Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Béatrice, vous aviez l’embarras du choix et vous avez pourtant pris comme conjoint un homme bien plus vieux que vous. Pourquoi?

Posted by Ysengrimus le 1 juillet 2012

Soit que par égale puissance
L’affection, et le désir
Débattent de la jouissance
Du bien, dont se veulent saisir:
Si vous voulez leur droit choisir,
Vous trouverez sans fiction,
Que le désir en tout plaisir
Suivra toujours l’affection.

Pernette du Guillet (1520-1545), RYMES DE GENTILLE ET VERTUEUSE DAME D. PERNETTE DU GUILLET, LYONNAISE, 1545, épigramme XXVII.

.
.
.

Céline Dion (née en 1968), René Angelil (né en 1942). Différence: 26 ans

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Béatrice Molinier, à quarante ans, vous filez le parfait amour avec un homme de soixante ans. Vous vivez ensemble depuis dix ans, avez un enfant, et vous m’avez écrit personnellement pour me demander de traiter, dans les pages du Carnet d’Ysengrimus, cette question, sur laquelle vous jugez qu’on cultive bien des stéréotypes rebattus. Le premier de ces stéréotypes c’est celui, perpétué dans la culture française avec Agnès et Arnolphe (de l’école des femmes de Molière) ou, dans la culture québécoise, avec Céline Dion et René Angelil. J’ai nommé: le mythe de Pygmalion, ce sculpteur qui se fabrique sa petite Galatée, bien en chair, bien docile et sans risque. Que pensez-vous de cette première description d’un couple comme le vôtre?

Béatrice Molinier: Ouf, par où commencer?… C’est une caricature grossière et rétrograde, aussi insultante pour l’homme que pour la femme, un vestige d’un ordre qui n’existe plus. C’est une représentation qui nie complètement la volonté de la femme, la réduisant à un objet dépourvu d’autonomie, dépourvu de ses propres désirs et de ses propres forces. Moi, j’ai choisi mon homme, activement, délibérément, passionnément, sans aucun complexe et avec toutes mes capacités, celles d’une femme solide, autonome, instruite, dotée d’une complète liberté de choix. Loin d’une Galatée, quand on s’est rencontré, j’étais déjà une personne solidement constituée, insoumise, affranchie. Quant à l’homme, j’ai beaucoup de difficulté à croire que l’homme moderne, l’homme évolué et intelligent, cultive ces pulsions pygmalionesques. En tout cas, je ne saurais jamais m’intéresser à un tel type. La notion que mon mari pourrait être séduit par une automate obéissante, parfaitement malléable et facile à dompter, l’idée que je puisse fonctionner pour lui comme une sorte de gonfleuse d’égo, constitue une atteinte non seulement à son intelligence mais à son solide féminisme.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Je crois que même Céline Dion me répondrait exactement comme vous le faites, en fait. Voici donc un cliché d’invalidé. Avant de passer aux choses vraiment intéressantes, réglons le sort d’un deuxième, celui de la figure paternelle. Votre époux en est-il une? Êtes-vous une figure filiale pour lui?

Béatrice Molinier: Je ne recherche pas un père, j’en ai déjà un, mon cher papa adoré est irremplaçable. Je n’ai jamais souffert d’un manque d’amour ou d’affection paternelle, je n’ai aucun vide affectif de cette nature à combler. Mon époux et mon père partagent-ils un certain nombre de qualités universelles? Bien sûr, et je l’admets sans complexe: l’intelligence, l’ouverture d’esprit, la douceur, la générosité. Encore, et j’insiste là-dessus, ce n’est ni par une privation antérieure, ni par un complexe d’Électre mal résolu que je me trouve avec un homme qui ressemble à ces égards à mon père. Je cherche une continuité de ces qualités, ces composants de caractère qui me semblent si fondamentaux, si essentiels et si indispensables chez un homme, chez un futur père. L’interprétation de notre écart d’âge comme une transposition dans le couple des rapports père-fille n’est pas plus opératoire du point de vue de mon conjoint. En plus de notre fille, il a trois enfants chéris d’un premier mariage, deux fils et une fille. Rassurez-vous sur le fait que toutes ses pulsions paternelles sont bel et bien satisfaites.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Très bien, Béatrice, vous me semblez avoir toutes les qualifications requises pour entrer dans le cœur de notre problème. Les gens disent constamment ne pas vouloir comparer mais je devine, à la férocité de votre ton sur cette question, qu’une petite comparaison ou deux, ce n’est pas pour vous faire peur. Vous avez donc rencontré votre mari à trente ans (lui en avait alors cinquante) et je crois aussi savoir qu’à la fin de la vingtaine, vous vous êtes passablement amusée avec des garçons de votre âge… On va donc retourner la lorgnette abruptement et, sans hésiter à vous inviter à comparer un petit peu, même si cela manifeste une certaine cruauté, je vais vous demander: qu’est-ce qui manque donc tant aux hommes plus jeunes et/ou de votre âge et qui les rends si peu attrayants, pour une femme comme vous?

Béatrice Molinier: D’abord, je veux rendre bien explicite le fait que j’ai choisi mon homme et que je suis tombée éperdument amoureuse de lui à cause d’une constellation de caractéristiques et d’attributs qui lui sont propres et spécifiques, et pas en fonction de ce qui manque ou fait carence chez les autres. J’insiste sur ce fait, sans aucunement exclure la possibilité que certaines de ces qualités puissent être attribuées à l’âge, qu’elles soient les fruits de la maturité. Bon maintenant, au sujet des traits peu attrayants de ces hommes de mon âge, je peux énumérer les suivants: l’attachement quasi-nombriliste à leur bande de mecs, la conformité sociale, le carriérisme débridé et cru, l’avarice émotionnelle… Mais ce qui m’a détournée le plus abruptement de ces hommes, c’est indubitablement leur façon de traiter la sexualité du couple. Simplement dit, je n’ai jamais trouvé la moindre harmonie sexuelle avec un homme de mon âge. J’ai même l’impression qu’ils ne s’intéressent pas autant qu’ils voudraient bien le laisser croire à la sexualité, dans toute sa profondeur, et encore moins à la séduction.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Pourriez-vous développer un peu cette dimension sexuelle. Indubitablement, elle captive toujours, et particulièrement sur cette question de la différence d’âge entre les conjoints.

Béatrice Molinier: Bien sûr. Permettez-moi alors d’illustrer mon idée par un exemple. J’ai toujours tiré énormément de plaisir en préparant le terrain sexuel. En attendant l’arrivée de mon amant, je m’habillais en guêpière et talons haut, en corset et cuissardes, en dentelles et en soie, autant de tenues que je m’étais procurées avec soin, spécifiquement pour l’occasion. Je me versais un bon verre, bref, j’établissais la scène. Comment réagissaient ces hommes de mon âge à un tel scénario (que mon conjoint actuel adore et savoure sensuellement)? Avec répugnance ou dérision. Et pourquoi? Le refoulement sexuel? La peur panique de la sexualité subtile de la femme libidineuse? L’angoisse de la performance? Bien difficile à dire. Quant à l’acte lui-même, il y a, bien sûr, chez nos jeunots, un certain coïtocentrisme, un génitalisme, une obsession des manœuvres et de la performance. C’était une frénésie de positions et une pénurie de cunnilingus. Mais, pire que tout ça, c’était le sexe sans la sexualité. Chez un homme plus jeune, il n’y a aucun respect pour l’esthétique du sexe, il y a même une grande réticence à le discuter, ce sujet du sexe. C’est assez délicat à suggérer, mais, chez l’homme, comme vous-même l’avez très astucieusement fait observer, peut-être qu’avec l’érection défaillante vient le vrai sexe. Je ne dirais pas que ça explique tout, mais c’est certainement un élément non négligeable. Enfin le fait est que, plus fondamentalement, avec cet homme plus vieux, je partage toute une vision de la sexualité, toute une manière de la conceptualiser et de la vivre.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Très bien. Et la conversation après l’amour (toujours dans notre perspective comparative entre homme plus jeune et homme plus vieux)?

Béatrice Molinier: Le contraste ici est assez radical. Avec ces amants de mon âge, c’était quasi-inexistant. Il est extraordinaire d’observer combien la jouissance –  leur jouissance – les rend muets. C’est avec l’homme plus vieux que j’ai découvert l’intimité post-coïtale. Ces conversations sur l’oreiller entre moi et mon conjoint sont parmi les plus animées et les plus significatives de notre couple, c’est le moment de l’épanouissement de toutes les splendeurs de l’intimité. On rit, on chante, on discute de ce qu’il y de plus banal comme de ce qu’il y a de plus cérébral, on partage nos idées et nos sentiments, on échange nos histoires, nos angoisses, nos fragilités, nos blessures. Ce sont ces moments d’échanges affectifs qui fondent la dynamique d’intimité de notre couple. Ce sont, en fait, les moments les plus beaux et les plus exquis de ma vie. Comment expliquer cette opposition si extrême entre les deux types de «conversation»? C’est comme si la notion d’intimité amoureuse, de partage intime, échappe à ces hommes de ma génération, ou, pire, qu’elle les dégoute, les écœure d’aimer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): À vous lire je suis en train de me demander si l’idée de la petite femme insécure qui cherche un protecteur ne devrait pas être remplacée par l’idée de la fine mouche, sensuelle et intellectuelle, qui ne ressent le piquant de la vie qu’en chaussant la pointure d’un partenaire, expérimenté, avancé, supérieur. Vous recherchez votre calibre et le trouvez chez un homme plus mûr. Voilà qui n’est pas pour arranger la petite androhystérie juvéniliste ambiante. Mais alors, l’idée que votre conjoint pourrait quitter la vie avant vous et vous imposer, bien involontairement, un veuvage assez longuet, cela se vit comment?

Béatrice Molinier: Oh Ysengrimus, ceci est évidemment la question inévitable mais au fond de mon cœur je cherche si intensément à l’éviter. Je ne peux pas vivre sans lui. Je n’autorise même pas mon esprit à cultiver un rapport à cette question. Mourir avant lui serait ma préférence. Je pense aux lamentations d’Héloïse, à ses reproches à Abélard – de vingt-deux ans son ainé – de lui avoir écrit au sujet de sa mort: Ainsi, je t’en prie, épargne-nous, épargne du moins, mon unique, celle qui est à toi en t’abstenant de ces propos qui transpercent nos âmes comme les glaives de la mort… J’essaie d’expulser ces propos si douloureux, si accablants, si dévorants de mon esprit en me rappelant combien je suis heureuse de l’avoir trouvé, en me rappelant la joie de notre vie ensemble, si brève ou si longue qu’elle soit. Il est mon bien-aimé, et ce n’est certainement pas afin d’éviter la douleur de sa perte future que je vais fuir ce grand amour de ma vie. J’assume mon choix avec toutes ses implications. Je sais qu’il y a ceux qui nous reprocheraient d’avoir eu un enfant, sachant que son père sera probablement mort avant qu’elle n’atteigne l’âge adulte. Il suffit d’observer ma fille avec son papa si adoré pour comprendre à quel point un tel jugement fait preuve d’une incompréhension brute de l’essentiel de la paternité. Ce qui est essentiel n’est pas la durée de notre temps avec nos enfants mais ce qu’on leur confère avec le temps qu’on a.

Héloïse d’Argenteuil (1101-1164) et Pierre Abélard (1079-1142). Différence: 22 ans

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Vraiment très touchant… Béatrice, en conclusion, j’ai pris l’initiative un peu intempestive de lancer, en ouverture d’échange, le point de référence culturel Céline Dion/René Angelil. Jouons aussi ce jeu, si vous le voulez bien, en fermeture. Vous avez déjà mentionné Héloïse et Abélard, couple archétypique, s’il en fut, de notre problématique du jour. Mais si je vous demandais maintenant, de me parler d’un couple de célébrités contemporaines qui symbolise, canalise, incarne et totémise pour ainsi dire, l’allure et le mouvement visualisable de votre relation avec votre mari d’âge mûr. Ce serait quel couple de personnalités ou célébrités et pourquoi?

Béatrice Molinier: Il me semble que, en prenant la distance requise en en faisant les transpositions requises, Catherine Zeta-Jones et Michael Douglas canalisent grosso modo l’essentiel de notre couple, de la réalité du couple moderne vivant la différence d’âge. Zeta-Jones incarne l’apogée de la femme dotée d’une liberté et d’une profusion de choix quasi-absolue. C’est une femme qui a connu ses propres succès professionnels personnels, elle ne se conforme ni à l’image de la nymphe poursuivie par le vieux satyre lubrique, ni à celui de la croqueuse de diamants. Ce couple (ils ont deux enfants ensemble) me donne vraiment l’impression de vivre un amour et une admiration intégralement réciproque. Je me rappelle la colère et l’angoisse de Zeta-Jones face au diagnostic tardif du cancer de la gorge de Douglas, et comment, suite à sa guérison, Douglas, à son tour, l’a épaulé dans ses troubles maniaco-dépressifs. À ceux et celles qui jugeraient un tel amour moins légitime à cause d’un écart d’âge entre les partenaires, je dirai que je vous encourage de sortir de votre conformisme aveuglant. C’est si rare qu’on sollicite l’opinion de la femme sur ce sujet, qu’on cherche à comprendre, sans préjugés, l’attrait de l’homme mûr aux yeux de la jeune femme. Comme j’ai dit, j’en ai vraiment marre de l’unilatéralité des vues ambiantes sur cette question, qui définit ma vie. Ysengrimus, je vous suis énormément reconnaissante de m’avoir fourni un si estimable forum pour la discussion de ce sujet si cher à mon cœur. Vous nous fournissez ici un autre exemple de votre générosité et de votre ouverture d’esprit.

Catherine Zeta-Jones (née en 1969), Michael Douglas (né en 1944). Différence: 25 ans

.
.
.

About these ads

8 Réponses to “Béatrice, vous aviez l’embarras du choix et vous avez pourtant pris comme conjoint un homme bien plus vieux que vous. Pourquoi?”

  1. Jean-François Belliard said

    Quel beau partage. Merci.

    Quel gaspillage d’énergie créatrice pour les jeunes hommes que d’essayer de faire jouir des jeunes femmes qui atteignent la maturité sexuelle vingt ans plus tard que nous.

    Encore une chose qui fonctionne à l’envers dans ce monde.

  2. Tourelou said

    Tout est à envier de ces couples qui reconnaissent que la liberté légitime est de vivre une existence équilibrée enrobée d’amour vrai. Ils surmontent et brouillent le code social des différences qui ont le plus souvent mauvaise réputation. Un partenaire plus vieux est souvent plus mature, plus à l’écoute. Quand on est élu, on reste plus actif, autant dans l’échange intellectuel, que sexuel, cela devient fort nutritif. Et pourquoi chercher à tout comprendre… Il faut exister d’abord!

    "On ne voit bien qu’avec le coeur" Saint-Exupéry

  3. jimidi said

    Reste trois points de vue à défendre : celui de l’homme dans la situation évoquée, ceux des deux partenaires dans une situation de couple où Mme serait plus âgée… Tiens ? Tu as du boulot !

    Bravo pour cet article à la fois pudique et clair !

  4. Égérie said

    Il baise bien, donc?

  5. Intéressant.

  6. Sophie Sulphure said

    Oh, Béatrice, Béatrice, rien n’est éternel, même chez vos modèles…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 153 autres abonnés