d’un orchestre alternatif ou d’une exposition d’art visuel, un chanteur, une sculpture collective. Dans tous les cas, c’est un thème spécifique vécu ou à vivre qui est le moyeu central et qui fonde l’effet fédérateur de la formule. Conséquemment, plusieurs carnets thématiques sont inévitablement centrés sur une personnalité publique ou artistique. On notera à cet effet que, dans certains autres cas spécifiques, c’est l’auteur(e), réel ou présumé, du carnet thématique qui en constituera de fait le thème. La reine de Jordanie, auteure (supposée – c’est un exemple fictif, du moins à ma connaissance) du carnet de commentaire social de la reine de Jordanie est en fait le thème central du carnet de la reine de Jordanie, puisque que ce sont les écrits de la reine de Jordanie sur quoi que ce soit et absolument rien d’autre qui assurent l’effet fédérateur du carnet… Écrits par un anonyme, les mêmes textes ne procèderaient plus du tout du même type de carnet.

Le Journal intime cyber-anonyme. Si le phénomène des carnets électroniques invitant à des commentaires a produit un moment de formidable originalité, c’est bien dans le cas de ces extraordinaires journaux intimes cyber-anonymes que leurs lecteurs et lectrices suivent comme de passionnant feuilletons. Ces discours remarquables sont sans correspondants ou ancêtres immédiats. Certain(e)s des auteur(e)s de ces rouleaux sont des plumes particulièrement incisives et ils/elles oeuvrent à la superbe et inédite tapisserie de la cyber-chronique de ce temps. Souvent tenus par des femmes, ces carnets abordent des sujets journaliers, ordinaires, intimes et assurent un suivi des développements riches en rebondissements et en manifestations de sagesse quotidienne. Semi-fictifs, semi-anonymes, ces documents en devenir nous invitent à les suivre et à en vivifier les fascinants protagonistes de nos encouragements et de nos conseils. Le revers terrible de ces œuvres savoureuses est qu’elles semblent engendrer le plus haut taux de cyber-harcèlement. Admirateurs ahuris ou détracteurs hargneux se nichent dans la bande passante de ces carnets spécifiques, en retracent les auteur(e)s, les harcèlent, les pourchassent, les enquiquine, les épuise. Celles-ci s’écoeurent et ferment éventuellement boutiques, nous privant aussitôt de leur extraordinaire production. Il semble aussi, inversement, que la solitude soit un facteur vif et douloureux de démobilisation en ce genre spécifique. Il faut noter que certains de ces journaux intimes sont «faux» en ce sens qu’ils relatent des drames largement ou entièrement fictifs et suscitent des flux émotionnels qui se transforment en tempêtes péronelles quand la faussaire s’avère «démasquée». C’est un tort regrettable de traquer, comme un travers ou un mal, la fiction de ces discours. Qui irait demander aux Mémoires d’une jeune fille rangée ou aux  Mémoires d’un tricheur d’être platement factuels?

Le Carnet d’opinion. C’est, comme le carnet thématique, un rouleau qui n’est pas nerveusement soumis au flux microscopique de l’actualité vive. C’est, comme le carnet-télex, une couverture qui touche les grandes questions de notre temps sur le mode de la description et de l’explication factuelles. C’est, comme le journal intime cyber-anonyme, une intervention crucialement marquée au coin des opinions et de la sensibilité originales de son auteur. Souvent sociopolitique, parfois révolté, frondeur ou vitriolique, toujours personnel, le carnet d’opinion cartonne et commente, s’attire amis et adversaires, stimule le débat, campe une doctrine, tranche dans le vif, prend radicalement position, fout la merde. Le Carnet d’Ysengrimus a la modeste prétention de se définir comme un carnet d’opinion.

Comme dans le cas de toutes les typologies de ce genre, il est parfaitement envisageable d’observer des métissages. Une dame commentera un fait d’actualité ou un spectacle à la mode dans son carnet intime. Un jardinier ou un dresseur de chiens nous parlera de ses problèmes familiaux dans son carnet thématique. Certaines des aventures que je rapporte dans mon carnet d’opinion on été vécues en interaction avec mes enfants adorés. Je le mentionne sans rougir. Certains carnets-télex basculent dans la plus imprévue des originalités en articulant subitement une opinion novatrice. On dégage ici plutôt des tendanciels que des types rigides. J’ai été initialement tenté de fournir un exemple par type, en utilisant notamment mes superbes carnets amis, Loula la nomade, le Carnet du Dilettante, Humeur variable, mon merveilleux belge qui se soigne ou encore une femme libre, Ya Basta!, Mémoires d’outre-vie, VIVRE… sous le regard du Boudha! ou Ni putes ni soumises. Mais j’aurais horreur de vexer ces personnes extraordinaires en les étiquetant unilatéralement ou en les forçant dans un type ou un autre. Lisez-les, vous y retrouverez aisément les tendances que je viens de dégager. Chacun d’entre eux exemplifiera une des tendances en manifestation principale, zébrée d’un peu des autres. Même dans les cas de métissages plus profond, les tendances se dégagent nettement et il semble bien qu’elles se stabilisent, se consolident, avancent lentement vers la fondation des facettes d’un genre.

Finalement le carnet électronique qui marche, c’est quoi? Réponse, c’est comme n’importe quel autre texte qui marche. C’est le carnet qui parle du cœur, qui écrit d’avoir quelque chose à dire (et non pour attirer l’attention ou faire tourner la bécane d’un nouveau cyber-gadget) et qui se donne un rythme viable. Le mien, de rythme, c’est un billet aux deux semaines (je suis d’ailleurs un des rares qui entre des billets de longueurs stables à rythme fixe – laissant désormais l’intermittent, le fulgurant, l’évanescent et le courtichet à Twitter). Notons qu’habituellement la prolixité des carnets varie, que le rythme est dissymétrique et que les dates de tombée des billets sont habituellement aléatoires. Pas de problème avec ça si vous ne vous desséchez pas… Gardez en mémoire que l’exercice est fondamentalement interactif (contrairement à un simple site web). Donnez-vous un code d’éthique interactionnel ferme et répondez à vos correspondants, à leur contenu plutôt qu’à leur personne. Ne pensez pas trop à qui vous lira, au nombre de clics, au répertoriage, etc… Concentrez vous sur ce que vous avez à dire et, comme le clame la formule choc de certaines clefs d’entrées de commentaires, dites-le! Sur Twitter, on suit la trajectoire d’une personne adulée ou respectée. Ce qui compte dans cet espace, c’est qui vous êtes et ce que vous faites… qui vous twittez, qui vous twittera…  Sur les carnets on suit la trajectoire des idées de fond. Ce qui compte, c’est ce que vous dites, ce que vous traitez. La généralisation des agrégateurs, ces instruments présentoirs qui suivent cursivement les publications sur un ensemble circonscrit de carnets, intensifie le phénomène du carnet électronique dans sa dimension archivistique, si on me pardonne le terme, et lui donne une stabilité et une densité qui répond harmonieusement à sa pure et simple légitimité intellectuelle. On vous retrouve par les sujets ou par les mots-clefs. Les deux formules, l’un de l’ordre de l’être (Twitter), l’autre de l’ordre du dire (Blogue), sont promises à un superbe avenir. Et, comme dans toutes situations évolutives, il y aura les troncs, il y aura les branches et il y aura l’humus. Bonne continuation d’écriture et de lecture.

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Le canular de la conquête de la lune

Posté par ysengrimus le 15 juin 2009

Attention… attention… pas de panique. Ne nous énervons pas, ne sautillons pas dans tous les sens, ne crions pas tout de suite au conspirationnisme hirsute. Comme disait Plume Latraverse: J’essaye quelque chose, juste pour le fun. Imaginons simplement, frontalement, ouvertement, une seconde, que nous ne sommes jamais allés sur la lune, il y a quarante ans. Que ces six courts voyages sans encombre (et sans lendemain) sur notre satellite naturel, entre 1969 et 1972, c’était du pipeau champêtre en mondovision. De la propagande à la sauce hollywoodienne. Cultivons l’hypothèse que tout ça, un peu comme dans le film Capricorn One (1978), c’était un canular de la Guerre Froide déclenché par les délais irréalistes de Kennedy, monté avec des acteurs (pas les vrais astronautes…) dans un studio opaque, des éclairages giclant de partout, des figurants casqués soutenus dans la pénombre sans étoiles par des câbles, un drapeau flexible ou rigide (quelle différence?), un module lunaire en tôle sur du sable doux et, surtout, beaucoup de dessins animés sur nos petits écrans du temps. J’avais onze ans à l’époque et je me souviens parfaitement que ce qu’on voyait surtout sur nos postes, c’était une capsule spatiale en cartoon sur fond blafard en alternance avec Nixon en gabardine, la mâchoire crispée, contemplant le ciel…

Ensuite, encore une fois sans s’énerver, réécrivons l’histoire de la «conquête» américaine de l’espace, SANS la lune et SANS la moindre sortie de l’orbite terrestre. Faisons des «missions lunaires» de simples missions orbitales (les références à la lune qui perdurent ici son en italiques). Ce ne sera donc que l’histoire du progrès graduel de nos mises en orbite successives. Le fait est que, pour ou contre la thèse du canular, on fixe bien trop sur Apollo 11, et pas assez sur ce qui précède et ce qui suit cette iconique Prise de la Bastille sélénite. On est, en fait, bien plus isolationnistes que conspirationnistes quand on touille toute cette affaire dans notre mémoire collective et, franchement, c’est un tort. Alors voici comment la petite progression de la mise en contexte du mystérieux soubresaut lunatique de l’Histoire se déroulerait (je m’en tiens strictement au bazar américain). Suivez attentivement le mouvement. Sincèrement, ça parle de soi-même et c’est très profondément cohérent… sans la lune:

MISSIONS MERCURY (1959-1963) : d’abord 21 lancements inhabités suivis de 6 lancements habités (9 initialement prévus mais les trois derniers furent annulés). Toutes les missions Mercury sont à un seul astronaute. L’ogive, gracile et étroite, ne pouvait vraiment pas en contenir plus.
Mercury-Redstone 3: second humain et premier américain dans l’espace (pas d’orbite complète), Alan Shepard.
Mercury-Redstone 4: l’ogive se fracasse et sa trappe d’ouverture vole en éclat en retombant à la mer. Fameux pétard mais le type saute à l’eau juste à temps et ne se tue pas. L’ogive, par contre, boit la tasse et est perdue.
Mercury-Atlas 6: second humain et premier américain en orbite (trois orbites), John Glenn. Ils ont eu bien peur qu’il se rompe les os ou se calcine les ergots lors du retour.
Mercury-Atlas 7: trois orbite. L’ogive rate sa cible de 400 kilomètres au retour.
Mercury-Atlas 8: six orbites et des tests spatiaux.
Mercury-Atlas 9: premier vol orbital de plus d’une journée. Dernier américain en orbite en solo. Vingt-deux orbites.

MISSIONS GEMINI (1965-1966): d’abord 2 lancements inhabités suivis de 10 lancements habités. Toutes les missions Gemini sont à deux astronautes. Leur grande innovation sera la mise en place et la stabilisation des sorties d’astronautes dans l’espace.
Gemini 1: mission inhabitée pour tester le lanceur.
Gemini 2: mission inhabitée pour tester le lanceur.
Gemini 3: une journée. Trois orbites
Gemini 4: quatre jours. Première sortie dans l’espace.
Gemini 5: une semaine. Cent vingt orbites.
Gemini 6: annulée pour incapacité à rencontrer les échéances.
Gemini 7: quatorze jours en orbite.
Gemini 6a: assume un rendez-vous avec Gemini 7. Les deux capsules se seraient rapprochées jusqu’à 30 centimètres de distance l’une de l’autre.
Gemini 8: Premier contact avec un véhicule inhabité. Premier vol sérieux de Neil Armstrong. Une tuyère merde, la capsule gire dans tous les sens et ils effectuent la première rentrée d’urgence de l’histoire spatiale. Passent à un cheveu de se tuer.
Gemini 9: quarante-quatre orbites. Rate son rendez-vous avec un véhicule inhabité à cause de merdes diverses.
Gemini 10: quarante-trois orbites et un rendez-vous réussi avec un véhicule inhabité. Sortie dans l’espace.
Gemini 11: quarante quatre orbites et une altitude record de 1,190 kilomètres. Un rendez-vous réussi avec un véhicule inhabité. Sortie dans l’espace.
Gemini 12 : Un rendez-vous réussi avec un véhicule inhabité. Sortie dans l’espace d’une durée record de cinq heures trente minutes pour l’increvable Buzz Aldrin.

MISSIONS APOLLO (1966-1972) : d’abord une merde tragique qui cafouille tout, puis 5 lancements inhabités suivis de 11 lancements habités (14 initialement prévus mais les trois derniers furent annulés). Toutes les missions Apollo sont à trois astronautes. Rappelons qu’ici les «missions lunaires» sont converties en de simples missions orbitales de type Gemini amélioré  (les mentions de la lune sont en italiques).
Apollo 1: pète au sol pendant un test de lancement. Les trois astronautes sont carbonisés.
Apollo 2 (dite AS 203): mission inhabitée pour tester le lanceur.
Apollo 3 (dite AS 202): mission inhabitée pour tester le lanceur.
Apollo 4: mission inhabitée pour tester le lanceur.
Apollo 5: mission inhabitée pour tester le lanceur (avec, soit disant, le module lunaire).
Apollo 6: mission inhabitée pour tester le lanceur.
Apollo 7: mission orbitale autour de la terre de onze jours, genre Gemini 7 en un peu plus bref.
Apollo 8: mission orbitale de six jours, du 21 au 27 décembre 1968. (censée soudain s’être rendue jusqu’à la lune en trois jours et avoir tourné 10 fois autour).
Apollo 9: mission orbitale de dix jours, du 3 au 13 mars 1969. (censée avoir testé tout le bric-à-brac de la capsule et du module lunaire, mais uniquement dans l’orbite terrestre).
Apollo 10: mission orbitale de huit jours, du 18 au 26 mai 1969. (censée, en une sorte de fusion de 8 et de 9, s’être rendue jusqu’à la lune, avoir tourné autour, en avoir fait s’approcher le module lunaire jusqu’à une distance de 15 kilomètres, l’avoir récupéré et être rentrée. Le tout en une semaine).
Apollo 11: mission orbitale de huit jours, du 16 au 24 juillet 1969 (Solides vétérans des missions du programme Gemini, ultimes soldats de la Guerre Froide, Neil Armstrong et Buzz Aldrin étaient donc le choix parfait pour cette mission double d’exploration orbitale et de propagande mondiale. Ces deux figures paradoxales ont surtout prouvé, dans le dernier demi-siècle, leur capacité d’acier à bien la boucler. Mais, au soir de leur vie, la pression augmente… Comme à ce combattant japonais de 1944 retrouvé dans la jungle insulaire en 1974, il va falloir que leur commandant en chef ou un de ses porte-parole leur signale un jour, respectueusement, que la Guerre Froide est finie, qu’ils ont fait leur «devoir» selon la conception de leur temps et que l’Histoire attend maintenant le dénouement serein de la mascarade).
Apollo 12: mission orbitale de dix jours, du 14 au 24 novembre 1969.
Apollo 13: mission orbitale de six jours, du 11 au 17 avril 1970. Phrase historique: Houston, we got a problem… L’explosion d’une citerne à oxygène aurait forcé un retour d’urgence. Notons, un peu perfidement, qu’on pourrait avoir simplement eu affaire à une mission orbitale plus courte que les autres… une journée plus longue que celle de Gemini 5, en fait. (Fallait-il réintroduire l’impression de danger qui s’était perdue avec les quatre sorties lunaires mythologiques et parfaites antérieures? Fallait-il donner au programme Apollo son Gemini 8? Cette mission fut-elle versée aux profits et pertes de l’effet de réalisme? Je me souviens d’avoir eu très peur pour le retour de ces trois astronautes et que cela avait fortement réactivé mon attention déjà déclinante. Quoi qu’il en soit du détail de l’intendance du spectacle, l’Histoire dira que 13 a raté la lune).
Apollo 14: mission orbitale de neuf jours, du 31 janvier au 9 février 1971.
Apollo 15: mission orbitale de douze jours, du 26 juillet au 7 août 1971.
Apollo 16: mission orbitale de onze jours, du 16 au 27 avril 1972.
Apollo 17: mission orbitale de dix jours, du 7 au 19 décembre 1972.

MISSIONS SKYLAB (1973-1979): Le but réel des missions Apollo n’était donc pas la lune mais la mise en place d’une routine solide de rotation sur orbite terrestre, dans la pure et simple continuité de ce qui avait déjà été amorcé lors du programme Gemini (et partiellement raté après la quasi catastrophe de Gemini 8). Il est important de comprendre que ce n’était pas exclusivement un exercice de propagande, cette affaire. L’idée est qu’ils ont fait semblant d’aller hyperboliquement sur la lune tout en poursuivant linéairement le travail effectif lancé avec les programmes Mercury et Gemini. La suite logique alors de ces missions orbitales temporaires n’est pas Mars ou Vénus mais, plus modestement, une tentative de mise en orbite permanente. Ici non plus ce ne sera pas facile. Gravitant dans l’orbite terrestre pendant six ans (et visitée trois fois par des équipages), la station orbitale Skylab (distance de la Terre: 442 kilomètres en apogée) est en fait abandonnée dès 1974. Elle fait l’objet d’un silence opaque pendant quatre ans, puis se casse la gueule au large de l’Australie en juillet 1979 (il fallut bien alors en reparler). La NASA ne s’embarquera plus jamais seule dans la construction de stations orbitales. Il est clair et net que ce machin ne devait pas se planter si vite, s’il devait en tout et pour tout se planter. On peut parler sans exagérer de ratage intégral. Si on avait dit initialement au grand public que ce gros moulin à vent coûteux n’aurait qu’un an de vie utile (1973-1974), ça n’aurait pas passé la rampe. Pour citer Plume Latraverse une fois de plus, on peut dire que tout ce projet fut conçu par un génie dans une bouteille de Coke.

NAVETTES SPATIALES (1981-2009): Toujours dans une stricte logique non pas interplanétaire mais, plus modestement, orbitale, arrive ensuite le véhicule qui se met en orbite avec un lanceur et peut revenir autrement qu’en catastrophe. Les navettes, on l’a dit et redit, décollent comme des fusées et reviennent en atterrissant comme des avions. Elles sont aussi réutilisables. Leur univers, une fois de plus en toute cohérence, se restreint lui aussi à l’orbite terrestre dite inférieure. Et les difficultés sont toujours au rendez-vous. Columbia, (qui pète à l’atterrissage en 2003), Challenger (qui pète au décollage en 1986), Discovery, Atlantis et Endeavor ne peuvent pas s’éloigner de plus de 2,010 kilomètres de la Terre (820 kilomètres plus haut que Gemini 11 donc – rappelons pour mémoire que Paris et Montréal sont à une distance approximative de 7,000 kilomètres). Tant et tant que, pour placer un satellite en orbite géostationnaire (36,000 kilomètres), il faut recourir à un lanceur à étages comme la fusée européenne Ariane qui, notons-le au passage, positionne son satellite, largue ses caissons à carburant, comme le faisait jadis Saturn 5 (le lanceur des capsules Apollo), mais… a la décence réaliste de ne jamais revenir. Rappelons, toujours pour mémoire, que la lune est à environ 400,000 kilomètres (un peu moins ou un peu plus, fonction des variations entre son apogée et son périgée) de la Terre et que, mouvement des astres oblige, on ne s’y rendrait pas sur une trajectoire en ligne droite…

Voilà donc l’avancée graduelle, la progression chancelante, la suite d’étapes chèrement acquises de la version américaine de notre mise sur orbite terrestre. La suggestion que je vous fais maintenant est tout simplement la suivante. L’histoire ici se lit beaucoup plus facilement et selon un dégradé beaucoup plus constant, normal, plausible et équilibré si les mission Apollos 8 à 17 ne sont justement que de simples rotations dans l’orbite terrestre (tout simplement comme Apollo 7 juste avant elles), de durées variables, quelque chose oscillant doucement entre Gemini 5 (sept jours) et Gemini 7 (quatorze jours). Dans le tableau plus large du mouvement progressif global Mercury – Gemini – Apollo – Skylab – navettes, ponctué de pépins, d’écrasements, d’explosions mortelles et d’imprévus biscornus, emmerdants, douloureux et tragiques, les six sauts, sans encombre aucun, sur cette si petite période de 36 mois, vers la si lointaine lune, apparaissent comme une tache de science-fiction idéale, magique, éthérée, illogique, ad hoc, improbable et irréelle sur la surface rouillée et trépidante de la réalité raboteuse de la difficultueuse et héroïque conquête… de notre bien plus modeste jardin orbital.

Sur la lune avec cela?

Maintenant que vous disposez des splendeurs et des misères du tableau élargi, repensez-y froidement, juste une minute ou deux. C’était l’époque où un ordinateur était plus gros qu’une remise de jardin et carburait aux cartes perforées et aux bobines en girations sporadiques. On nous parle donc, en fait, d’une ogive teuf teuf genre Gemini (voir image supra: l’ogive d’Apollo 11) avec sur le bout du nez une espèce d’araignée improbable aux pattes griffues. Le zinzin bringuebalant est censé se rendre jusqu’à la lune en trois jours, tourner autour, décrocher le module sans ailes, le faire descendre et alunir sur ses pattes sans écrasement, ni fausse manœuvre, ni pépin d’aucune sorte. Puis ledit module est censé remonter (la tête seulement, hein, les pattes restant sur la lune), se ré-emboutir pif-poil sur le bout du nez de l’ogive chambranlante genre Gemini. On se doit ensuite de transférer les bonshommes d’un véhicule à l’autre, de larguer le module dans l’espace, de s’arracher de l’orbite lunaire et de rentrer au bercail un demi-million de kilomètres plus loin, sans carburant supplémentaire. Le tout six fois de suite, à de très courts intervalles, avec de la nouvelle quincaillerie à chaque fois (les navettes, elles, ont au moins la décence réaliste de voler à plusieurs reprise) et, surtout, sans la moindre merde notable à signaler. Mentionnons aussi, pour la bonne bouche, le silence opaque contemporain sur Apollo 9 (censée avoir décroché et raccroché le module lunaire sans quitter l’orbite terrestre inférieure. Il a volé où, dans l’intervalle, l’arachnide sans ailes aux pattes griffues?) et Apollo 10 (censée avoir produit une répétition générale intégrale, l’alunissage en moins, le module remontant in extremis sans toucher la surface lunaire. Je vous demande un peu à quoi ça rime). Allons… allons… C’est du Jules Vernes, du Cyrano de Bergerac.

Module lunaire en alu...

Sur la lune, en plus, pour compléter le tableau, on est censé tirer de cette minuscule araignée improbable (elle est bien plus petite, en volume utile, que l’ogive, voir image supra), un jeep portatif, des outils divers, un drapeau rigide, des caméras comme s’il en pleuvait (dont une doit rester sur son trépied sur la lune pour filmer le décollage de la tête du module), deux bonshommes en scaphandre et des bâtons de golf. Non, non, plus le temps passe, plus la distance historique s’installe, moins ça marche, cette histoire…  Et ensuite, en point d’orgue, on nous raconte sans rire que, les contraintes technologiques et économiques étant ce qu’elles sont, on devrait peut-être éventuellement arriver à «retourner» sur la lune vers 2020… Bon… Alors?… Bon alors qu’on ne me prive pas du précieux droit fondamental de douter quand même un tout petit peu… l’un dans l’autre… tout de même…

NOTE POST-SCRIPTUM. Grand merci aux si nombreux lecteurs et lectrices venus, sur ce billet spécifique, débattre la question vraiment fumante du canular lunaire. Le débat qui suit est ferme, vif, mouvementé, documenté (avec des hyperliens comme s’il en pleuvait), “tit for tat”, parfois mutin et ironique, mais les deux points de vue sont exposés de manière hautement circonstanciée et surtout, fait crucial et fort rare dans la blogosphère contemporaine, personne ne se comporte comme un cyber-provocateur (“troll”) ou comme un malotru, et c’est hautement apprécié. Je suis particulièrement reconnaissant à un de mes vigoureux adversaires de débat (autodésigné d’un pseudonyme qu’il m’interdit fermement de mentionner ici). Il a gentiment attiré mon attention sur un site assez ancien (vieux d’au moins quatre ans) intitulé APOLLO DATA qui défend, lui aussi, la thèse exclusivement orbitale des missions Apollo (en se concentrant exclusivement sur celles-ci), et qui le fait, ma foi, bien plus précisement et finement que moi.

Bienvenue à tous et à toutes et merci, encore une fois, à tous les intervenant(e)s…

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TWITTER représente-t-il la mise en place tranquille et ordinaire du totalitarisme volontaire?

Posté par ysengrimus le 1 juin 2009

Ce n’est pas mon genre de bougonner contre la technologie vibrante et innovante et mes vues sur le dispositif d’interaction sociale Twitter ne feront pas exception. Sur ces questions, toujours hautement fascinantes, je pense en permanence à ce cher vieux Alexander Graham Bell (1847-1922) en train d’inventer la transmission à distance par fil des sons intégraux. Le bon patenteux canadien croyait dur comme fer que le nouvel objet technique qu’il introduisait allait permettre exclusivement aux personnes souffrantes d’écouter un concert en direct sans s’y rendre… La notion de téléphone telle que nous la connaissons aujourd’hui s’est mise en place après l’appropriation par Bell du dispositif technologique requerrant son fonctionnement. Le téléphone tel qu’on le pratique de nos jours (pratique qui, elle aussi, est en pleine révolution) est un objet social autant qu’un objet technique. Comme le disait si bien Gilles Vigneault: On fabrique des chaises, on sait pas qui va s’asseoir dedans… Rutherford Hayes (président des USA de 1877 à 1881) doit lui aussi être invoqué ici, en absolue priorité. Pourquoi? Parce que le hautement obscur Hayes fut le premier président à justement utiliser un téléphone à la Maison Blanche… L’Histoire n’a pas fait grand cas des résistances qu’il rencontra (certainement) alors. Méditons ici son modeste héritage et évoluons dans les technologies de communication, bondance…

Mais évoluons dans les technologies de communication, bondance…

Mais évoluons dans les technologies de communication, bondance…

Il s’avère de fait que le dispositif Twitter suscite de la jubilation à ceux qui s’y adonnent et, effet de mode ou démarrage en force, cela fonde déjà sa validité plus que quoi que ce soit d’autre. Le plaisir fait partie des plaisirs, s’il-vous-plait, plait-il… J’ai même entendu un commentaire parfaitement convainquant me donnant le sentiment net et indubitable que Twitter peut s’avérer suprêmement commode pour des tas de gens. De fait, une femme politique californienne expliquait, il y a quelque temps, que Twitter lui permettait de rendre compte directement, disons, d’une réunion de travail à laquelle elle avait participé sur un dossier sensible, sans devoir subir le filtre des médias et des journalistes s’interposant entre la communication telle qu’elle entend la mettre en place et le public s’intéressant aux questions politiques qu’elle traite. Il est hautement intéressant de se dire que les personnalités publiques peuvent s’adresser à qui s’intéresse à leurs actions sans se taper les distorsions journalistiques d’usage. Le mérite de l’innovation technique est déjà là, entier. Les remous savoureux se manifestent eux aussi, naturellement (Il semble que l’Allemagne vive déjà son Twittergate. Le nom du président élu aurait été coulé avant le temps, sur Twitter). C’est un cas d’espèce finalement assez similaire à celui des ci-devant célébrités sans intermédiaire, qui inquiètent tellement tant de petits esprits bien en place.

Ceci dit et bien dit, Ysengrimus est un vieux loup dont le poil se hérisse souvent dans le frisson du souvenir des luttes ordinaires de jadis. Revenons un quart de siècle en arrière. Je travaillais à l’époque dans un atelier lexicographique (un atelier de production d’articles de dictionnaires) et l’administration du service décida un beau jour que la production était trop lente et elle voulut voir plus précisément le détail fin de toutes les étapes du travail. On nous imposa alors de remplir des fiches  rendant compte de nos activités heure par heure (de vraies fiches en carton qu’on tirait d’un tiroir oblong qui glissait doucement et sentait le vieux vernis). Deux groupes se formèrent alors dans l’atelier. Ceux et celles qui jugeaient que c’était là un micro-management (le mot n’avait pas encore cours, mais l’idée, bien plus ancienne, y était bel et bien) inacceptable, une intrusion patronale indue dans le détail quotidien de la tâche et, en plus, que la susdite intrusion se déployait comme une agression permanente sur le sens éthique des travailleurs. Et, de l’autre côté, se polarisèrent ceux et celles qui jugeaient que la meilleure façon de pouvoir faire piger au patron que la lenteur du travail tenait à sa difficulté inhérente et non à de la perte de temps illégitime était, justement, de tenir, scrupuleusement on non, ce type de journal de bord. On assista ni plus ni moins à la lutte de la confiance bafouée contre la transparence défensive. Ce fut épique. Les deux camps avaient une seule opinion en commun, capitale. Ils jugeaient en conscience que tout le temps investi à décrire le travail en cours risquait de tout simplement… ralentir encore plus le travail effectif lui-même, aux fins d’un peaufinage de sa dimension de spectacle pour le garde-chiourme. Quiconque travaille de nos jours à la production d’un bien ou d’un service, par exemple dans le secteur informatique, pourra témoigner de la version électronique contemporaine de ce totalitarisme de la description suivie et détaillée des activités en cours. Vous me voyez venir, n’est ce pas? Mais faisons encore un tout petit détour vers le téléphone portable. Les jeunes travailleurs et travailleuses tertiarisés de notre temps vous parleront, les sourcils froncés, de ces emplois de différentes natures où il est exigé de disposer d’un téléphone portable pour obtenir le boulot. Le talkie-walkie Star Trek portatif contemporain vous rend automatiquement disponible 24 heures sur 24 à votre employeur qui ne se prive pas pour profiter de la chose, à ce qu’on me rapporte. Difficile de résister à cela désormais, le téléphone portable faisant, au jour d’aujourd’hui, si profondément partie de nos mœurs ordinaires.

Et, futurologistes de troquets cassez vos crayons une fois de plus, c’est dans ce contexte social hautement improbable qu’apparaît pourtant, flamboyant et sabre au clair, Twitter, un dispositif vous permettant de volontairement rendre des comptes au tout venant à propos de l’intégralité de vos activités, minutes par minutes. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, il faut admettre que c’est quand même parfaitement intriguant. C’est toute notre conception de la vie privée qui vire de bord et bascule dans une autre direction, subitement, une fois de plus (la première fois, c’était avec Facebook). Effet de mode? Il faudra voir comment les choses se placent à terme. Souvenons-nous prudemment des fantasmes futurologiques mal avisés d’Alexander Graham Bell… Mais, si vous me permettez, admettons quand même ensemble qu’il n’est pas besoin d’être Georges Orwell pour supputer que le patronat micromanagérial de notre temps va vite flairer l’aubaine. On peut supposer que, fort bientôt, pour obtenir le boulot, il faudra se raccorder à un Twitter quelconque, interne à l’entreprise, et la version fulgurante des fiches de chiourme de mon atelier lexicographique de jadis deviendra une norme comportementale, une sorte d’automatisme parfaitement incontournable pour être «professionnel(le)». Ce n’est plus seulement un Big Brother autoritaire à l’ancienne qui vous suivra alors pas à pas, mais un collectif de senteux anonymes, un aréopage de juges sociaux et comportementaux pouvant choper, commenter, orienter, influencer, manipuler, nos actions, en instantané.

Je ne suis pas en train de faire de l’alarmisme. Il s’agit plutôt ici d’un de ces raisonnements un peu abstraits mais relativement plausibles qui pétaradent dans certains esprits face à une nouvelle invention jaillissante. Le fondement de ce raisonnement est, lui, par contre, un fait objectif imparable, qui définit essentiellement la fameuse innovation Twitter: pour la première fois dans l’histoire connue, les communicateurs de tous calibres et leur public adhèrent en masse à un mécanisme les invitant à diffuser (et à se faire diffuser) en continu un carnet d’activité micro-détaillé. Ils le font, en plus, par choix, joyeusement, allègrement, compulsivement même dans certains cas (ça, ce pourrait être lui, l’effet de mode, mais bon). C’est inouï, incroyablement nouveau et, l’un dans l’autre, parfaitement incroyable. La propension totalitaire se tissant en sous-main ici n’a rien de nouveau, elle, par contre… C’est le fait de voir les masses se ruer la fleur au fusil pour se rallier à son étendard qui déroute et dérange passablement. Vient-on d’inventer (ou… de réinventer), tout tranquillement, le totalitarisme volontaire? Continuons de jouer avec Twitter et voyons lucidement la direction dans laquelle ça s’engage.

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Le remerciement ironique, non merci…

Posté par ysengrimus le 1 mai 2009

J’ai éduqué mes enfants de façon libertaire. J’ai toujours respecté leur libre arbitre et leur droit fondamental de me remettre en question et même, un petit peu pourquoi pas, de se payer ma poire de temps en temps. Je n’ai pas fliqué leur vie sociale, leurs activités sur internet, leurs expériences privées, leurs choix de vie ou de carrière, et j’ai toujours fait la promotion des représentations fondamentales (rationalistes, progressistes, anti-capitalistes et athées) que je valorise, sur le mode de la discussion et du débat intellectuel ouvert. Je les encourage dans leurs aspirations du mieux que je peux et, quand on me demande ce que je voudrais qu’ils soient dans la vie, je réponds: heureux. On me demande parfois aussi si j’ai imposé à mes enfants un comportement particulier, une activité ou action spécifique, à propos de laquelle c’était, et ce, sans réplique: vous devez le faire et la remise en question n’est pas autorisée. On ne discute pas cela. On obéit, simplement. Réponse: oui, j’ai imposé unilatéralement une telle activité ou action. Quelle activité ou action? Il s’agit de celle de faire l’épicerie. Faire l’épicerie tous ensemble est, sous ma houlette, une activité obligatoire, incontournable, implacable. Le principe moteur de la chose est qu’il faut quand même, un jour ou l’autre, se lever pour aller chercher à manger pour soi-même et pour ses pairs et que cela s’apprend. Mes deux fils participent donc à l’épicerie depuis qu’ils sont tout petits. C’est une corvée collective dont-ils ne peuvent se défiler. Ils sont d’ailleurs devenus, au fil des années, d’un efficace redoutable en matière épicière… C’est donc là un comportement que j’ai inculqué, sans concession, sans qu’il leur soit possible de s’objecter ou de s’esquiver. Ah, ah, qui maintenant dira Haro! sur notre bonne vieille autorité parentale et paternelle, en bois brut et qui a des vertèbres?

On me dit alors que cela est bel et bien et on me demande ensuite s’il n’y aurait pas un comportement verbal, une insulte, un chapelet de jurons, une incantation blasphématoire, un affront, formulé(s) en paroles, dont j’ai du dire qu’il ne serait pas toléré parce qu’il bousculait mes principes éthiques fondamentaux. Les petites insultes et grossièretés sans tripailles de salles de douches ne figurant nulle part sur la liste de mes interdits intérieurs, j’ai du, pour répondre à cette requête spécifique du comportement verbal interdit, ramener à la surface du cloaque moral qui est le mien l’interaction verbale que j’abhorre le plus profondément: le remerciement ironique. Mise en situation. Leur chambre est un foutoir innommable. J’arriverais, après des requêtes infructueuses, répétées, et je dirais: Je vous remercie d’avoir rangé vos chambre. C’est vraiment apprécié (ironique). Plus tard, ils constateraient que j’ai oublié d’emprunter un livre à la bibliothèque pour eux, alors qu’ils me l’avaient explicitement demandé, et ils me siffleraient: Merci pour le livre de bibliothèque. Vraiment… merci… (ironique). Vous voyez le genre de comportement verbal, très baveux, hautement fielleux et, trois fois hélas, extrêmement commun et perçu, à tort, comme parfaitement banal. Le remerciement ironique est fermement prohibé sous mon toit et les rarissimes fois où on tente de me le servir, je produis, dans les formes, une petite sortie de gongs grognasse, genre: Hey, baquet. Si j’ai oublié de t’emprunter ton livre à la bibliothèque, chie dans le froc et fais moi des VRAIS reproches. Mais ton petit merci ironique niaiseux, baveux, quétaine, inepte, fourre toi-le quelque part. Il ne te mènera nulle part, avec moi. Comme, je ne parle jamais comme cela sur rien, l’impact de l’interdit est maximal, et le rendeur de grâce ironique prend usuellement son trou et se le tient pour dit.

J’aimerais profiter de l’occasion, puisqu’on en parle, pour faire observer combien délétère et toxique peut être la pratique, pourtant usuelle et banalisée, du remerciement ironique, dans notre civilisation. Cette pratique inutile, cruelle même, perpétuée sur de longues années, peut mener à une insidieuse mais inexorable généralisation d’un discours ironique plus omniprésent, lourd, corrosif, qui finit par s’installer partout, poisser tout, corrompre tout, au détriment des repères les plus élémentaires. Des couples et des familles ont fini, par légions, par se dissoudre dans l’insoluble et cuisante mixture ironique… Observez aussi, et c’est loin d’être anodin, que, quand quelqu’un formule un remerciement à notre endroit, on roule habituellement des orbites en se demandant, pendant de longues secondes, si ce «merci» est bien réel ou si le vis-à-vis n’est pas en train de bien se payer notre poire… Un des traits verbaux caractéristiques de la civilisation contemporaine est qu’elle a complètement saboté sa capacité à formuler en toute sécurité un remerciement articulé dans les conditions informelles de la vie ordinaire. Bon, quelqu’un vous donne un verre d’eau et vous répondez merci furtivement, sans ferveur, sans ressenti, comme on allume machinalement son clignotant à un arrêt avant de tourner, sans se soucier du fait que, ce faisant, on communique (encore) quelque chose. Cela se fait couramment. Ce petit merci vide, chafouin, minimal et semi-réflexe tient encore le coup, dans l’espace étriqué du premier degré du remerciement de la vie ordinaire, mais il y est vraiment bien seul. Car, de fait, il n’est plus possible de dire de nos jours (sauf sous mon toit): J’aimerai remercier de tout cœur la bonne âme qui a rentré les caissons à recyclage. C’est vraiment très apprécié (non-ironique), sans passer pour un gouailleur teigneux et mal embouché qui s’expose à se faire répondre (pas par mes enfants, par contre): T’es con, ou quoi? Les caissons ne sont plus à la rue. Je viens de les rentrer! Ceci est, il faut le dire quand on s’arrête à y penser, passablement effarant.

Mon offensive sans concession, mon combat sombre, crépusculaire et ferme, vif et acharné contre le remerciement ironique s’est doublé de son pendant diurne, lumineux, primesautier, plus serein: la promotion du remerciement réel. C’est que la cellule cancéreuse du remerciement ironique vit au détriment de la cellule saine du remerciement réel, et de la riche et dense solennité respectueuse de celui-ci. Fracassant ici une autre de nos lunes éducationnelles, je n’ai jamais niaiseusement dit à mes enfants de dire merci, mais je leur ai toujours dit merci. Prêcher par l’exemple, un petit peu, pour faire changement, ne fait pas de tort dans les coins. Un geste constructif, spontané ou non, une initiative heureuse, est toujours remerciée candidement. Je dis merci pour un bon repas qu’on me prépare, pour un salon qu’on range, pour le courrier qu’on va chercher pour moi, pour mon linge qu’on plie, pour les caissons à recyclage qu’on rentre, pour une ampoule qu’on change, pour une attente patiente, pour une manifestation de compréhension effective, pour un bon conseil, une information utile, un savoir transcendant transmis. Comme mes vis-à-vis savent que je suis, haut et fort, sabre au clair, dents et ongles, un ennemi acharné, hargneux, inconditionnel et revêche du remerciement ironique, ils savent aussi, corollaire implacable, que mes remerciements sont absolument toujours des remerciements réels, solides, francs comme l’or et venant du fond du cœur. Ils s’installent donc dans cette saine dynamique et on se réapproprie tous ensemble la faculté toute simple et pourtant si esquintée de dire merci.

Quand je déclare, à la cantonade: J’aimerai remercier de tout cœur la bonne âme qui a rentré les caissons à recyclage. C’est vraiment très apprécié (non-ironique), l’heureux bénéficiaire de cette ostentatoire action de grâce dit joyeusement C’est moi! Et cela se termine habituellement par quelque chaude accolade. Il y a aussi la cas de figure où on me dit C’est Epsilon qui l’a fait!, voyant ainsi à ce que je n’oublie pas d’aller remercier ce brave Epsilon pour cette intempestive et surprenante sortie de sa douce paresse usuelle, s’il est absent. Le fond de l’affaire est et demeure que de se faire dire un merci réel est toujours une sensation profondément suave.

J’aimerais justement profiter de l’occasion pour remercier tous les lecteurs et lectrices, commentateurs et commentatrices du Carnet d’Ysengrimus qui, lui, fête aujourd’hui sa première année d’existence. Ils et elles contribuent à rendre cet espace de réflexion plus riche et plus fécond. Ceci dit, et bien dit, du fond du cœur, on en profitera quand même pour noter ici, pour la bonne bouche, que le premier degré du remerciement articulé se préserve beaucoup mieux à l’écrit (il existe toujours des lettres de remerciement et elles sont toujours hautement appréciées) ou dans des contextes verbaux distants, formels, genre remerciements de collègues lors d’une cérémonie ou d’une fête, etc. C’est dans l’interaction verbale directe, quotidienne, usuelle, vernaculaire, non médiatisé, que le remerciement réel se perd et ça, vraiment, c’est une autre de nos nombreuses petites catastrophes ordinaires face auxquelles je ne baisserai jamais pavillon. Prolétaires de toutes les nation, remercions! (ceux qui le méritent, naturellement, pas les autres… ceci n’est pas une invitation molasse à cesser de combattre nos ennemis en bon ordre. Ne mélangeons quand même pas tout ici).

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Ce que Michelle Obama symbolise

Posté par ysengrimus le 1 mars 2009

Dans la mise en place de la symbolique présidentielle en cours aux USA, Madame Michelle Obama joue un jeu fin, subtil, délicat, audacieux, et elle le joue sciemment. Elle travaille à la démonstration du fait qu’il est possible d’être à la fois “maman” et socialement affirmée et qu’une pleine appropriation non-sexiste des rôles traditionnels de la femme est viable. Il y a, de fait, des femmes qui s’identifieront profondément à cette dynamique dualiste et ce n’est pas, il faut l’admettre en toute impartialité, plus aventureux que ce que font certaines de nos dirigeantes d’entreprise… Il faudra voir ce qui en découlera et si une perspective progressiste effective sera mise sur rail par une telle option. C’est bel et bien là une autre des gageures “improbables” de l’aventure ultra-centriste des Obama… Fondamentalement il ne s’agit pas ici d’une question privée ou personnelle mais bel et bien d’un problème d’image publique. La posture de Première Dame case sa dépositaire dans une coche ET publique ET traditionnelle, donc, inévitablement, fondamentalement paradoxale, pour toute femme de sensibilité moderne et moderniste. C’est un problème, c’est même potentiellement assez ennuyeux. Il faut surveiller attentivement ce que Madame Obama fera de cette stature ambivalente et ce qui en adviendra à l’usure du temps. Mais le moins qu’on puisse en dire pour l’instant sur son compte est que sa compréhension de la situation est maximale et que le tout de la joute symbolique se joue, de fait, autour du fameux enjeu de la conciliation travail/famille, si sensible en notre temps.

On peut dors et déjà observer que Madame Sarah Palin, en 2008, tenta aussi, dans le corps de sa stratégie de communication électorale, de miser à fond sur ladite question de la conciliation travail/famille, mais, dans son cas, ce fut une déception intégrale, pour des raisons bien plus systémiques qu’on ne le pense. Madame Palin se posait en figure politique au sens classique du terme, pas en Première Dame. Or, le fait est que les femmes seront beaucoup plus douées comme leaders socialistes. Les politiciennes de droite, comme Sarah Palin, vivent une contradiction insoluble entre les valeurs progressistes que les femmes font émerger de par leur impact de masse dans la société civile et les intérêts réactionnaires qu’elles servent «littéralement» comme politiciennes de droite. La culture intime des femmes n’est pas très compatible avec le capitalisme, l’arrivisme et l’égoïsme. La femme politique, encore rare aujourd’hui, procède en fait de la politique de demain… et demain viendra, pour sûr. Sauf que, pour le moment, Sarah Palin, en super-maman avec bébé dans un bras et ordinateur portable dans l’autre, véhiculait les valeurs d’un chapitre déjà écrit par les femmes de ce temps. La position latérale de Michelle Obama, dans notre espace symbolique de représentation du pouvoir visible, fait qu’elle contourne l’écueil que Sarah Palin frappa de plein fouet, celui des fameux deux quarts de travail de la femme, professionnelle et mère de famille…

Le précédent siècle a produit, surtout dans le Tiers-monde d’ailleurs, son lot de figures politiques féminines majeures, Margaret Thatcher, Golda Meir, Indira Ghandi, Benazir Bhutto, Corazon Aquino, Isabel Perón … Il ne s’agit pas ici de dire qu’il n’y a pas eu de femmes politiques au siècle dernier. Sauf que ces pionnières ont en fait établi leur position pour avoir su endosser les valeurs des hommes mieux que les hommes. Leur talent est une émanation directe de la discrimination qui bloqua leurs semblables. C’est comme pour Barack Obama lui-même. Le premier président noir sera un génie politique, qui se sera rendu au sommet malgré l’épais filtre discriminatoire qu’il aura justement su crever de par son talent… Ceci dit, on ne fait pas une féminisation des représentations politiques globales de toute une civilisation avec les success story ad hoc de Mesdames Thatcher, Meir, Ghandi et alii. La Femme Politique au sens fort de ce terme, avec un impact ethnologique effectif du fait féminin et une montée réelle de ce dernier dans les sphères de pouvoir, ça, ce sera pour ce siècle-ci. Car la femme politique de demain reflétera l’impact de masse croissant des femmes dans la joute politique. Sarah Palin tâtonna dans cette direction, mais son action procédait plus de la manipulation démagogique du pouvoir de masse féminin, par des combattants d’arrière garde, que de la mise en place effective des valeurs sociopolitiques des femmes. Hillary Clinton, pour sa part, défaite d’investiture oblige, prend simplement la place ordinaire qui lui revient dans les sphères supérieures, comme Mesdames Albright et Rice avant elle, sans moins, sans plus. Une femme politique majeure, dotée d’un impact symbolique profond, ce sera donc pour la prochaine fois, mais cela s’en vient… Et, pour l’instant, on peut, en fait, se demander si Michelle Obama ne marque pas, dans cette direction, une avancée plus fondamentale que les politiciennes effectives du siècle dernier ou même de ce siècle-ci… Car, indubitablement, Michelle Obama les positionne, elle, ces valeurs féminines de fond, à l’épicentre de l’espace symbolique du pouvoir politique…

Pour commencer à voir un peu comment ça se passe, un autre petit fait intangible doit être signalé, dans la dynamique symbolique se mettant en place ici. La fille de JFK, Caroline Kennedy, a ouvertement renoncé à devenir sénatrice de l’état de New York, l’ancienne position de Madame Clinton. Le symbole du renoncement d’une figure de l’ampleur de Caroline Kennedy est à la fois fort et subtil. Désormais, ce ne sont pas vos liens de famille (comme dans le cas des Bush) si prestigieux fussent-ils qui vous positionnent politiquement, mais vos compétences effectives. Il est fini, du moins pour l’instant, le temps glauque de la figure politique fantoche en pilotage automatique par ses sbires et conseillers. La remythologisation du politique (qui en a bien besoin) est à ce coût… Et, encore une fois, dans cet espace de représentation, Michelle Obama joue son instrument en solo et le joue juste. Elle n’est que Première Dame, l’assume et est là pour voir au maintient de la cohésion familiale et matrimoniale sous le poids écrasant des tâches. L’implication de Madame Marian Robinson, sa mère, dans l’aventure, donne un écho stéréophonique indubitable à la doctrine et aucune ambivalence n’est possible. Ces deux femmes tiendront leur place ancienne avec une solidité de femmes modernes. Il n’y aura pas de passe-droit politicien sur la base d’un quelconque copinage familial pour Michelle Obama.

Ainsi, quand on interroge Michelle Obama sur les positions politiques de son mari, elle répond, sans tergiverser: je ne suis pas sa conseillère politique. Une trajectoire en dérapage calculé, sur deux tableaux, à la Hillary Clinton, est donc fermement et sereinement exclue. Mais, par contre, quand Barack Obama déclara, pendant la campagne présidentielle de 2008, qu’il ne ferait pas de petite politique au rabais avec les ennuis familiaux de Sarah Palin, parce que les enfants et tout ce qui les concerne sont extérieurs à ce qui se joue dans l’arène politique, Michelle Obama eut ouvertement ce mot: C’est ce genre de position qui fait que je suis fière de mon mari, que je l’aime et que je sens que quelque chose de nouveau sera introduit par lui dans notre vie publique. On retrouve donc une femme qui endosse un homme pour l’harmonie profonde qu’elle ressent pour l’intelligence de son action et pour la stature et la cohérence de sa vision des questions sociales et familiales. Femme de ce temps, s’il en est… Il faut absolument aussi mentionner le rapport à la mode vestimentaire. Michelle Obama contourne encore une fois, toujours aussi adroitement, un autre écueil, un redoutable, celui-là. Elle ne deviendra pas la carte de mode abstraite, mondaine, élitaire et distante que fut Jacqueline Kennedy. Madame Obama alterne tenues modestes et sens original et frondeur du décorum. On la qualifie déjà de non-icône de mode et on investit haut et fort cette désignation nouvelle comme non péjorative. De la tenue, aux interventions publique et jusqu’à la sémiologie visuelle du geste et de la posture, Michelle Obama sait exactement ce qu’elle fait. Elle marche en avant, ses enfants bien groupés sous ses ailes. Et vingt pieds plus loin, Barack Obama marche seul, contemplant, devant lui, le petit groupe de ses amours sublimes tout en cogitant les affaires de l’état. L’image est saisissante d’originalité, de force, de relief novateur et incongru.

Toute une tradition solide, à la fois tutélaire et discrète, de maternité afro-américaine définit symboliquement Michelle Obama. Le président Obama lui-même, d’ailleurs, procède discrètement de cette dynamique. C’est, de ce point de vue, un homme très moderne, profondément et sereinement marqué par les figures maternelles. Sa mère (monoparentale) d’abord, puis sa grand-mère, puis la mère de Michelle Obama, puis Michelle Obama elle-même, comme mère, de surcroît, de deux jeunes filles. Le service symbolique, si je puis dire, est de fait mutuel. Michelle Obama incarne, majestueusement et solidement, la volonté politique ferme et inconditionnelle de son mari de recentrer l’Amérique sur ses affaires domestiques, santé, éducation, travail, famille. Tous ces éléments combinés font que la stature de Michelle Obama est unique et solidement connectée à l’âme populaire américaine, dans ce qu’elle a de progressiste autant que dans ce qu’elle a de traditionnel. Toutes les femmes américaines s’identifient déjà profondément à cette figure, se tenant tout juste à la bonne distance de son homme, qui, lui, comprend et admire son importance et sa force. Michelle Obama, c’est une Évita Perón (plutôt qu’une Isabel Perón, pour ceux qui saisiront la nuance), à la puissance mille, et à la mode sociale de ce temps. Et la synthèse symbolique du message est nette. Je m’occupe de nos enfants. Je sers de modèle de bonne tenue et de conscience sociale à nos filles. Je vois à ce qu’elles fassent leur lit, même à la Maison Blanche. Et, croyez-moi, j’en ai plein les bras. Cela ne me diminue en rien. On a affaire ici à un travail d’équipe et encadrer la vie civile des enfants, dans l’existence sociale contemporaine, est une tâche cardinale, cruciale et hautement méritoire. Je ne tourne pas le dos à la vie professionnelle. Je ne suis pas une femme rétrograde mais je ne suis pas une femme complexée non plus, et ma définition du professionnel et du familial n’est pas restrictive. Si je tourne le dos à quelque chose, en fait, c’est à la définition traditionnelle (et masculine) de l’étanchéité rigide entre enjeux professionnels et enjeux familiaux. C’est un jeu vraiment très délicat qui se joue ainsi et Michelle Obama le joue sciemment, ouvertement, frontalement. Elle a l’intelligence, le charisme et la subtilité intellectuelle de comprendre parfaitement ce qu’elle fait et d’assurer, solidement et sans déviation décadente ou autres, l’intendance de ce qu’elle représente. La réflexion enclenchée par ce que Michelle Obama symbolise pourrait imposer à nos conceptions, y compris à nos conceptions féministes, les plus importantes, les plus cruciales de toutes sur cette question, un redéploiement intellectuellement riche, mentalement stimulant et socialement utile. Les autres Premières Dames américaines introduisaient passivement un corps de valeurs implicites. Michelle Obama ouvre activement un espace explicite de débat. Son impact symbolique est hautement inusité et, de ce point de vue, indubitablement sans égal.

Je m’occupe de nos enfants. Je sers de modèle de bonne tenue et de conscience sociale à nos filles. Et, croyez-moi, j’en ai plein les bras.

Je m’occupe de nos enfants. Je sers de modèle de bonne tenue et de conscience sociale à nos filles. Et, croyez-moi, j’en ai plein les bras...

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INTOXIDENTALE (intox occidentale)

Posté par ysengrimus le 15 février 2009

Mon fils me montre l’entrefilet suivant, tiré d’un canard torontois qui collige des dépêches de presse internationales, et me demande de chercher la bizarrerie (je traduis le texte):

Attaqué par un panda -   Un panda du jardin zoologique de Pékin a mordu son troisième touriste en deux ans et, cette fois-ci, il a fallu lui desserrer les mâchoires de force pour libérer sa victime, un homme qui avait sauté dans la fosse de ce panda pour y récupérer un jouet de son fils.  –    Gu Gu, un panda de 240 livres a saisi dans sa gueule les jambes de l’homme et a refusée de démordre jusqu’à ce que ses gardiens le forcent à ouvrir les mâchoires à l’aide d’outils, a indiqué une porte-parole du jardin zoologique, portant le nom de Gong. La porte parole n’a pas fourni son nom complet, selon une habitude qu’ont les officiels chinois.   -   Gu Gu avait déjà défrayé la chronique en 2007 quand il avait mordu un touriste en état d’ébriété qui avait sauté dans sa fosse pour tenter de le câliner. Le touriste avait alors répliqué en mordant l’animal à son tour.

Mon sursaut est instantané. Je dis: Pourquoi ont-ils besoin de signaler que la porte-parole du zoo ne fournit pas son nom entier? Ils auraient simplement pu dire Madame Gong, ou ne pas mentionner son nom. Mon fils répond: Exactement. C’est de la propagande. Voici, au milieu d’un fait divers qui n’a rien à voir avec rien, qu’on nous claironne que les officiels chinois manifestent une étrange discrétion sur leur identité individuelle. Ah, il faut bien qu’il y ait quelque chose qui cloche, hein, puisque cela se passe à Pékin (où, en plus, évidemment, même les pandas sont méchants – je vous épargne un retour sur la couverture occidentale de la Chine en 2008, avec les Jeux Olympiques etc. Ce fut une insulte hurlante à l’intelligence la plus élémentaire). On pourrait citer des dizaines de milliers de petits exemples ordinaires de ce type, à propos de la couverture occidentale de la quasi-intégralité des événements du monde…

J’appelle INTOXIDENTALE toutes les manifestations de biais occidentaux dans la couverture journalistique, ayant pour effet de transformer, ouvertement ou insidieusement, l’info en intox. Cette intox occidentale est un mélange fin et subtil de propagande et d’ethnocentrisme. Pour la décrire plus précisément encore, il faut dire en fait qu’il s’agit d’une communication faussement neutre (et en fait toujours orientée) misant sur l’ethnocentrisme du lecteur occidental et mettant la surprise condescendante de ce dernier au service d’un biais propagandiste. Ici, on ne dit rien d’ouvertement faux au sujet de Madame Gong, sauf que l’incongruité (dans un regard spontanément ethnocentriste) de ses pratiques patronymiques se trouve gauchie insidieusement dans un angle qui fait que cela a l’air bien louche. Ce genre de discrétion «excessive» sur son identité, ça la fout mal, comme on dit.

Il est important de bien voir que l’intoxidentale n’est pas un ethnocentrisme pur, innocent et niais. Le journalisme contemporain, mondial depuis un bon siècle désormais, est de fait à peu près exempt de cet ethnocentrisme simplet de jadis, qui reposait sans malice sur l’ignorance étonnée de celui qui n’est jamais sorti de ses pénates culturelles. Les journalistes contemporains savent parfaitement se surprendre correctement et se laisser dépayser décemment par la diversité et la complexité de notre vaste monde. Il ne faut pas les prendre pour des idiots. Ils prennent souvent leurs lecteurs pour des idiots, eux, par contre, et confirment sciemment les préjugés les plus myopes du petit peuple tertiaire de nos bonnes villes si, et seulement si, cela sert la propagande, de plus en plus ferme et unilatérale, qu’ils mettent de l’avant.

Mon premier contact personnel, direct et indubitable avec l’intoxidentale eut lieu au début des années 1980, lors de la ci-devant Guerre des Malouines, un conflit de théâtre paradoxal (selon la logique rigide du temps de la Guerre Froide) qui avait opposé brièvement la Grande-Bretagne à l’Argentine pour la main mise sur un petit archipel au large de cette dernière. Les radios et télés francophones canadiennes parlaient alors d’Îles Malouines, sans complexe… jusqu’au déclenchement du conflit. Ils se mirant alors, d’un seul bloc et du jour au lendemain, à parler d’Îles Falkland, simplement parce que le nom espagnol donné aux dites îles autrefois et utilisé ouvertement par les argentins (Islas Malvinas) dérive du nom français, et qu’il fallait éviter de connoter ce toponyme hispanisant le moindrement… le tout, naturellement, en affectant d’autre part de ne jamais prendre parti dans le conflit comme tel. C’était d’un grossier qui m’édifia durablement. Vers la même époque, pour tout dire, un camion-suicide avait fait sauter un bâtiment bourré de soldats français au Liban. Cri d’horreur dans les journaux hexagonaux à l’époque. Ils titrèrent tous: Les soldats de la paix (Même l’Humanité du temps, qui avait conclu que la France devait se retirer de ce conflit… le chauvinisme n’a pas de couleur dans les moments de panique). Les soldats de la paix (qui sont, bien sûr, toujours les nôtres), vous imaginez… L’intoxidentale ne craint certainement pas les oxymorons…

Je vous cite ici, un peu au petit bonheur de mes souvenirs, des exemples datés, à dessein. Leur grossièreté hirsute semble frapper bien plus les imaginaires contemporains… mais c’est un pur et simple effet du temps qui passe, sans plus. L’avenir jugera l’intoxidentale de notre temps avec la même sévérité agacée. D’ailleurs l’intoxidentale n’a pas toujours la subtilité, comme dans l’exemple du panda Gu Gu et de Madame Gong, d’être insidieuse. C’est parfois un pur et simple mensonge plat, frontal, ouvert et direct. Lors de la guerre Iran-Irak, qui succéda de peu à la révolution iranienne de 1979, on nous simplifiait, dans les médias, les axes du conflit (escamotant de ce fait la manipulation américaine téléguidant l’Irak) en racontant que l’Iran était shiite et que l’Irak était sunnite. Maintenant que Saddam Hussein est un oligarche minoritaire (sunnite) déchu qu’il a fallu dézinguer pour servir le Souverain Bien Pétrolifère, on nous avoue finalement que l’Irak est aussi… à majorité chiite… Durablement édifiant… On se serait cru revenus aux temps blêmes et factices du baratinage interminable de la guerre du Vietnam… Le très beau film Good Morning, Vietnam de Barry Levinson (1987) justement, est une superbe dénonciation en règle de l’intoxidentale. Il n’a pas pris une ride. Il faut absolument le revoir et le méditer. Et, en attendant, plus de cent militaires canadiens sont morts en Afghanistan, «pas» dans des zones de combats intensifs sur un théâtre dont ils perdent graduellement le contrôle, non, non, non… en roulant malencontreusement et presque par hasard… sur de ci-devant bombes artisanales… Communication faussement neutre (et en fait toujours orientée) misant sur l’ethnocentrisme du lecteur occidental et mettant la surprise condescendante de ce dernier au service d’un biais propagandiste. Les résistants artisanalement organisés d’un vague pays montagneux du tiers monde, planter des soldats canadiens dans des épisodes de combat? Pas possible!!! Dites-nous que ce n’est pas vrai.

L’intoxidentale se charge justement de nous «dire» exactement cela, tant pour nous conforter que pour faire passer sa ligne doctrinale… et ce, désormais, à la guerre, comme au jardin zoologique, comme dans la totalité de la vie… car l’intoxidentale est de plus en plus… totalitaire, justement.

René Magritte (1898-1967).Titre (passablement méconnu) du tableau: LA TRAHISON DES IMAGES, 1929

René Magritte (1898-1967). Titre (passablement méconnu) du tableau: LA TRAHISON DES IMAGES, 1929

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Un cri du cœur: l’immoralité religieuse agresse profondément ma morale athée!

Posté par ysengrimus le 16 janvier 2009

Résumons nous, d’abord. L’athéisme ne répond pas à la fausse question théologique, il la déracine. Athée cohérent, je ne milite PAS en faveur de la cause athée, car ceux qui disent que le problème sur ce genre de questions n’est pas dieu mais les humains ont parfaitement raison. Je suis en faveur du lent et inexorable mouvement de déréliction qui détermine en douceur nos sociétés. Il ne faut rien forcer. Il s’agit simplement, pour le moment, d’exprimer haut et fort le fait que Spinoza, Helvétius, d’Holbach, Picasso, Einstein et Marx (tous athées et tous hautement moraux) ont des héritiers indéfectibles. Ceci ici n’est pas un manifeste mais un pur et simple cri du cœur. Le fait est, quand même, que l’athée contemporain en a plus que marre. Il joue de plus en plus dur. Je suis athée et je ne finasse pas. Je ne me cache pas. Je suis ferme, clair, explicite, droit, entier. Je nommerai mon adversaire un théogoneux. En effet, la tentative de coller ensemble des doctrines disparates portant sur un ou plusieurs dieux sans que cela ne dégouline éclectiquement de partout s’appelle une THÉOGONIE. Celui qui s’y adonne est donc un THÉOGONEUX. C’est plus précis que “croyant” vu que, moi aussi, comme tous les athées de bonne tenue, je crois en une Australie dont je n’ai qu’une connaissance indirecte… et que le théogoneux n’a pas le monopole de la confiance ou de la croyance… et que croire en un être suprême imaginaire N’EST PAS croire tout court. Je dis donc au théogoneux: c’est toi qui a la fardeau de la preuve de l’existence de ton zinzin divin. Il n’y a rien d’autre que le monde terrestre et je n’ai rien vu en plus. Ta conviction divine, toute mentale, est improuvable, mon théogoneux. Moi, j’ai le monde naturel et social devant moi, en moi. Je ne le prouve pas. Je le constate, j’en vis. Je dis aussi au théogoneux, voici comment ton genre de débat crucial se résume: Le pain lève-t-il en cuisant par l’action d’un lutin ou par l’action d’un farfadet? Un premier croyant répond: un lutin. Un second rétorque: non impie, c’est un farfadet (et ils se battront sur la question). Un syncrétiste, astucieux et las de la guerre sainte, dira: pourquoi pas les deux, faisons une entente accommodante et élargissons notre panthéon… L’agnostique y ira ensuite de son je ne sais pas usuel (lui, il ne sait jamais). Seul l’athée aura la force intellectuelle de dire: je rejette le tout de la QUESTION POSÉE comme non valide. Je sors complètement de cette logique qui est intégralement inerte pour moi. Il n’y a PAS d’intervention surnaturelle dans la levée du pain qui cuit. Aussi, et corollairement, je te le redemande, mon théogoneux, cesse donc de confondre, d’identifier malhonnêtement l’athée avec un type de croyant (au sens strict de croyant-en-dieu). C’est là une insulte majeure à l’entendement, qui minimise la révolution logique et intellectuelle introduite dans notre mentalité collective par l’athéisme. En fait, pour tout te dire, profite donc de l’opportunité qui t’es donnée par la présente pour aller te coucher sagement dans les poubelles de l’Histoire. Ton temps est pas mal révolu.

Coincé, le théogoneux, luisant, huileux, ondoyant, casuiste, glisse alors graduellement sur une pente argumentative moralisante. Il commence par pousser des Oh! et des Ah! et se met à me réclamer une adaptabilité de pensée, un sens du relatif qu’il n’a lui-même jamais retenu dans le corps dur de son endoctrinement. Il se met à subitement exiger de la souplesse et de la nuance. Athée, mais toujours subtil, je lui offre toutes les nuances qu’il voudra, du moment que la catégorie divine (catégorie mentale, fictive, légendaire) ne se voit pas (ré)assigner d’existence objective, dans le mouvement… L’athéisme nie dieu, point barre. Le théogoneux me projette alors son obscurantisme au visage, mais en trompe l’œil, comme à rebours ou en creux. Soudain, il se lamente amèrement contre le savoir. Il affirme qu’aucune connaissance n’est certaine à 100% et que, donc, je ne peux pas être certain à 100% que son dieu n’est pas dans le tableau cosmologique. Je lui rétorque que, dans le même ordre d’idée, il n’est donc lui-même pas certain à 100% que la terre n’est pas plate, s’il se concède ainsi ce genre de poussière probabiliste d’incertitude archaïsante, en niant ainsi entièrement (et paradoxalement!) la possibilité de justement nier entièrement… Indubitablement ici, mon théogoneux devrait prendre un avion et partir très loin de chez lui. Il se retrouverait… chez lui… car la terre n’est absolument pas plate, tout juste comme son dieu n’est absolument pas. Toujours biaiseur et vénal, après s’en être pris au dogme (dont il accuse les autres), voici que notre théogoneux poursuit sur sa lancée et s’en prend aux absolus… On rencontre ainsi, de fil en aiguille, le bon vieux dogmatisme du relativisme non relativisé. Selon ce dernier, on ne peux absolument pas dire que quoi que ce soit existe ou n’existe pas (dieu inclus, évidemment). Il est absolument impossible d’être absolument certain, pour notre bonimenteur frétillant. Le relativisme est apparemment un absolu pour ce nouveau roseau raisonneur aux abois. Il ne faut pas s’illusionner de toute cette subite souplesse doctrinale, en fait. Le gros matou hypocrite du fond théogoneux rigide et sectaire continue simplement de guetter les petites souris mollassonnes contemporaines. Parce que lui, l’ascenseur relativiste qu’il me réclame, du haut de son clocher ou de son minaret, il ne me le renverra pas, au bout du compte. Il est sereinement dogmatique, lui, le soir, une fois son finassage social avec la société civile terminé. Cela fait partie de sa définition profonde… Les crises existentielles ce n’est pas pour lui. Il l’a encore bien en main, son petit monopole du droit à la fermeté. Alors que nous, les respectueux petits athées tolérants, magnanimes, modernistes, pluralistes, accommodants, déférents, politiquement corrects, on nous demande sans fin de fourbir nos instrument logiques dans le mou et de bêler gentiment dans le probabiliste, sans faire de vagues: 2 + 2 = (presque certainement) 4. Un triangle a quasi-assurément trois côtés… Il faut rester relativiste par déférence et souplesse mentale élémentaire, alors que le théogoneux ne décroche pas vraiment de son dogme de fond, sauf, évidemment, à fin d’esbroufe. Il protège la «vérité» à n’importe quel prix, que voulez-vous. Dieu est de son bord…

Alors? Alors, moi, je suis profondément écoeuré de cela et je ne joue absolument pas ce jeu là. Ferme, je (re)dis au théogoneux: montre moi simplement ta Marmite d’Or divine au pied de l’arc-en-ciel empirique. Tant que tu ne la montres pas, elle n’existe pas. Elle est une simple projection mythologique de ton esprit souhaitant. L’ultime argument de curée de village m’est finalement asséné par le théogoneux. Il (re)dit: l’athéisme est une croyance comme une autre. Non, non, vilain fallacieux lourdement redondant. L’athéisme est une incroyance et le remplacement graduel et douloureux de la croyance par le savoir. Le cadre de référence théogoneux est alors fissuré. Ne pouvant plus défendre l’essentiel (son être suprême fictif), le théogoneux complète sa glissade moralisante en se ruant alors ouvertement sur l’argument périphérique. Et l’argument périphérique cardinal c’est évidement, justement, LA MORALE. On nous l’assène habituellement en deux phases. On nous sert d’abord le coup du dieu thérapie, qui permet de tenir le coup dans la vie, de se contenir en cette vallée de larmes. Merci, on a compris. C’est en fait une morphine (version moderne du fameux opium de Marx) qui attaque, illusoirement et très nocivement, la douleur, pas le mal lui-même. Je me porte très bien, radieux, étincelant, pimpant, sans dieu, merci. On nous sert ensuite le coup des valeureux missionnaires. La religion devrait être respectée en vertu des bonnes actions que poseraient tous ses prozélytes, bien nichés dans les services publics nationaux et internationaux de toutes farines, les camps de vacances, les refuges pour sans-abri, les institutions pour handicapés, les soupes populaires, les camps de réfugiés, bref tous ces espaces de misère noire que la société civile, trop affairée à subventionner le capitalisme parasitaire, abandonne à la racaille cléricale, en abdiquant ses responsabilités sociales les plus élémentaires. Comme si ces bons samaritains, si tant est qu’ils existent, n’agissaient pas sur le terrain malgré la religion dont ils sont les propagandistes plutôt que grâce à elle.

Il y a donc une immoralité religieuse fondamentale qui se déploie en trois dimensions majeures:

- Tricheur, le religieux réclame qu’on le respecte par non-dogmatisme. Il profite à fond du relativisme, tolérant, moderniste et pluraliste, des autres… sans s’y mettre lui-même, son tour venu.

- Biaisé, le religieux prétend légitimer son erreur philosophique fondamentale en l’excusant au nom des (faux) effets bénéfiques ou thérapeutiques de sa doctrine et des (pseudo) vertus missionnaires de ses francs tireurs.

- Intolérant, le religieux prétend ouvertement avoir le monopole de la moralité. Il traite l’athée comme un immoral, un amoral et le méprise sirupeusement et sereinement avec une profondeur et une intensité rétrogrades qui confinent à l’indicible.

Parlons ouvertement de cette troisième dimension. Je ne suis pas respecté par le théogoneux. Il me rejette et me méprise frontalement, surtout s’il est pratiquant. Soyez athée et vous verrez la haine ouverte et compacte qu’on vous vouera à la ville. J’ai des amis torontois qui n’osent pas dire qu’ils sont athées sur leur lieu de travail, par peur de se faire dénoncer aux Ressources Humaines et saquer (la charte des droits, on repassera). Les théogoneux, par contre, sur le même lieu de travail, blablablabla, pignon sur rue. Droit inviolable. Prozélytisme tranquille. Mon athée torontois se fait même demander par ces mouchards s’il va à l’église. Il s’agit ici de gens qui travaillent dans un entrepôt pharmaceutique, for christ’s sake… Dans quel siècle vivons nous? L’engeance religieuse est partout, fout le trouble partout, et n’apporte rien d’utile. Il n’y a pas de pays véritablement athée. Les républiques, pas seulement la soviétique au fait, la française aussi, qui guillotinait les prêtres réfractaires (à prêter serment à la république), ont œuvré à la destruction des ruines du pouvoir féodal. Il fallait donc sortir les clercs des instances, pour le pouvoir matériel qu’ils détenaient. Ce n’était pas une question de conviction. C’était une guerre de classe, pure et simple. Il a d’ailleurs fallu finir par faire la paix avec l’engeance indécrottable, mais non sans avoir profondément altéré son rôle social, et réduit la théocratie à une parade verbale de Tartuffes politiques. C’est depuis la perte, hautement légitime, de cette impunité théocratique d’antan que le théogoneux a pris le maquis social et a appris à tricher, à faire ramper ses haines, à louvoyer juridiquement, à faire flèche de tout bois, à s’incruster. C’est un déclassé moyenâgeux aux abois, intellectuellement nuisible et moralement toxique.

De cœur, en ce cri du cœur, je me prononce pour l’illégalité immédiate de toutes les institutions, philanthropiques, bancaires, scolaires et hospitalières confessionnelles de tous tonneaux, sans distinction ni discrimination. Je me prononce pour une ferme et solide circonscription du religieux à la stricte sphère privée. Irrationnelle, affabulatrice, la religion est immorale, fallacieuse et révoltante. Ma morale athée est profondément outrée, mon intelligence est insultée en permanence par cet archaïsme factieux qui agresse mes enfants et nuit insidieusement à la bonne cohésion sociale. La religion, toujours en harmonie tonitruante avec tout ce qui est de droite, rétrograde, autoritaire, brun, rigide, phallocrate, ethnocentriste, véhicule un très mauvais exemple intellectuel et comportemental. J’ai la sereine certitude que la religion, cette aporie spéculative dangereuse et belliqueuse, sera un jour intégralement illégale.

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Le cannabis est encombrant, salissant, irritant et surtout… incroyablement narcotique

Posté par ysengrimus le 15 novembre 2008

Ceci est un texte de FICTION anonyme que j’ai traduit de l’anglais.

Mon nom est Jessica Darby, je suis la sœur cadette West Coast d’Ulysse Darby, que les lecteurs et les lectrices du Carnet d’Ysengrimus connaissent peut-être. Je suis un personnage fictif. Je n’existe pas. Ce que je vous raconte ici n’existe pas non plus. Je voudrais partager avec vous mes aventures et mésaventures avec le cannabis. Mes emmerdements sont bien distincts de ceux qu’on croit découvrir dans l’Herbe bleue (au demeurant un témoignage odieusement truqué), vous allez vite vous en aviser.

Je suis une femme mariée de la région de Vancouver (Canada), dans la quarantaine, qui a un amant, marié aussi. Notre compréhension mutuelle de la nature dosée et méthodique du plaisir charnel et émotionnel est suavement mutuelle. Je l’adore. Nous nous voyons discrètement de temps en temps et nous faisons l’amour passionnément, après avoir consommé modérément des substances sensées s’imposer à nous pour leurs qualités aphrodisiaques. Peu enthousiastes de l’alcool à cause de ses effets sur l’estomac, la caboche et son impact tristement soporifique, très improductif attendu nos objectifs circonscrits, nous avons expérimenté, un long moment, le cannabis.

Et… il y eut indubitablement quelques revers. Avant notre phase cannabis, nous adorions nous rencontrer dans un des petits hôtels balnéaires de notre superbe façade Pacifique, le Sunset Inn. C’est un lieu intime, charmant, vieillot et romantique à souhait, avec de jolies draperies rouge vif et or éteint, et un panorama océanique imprenable. Impossible, trois fois impossible, de fumer du cannabis dans cet endroit délicieux et tranquille où le personnel nous connaît trop bien. Cela empesterait les si jolies draperies et, outre que cela alerterait à terme ledit personnel, l’idée d’un espace intime sentant la fumée froide ne me suscite pas un bien grand enthousiasme érotique. Il faut donc, lorsque le cannabis est impliqué, se rencontrer en un lieu bien plus austère et bien moins marrant: ma résidence familiale, vu que c’est la seule dotée d’un garage. Eh oui, pour fumer du cannabis au logis, que voulez-vous, vos adolescents vous le diront, il faut disposer d’un bon garage. Autrement la maison embaume pendant des heures une odeur aussi suave que lourdement reconnaissable et on se fait automatiquement repérer par la flicaille morose le soir venu. Fumer dans un garage (vide, en plus – vous ne voudriez pas que les banquettes de la bagnole se mettent à fleurer le foin cramé) est emmerdant et refroidissant au possible mais, l’un dans l’autre, très efficace. Vous ouvrez la porte du garage après coup et l’odeur se perd complètement dans la nature… si les murs sont en béton, naturellement. Admettez avec moi qu’on a là un corps de contraintes parfaitement encombrant.

L’encombrement ne diminue pas du tout quand il s’agit de la manipulation méticuleuse de la chose elle-même. J’ai vite renoncé aux joints. Ils se déroulent, se défont, brûlent tout de travers, vous crament les doigts, tombent en capilotade. On perd des brins incandescents, en calcine d’autres inutilement. Il faut balayer les cendres et les bouts de papier sur le sol poussiéreux après… quand ils ne vous sont pas simplement tombés dans la robe. Salmigondis peu commode de complications. J’ai donc un temps utilisé la fameuse petite pipe à cannabis en verre. En vente partout sur la Côte Ouest, sous différentes fausses identités, elle est passablement plus commode, en ce sens qu’elle réduit sensiblement les pertes et permet de retenir les cendres refroidies proprement, dans un mouchoir jetable. Par contre, cette petite pipe de pyrex se garnit vite d’une sorte de goudron jaunâtre vraiment fort peu ragoûtant à terme. Admettez avec moi qu’on a là un corps de contraintes parfaitement salissant.

Donc voici ce qu’étaient les opérations de l’entrée en matière de ma rencontre romantique du temps non regretté de la pipe à cannabis. Avant l’arrivée de mon amant, je me devais de dissimuler la tenue émoustillante que je lui réservais sous une robe de chambre bien chaude, éventant de ce fait toute surprise effective. Que voulez-vous, nous étions en février et un garage n’est évidemment pas chauffé (et l’été, on y étouffe). L’amant arrive, nous désempilons deux chaises que nous installons dans le garage. Nous bourrons la pipe, fumons au mieux en alternance, toussons, gloussons, chassons la boucane de la main, rallumons constamment, nous demandons à tous bouts de champ si ça va les lèvre, les doigts, la gorge? Nous n’arrivons l’un dans l’autre à ne causer que de cette fichue pipe et de cette satanée boucane, en un évident gâchis de temps conversationnel. Nous escamotons ensuite les cendres dans un mouchoir jetable. Ne pas oublier aussi de rempiler les chaises, d’ouvrir la porte glissière du garage pour aération (après avoir tout escamoté. Inutile d’ameuter le quartier). Je me dois ensuite de laver la pipe à l’eau savonneuse. Je dois gratter avec les ongles ce goudron, maintenant brunâtre, dans la tête de la pipe. Il me colle poisseusement autour de l’index mais glisse futilement sur tous tissus. Ouf, vraiment dégueu. Je pose finalement la pipe de verre coloré dans le lave-vaisselle et actionne ce dernier pour compléter le nettoyage de l’instrument de verre. Il faudra ne pas oublier de le tirer de là après le départ de l’amant et le remettre dans sa cachette. Noyer le mouchoir jetable contenant les cendres dans le chiotte et tirer la chaîne, ranger les allumettes. Le tout en raclant de la gorge, en crachotant et en toussant (je ne vous apprend pas que la boucane de cannabis est parfaitement irritante et, oui, oui, nocive pour les poumons). Ouf, mon amour, je suis enfin à vous… disons, en fait, dans une trentaine de minutes, quand l’effet de tout ce labeur se fera sentir au mieux sur nos cerveaux et dans nos âmes.

Inutile de vous dire que nous nous sommes vite lassés de cette série d’opérations fastidieuses, encombrantes, salissantes, laissant dans la gorge un goût amer tant à cause du caractère irritant du produit que de par la lourde hypothèque qu’il faisait subir au halo romantique devant envelopper deux amoureux passionnés et moderne, n’ayant que fort peu de temps à perdre en fariboles préparatoires. Nous allions laisser tomber définitivement le cannabis, quand je me suis soudain souvenue du Chevalier Gluck…

C’est un personnage des Contes d’Hoffmann, un vague aristocrate berlinois, compositeur d’opéras, ou quelque chose comme ça. Le Chevalier Gluck fait un certain nombre de choses incongrues, quoique toutes parfaitement cohérentes et, entre autres, devinez quoi, il trempe les prises de sa tabatière dans le vin. Inspirée par cette idée curieuse, je me suis documentée pour finalement découvrir un fait bien connu des cuiseurs de pâtisseries au cannabis: les cannabinoïdes actifs sont solubles dans une petite quantité d’alcool, sans perte d’effet. Les babas-aux-cannabis et autres gâteaux confectionnés à base de marijuana incorporent en fait souvent en leur recette une concoction de cannabis dissoute dans une liqueur. Il n’était évidemment pas question de compliquer des opérations d’ouverture, aux charmes déjà passablement grevées, par des mésaventures culinaires qui, dans mon modeste cas, se seraient avérées hautement hasardeuses. J’ai donc décidé de tenter un coup plus simple, plus minimal, plus dégueu, mais aussi plus vif et opératoire. Cela a fonctionné parfaitement. Je vous le recommande chaleureusement… si vous avez un peu de temps…

J’ai d’abord laissé séché mon sachet de cannabis pendant environ un an. Quand il fut bien sec et parfaitement exempt de cette légère humeur un peu gluante qui apparaît parfois sur les boutons de cannabis frais, j’ai pulvérisé les boutons, feuilles et tiges, patiemment, avec les doigts, pour en faire une poussière de cannabis quasi impalpable que j’ai laissé continuer de doucement sécher. Deux semaines avant la venue de mon bel amant, je place dans le fond d’une jolie petite fiole ayant environ le format d’une bouteille d’aspirine, cette poussière de cannabis séché, à l’aide d’un bel entonnoir en porcelaine. J’en mets pour l’équivalent du tiers du volume total de la fiole. Je noie ensuite la poussière de cannabis reposant au fond de la fiole avec un doigt de rhum qui remplis ladite fiole jusqu’au goulot. Je bouche soigneusement et laisse ensuite macérer le tout quinze jours dans cette petite fiole. Au jour J, j’ai donc deux de ces fioles fines prêtes, une pour moi, une pour mon amant. S’y trouve réparti l’équivalent du cannabis que nous fumions en une fois, gorgé d’une quantité parfaitement insignifiante d’alcool. Nous les buvons, ce qui n’entraîne qu’une unique petite complication de rien. Le rhum gorgé de cannabinoïde passe parfaitement. Son goût est rendu suprêmement répugnant mais, bon, ça s’avale bien et, surtout, vite. Souvenons-nous, le cœur attendri, de l’huile de foie de morue de notre enfance. La poussière de cannabis, devenue une sorte de pâte vert foncé, colle partiellement au fond des fioles. Il faut y faire couler l’eau du robinet quatre ou cinq fois, secouer et boire, re-remplir, re-secouer, reboire (l’eau tiède sert aussi à faire passer le goût du rhum dégueulassé). Les grumeaux de cannabis finissent alors par débloquer et vous tomber dans la bouche par étapes, par secousses. Il faut ne pas trop mâcher (cette saloperie tend à se coincer entre les dents – ceci n’est pas une expérience culinaire… médicinale en fait, plutôt) et il faut avaler lestement. Le tout (incluant le rinçage final et le rangement des fioles) se joue en cinq ou six petites minutes là où la vaste opération garage – fumage –cure-pipe bouffait une bonne heure.

L’effet de ce breuvage furtif dure huit bonnes heures, un peu comme dans le cas des pâtisseries au cannabis. Par contre, ledit effet commence à se faire sentir bien plus lentement que lorsqu’on fume. Il faut compter un bon deux heures d’attente, avec lente montée de l’effet dans la seconde de ces deux heures (l’alcool, ici, est inopérant, sa quantité étant nettement insuffisante pour laisser le moindre souvenir). Nous pouvons donc prendre amoureusement le tram côtier vers notre petit hôtel balnéaire, de nouveau accessible à nos ébats futurs (ne pas conduire votre voiture dans cette condition hautement hasardeuse). À l’hôtel, nous prenons la suite avec la vue sur la mer et le piano, pour huit heures. Cela s’amorce donc tout doucement, sur deux heures à ne rien faire, à me languir, à graduellement sentir monter la torpeur en compagnie de mon bel amant. C’est parfait. Nous nous asseyons. Mon amant, de plus en plus entreprenant, complimente langoureusement ma parure savante, il me dit des mots doux, ses grands yeux brumeux et sombres dans les miens. Il m’embrasse les mains gentiment. Oh, Jessica… Oh, Jessica… Oh, ma passion… Oh, oh, Il ne faut pas trop se presser, mon bel ami, nous attendons l’effet, souvenez-vous. Ah, je dois l’admettre, il n’y a pas meilleur prélude que le prélude contraint par un objectif transcendant bien circonscrit et chronométrable. Je m’esquive. Je minaude. Je joue du piano pour lui, jusqu’à ce que les blanches et les noires deviennent graduellement, lentement, insidieusement toutes mélangées sous mon regard et de plus en plus écho dans la caisse de résonance soudain si caverneuse de mon être. Quand mon amant, éternel, insondable, me rejoint sur le banc du piano, son premier baiser a une densité et une charge singulièrement onctueuse et charnue. Puis là… là ma mémoire devient confuse (parce que cette saloperie de concoction vous brouille passablement le souvenir en plus) mais je peux corroborer que les moments les plus passionnels s’accompagnent indubitablement de petites hallucinations visuelles fort plaisantes et souvent amusantes. Enfin, bon, je vous laisse imaginer la suite…

Donc, pour tout dire, dans la formule pipe à cannabis, je perds mon temps en présence de mon amant en opérations difficultueuses et maladroites. Dans la formule breuvage rhum/cannabis, je consacre du temps de préparation à la chose en l’absence de mon amant, les opérations sont bien moins incommodes, l’ingestion est fulgurante et ne laisse aucune trace (je n’ai jamais ressenti la moindre difficulté pour la digestion de ma petite formule). Nette victoire donc sur l’encombrement, le salissage, l’irritation de la gorge. C’est pour alors tomber la gueule sur le principal défaut du cannabis. Le fait tout simple et tout bête que c’est un narcotique soporifique puissant et irrépressible. Après nos deux heures de préludes et moins de deux heures d’ébats, nous tombons lourdement endormis et nous flambons les quatre autres précieuses heures qu’il nous restait ensemble à pioncer côte a côte. comme de lourdes bûches doucement sciées par la langoureuse égoïne de notre inexorable engourdissement artificiel. On dort superbement d’ailleurs, profondément, sereinement, il n’y a pas à dire et là n’est pas la question. La question est bien que, pour tout dire, eu égard à l’objectif initial, c’est fondamentalement nul. Oh là là. L’affreux aphrodisiaque mais le joli somnifère.

C’est donc ainsi que, sur mes vieux jours, j’ai finalement renoncé au cannabis comme compagnon aphrodisiaque de l’amour. Comprenant enfin pourquoi cette substance est utilisée en thérapie anti-douleur, je ne me sers plus mon petit cordial rhum/poussière de cannabis que fort rarement, lorsque je suis fin seule et n’arrive pas à trouver le sommeil réparateur, en fait. Je dors alors comme une reine, rêve de mon bel amant qui reviendra toujours un jour, et me porte superbement, le lendemain (pas la moindre gueule de bois). Mon sommeil se trouve en fait amélioré pour les deux ou trois jours qui suivent et… la dimension récréative de cette camelote langoureusement calmante et lourdement somnifère peut bien aller se faire pendre à tous les diables.

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