Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

La partie de baseball du film TWILIGHT (glose et description détaillée, pour les «nuls»)

Posted by Ysengrimus le 15 juillet 2010

La fameuse partie de baseball dans le film Twilight (2008) est un moment extrêmement sympathique, attachant et magique de ce grand long-métrage-culte contemporain. Il s’agit vraiment, sans ironie aucune, d’un terrain de jeu indubitable pour l’interprétation culturelle. Cette courte séquence cinéma porte de très riches implicites de la culture vernaculaire américaine, tant et tant que beaucoup de nos amis (notamment francophones) hors-Amérique n’y voient goutte, et c’est vraiment dommage. Alors pas de tataouinage aujourd’hui, hein, on va vous décrire et vous expliciter tout ça hic et nunc, par le menu, dans la joie et la gaieté, pour que vous en dégustiez tout le substantifique suc. Je vais, entre autre, vous traduire le dialogue, en traduction-glose, rien de moins, avec formulations détaillées des implicites (Attention, je ne traduis pas pour la fidélité au texte ici, mais bien pour l’explicitation du contenu complet d’échanges verbaux parfois fort furtifs). Il ne serait pas inutile de revoir la vidéo YouTube de la sublime séquence, avant lecture, en v.o. préférablement (Les v.f., surtout hexagonales, ont été mitonnées par des zèbres qui n’ont tout simplement pas pigé le topo. La v.f. que je recommande, c’est toutefois celle-ci).

Il y a bien des choses qui se passent pendant ces deux minutes trente secondes et, pour bien les saisir, cela requiert une compréhension minimale du fameux passe temps des américains, pour reprendre l’expression consacrée (formule équivalente du noble art pour la boxe) qu’Edward sert d’ailleurs à Bella, juste avant la partie de baseball, pour lui «expliquer» que les vampires sont de ladite partie aussi. L’ironie de la situation générale ici débute de par cette clairière forestière retirée, avec massif de sapinages et cascade majestueuse, où il faut se rendre en véhicule tout terrain. Le baseball se joue habituellement sur une pelouse urbaine aménagée, au coin de la rue, dans le quartier, pas dans la lointaine cambrousse. Nos vampires se planquent bel et bien pour mettre la balle au jeu, c’est clair.

La formidable puissance desdits vampires baseballeurs se manifeste de plusieurs façons. D’abord, ils ont besoin de jouer pendant un orage pour que le bruit du tonnerre couvre le raffut qu’ils font quand ils frappent la balle (c’est là un autre effet d’ironie. En réalité, quand il pleut, la partie est dite annulée à cause de la pluie. Le baseball ne se joue en fait impérativement que par beau temps, ou dans un stade couvert). Cette balle au demeurant, nos vampires la frappent toujours, sans faute, infailliblement (les meilleurs joueurs des ligues majeures la frappent, eux, environ quatre fois sur dix). Nos inhumains surhumains ne s’arrêtent jamais sur les buts des coins du losange mais, ultrarapides et déterminés, ils courent imparablement jusqu’au marbre. Ils attrapent le terrible projectile à mains nues, sans gants de baseball. Ils ne portent pas de casques de sécurité et la receveuse ne porte ni masque grillagé ni plastron de protection. Non, non, n’essayez pas cela à la maison…  Ajoutons, et ce n’est pas rien, qu’ils jouent sans arrêt-balle.

Ce grand grillage derrière le marbre, c’est l’arrêt-balle. Indispensable quand votre lanceur lance haut ou quand votre receveur a la main molle. Nos vampires se foutent totalement de cet objet…

Chez nos formidables et surnaturels vampire, en plus, l’homme de champ poursuit la balle, la dépasse et la capture. Impossibilité physique, sauf pour une être courant plus vite qu’une balle frappée. Sauts fantastiques, super-grimpettes aux arbres, courses fulgurantes dans les champs intérieur et extérieur et sur le circuit, lancers tonitruants. Le reste de ces effets d’omnipotence n’échappe pas à l’observateur ordinaire. Ces charmants baseballeurs sont parfaitement mythologiques, amples, gigantesques et, pourtant, un certain nombre de nuances sensibles et précises de leurs interactions profondes vont se manifester, lors de ce trop court engagement.

Voyons un peu les deux équipes. Jouent en défensive (et sont donc en équipe les uns avec les autres): Alice (lanceuse), Esme (receveuse), Emmett (arrêt court) et Edward (homme de champ). Jouent en offensive (et sont donc en équipe les uns avec les autres), les gens qui se succèdent au bâton: Rosalie, Carlisle, Jasper. L’arbitre de la rencontre sera Bella.

L’équipe offensive: Rosalie (première au bâton), Jasper (troisième au bâton), Carlisle (deuxième au bâton). Jasper et Carlisle sont «en file» hors du terrain. Ici, seule Rosalie est au jeu

Il faut donc commencer par bien les distinguer visuellement, ces deux équipes, si possible. Pas facile. Observez les casquettes d’Alice et d’Esme. Elles portent toutes les deux un C, pour Cullen (le nom patronymique de notre famille de vampires). La casquette de Rosalie porte, elle, un G (ce serait une erreur d’accessoire selon IMDB. C’est gros, ça, hmmm. Moi, j’ai mes doutes). J’ignore ce que ce G signifie mais il distingue imparablement Rosalie, (offensive) d’Alice et d’Esme (co-équipières en défensive). Ces deux casquettes en C de la lanceuse et de sa receveuse, par contre, ne font pas trop uniformes… Elles ne sont pas de la même teinte et ne sont pas rayées de la même façon (celle d’Alice, de fait, n’est même pas rayée du tout). L’uniforme distinct des deux équipes adversaires se réduit à cela, car autrement, les vampires sont vêtus avec des tenues superbes mais dépareillés, ce qui donne ce résultat de bric et de broc rehaussant tant le charme éclatant de ces vives personnalités. Notons aussi que, si le G de la casquette de Rosalie était un C loupé suite à une ci-devant erreur d’accessoire, on ferait face à la savoureuse et drolatique ironie de deux équipes adverses portant le même nom, symbolisé par la même lettre sur les casquettes des unes et des autres. Ceci n’est pas du tout exclu, au demeurant… Les casquettes de l’arbitre et des autres joueurs, quant à elles, sont banalisées, quand ils en portent une. Pour résumer l’affaire, on dira donc que les membres de l’équipe défensive casqués portent tous la casquette au label des Cullen, tandis que personne, dans l’équipe offensive, ne la porte.

Rosalie (en offensive – au bâton, casquette avec G)

Esme (en défensive – receveuse, casquette avec C) et Bella (arbitre, casquette banalisée)

Jasper (en offensive – au bâton, casquette banalisée)

Alice (en défensive – lanceuse, casquette avec C)

Si on regarde maintenant l’engagement lui-même. Esme, figure maternelle, puit de sagesse et de détachement, est receveuse. La receveuse, c’est le cerveau de l’équipe, en défensive. Elle conceptualise l’intégralité du dispositif et voit tout. Souvenons nous du mot du grand receveur Yogi Berra: On arrive à observer énormément simplement en regardant. La toute contemplative Esme est la personne parfaite pour ce rôle. Normalement, la receveuse a un rapport très profond et subtil avec sa lanceuse. Ils forment un tout intime, organique. Ce ne sera pourtant pas le cas ici, vu la présence inattendue et distrayante de Bella sur le terrain. L’attention d’Esme va négliger Alice (sa lanceuse) et se tourner vers Bella. Symbolisme? Il s’agit en tout cas de faire sentir à Bella qu’elle est la bienvenue et très importante pour tout le monde ici, même si elle n’a pas la puissance magique des vampires baseballeurs. C’est donc Esme qui va s’en charger, en lui assignant un autre type de puissance:

Esme: Glad you’re here. We need an umpire. [Je suis bien contente que tu sois là. Il nous faut un arbitre]

Emmett: She thinks we cheat… [Esme s’imagine que nous trichons]

Esme: I know you cheat. [Je SAIS PARFAITEMENT que vous trichez]

Notons l’impartialité transcendante d’Esme, qui n’hésite pas à traiter de tricheur un de ses co-équipiers, son propre arrêt court, Emmett, reconnaissable à la casquette blanche aux fines stries rouges qu’il porte de guingois, la visière au dessus de l’oreille. La casquette d’Emmett est faussement banalisée, elle porte en fait, elle aussi, le C rouge des Cullen…

Emmett (en défensive – arrêt court, la visière sur l’oreille et la langue bien pendue). Sa casquette porte aussi un C rouge. Elle ne semble banalisée que parce qu’il ne la porte pas de face

Tout le monde triche dans le coin, en fait. On nous le prouve d’ailleurs de visu. Car pendant qu’au second plan, Esme désigne Bella arbitre de la rencontre, on assiste au premier plan à la fugitive séance du jeu de mains sur le bâton de baseball. Cette procédure du jeu de mains, fort ancienne, est disparue depuis un bon moment des ligues majeures mais demeure bien en place, dans la culture du baseball des gens ordinaires. Quand on joue entre copains, il faut décider quelle équipe sera en premier au bâton. On tient donc le bâton perpendiculaire au sol, poignée en l’air, et on l’empoigne vivement d’une main, puis de l’autre, puis de l’autre, chacun son tour, en alternance, en remontant le long du manche. Celui ou celle qui touche le renflement terminal de la poignée du bâton représente l’équipe qui sera initialement en offensive. Cette procédure est aussi utilisée (c’est justement le cas ici) pour décider de l’ordre des frappeurs, au sein d’une équipe offensive déjà désignée. Maintenant, observez attentivement Rosalie, s’adonnant hâtivement à ce gestus. Elle va se faire tricher ouvertement par Carlisle, juste là, sous nos yeux, au premier plan. Elle gagne indubitablement à l’alternance des empoignes contre Carlisle (c’est elle qui touche le renflement terminal de la poignée du bâton. On le voit clairement). Carlisle feint pourtant une touche de plus sur le dessus du manche (vieux truc de tricheur), en couvrant la main de Rosalie de la sienne, grosse patte enveloppante. Ricanante et agacé, Rosalie s’empare du bâton et repousse vivement Carlisle, d’un air de dire: «La barbe, dégage tricheur, je suis au bâton». Ce fort douteux jeu de mains sur le bâton de baseball prouve imparablement ici que tout ce beau monde triche en grande… comme le «sait» si bien Esme. Aussi, Esme tient vraiment à ce que Bella soit une arbitre impartiale. Elle lui dit donc:

Esme: Call them as you see them, Bella. [Ne te laisse pas intimider, Bella. Juge et décris les jeux tels que tu les vois]

Bella: Okay [Compris]

N’importe quel américain moyen sait faire ce qui est demandé ici à Bella par Esme. C’est un trait massif de culture vernaculaire. C’est un peu comme demander à un français de cuire une omelette, de faire une vinaigrette ou… d’arbitrer un match de foot entre amis. Le baseball est un sport jugé, car les nuances se jouent si vite et sur des surfaces si infimes qu’il faut un observateur proche pour incontestablement les départager. Sans arbitre, votre partie risque vite de se transformer en une suite de disputes incessantes et lassantes sur l’interprétation des jeux. Tout classiquement, Esme, receveuse, s’accroupit derrière son adversaire Rosalie, au bâton, pour recevoir les lancers d’Alice (co-équipière d’Esme, au centre du losange) et Bella, arbitre, se tient debout, un peu courbée, derrière Esme, pour juger le passage de la balle au dessus du marbre. Je vous rappelle de ne pas essayer cela à la maison, sans masques et plastrons protecteurs. Le bâton est bien proche, la balle aussi.

Vue depuis le monticule (dans les yeux du lanceur), la structure que Rosalie, Esme et Bella reproduisent. Le frappeur (offensive), le receveur (accroupi avec le gant ouvert, co-équipier du lanceur en défensive), l’arbitre (en noir). Notez les équipements de protection de ces deux derniers

Bella n’hésite aucunement à se coller la face ainsi dans la trajectoire des balles d’Alice, confirmation de l’omnipotence protectrice d’Esme, qui peut les capter toutes et ne laissera certainement pas «son» arbitre se faire blesser. L’arbitre se doit de surveiller les frappes de balles et les arrivées des coureurs au marbre. Pour les frappes, l’arbitrage entre en ligne de compte surtout si le frappeur ne touche pas la balle. Il faut alors, selon un protocole dont je vous coupe le détail fin, démarquer, à chaque fois, les torts du lanceur des torts du frappeur. Je vous épargne justement cette portion du subtil règlement parce que, comme nos vampires surdoués frappent de toute façon toujours la balle, l’arbitrage de Bella ne sera pas utilisé pour juger des balles non frappées, imparablement inexistantes. Son arbitrage se mettra donc en place activement uniquement pour les arrivées des coureurs au marbre. Et pour cela, il nous faut un frappeur.

Or Rosalie est justement au bâton.

Rosalie porte une tenue complète de baseballeuse du dix-neuvième siècle. Si, dans la vaste configuration des choses, quelqu’un en vient un jour à se demander pourquoi deux équipes des ligues majeures intègrent le mot socks (chaussettes au pluriel, calligraphié Sox) dans leur dénomination (Les White Sox de Chigago et les Red Sox de Boston), c’est en réminiscence des longues chaussettes genouillères des uniformes de baseball de jadis, dont Rosalie nous montre ici un fort joli échantillon.

Ce dont l’uniforme de Rosalie est la réminiscence. Notez les stries du couvre-chef qui, chez Rosalie, apparaissent sur les chaussettes genouillères

Tout est donc en place. Alice, la lanceuse (il est savoureux de placer comme lanceuse la seule vampire de la tribu ayant un don de prémonition), adversaire cardinale de Rosalie, et qui porte elle aussi des chaussettes de baseball à l’ancienne, mais striées, elles, dans l’autre sens, se met alors à l’action. L’orage approche. Un coup de tonnerre se fait entendre, puis:

Alice: It’s time [c’est le moment de commencer la partie]

Alice lance la balle de la main droite en levant la jambe gauche très haut, presque comme une ballerine. Ce mouvement, si fluide, de la jambe opposée au bras qui lance, est parfaitement authentique. Il permet au lanceur ou à la lanceuse de renforcer l’impulsion imprimée à la balle en créant un contrepoids mobile avec la jambe.

Ce mouvement, si fluide, de la jambe opposée au bras qui lance, est parfaitement authentique

La balle lancée par Alice vole vers le marbre. La balle de baseball est exactement du format d’une balle de tennis mais elle est en cuir et est beaucoup plus lourde, dure et dense.

Rosalie cogne solidement la balle, dans un fracas de tempête qui, justement, sonne exactment comme le tonnerre. Bella est secouée par ce moment crucial.

Bella: okay, now I see why you need the thunder [Bon, maintenant je comprend pourquoi vous avez besoin de la couverture sonore du tonnerre]

La balle fonce droit vers le massif forestier, autre bizarrerie ici, car le baseball se joue normalement strictement sur pelouse intégralement découverte. Rosalie doit maintenant courir sur le losange (les sentiers, comme on dit dans le jargon, ne sont pas clairement dessinés dans ce pré. Nos vampires les identifient surtout par les coussins se trouvant sur les coins du losange, les buts) et elle doit s’arrêter soit à un des trois buts, soit au marbre (le «quatrième» but, celui qui complète le circuit, celui sur lequel l’attendent la receveuse et l’arbitre). Voici ce que nous voyons dans notre esprit, pendant que Rosalie court:

Le LOSANGE DE BASEBALL. Au premier plan: LE MARBRE (derrière lequel s’accroupissent le receveur et l’arbitre). En sable: LES SENTIERS (sur lesquels court le frappeur-coureur). Sur les coins: LES BUTS. Circulaire au centre: LE MONTICULE (sur lequel se tient le lanceur)

Nos vampires ne niaisent pas sur les sentiers, du reste. Ils comptent bien courir tout le circuit, jusqu’au marbre (il faut que le frappeur, devenu coureur, fasse le circuit complet du losange et revienne au marbre, pour arriver à marquer son point). Le marbre (le but de départ et d’arrivée, celui sur lequel on se tient pour frapper et vers lequel ont doit revenir pour marquer le point) est un petit pentagone en forme de maison. Les anglophones l’appellent donc home (la maison).

En français LE MARBRE, en anglais HOME (la maison), point de départ et d’arrivé du circuit, sur le losange

Métaphoriquement, c’est aussi la maison, le refuge, le bercail où il faut rentrer pour demeurer sain et sauf. Quand le circuit est complété à la course et qu’ainsi le point est marqué suite à une envolée unique de la balle frappée, les anglophones parlent d’un home run (une course –run- unique et complète sur les sentiers, vous ramenant directement à la maison –home-). Nous, en français, on parle plutôt d’un coup de circuit, c’est-à-dire un coup du bâton frappant la balle assez puissamment pour que le frappeur puisse courir la totalité du circuit et marquer un point en revenant au marbre. Pendant que Rosalie court, l’arbitre et la receveuse, observatrices privilégiées de l’intégralité du jeu, y vont de leur petite prospective, ainsi:

Bella: That’s gonna be home run, right? [Bon ici on se dirige vers un coup de circuit de Rosalie, non?]

Esme: Edward’s very fast… [Ce n’est pas certain. Edward est très rapide]

De fait, Rosalie court le plus vite qu’elle peut sur le losange. Mais de quoi se sauve-t-elle donc? Réponse: de la balle. Pendant que la frappeuse, en offensive, court son circuit sur ses sentiers pour aller marquer son point, l’homme de champ, en défensive, va œuvrer à remonter la balle (que Rosalie avait chassé le plus loin possible, en la frappant) vers le marbre, vers sa co-équipière, la receveuse Esme. C’est la course de la personne contre le projectile. Esme, le pied sur le marbre, attend la balle. Edward porte un uniforme très semblable à celui des mythiques Yankees de New York (les stries du col sont un peu plus foncées, s’il faut vraiment tout dire) et, cool jusque à la racine des cheveux, il est sans casquette.

Edward (en défensive – homme de champ, costumé comme les mythiques Yankees de New York et sans casquette)

Quand Esme dit à Bella que son co-équipier Edward est très rapide, elle fait référence à l’aptitude surhumaine de l’homme de champ à courir la balle dans le paysage lointain (ici, en l’occurrence, une forêt de conifères) et à la remonter vers le losange, plus précisément vers le marbre. En voyant bien à toucher du pied chacun des coussins des coins du losange, Rosalie court. Ne vous laissez pas distraire par Jasper, co-équipier de Rosalie, qui contemple le tout d’un air atterré, en faisant des mouvements acrobatiques avec un bâton. Il n’est pas encore au jeu, lui. C’est tout simplement un des prochains frappeurs en train de se réchauffer en préparation de son futur passage au marbre. Rosalie termine son circuit. On voit dans le fond Carlisle, son autre co-équipier, qui encourage Rosalie du geste. En une pose toute classique, Rosalie plonge latéralement sur le sentier et glisse vers le marbre, pour le toucher du bout du pied, sans se faire toucher par la balle. Mais Esme, et là, même un œil inexpérimenté peut le voir, a capté la balle, puis souri calmement, plusieurs secondes avant que la frappeuse-coureuse n’atteigne le marbre. Rosalie est donc indubitablement retirée. Malgré le caractère évident du jeu, Esme, qui s’est accroupie pour toucher Rosalie avec la balle, se tourne respectueusement vers l’arbitre et attend son verdict (tout, dans l’attitude d’Esme vise à montrer ostensiblement une haute déférence à l’égard de Bella):

Bella: You’re out [Tu es retirée, Rosalie]

Emmett: Out! Whoo! Babe, come on… It’s just a game… [Retirée! Ohh! allons, allons, mon chou, ne le prend pas sur ce ton là, c’est jamais qu’un jeu]

Au moment d’annoncer le retrait de Rosalie, Bella secoue le poing droit, en une sorte de petit bras d’honneur discret. Aucune arrogance n’est voulue, c’est rien de moins qu’une version esquissée du geste officiel (et fort ancien) des arbitres des ligues majeures et des ligues mineures pour signaler aux gradins le retrait d’un frappeur-coureur.

Ce geste de l’arbitre (le poing brandi) signale aux gradins que le frappeur-coureur est retiré

Emmett, par contre, en recevant la nouvelle, pousse son Out! Whooh! en faisant le geste d’un arbitre signalant aux gradins que le coureur-frappeur est sauf (n’est PAS retiré).

Le geste d’un arbitre annonçant aux gradin que le coureur-frappeur n’est pas retiré, qu’il est sauf. Emmett pose ce geste incongru et inane après le retrait de Rosalie, pour une raison qui reste parfaitement obscure

Ce geste délirant d’Emmett (le contenu en est faux et, en plus, seule l’arbitre est autorisée à diffuser ce type de message) est-il sa façon à lui de dire qu’il se sent lui-même «sauf», face à la neutralisation du terrible potentiel de puissance de Rosalie qu’il connaît bien, car elle est son épouse? Pas clair. Quoi qu’il en soit, oh, oh, ladite Rosalie n’est pas contente du tout. Sa bonne foi est fort questionnable, du reste, car le jugement de l’arbitre est ici aussi limpide que le jeu est raté. Rosalie se relève du sol juste après Esme. C’est l’occasion imprenable d’observer qu’Esme porte elle aussi des chaussettes de baseball à l’ancienne, partiellement striées comme celles de Rosalie et moins longues.

Et ici, c’est l’inversion des omnipotences. Rosalie, vampire herculéenne et anthropophage, pourrait simplement dévorer Bella toute crue, pour cette haïssable décision où, en plus, comble de l’agacement, Bella donne raison à Edward, son petit amoureux surdoué gnan-gnan-gnan du fond du champ. Ou encore, Rosalie pourrait crier à la collusion, au conflit d’intérêts, à la magouille généralisée. Boudeuse, elle toise Bella lourdement. Celle-ci baisse la tête modestement.

Mais il reste que, sur un losange de baseball, l’arbitre est une autre sorte de figure omnipotente. Si vous l’enquiquinez, il peut vous chasser du jeu, disqualifier votre équipe, vous suspendre pour le reste de la saison, vous bannir de la ligue. Sa décision ne sera jamais contestée. C’est une pure question de cohésion fondamentale, Rosalie doit se ressaisir. Elle doit reprendre son calme devant cet insecte humain, consacrée figure d’autorité suprême par la loi du jeu. Rosalie se calme, et Carlisle l’en remercie furtivement. Symbolisme annonciateur de l’évolution future de la relation entre Bella et Rosalie? En tout cas, pour le moment, c’est Carlisle que cela soulage:

Carlisle: Nice kid [Bonne attitude, Rosalie, tu as su rester calme devant la décision de l’arbitre qui pourtant te désavantageait]

Carlisle entre en scène ainsi. Il est maintenant au bâton. Tout de go, Edward se rapproche du champ intérieur, ce qui laisse déjà soupçonner que Carlisle est un cogneur moins puissant que Rosalie. Aussi, il frappe droitier, contrairement à ses deux autres co-équipiers. Les vampires sont-ils plus souvent gauchers que les humains? Quoi qu’il en soit, dans un geste de défi tout BabeRuthesque, Carlisle pointe le bâton vers un point indéterminé du champ centre. Annonce t’il la trajectoire future de son projectile? Je le crois… c’est que c’est là une allusion historique archi-connue qui connote tellement l’omnipotence mythique, au baseball…

Le geste de Carlisle est très certainement une allusion à la légende tenace voulant que, lors de la Série Mondiale de 1932, le mythique Babe Ruth aurait prophétiquement signalé aux gradins la trajectoire de sa prochaine balle frappée

Alice, l’air un petit peu découragé quand même face à ce futur qu’elle devine, lance. Carlisle cogne la balle. Elle semble bel et bien se diriger dans la direction qu’il a annoncée, un peu sur la droite du champ centre. Pour s’en aviser, il n’est qu’à suivre la trajectoire de la balle en traitant Alice comme le point de repère fournissant l’exact centre du terrain. La balle vole très légèrement sur la droite de notre lanceuse, par dessus elle naturellement. Ceci dit, contrairement à la balle de Rosalie, qui fonçait, rapide et droite comme une cartouche, (magiquement) parallèle au sol, on a ici ce qu‘on appelle dans le jargon un ballon ou une chandelle. Ce genre de balle qui fait une grande arabesque incurvée et ostensible, genre volant de badminton, se gaspille en hauteur, perd de la distance, flotte mollement, et, normalement, devrait être hautement facile à cueillir par les défenseurs. Or, quelque part dans le champ intérieur, Emmett et Edward sautent très haut vers la balle et se télescopent brutalement l’un l’autre. Il ne faut jamais courir la balle à deux, dans le champ. Il faut disposer d’une coordination et d’un découpage implicite des zones qui fait qu’on sait toujours qui la prendra, et où. Pas de cela ici, Emmett et Edward se font avoir comme deux enfants qui ont perdu le contrôle. Et voici pourquoi.

En brun-jaune, le champ intérieur (zone d’Emmett, surtout sur la gauche, le statut du champ intérieur droit restant flou). Les trois points rouges, le champ extérieur (zone d’Edward, surtout sur la droite, mais il foncera bien à gauche s’il le faut, allez). Naturellement, capter la balle est une priorité qui prime sur le respect de ces frontières flottantes

Le baseball se joue habituellement dans un stade. Si la balle est frappée au-delà de la palissade dudit stade, elle ne pourra plus revenir au jeu et c’est, pour le frappeur-coureur, le coup de circuit (et le point) automatique. Mais ici, il n’y a pas de stade, pas de palissade, pas de limite. On court la balle dans le champ intérieur, puis le champ extérieur, puis la forêt, puis la montagne, à l’infini semble-t-il. Cela crée une ouverture, à l’infini aussi, du rayon d’action de l’homme de champ (Edward). Il tend donc à prendre du champ justement, tant vers l’horizon, que vers le losange (dans ce second cas, surtout sur la droite). Pas de stade pour le forclore, soudain, c’est comme si la terre entière lui appartenait. Cela l’amène immanquablement à, éventuellement, en faire trop et à empiéter sur le territoire de son co-équipier l’arrêt court (Emmett) qui, comme son titre l’indique, est chargé, lui, de capter la balle frappée sur les trajectoires courtes, plus proches du losange donc, dans le champ intérieur (surtout à gauche) ou même sur les sentiers. Les âmes subtiles vont me demander comment je sais qu’Emmett est arrêt court et pas, par exemple, second homme de champ (en effet, il en faudrait au moins un de chaque côté du champ, qui est fort vaste. Rappelons que nos vampires font la part du feu vu qu’ils jouent à personnel réduit). En quoi Emmett est-il arrêt court? Simple. Observez-le attentivement, le Emmett. Toutes ses interactions, ses éructations, ses objections, ses observations (y compris ses mouvements inanes de boxe en l’air et ses faux messages d’arbitrage) sont orientées vers le losange et les protagonistes du marbre. Il est patent qu’Emmett est tourné vers le terrain, tandis qu’Edward est tourné vers l’horizon. C’est la courte vue de la casquette torve, contre la vaste visée perspective sans casquette. Aussi, pour ne pas trop nuire à l’image positive d’Edward, on semble laisser supposer que ledit Edward était spacialement plus proche de la balle qu’Emmett, sur ce jeu spécifique, vu que ce dernier a du courir un peu plus pour s’en approcher. Comme la balle frappée par Carlisle est partie vers le champ centre, un peu sur la droite, on peut aisément supposer qu’Emmett se met à courir depuis quelque part entre le troisième but (3B) et le deuxième but (2B). Or, c’est là l’indubitable position de l’arrêt court.

SS (pour short stop, ARRÊT COURT, la position d’Emmett) RF (pour right field, CHAMP DROIT, la position d’Edward, mais, dans son cas, avec un rayon d’action plus vaste que la normale)

Souvenons-nous aussi qu’Edward s’est rapproché à la fois du champ centre (CF, center field, sur notre shéma) et de l’intérieur, en prévision du frapper de Carlisle, rendant de ce fait la frontière encore plus floue entre sa zone défensive et celle d’Emmett. Sauf que, cela ne change absolument rien au conflit des rôles représenté ici. Emmett juge que les concessions tactiques ne doivent pas prendre le dessus sur le rôle fondamental, tandis qu’Edward fait primer l’improvisation tacticienne, quitte à prendre ses distances face à son rôle effectif. Comparaison symbolique des deux personnages? Aux twilightologues de se prononcer…

En tout cas, au moment de ce saut collisif stérile, involontairement conflictuel, d’Edward et d’Emmett, la balle tombe derrière les deux co-équipiers défensifs et n’est pas reprise par eux. Ils chutent lamentablement au sol avec la balle qui tombe juste derrière eux. Couac des omnipotences. Abrupte aporie des puissances. Dans la terminologie technique dépouillée et détachée du baseball, on appelle cela une erreur. On dit alors aussi que la balle est en lieu sûr – un endroit du terrain où, aussi temporairement que décisivement, les hommes de champ, les arrêts courts, les hommes de buts, les lanceurs, perdront de précieuses secondes pour la remonter. Il semble bien qu’ici, Edward et Emmett y renoncent, en fait. Coureur ultrarapide, Carlisle glisse vers un but, présumément, et fort certainement, le marbre. Tandis que, dans le champ intérieur:

Edward: What are you doing? [Mais qu’est-ce que tu fous, Emmett?]

Emmett : Come on [Bon, laisse tomber et continuons, tu veux bien]

Cet échange scelle, dans le désaccord le plus aigre, cette faillite défensive intégrale. Edward est un peu de mauvaise foi ici, du reste, car celui qui n’est pas à sa place et qui empiète sur la zone de l’autre, techniquement, en fait, c’est lui. Pas facile de s’autocritiquer, monsieur le vampire-étoile… On notera aussi qu’il est bien difficile de décider s’il n’y a pas eu là une sorte de sabotage involontaire mutuel de la part des deux figures filiales pour discrètement s’éviter d’empêcher la figure paternelle de marquer son point. Quoi qu’il en soit, Carlisle marque ledit point, en faufilant sa balle, entre deux fils, dans les environs approximés du champ centre.

Jasper est maintenant au bâton. Il sera d’évidence suivi de Rosalie, qui se réchauffe déjà avec un bâton, en prévision de son prochain passage au marbre. Inutile de dire que tous ces réchauffements acrobatiques vampiriques, impliquant des manipulations de ce lourd bâton de bois franc comme si c’était une baguette de majorette, ne se font pas de cette façon là, dans les ligues majeures…

Jasper frappe solidement la balle. Elle décolle indubitablement vers la gauche, ce qui en fait une pâture assurée pour un arrêt court mobile, s’il se donne la peine de reculer et de déborder un peu vers le champ gauche. Emmett abrège originalement ce processus en grimpant à un arbre isolé du champ intérieur gauche (artefact incongru qu’on ne rencontrerait évidemment jamais sur un terrain de baseball réel). Costaud, tonique, il capte alors la balle frappée par Jasper et ce, directement au vol, avant qu’elle n’ait touché le sol, ou un autre joueur, ou un obstacle. Cet attrapé spécifique (habituellement potentiellement douloureux, même avec un gant) signifie le retrait automatique du frappeur. Jasper n’a même pas besoin de continuer de courir sur les sentiers. Emmett pour sa part, n’a même pas besoin de remonter la balle aussi vite qu’il le fait. Mais il le fait quand même, en signe de passion, d’intensité et de hargne. Cela accroche l’œil de Rosalie.

Rosalie: My monkey man… [mon petit homme-singe]

Ce commentaire de Rosalie est formulé avec un mélange de dépit, car ce beau jeu défensif improbable est au désavantage de l’équipe qui est au bâton, et d’admiration amoureuse de la susdite Rosalie, pour son tonique époux, Emmett. À ses côtés, Esme, imperturbable, n’attrape pas la balle lancée si vivement par Emmett. La balle est donc retournée directement au monticule, c’est-à-dire à Alice, la lanceuse, ce qui confirme, si nécessaire, qu’il n’y a personne d’autre à retirer, que les sentiers sont donc bel et bien vides et que Carlisle s’était bel et bien rendu au marbre.

Rosalie est de nouveau au bâton. Comme son équipe a peu de frappeurs, le cycle des frappeurs, qui s’avance selon un ordre fixe, reprend déjà à son début. Alice lance. Rosalie frappe de nouveau la balle et se rue sur les sentiers. Mais Alice, depuis le centre du losange, voit quelque chose venir au loin.

Alice: Stop! [Arrêtez la partie]

Les trois vampires intrus font alors leur apparition, dans une brume, ce qui interrompt la partie de baseball avant la fin de la première moitié de la première manche (une partie normale compte neuf manches et dure habituellement entre trois et quatre heures). Un seul point (compté par Carlisle), deux frappeurs retirés (Rosalie au marbre, sur décision de l’arbitre et Jasper par saisie au vol de la balle en arrêt court), une erreur (résultant de la collision d’Edward et d’Emmett) et une joueuse (Rosalie) laissée sur les sentiers. La marque est de un à zéro, après moins d’une demi-manche de jeu. Un deuxième point allait possiblement être compté par Rosalie vu que, les intrus rapportant la balle d’assez loin, cette dernière aurait possiblement échappé à l’attention de l’homme de champ Edward, déjà fort affairé à paniquer pour la sécurité de sa copine humaine. Il y a aussi les cheveux d’Esme accroupie, qui lui volent dans le visage au moment où Rosalie frappe la balle. Esme fut-elle subitement dépassée par ce nouveau coup de butoir offensif de son enfant? On ne le saura jamais…

Car le mystérieux monde des vampires, derechef dangereux et cruel après cette courte parenthèse récréative, vient de reprendre pleinement ses droits…

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28 Réponses to “La partie de baseball du film TWILIGHT (glose et description détaillée, pour les «nuls»)”

  1. Tourlou said

    Gloser pour gloser, il y a pourtant dans ce buffet un élément fort universel qu’une nulle du baseball ajouterai au culte contemporain que vous servez si bien. Ce passage de James qui nous bave un ‘You brought a snack’ plein écran!

    Le terme ‘snack’ ici laisse entendre une collation quelconque. Cette séquence est spécialement ibéro-américaine elle prône la suprématie du mâle. Alors les filles nous préférons jouer la balle molle un peu pour cela je pense. ;-)

    • ysengrimus said

      Euh, au moment de ce commentaire anthropophage de James, auquel le clan Cullen s’objecte d’ailleurs avec la plus ferme détermination, il y a un bon moment que la balle n’est plus au jeu… Elle n’y revient d’ailleurs pas justement à cause dudit commentaire.

      • Tourlou said

        Cette affirmation qu’une fille soit un ‘snack’ est bien assez pour cesser le ‘jeu’ ce qui est tout à l’honneur du clan Cullen qui joue du côté vrai avec beaucoup de courage mais comme les vampires sont éternels, il leurs est inutiles de mentir.

        Est-ce là une leçon que trop de mortels mâles n’ont pas compris de nos jours?

  2. Chloé said

    Une excellente analyse qui m’amène à vous demander la question cruciale: que pensez-vous de l’histoire d’amour entre Edward et Bella?

    Quant à moi, bonne féministe du 21ième siècle, j’ai bien honte d’avouer combien ces aspects chevaleresques, vertueux, pudiques d’Edward me touchent profondément. On dirait même que Twilight est une réaction contre la culture hook up (ou "culture de la baise-copain"), qui, au bout du compte, nous laisse si vides. Mais, ceci dit, l’admiration pour une telle histoire d’amour envers une figure si archétypique, ne dévoile-t-elle pas une sorte de tendance régressive? Sommes nous injustes envers nos hommes d’attendre d’eux un respect total de notre liberté d’être nous même tout en maintenant cette attitude chevaleresque si saine, si reposante et si positive?

    • ysengrimus said

      Oh dites, soit féministe n’est en rien synonyme de boude ton plaisir. Allons, allons, chère amie. Je vous seconde pleinement dans votre émotion profonde ici. Enfin, il est mystérieux, beau, jeune, omnipotent, attentif, protecteur, et se retient de ne pas boire votre sang pour ne pas le moindrement altérer votre réalité fragile et virginale, parce qu’il vous aime juste comme cela, sans moins sans plus. Il se fout dans la merde avec son monde juste pour vous et il s’en fiche complètement. Il assure superbement. Vous n’êtes pas aimée pour ce que vous faites, performez ou accomplissez mais purement et simplement pour ce que vous êtes. En votre présence, toujours intense et flamboyant, il boue d’ardeur mais se contrôle imperturbablement. Il est terrible, presque terrifiant, mais ses bras sont le plus sûr, le plus doux et le plus tendre de tous les refuges… Vous vous sentez incroyablement bien avec lui…

      Euh, l’un dans l’autre, c’est pas trop mal, comme tension fantasmatique… Pour peu, on s’y attarderait et y reviendrait… Je ne vois vraiment pas pourquoi il faudrait laisser une confiserie fine pareilles aux non-féministes. Trouvez-pas? Et nous, les pauvres petits hommes? Bien qu’on médite le coup un petit peu, pour changer, sur ce qui vous branche. La culture populaire n’y manque pas, elle, encore, de VOUS le jeter au visage en permanence, ce qui NOUS branche…

      Hommes, soyez envers nous ce que nous voulons que vous soyez envers nous. Cela sonne comme un slogan féministe de parfaite tenue, non? Cessez de vous faire du mouron, Chloé, et jouissez pleinement de Twilight, les romans (écris par une femme) et les films (le premier mis en scène par une femme). Ces grandes oeuvres populaires sont des traits de la culture intime des femmes et, de ce fait, elles méritent notre attention la plus soutenue et notre déférence la plus complète.

  3. Juliette-Vampire said

    Ysen, quand tu dis: nos vampires font la part du feu vu qu’ils jouent à personnel réduit, j’comprend pas. Pourraistu élaborer?

    Sinon, eh super-cool tes explications.

    Juju

    • ysengrimus said

      Juliette-Vampire,

      Le baseball se joue à neuf joueurs par équipe. Nos vampires sont sept (Alice, Carlisle, Edward, Emmett, Esme, Jasper, Rosalie) pour constituer DEUX équipes. Le personnel est donc cruellement réduit. Trois joueurs s’en vont en offensive. (Carlisle, Jasper, Rosalie). Ils constituent une toute petite équipe. Pas trop grave car au baseball, le joueur offensif (celui qui est au bâton) joue de toute façon son jeu personnel seul contre les neuf de l’équipe défensive. C’est le face à face du un contre tous. Donc les trois joueurs offensifs peuvent se succéder indéfiniment. Tant qu’ils ont des personnes à envoyer au bâton, c’est bon. C’est pour cela que Rosalie doit revenir au bâton, à la fin.

      Pour l’équipe défensive, il ne reste donc que quatre vampires pour tenir le rôle assumé normalement par neuf joueurs. Voici donc votre liste, avec les manques:

      1- Lanceur (Alice)
      2- Receveur (Esme)
      3- Premier but (vacant)
      4- Deuxième but (vacant)
      5- Troisième but (vacant)
      6- Arrêt court (Emmett)
      7- Champ droit (Edward)
      8- Champ centre (vacant)
      9- Champ gauche (vacant)

      Ne pas avoir de joueur pour garder chacun des coussins, nos vampires s’en tapent. Ils courent si vite que tout se joue au marbre de toute façon. C’est pour cela aussi que l’équipe offensive peut être si réduite. Personne ne niaisera sur les sentiers, les frappeurs ne risquent donc pas d’accumuler les coureurs sur le losange et de manquer de joueurs à envoyer au bâton. Ils courent si vite qu’ils reviennent toujours au marbre. Mais, en défensive, aux champs extérieurs, intérieurs et à l’arrêt court, Edward et Emmett se partagent à deux la position de quatre zigomars. Pas étonnant qu’ils se rentrent dedans un peu, ce faisant.

      Oui?

  4. Juliette-Vampire said

    Oui, oui, oh-eh, c’est limpide Ysengrim, et tout symétrique, tout en ordre. C’beau… On voit bien sur le fond de ta photo d’Alice qui lance: Emmet à gauche en noir, Edward à droite en blanc et noir. Tout gaze…

    Encore deux questions et j’te fiche la paix. Sur ton schème orange là, que signifient le P au centre et le C tout’en bas?

    Et aussi, y a un couac dans tout cet équilibre. Un seul SS (short stop — arrêt court) à gauche, seul sur son côté et pas de l’autre côté. Pourquoi ça, c’est encore Emmett qu’a fait une connerie?

    Juju

    • ysengrimus said

      Vous n’avez pas à me «ficher la paix», Juliette-Vampire. Vos questions sont valides et vos observations solidement pertinentes. Bien vu, par exemple, Emmett et Edward derrière Alice qui lance. Et ils ont l’air au même niveau de distance à cause de leur terrible cumul de tâches dans le champ. Sur vos questions, maintenant:

      P: pitcher (lanceur)
      C: catcher (receveur)

      Notez aussi que le B de 1B, 2B, 3B signifie base (first base, second base, third base). Ce base c’est justement le base de baseball. En français on dit but. Le nom de ce beau sport s’est déjà traduit, dans notre langue, autrefois: balle aux buts.

      Maintenant, sur l’arrêt court unique. Bien, la majorité des frappeurs sont droitiers. Leur balle frappée décolle donc plus fréquemment vers la gauche. La tradition du baseball a donc placé un joueur d’arrêt court unique, entre le second et le troisième but, à la gauche du losange donc, pour compenser défensivement cette tendance de la nature.

      Si nos vampires (comme Jasper et Rosalie le prouvent) sont plus souvent gauchers que les humains, ils auraient pu placer leur arrêt court à la droite du losange. Comment distingue t’on un frappeur droitier d’un gaucher? me direz-vous. Regardez votre joueur tenant son bâton comme si vous étiez dans la position d’Alice (la lanceuse). Si votre joueur est à votre gauche et son bâton est à votre droite, ce frappeur est gaucher (Rosalie et Jasper). Si votre joueur est à votre droite et son bâton est à votre gauche, ce frappeur est droitier. (Carlisle).

  5. Catoito said

    Moi, le G aur la casquette de Rosalie, je vous propose ceci. Vous prenez le C de Cullen et vous y ajoutez la barre horizontale du H de Hale (le seul vrai nom de famille de Rosalie), et ça vous donne un G

    [Oh, oh... bien plus astucieux que les insinuations d'IMDB ça - Ysengrimus]

  6. Sylvie des Sylves said

    Mais, vous trouvez pas qu’Isabella Swan est une sorte de personnage réceptacle pour nos fantasmes de filles. C’est pas un peu gênant quand même?

    [traduction de l'aphorisme sur le gaminet de l'hyperlien: J'adore m'imaginer que je suis Bella - Ysengrimus]

    • ysengrimus said

      Sylvie des Sylves,

      Je (au masculin) dispose en toute impunité, depuis quelques petits siècles, de personnages masculins (d’aucun d’entre eux des figures majeures de la ci-devant culture universelle) servant sciemment de réceptacles à mes fantasmes de petit gars qui courraille dans les bois ou les ruelles et se roule dans la bouette, en pensant juste à son fun. Laissez moi, de mémoire, vous en énumérer une petite flopée:

      Peter Pan, Spiderman, Rouletabille, Tom Sawyer, Zorro, Marty McFly, Fanfan Latulipe, Superman, Sinbad le marin, Cartouche, Mowgli, Gilligan, Rocambole, Daniel Boone, Ivanhoë, Tom et Jerry, Totoche, Gallagher, Rahan, Luke Skywalker, Bob Morane, Harry Potter, D’Artagnan, G.I. Joe, Hulk, les cadets de la forêt, Huckleberry Finn, Astérix et Obélix, Captain Jack Sparrow, Goldorak, Tarzan, Hercule, Batman et Robin, Charlot, Robin des Bois, Lone Ranger, les sentinelles de l’air, Spirou, Ali Baba, James Bond, Yogi l’Ours, Albator, Pinocchio, La souris Fievel, la souris Mickey, le Petit Castor, Napoleon Solo et Elya Kuriakin, Thierry la Fronde, Popeye le marin, Bobino, Nasdine Hodja, Sir Lancelot du Lac, Pif le Chien, Davy Crockett, Ned Land, Gavroche, Surcouf, Lucky Luke, Simon Templar, Tintin et Milou, Robinson Crusoé, Fantomas, Green Hornet, Coco le Clown, Bozo le Clown, Patof le Clown, Titus le Petit Lion, Le Roi Lion, le Capitaine America, Tony Stark, Wolverine, Kirk, Spock et McCoy, Barbe Noire, Richard Coeur de Lion, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, the Teenage Mutant Ninja Turtles, Dracula, Frankenstein, Casper, Joe 90, Zébulon, Mike Mercury, Captain Scarlet, Captain Tempest, Flash Gordon, Robin Fusée, Touché la Tortue, Grand-Galop-Tire-Vite, Atom Ant, Bullwinkle et Rocky, Roquet-Belles-Oreilles, Gumby et Pokey, Placid et Muzo, Snaglepuss, Squiddly Diddly, Bugs Bunny, Road Runner, Yosemite Sam, Steve Zodiac, Fred Flinstone et Barney Rubble, Underdog, Mighty Mouse, The Herculoids, Thor, Namor, Rambo, Mandrake, le Petit Prince…

      Ma propre fantasmatique de mec étant fort bien couverte et dessevie par cet imposant aréopage de figures cruciales (sans que je n’en fasse le moindre complexe), je crois que la culture de masse peut bien se concéder une Isabella Swan, pour les filles, sans trop abuser de notre bande passante intellectuelle.

      Pour reprendre votre joli mot, cela ne me gène pas du tout…

      • Sylvie des Sylves said

        Ouais… Houlà… dans cette perspective je comprend mieux votre point de vue et il me rassure beaucoup car je ne suis plus une teen et pourtant j’adore Isabella et Edward. Ils me touchent tellement.

        Merci de votre sagesse.

        [Savourez bien. Cette fichue vie est si courte - Ysengrimus]

  7. livia said

    Suite à votre commentaire, j’ai lu votre article grâce auquel je saisis maintenant quelques éléments qui m’étaient totalement passés par dessus la tête… La scène est nettement plus amusante quand on constate la tentative de triche de Carlisle juste avant qu’Esme affirme qu’ils trichent.

    Cela étant dit, mon avis sur la saga Twilight demeure globalement négatif.

    Dans les livres (l’effet est légèrement atténué dans les films) le personnage d’Edward s’il a des côtés agréables comme sa délicatesse, son courage, sans oublier son physique agréable, véhicule par ailleurs des idées allant à l’encontre de la liberté de la femme à disposer d’elle-même. Il se montre protecteur au point d’infantiliser Bella et de choisir à sa place ce qu’il juge bon pour elle en lui imposant une séparation, en l’empêchant de voir Jacob. D’autre part il lie l’amour, aussi bien dans sa dimension sentimentale que physique, au mariage.

    L’auteur mormone développe ainsi à travers son personnage un discours ultra conservateur insinuant que faire l’amour avec quelqu’un (y compris si l’on aime cette personne ce qui n’a donc rien à voir avec "la culture de la baise copain" encore que, même si je ne trouve pas que ce mode de relation soit le plus satisfaisant, je ne le trouve nullement condamnable) en dehors du mariage entraine la damnation de l’âme et que le véritable amour doit forcément se solder par un mariage.

    Cela m’attriste vraiment de voir une œuvre véhiculant des idées contre lesquelles les mouvements de libération de la femme (entre autres) ont du lutter âprement avoir autant de succès en ce début de 21ème siècle. Je comprends que des personnes puissent rêver en lisant ou en regardant Twilight, certes par bien des égards Edward est effectivement bien plus attirant que le type lambda cherchant son "coup d’un soir"!

    Cela dit, j’ose espérer qu’elles gardent un minimum de recul vis à vis de l’œuvre et que malgré un possible besoin de protection, elles sont conscientes que le pas de la protection à la domination est aisément franchi et que leur amoureux fictif le franchit plus d’une fois. De même j’espère, surtout pour les plus jeunes d’entre elles, qu’elles sauront vivre leurs amours comme elles l’entendent indépendamment des normes qu’on peut tenter de leur imposer en prêchant l’abstinence ou au contraire la multiplication des expériences.

    Pour ce qui est du phénomène d’identification à Bella, c’est toujours la même chose qui me pose problème, elle est présentée comme une petite chose fragile qui n’est rien sans Edward. Cela s’arrange dans le quatrième tome mais durant les trois premiers tomes elle est simplement la demoiselle en détresse, l’amoureuse transie et ses petites rebellions retombent comme des soufflets ou alors permettent une fois de plus à Edward de la sauver sur fond de "Je te l’avais bien dis…".

    Les filles ont sans doute moins de personnages auxquels s’identifier mais il en existe néanmoins un certain nombre autrement plus intéressant, en conséquence de quoi je crois qu’on aurait pu aisément se passer d’une Isabella Swan.

    [Merci de cette excellente analyse. J'abuse de votre bonté en vous demandant de nous parler un petit peu plus de votre vision du hiatus entre les romans et les films (dont mes adolescents me disent qu'il serait proprement sidéral)? - Ysengrimus]

    • ysengrimus said

      Si un filigrane religieux s’était manifesté dans Twilight, je crois que je l’aurais détecté (car cela m’horripile souverainement) et je doute que, avec une auteure mormone ou sans, Twilight puisse être considéré comme le The Matrix (fadaise crypto-religieuse de choc) des années 10… Après tout, l’origine ethnoculturelle ou religieuse de l’auteure, on s’en tape un peu (au sens où c’est le texte et le discours cinéma qui comptent, pas la biographie du troubadour). Rodin était légitimiste et antidreyfusard, cela ne transparaît pas dans ses sculptures. Jack Kerouac votait Nixon, cela ne fait pas de The Dharma Bums un brûlot républicain. Les choses sont plus complexes et nuancées que cela.

      Concentrons-nous sur Edward et les valeurs qu’il véhicule. J’y vois plus (mais corrigez moi si j’erre) une exaltation romantique et l’assouvissement de fantasmes de protection, de mariage-à-la-fin et de valeurs archaïques encore fortement enfantines (genre contes de fées), qu’un conservatisme autopromotionnel au ras des mottes. Chloé cerne bien l’affaire ici quand elle parle de la dimension chevaleresque du personnage. Mais il y a plus, disons la chose comme elle est. Le choix entre Edward et Jacob, fondamentalement, c’est le choix entre l’homme réel et l’homme fantasmé. L’homme de chair que l’adolescente devra côtoyer à la ville ou l’homme glacial de la tour d’ivoire de ses rêves. Sa tour à elle, au demeurant… Jacob est une émanation du monde. Edward est sa création à elle… Et, et, et… elle choisi le second. J’y vois indubitablement un aspect libérateur du cadre mental et fantasmatique féminin. Permettez-moi de m’en expliquer par un petit détour canadien.

      Un de nos vieux romans du terroir québécois (écrit en 1913, par un homme, Louis Hémon) s’intitule Maria Chapdelaine. Maria vit avec ses parents dans le bois, à Péribonka. Je vous coupe les détails, pour vous dire simplement que cette bonne fille de colons canadiens hésite entre deux hommes. Eutrope, paysan rangé qui représente la continuité du train de la vie familiale conventionnelle et François, coureur de bois mystérieux et terrible qui trappe le loup et le castor avec les indiens comme dans le très vieux temps de la colonie. Vous goûterez la similitude du dilemme. Pas celle du choix, par contre. François disparaîtra dans une tempête de neige et Maria, contre le choix profond de son coeur, se rangera avec Eutrope et restera une bonne fille de la terre. Il s’agissait alors quand même de dire à nos petites canadiennes de ne pas trop rêver…

      Or les adolescentes de la culture Twilight prennent exactement la direction opposée. Elles ne se contentent plus de l’homme réel que l’histoire locale (en faillite) leur impose. Elles choisissent sciemment l’homme de rêve, dans sa dureté glaciale et son archaïsme délirant. Ce faisant, c’est l’assouvissement sans concession de rien d’autre que leur propre ego qu’elles choisissent en fait, par-dessus l’abnégation raisonnable et socialement docile d’une Maria Chapdelaine. N’y voir qu’une pulsion conservatrice à cause du côté dominateur et protecteur du type retenu simplifie cruellement le topo, je trouve. La torsade fait/fiction est plus subtile que cela ici. C’est Maria Chapdelaine qu’on forçait, de facto, dans le conservatisme linéaire et l’apologie de la continuité de la vraie vie, petite et chiante, avec le ci-devant "gars bon pour elle" (autoproclamé), en lui verrouillant soigneusement ses fantasmes archaïsants. Ici, notre adolescente ne transige pas, ne compose pas, en fait. Elle se prend en main dans l’assomption de la légitimité inconditionnelle de ses fantasmagories les plus hirsutes.

      Isabella Swan n’est pas un personnage si mou et soumis que cela. Elle est fragile mais elle n’est pas inconstante. Elle assume. Elle tient le coup. Fluctuat nec Mergitur (elle est battue par les flots mais ne sombre pas). Et les gamines qui la suivent tiennent le coup aussi, et elles nec mergitur aussi, et elles assument aussi leur droit au rêve fou et privé et à la rencontre fondamentale, et sans entrave, avec leurs aspirations les plus abracadabrantes. En tout cas, des millions de jeunes femmes ont tranché, sans transiger elles non plus. Twilight, c’est aussi un phénomène de masse. Le cadre de représentation imaginaire de toute une jeunesse. De fait, dans la tranche d’âge, y a que les jeunes gars pour râler contre… ça aussi c’est passablement parlant, du reste. Traitent Edward de pédé (pour rester décent et ne pas dire pire. Faut lire leurs forums. Ma vieille masculinité vacillante ne pavoise pas à cette lecture là). Ce vampire falot est bien plus que ce que ces descriptions injurieuses de ptits mecs tentent de circonscrire (dans tous les sens du terme). Le premier des grands Hommes-Objets total (pas juste niaisement physique), Edward Cullen, c’est l’homme, comme créature de rêve imaginée par la femme de demain. Et, comme tel, il n’a pas que des amis au sein de la meute aboyante des portes-bites d’aujourd’hui…

      Il y a une solide part d’explosif féminin dans tout ça. Culture intime de filles, pur sucre. Et justement, bien, ça dérange…

  8. Vance said

    Analyse très riche à la didactique utile. Même après avoir vu (et apprécié!) quelques vraies réussites comme "Jusqu’au bout du rêve/Field of dreams" ou "le Meilleur/the Natural", quelques règles de ce qui apparaît souvent comme un jeu de cour d’école demeuraient floues chez moi. Cette étude parallèle lève quelques coins du voile et permet de mieux appréhender la culture populaire américaine.

    Mieux: les commentaires (les vôtres et ceux de vos visiteurs) permettent de mieux cerner le phénomène "Twilight", généralement vilipendé (voire haï) et notamment par de pourtant éclairés cinéphiles masculins, et timidement défendu par des lectrices fascinées mais en manque d’arguments.

    Merci, en outre, d’être passé.

    • ysengrimus said

      "Jeu de cours d’école", hmmm, voici un zèbre qui n’a jamais senti une balle de baseball lui fesser dans la mitaine… enfin Vance, merci pour vos bons mots.

      Notez toujours la curiosité suivante. L’impérialisme culturel US, bouteur ne faisant habituellement pas dans la dentelle, s’est planté lamentablement dans l’exportation d’un de ses objets culturels pourtant majeurs: ses sports. Le baseball, le football américain, le hockey sur glace, même le basketball, immenses pour les ricains, le reste de la planète s’en tape totalement ou quasi-totalement. Et le foot/soccer, qui est désormais LE sport universel, les ricains y perdent leur latin et s’y mettent tardivement et sans joie réelle. C’est quand même curieux, ça, quand on y songe une minute.

      De fait, une part significative de la spécificité intellectuelle (notez ce mot) américaine se canalise dans ses sports. Ils sont un trait tellement typiquement US… bien plus que la musique, la littérature et le reste. Le sportif américain est voué à sa non-universalité, ce qui place sa spécificité (folklorique inclusivement) en un singulier et saisissant relief.

  9. Béatrice said

    On apprend très tôt, comme représentantes du sexe féminin, que nous ne sommes jamais libres de nous abandonner à jouir de nos propres plaisirs: défense de trop manger; défense de trop jouir du sexe; défense de trop tirer plaisir de n’importe laquelle de ces choses qui font partie de la culture intime des femmes. En effet, tout ce qui fait partie de la culture intime des femmes est, selon une culture plus vaste (qui inclut les vues de ce que je qualifierai de femmes en état d’auto-haine) le lot de femmes aliénées de leur propre condition, frivoles, ridicules et légère. Alors, on se retient pour ne pas montrer à quel point on est sexuelle ("Non, non, je ne suis pas du genre à accepter l’amour oral"); on a cette notion nocive de "plaisir coupable", ce qui peut inclure une vaste gamme de trucs, du chocolat aux "chick flicks" (films de filles). On ne se permet pas de se livrer à nos plaisirs, on les enterre sous une épaisse couche de culpabilité, de honte. Je me rappelle de mes propres "plaisirs coupables", les si nombreux pincements au coeur de mon adolescence, ridiculisés par les gars et par le monde adulte aussi. On apprend si tôt à garder pour nous-même ces plaisirs "trop féminins".

    J’adore votre liste de ‘personnages réceptacles’. Moi, je n’en ai pas. Je ne peut pas me rappeller d’un seul personnage réceptacle féminin de mon enfance, un personnage à travers lequel j’aurais pu vivre indirectement des escapades fantastiques. Pas un seul.

    Ce que j’avait en abondance, par contre, c’était des femmes que j’étais incitée à envier pour leur apparence physique, pour l’impact qu’elles avaient sur les mecs. Cela me frappe comme extrêmement triste quand j’y pense: des générations de filles qui n’avaient rien que ces figures féminines unidimensionnelles. C’est comme si être jolie et faire la belle était tout ce qu’une femme pouvait faire.

    Vivent les personnages réceptacles féminins d’aujourd’hui. Nous leurs devons en fait beaucoup…

  10. La Vache Enragée said

    So tired of all the Twilight bashing. If a man cannot fuck it, he must denigrate it. I am quite sick of the malignment of everything that is liked by girls. I mean, why were Harry Potter fans not trashed? What is so superior about that franchise? It’s always interesting to me how Twihards are sketched as falling outside the parameters of male desire and male agendas, much like the books themselves.

    Once again, we have 1. Teenage girls and 2. Middle aged cat ladies. This is the stereotype. It’s not like it’s new. My association with fandom started around 1997 with Buffy the vampire slayer, and it was the same stereotype then, too. Teenage girls are too young for men to be *allowed* to articulate their desire for them, and everybody knows that middle aged cat ladies have have passed their use-by date. The least powerful women available, from a male perspective. The least *relevant*, the least *immediately useful*. If useful (read: currently fuckable) women are involved, threat alert level goes to orange immediately.

    The Twilight books themselves couldn’t possibly give a shit less what men think of them. They are by and for girls and women. Men and boys and their agendas are *shut out entirely*. Might the occasional boy pick it up? Sure. But who cares? A phenomenon that *doesn’t care if they like it or not*, that doesn’t need them, that doesn’t court them? Of course it threatens them.

    A number of celebrities that have had success ignoring the desires and agendas of men and boys seem to elicit so much unfounded hatred. You cannot tell me that every guy who rants about his Twihate has read or seen Twilight or its sequels. You cannot tell me that every guy who rants about his Oprah hate has seen her output.

    Now, all of that being firmly said, I maintain that Buffy the Vampire Slayer is a far, far more progressive and positive figure for girls than Bella Swan, despite her imperfections and vulnerabilities, even because of them. Buffy’s men – two, both vampires – always respected her judgment and acknowledged her as an equal in strength, capability and reasoning. To add, Buffy had razor sharp wit, intellect, humor and charm. I owe to honesty to admit that I completely fail to understand why anyone, male or female, would be attracted in even the slightest way to the sullen, dull, morose, zero-personality Bella Swan. And, Buffy fucked, and it wasn’t always perfect… Ah, Buffy is just so much more engaging, rich and captivating a character.

    [Y en a donc marre de tout cet équarissage de Twilight. Si un homme ne peut pas baiser une chose, il se doit de dénigrer cette chose. J’en ai ras le bol de cette négativisation de tout ce qui est aimé des filles. Je veux dire, pourquoi les émules de Harry Potter ne se font-ils pas couvrir d’ordure, eux? Qu'y-a-t-il de si mieux que cela dans sa camelote à lui? Il est toujours fascinant d’observer combien les Twilight-ciné pur sucre sont ouvertement représentés comme tombant hors du champ paramétré du désir masculin et du programme masculin. Il en est autant des bouquins, du reste.

    Une fois de plus, on se retrouve avec 1. les adolescentes et 2. les mémés à chat du midi. C’est le cliché. Rien de bien nouveau. Mes aventures dans le monde des émules s’amorcèrent vers 1997 avec Buffy the vampire slayer et c’était déjà le même cliché, à l’époque. Les adolescentes sont trop jeunes aux vues des hommes pour qu’on les *autorise* à exprimer leurs désirs pour ledit homme, et tout le monde sais bien que les mémés à chat du midi ont passé leur date de péremption. Se trouvent donc impliquées ici, les femmes les moins *pertinentes*, les moins *immédiatement utilisables*. Si des femmes utilisables (entendez: baisables) sont impliquées, le danger, la menace masculine passent aussitôt à la couleur orange.

    Les bouquins Twilight, on s’en branle complètement de ce que les mecs pensent de leur contenu. C’est de la production de femme, pour des femmes. Les hommes et les garçons, ainsi que leur programme, se font tout simplement *flanquer à la porte* dans cette œuvre. Oh, un garçon de ci de là pourra bien lire un de ces ouvrages, mais qui s’en soucie? Un phénomène qui *se fiche de savoir s’ils apprécient ou pas*, qui n’a pas besoin d’eux, qui ne les courtise pas. Naturellement, cela les menace.

    Un certain nombre de célébrités ayant connu le succès en ignorant les désirs des hommes et des garçons semblent recevoir de plein fouet de compacts jets de haine. Vous allez pas me dire que tous les types qui éructent la Twilight-haine ont lu les bouquins et vu la série de films. Vous allez pas me dire que tous ceux qui ne peuvent pas sentir Oprah sont véritablement au parfum de son parfum…

    Ceci dit, et bien dit, je maintiens que Buffy the vampire slayer est une figure bien plus progressiste et positive pour les jeunes filles que ne l’est Bella Swan et ce, malgré ses imperfections ou même à cause de celles-ci. Les hommes de Buffy – ils sont deux, vampires tous les deux- respectent toujours son jugement et la reconnaissent comme leur égale en puissance tant physique que mentale. En plus, Buffy a de l’intelligence, de l’esprit, de l’humour et du charme… c'est une fine lame. Je dois à l’honnêteté d’admettre que je n’arrive tout simplement pas à vraiment comprendre comment quiconque, homme ou femme, peut ressentir la moindre attraction pour la toute morose, creuse, ennuyeuse Bella, avec sa personnalité inexistante et sa totale inertie vide. Aussi, Buffy baisait et ce n’était pas toujours paradisiaque. Ah, Buffy est un personnage tellement plus dense, intéressant et captivant.]

    • ysengrimus said

      Buffy versus Bella, it is like Art Tatum versus Duke Ellington. One pianist (Tatum/Buffy) is an explosion of power, soloist autonomy and formidable strength. The other pianist (Ellington/Bella) is the harmonic and polychromatic receptable of all the expectations and orchestral languors of our warm valley of tears. Do not ask me to choose. It simply hurts too much. And fundamentally, all in all, both are Piano…

      [Buffy versus Bella, c'est comme Art Tatum versus Duke Ellington. Un de ces deux pianistes (Tatum/Buffy) est une formidable explosion de puissance, d'autonomie soliste et de force. L'autre pianiste (Ellington/Bella) est le réceptacle harmonique et polychromatique de toutes les attentes et de toutes les langueurs orchestrales de notre torride vallée de larmes. Ne me demandez pas de choisir. Cela me ferait tout simplement trop mal. Et au fond, l'un dans l'autre, dans les deux cas, c'est le Piano...]

  11. sco100 said

    Mon pauvre ami… je ne sais que dire.

    C’est un peu comme surprendre son voisin destiné aux plus grandes universités en train d’embrasser ses toutous pour leur dire adieu OU, pire, en train de se crosser [se masturber] en regardant des mascottes de la LNH [Ligue Nationale de Hockey].

    C’est gênant.

    [Oh, mais mon pauvre ami (on se connait, au fait?)... Relisez et méditez un peu l'intervention de la Vache Enragée. Je vous l'ai même traduite, tiens, pour que vous ne manquiez de rien. Je ne savais pas comment exemplifier pour mes lecteurs et lectrices les incroyables inepties venimeuses masculines (C'est gênant, vous me le dites...) qui se vomissent gratuitement au tout venant, au sujet de Twilight. Grâce à vous, c'est fait. Merci. - Ysengrimus]

  12. livia said

    Je vais tenter d’expliciter le hiatus entre les livres et les films, même si je dois l’avouer mes souvenirs en la matière ne sont plus très frais…

    Le premier livre de Stephanie Meyer est quasiment dénué d’action, tout est centré sur la fascination de Bella pour Edward. Les meurtres ayant lieu dans le film ont été ajoutés histoire de dynamiser l’action. Les copines de Bella semblent éprouver une réelle affection pour elle et c’est réciproque, ce qui ne transparait nullement dans le film, bien au contraire. Il me semble que le copain de classe amoureux de Bella a été « squizzé » dans le film, nous épargnant ainsi des scènes de jalousie Edwardienne lassantes. Le don de Jasper pour influer sur l’état émotionnel d’autrui n’est mentionné à aucun moment (peut être qu’ils en parlent dans le second film, j’avoue ne pas l’avoir vu) ce qui devrait gêner l’explication d’événements ultérieurs.

    Pour le troisième tome, j’avais été particulièrement choquée par le comportement tyrannique d’Edward qui empêche à maintes reprises Bella de contacter Jacob sans se soucier une minute de son opinion. Tout au long du livre il y a aussi le harcèlement quant au mariage (auquel Bella il est vrai répond par son exigence d’être transformée). Cet aspect déplaisant a été réellement allégé dans le film pour laisser plus de place à l’intrigue (et accessoirement partager la palme du monomaniaque avec Jacob et son « je sais ce que tu ressens pour moi »).

    Ce sont les différences notables qui me reviennent à l’esprit mais j’en ai certainement oublié…

    Pour vous répondre, je ne crois pas avoir fait un blocage connaissant les convictions religieuses de l’auteur. En effet, j’ai lu et apprécié un bon nombres de livres d’Anne Perry elle-même membre de l’église des Saint des derniers jours et il existe bon nombre d’auteurs, poètes, compositeurs, etc, avec qui je suis en désaccord idéologique mais dont j’apprécie les œuvres.

    Il se trouve qu’ici, j’ai le sentiment que Stephenie Meyer dépasse largement le schéma classique du conte de fée avec happy-end façon ils-se-marièrent-et-eurent-beaucoup-d’enfants. Quand le héros dit à l’héroïne qu’il ne veut pas faire l’amour avec elle de crainte de lui faire perdre son âme, clairement on se trouve dans un discours ventant l’abstinence prônée par tout un courant religieux ultra-conservateur qui se soucie de la liberté de la femme à disposer de son corps comme d’une guigne!

    L’histoire de Maria Chapdelaine n’est pas sans me rappeler, d’une certaine façon, La petite sirène dans le conte d’Andersen où celle ci se trouve bien punie d’avoir voulu sortir de «son» monde, où elle ne se sentait pourtant pas à sa place, pour aller dans celui du prince (contrairement au Disney véhiculant le message inverse autrement plus positif) car la femme se doit de rester à sa place, dans son milieu social et d’attendre l’époux désigné (ou auto-désigné avec l’approbation tacite de l’entourage).

    Ce qui me chagrine dans Twilight, c’est que celui présenté comme l’homme idéal et qui devrait permettre à Bella d’échapper à une petite vie étriquée, ne pense qu’à l’enfermer dans un modèle très traditionnel où l’homme sous prétexte de protection prends toutes les décisions, où il est mal vu que la femme ait des fréquentations masculines autres que son mari et les hommes de sa famille, où on se marie forcément…

    Dans True Blood où l’on peut trouver un dilemme semblable entre Sam et Bill, Sookie choisie le vampire en dépit de toutes les conventions sociales (elle l’assume d’ailleurs avec bien plus de force que Bella puisque tout un chacun sait que Bill est un vampire et la plupart accepte mal l’idée d’une relation mixte, tandis qu’au fond dans Twilight ce sont principalement Jacob et le père de Bella qui voient d’un mauvais œil cette fréquentation, pour les autres Bella sort avec le beau et mystérieux Cullen ce qui est plutôt valorisant). Si Bill la protège et peut parfois prendre le pas sur elle, Sookie n’hésite pas à le renvoyer dans les cordes, d’autres part s’il a sa force pour lui, son don à elle de lire dans les pensées lui permet de l’aider à maintes reprises et s’il finit par la demander en mariage c’est de façon délicate et sans chercher à l’oppresser. Bill et Sookie profitent réellement de tout, de leurs discussions, du monde de l’autre, du plaisir de se toucher, de faire l’amour, d’échanger leur sang… Là nous sommes vraiment dans un espace de liberté qui fait fi des conventions!

    Je suis surprise que Béatrice n’aie pas trouvé le moindre personnage réceptacle féminin à travers qui vivre moults aventures, certes je reconnais qu’ils sont certainement moins nombreux et surtout moins connus que les personnages masculins mais néanmoins il en existe un bon nombre…

    J’en cite quelques une en vrac: Emma Peel, Alice Roy, Sarah Connor, Belle (Disney), La petite sirène (Disney), Anastasia (dessin animé de Don Bluth), Rose Dewitt Bukater, Aléa, Cat Woman, Buffy, Eowyn, Jean Gray, Sidney Bristow, les soeurs Halliwell, Kate Austen, Kate Reed, Geneviève Dieudonné, Mallory Knox, Docteur Quinn, Scully, Princesse Leia, Charlotte Pitt, Ripley, Elisabeth Swann, Lara Croft, Samantha Carter, Wade Wells…

    Ces divers personnages sortent la femme d’un simple rôle de faire-valoir, elles ne se contentent pas de faire les belles, elles sont intelligentes, cultivées, savent se battre, tirer de la force de leurs failles..

    Dans Twilight, Bella a beau être l’héroïne, à aucun moment elle ne s’accomplit réellement par elle-même, tout passe par Edward, par la volonté d’Edward quelle que soit celle de Belle au départ. J’ai le sentiment qu’elle passe simplement de la tutelle de son père à celle d’Edward… Cela dit je dois reconnaitre que cela s’arrange à partir du moment où elle devient son égale vampire (comme elle le souhaitait depuis le début d’ailleurs) mais que de renoncements à son indépendance pour y arriver! En cela je trouve dommage que Bella devienne une sorte d’idéal à travers lequel se projettent les (jeunes) femmes…

    Plusieurs d’entre vous ont évoqué la panique de la gente masculine face à un objet qui peut se passer d’eux. Pourtant dans les films et les livres destinés à un public féminin que l’on parle de Twilight, de Bridget Jones ou même de Sex and the city (série qui m’amuse pourtant énormément), on fait face à une image de la femme très réductrice.

    En effet, quelque soit la situation de l’héroïne (de l’ado solitaire paumée dans un bled pluvieux à la journaliste New-Yorkaise à succès enchainant les fêtes et les histoires), elles aspirent toutes en fin de compte à rencontrer le prince charmant pour se marier et avoir des enfants, comme s’il n’y avait pas de salut, pas d’épanouissement possible en dehors de ce modèle hyper convenu.

    Et si certains hommes se sentent menacés par les princes charmants de ces œuvres qu’ils se rassurent tout de suite car au fond, à travers ce genre de littérature, on ne fait que rabâcher à la femme à longueur de pages qu’elle n’est rien si à 35 ans elle n’est pas mariée et mère de famille.

    Bien sûr il y a toujours des exceptions, j’ai eu l’occasion de lire Les prodigieuses aventures des soeurs Hunt, un livre visant un lectorat féminin mais n’hésitant pas à explorer d’autres voies d’épanouissement possible que le traditionnel mariage.

    Cela me parait très paradoxal d’encenser Twilight en prenant pour argument le plaisir féminin au même titre que le sexe ou le chocolat, alors même que Twilight transmet un message visant à brider ce fameux plaisir féminin. Bella est une jeune femme de 17 ans fort docile, elle rencontre Edward, s’émancipe alors de l’autorité parentale pour se placer sous l’autorité de celui ci par amour, elle peut à peine toucher son amoureux, en aucun cas faire l’amour avec lui jusqu’à ce qu’elle soit prise de façon irrémédiable dans le carcan du mariage dont elle ne voulait pourtant pas.

    Cela dit je ne remets pas en cause le plaisir que peuvent éprouver un grand nombre de femmes à lire ou regarder Twilight. Moi-même la lecture des deux premiers tomes m’a agréablement changé les idées mais ce n’est pas pour autant que je vais les porter aux nues et encore moins nier l’aspect rétrograde des rapports entre Bella et Edward. Je me fiche bien que des millions de personnes se pressent de lire et/ou de voir Twilight et y prennent plaisir, du moment qu’ils sont capables de prendre du recul une fois les livres et/ou films terminés. Ce qui me sidère c’est la façon dont certaines personnes voudraient soutenir que c’est une œuvre de qualité.

    Le premier exemple qui me vient à l’esprit c’est le MacDonald. J’adore le McDo, je me fais un plaisir d’y aller régulièrement sans aucune culpabilité, néanmoins je sais que ce sont des produits de mauvaise qualité, faits pour attirer la masse dans le but de dégager un maximum de bénéfices. Je n’irais pas prétendre le contraire sous prétexte que j’adore leur bouffe, j’assume simplement le fait d’être accro à la junk food. On ne peut pas toujours manger dans de supers bons resto et même si je le pouvais j’aurais sans doute envie de temps à autre d’un bon vieux McDo.

    Twilight c’est pareil, je comprends qu’on ait plaisir à se laisser porter par une histoire aisément comestible le temps de quelques heures, en revanche ça me stupéfie qu’on puisse en parler comme s’il s’agissait d’un chef d’œuvre… Ça n’a rien de honteux d’apprécier quelque chose qui n’est pas sensationnel et transmets des messages auxquels on n’adhère pas forcément, du moment qu’on est capable de porter un regard critique sur la chose en question malgré le charme qu’on lui trouve.

    • ysengrimus said

      Merci de votre réponse et de cette excellente analyse, qui fait bien sentir la nature du débat intra-muros (chez les filles) sur Twilight. Je connais peu des personnages réceptacles féminins que vous nous mentionnez (cela ne veut pas dire grand-chose. Je suis certain que Squiddly Diddly et Grand-Galop-Tire-Vite ne vous ont pas marquée d’une trace indélébile non plus, et pour cause). Un mot quand même sur Lara Croft et la Princesse Leia. Il y a chez elles une solide et lumineuse manifestation de l’aptitude à jouer franco de port sur le terrain de jeu des gars, avec des flingues de gars, des motions de gars, des aspirations et des priorités de gars, la bonne vieille logique antique des gars. Pas plus (ou moins) folles qu’un gars, quoi. Tout bon. Rien à redire.

      Mais je ne peux m’empêcher de considérer hautement important désormais les personnages, par exemple, comme Belle (de La Belle et la Bête de Disney, 1991) qui restent dans leur monde de fille et font monter celui-ci avec elles dans les priorités de notre sensibilité. Des personnages filles qui mettent les affaires de filles, les hantises et obsessions de filles, les défauts et déviations de filles, et l’espace mental fille au centre de l’enjeu, et ce tous azimuts, personnages, intrigue, décors et costumes. Je crois quand même qu’Isabella Swan fait exactement cela (trip de soumission et fantasmes de docilité inclusivement, et pourquoi non, si c’est sereinement assumé et privé), et la réponse mondiale n’y est pas pour rien.

      Pour Twilight, comme pour le McDo, l’impact de masse est absolument crucial dans la réflexion, ici. Indubitablement, on ne parle pas Art ou Génie ou Chef-d’Oeuvre (personne n’a prononcé ce mot du reste) ici, mais culture de masse (et, par exemple dans le cas du baseball, culture vernaculaire, folklorique). Et un succès de masse de cette ampleur ne requiert pas uniquement un jugement critique acéré du type de celui que vous nous présentez en toute légitimité et pour lequel je vous entend parfaitement. Il demande aussi une explication sociologique, une description, une analyse. Cette analyse émerge d’ailleurs dans notre interaction, elle se renforce de notre débat critique. Tout ce qui y contribue est incontestablement valide.

      Prenons votre exemple du MacDonald, exemple d’ailleurs excellent. Voici une intervention culinaire remontant à l’entre-deux-guerres qui a réussi à devenir un objet ethnoculturel mondial majeur (aujourd’hui déclinant, mais quand même), y compris dans des pays disposant d’une tradition culinaires hautement plus sophistiquée, et ce, avec quoi, quatre sandwichs et un chausson au pomme… C’est étroit, ça, comme glace pour patiner. Il y a quand même là un phénomène qui requiert un minimum d’explication, et ladite explication, on est parfaitement d’accord là dessus, est certainement ethnologique ou sociologique avant d’être gastronomique (berk…). Similis mutandis pour Twilight

      Twilight, c’est un gros trip de filles et son impact est planétaire, pour un produit littéraire qui n’est pas Madame Bovary et un produit cinématographique qui n’est pas Citizen Kane. Il reste, qualité artistique à part, que rejeter n’est pas jouer… il faut quand même sonder un peu le signal factuel, sociétal, temporaire aussi, circonscrit dans son époque, que cela nous envoie. Et je ne suis pas certain du tout de la teneur des indices intellectuels qui se manifestent ici. Et je trouve que dire que toutes ces gamines en liesse lisent, et visionnent, et font des blogs, des forums et des scrapbooks parce qu’elles tombent sous le coup d’une résurgence néo-conservatrice crypto-mormone, franchement, c’est quand même un peu trop court et fataliste. Il y a une condescendance là dedans, presque un mépris, dont je me méfie.

      Moi, le trip de filles, j’y suis favorable, fortement favorable. Je trouve que, ben, ça nous change, un petit peu, ça nous bouscule dans nos certitudes encore massivement phallocentriques, ça nous rafraichit et nous subvertit….

  13. Esmeralda, la Gitane said

    Je suis bien contente que Livia mentionne True Blood. C’est une série télé qui est vue à tord comme la version trash et sexe de Twillight mais qui est en réalité exponentiellement supérieures aux bleuettes adolescentes des films cités. Il s’agit d’un futur plus ou moins proche où les vampires sont "sortis des cerceuils" et vivent en société en cotoyant les humains dont ils sucent moins de sang grâce à une invention japonaise de sang synthétique et donc répliquable appelée True Blood, d’où le titre. Le truc qui fait toute la finesse de la situation c’est que le sang des vampires, bu sans avoir été mordus au préalable par les humains est une drogue puissante qui fait que les proies et les prédateurs inversent leurs rôles.

    En tout cas c’est assez violent et dépoté mais justement beaucoup de trucs bizarres et troublants peuvent être explorés mine de rien. Par exemple une ado vierge qui vient d’être vampirisée avant d’avoir perdu sa fleur se voit "refleurir" à chaque coït, ce qui rend sa vie légèrement insupportable. Personnellement, j’apprécie beaucoup le clin d’oeil au paradis musulman, ou Jenna, dont l’irrésistible atout principal est de fournir des houris vierges éternelles aux méritants de l’au-delà. Sans déconner c’est bien une idée de mec de penser que la virginité et sa conquête la plupart du temps douloureuse pour les dépucelées puissent être à ce point aphro et paradisiaques.

  14. Ma fille est une fan de baseball et nous en avons vu pas mal à Seattle, alors, bien sûr, celle de Twilight l’a doublement amusée.

    Un bien bon article que celui que je viens de lire.

    [Les Mariners de Seattle, de la Ligue Américaine sont une équipe extrêmement symathiques, bon enfant et sans façon. Votre enfant est allée à bonne école. Je suis content que ma modeste analyse vous ait plu. Votre carnet de voyage est charmant. - Ysengrimus]

  15. livia said

    Je suis bien d’accord avec vous quand vous soulignez que face à un tel impact, on ne peut négliger une explication sociologique…

    Je ne considère pas les milliers de jeunes filles se passionnant pour Twilight comme des idiotes. Je peux concevoir et comprendre que face à un monde où le fait d’étudier n’offre plus la garantie de décrocher un travail intéressant ou stable, où l’on prône le fait de réussir par soi-même tout en fustigeant ceux qui cherchent à se réaliser en dehors d’une logique de profit, où la liberté sexuelle tend à se transformer en compétition, etc, je peux comprendre qu’il existe un besoin de se replier sur la bonne vieille formule d’antan où le prince charmant sauve la demoiselle en détresse.

    D’ailleurs je pense qu’en grandissant la plupart des fans de Twilight, même si elles garderont surement de l’affection pour cette saga (tout comme j’ai encore plaisir à voir Anastasia malgré sa vision de la révolution d’octobre 1917 teintée d’anti-communisme primaire), seront parfaitement capables de porter un œil critique sur cette œuvre.

    Ceci dit je ne peux m’empêcher de regretter que True Blood n’aie pas déclenchée un tel engouement car au delà de l’histoire d’amour entre Bill & Sookie, la série aborde un grand nombre de thèmes passionnant tels que l’ambivalence existant chez les humains comme chez les vampires, la discrimination, l’addiction, l’extrémisme religieux, le sens de la justice… Enfin ce n’est pas parce qu’une personne regarde Twilight et non True Blood qu’elle est perdue pour toujours lol

    En revanche, Belle (Disney) est une jolie jeune femme passionnée par la lecture mais pour moi la ressemblance avec Isabella Swan s’arrête là. Contrairement à celle ci elle n’est absolument pas du genre soumise, elle s’arrange toujours pour faire face la tête haute et si possible seule aux situations les plus graves. Elle n’est pas dans un état de fascination soumise face à la bête même une fois qu’elle tombe amoureuse de lui, ils sont dans une relation beaucoup plus égale où chacun aime, respecte et aide l’autre. Pour tout cela ce personnage me parait autrement plus positif que Bella Swan qui ne peut manifester son courage que dans le sacrifice pour Edward.

    Il y a quelque chose qui revient dans votre réponse c’est "trip de filles" et je crois qu’en fin de compte c’est avec cette notion là que j’ai le plus de mal. Ça m’évoque ces catalogues de jouets qui me hérissent chaque année quand je vois les pages filles avec poupons-cuisinières-aspirateurs et les pages garçons avec voitures-action man-pokemon. Cela renvoit directement à des stéréotypes où la femme au foyer s’occupe des enfants et du ménage tandis que l’homme fait la guerre, conduit des voitures…

    Je me souviens encore du petit garçon de ma voisine qui voulait une dinette et à qui une autre voisine n’avait rien trouvé de mieux à dire que "Mais c’est un jouet de fille ça!". Comme si un petit garçon ne pouvait pas trouver de plaisir à jouer à la dinette! Les jouets sont à ceux qu’ils amusent garçons ou filles peu importe… De même que je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’une femme soit maman au foyer du moment que c’est vraiment son choix et que ça la rend heureuse et je trouve aussi bien un homme au foyer s’il en a envie. Ce qui me dérange c’est cette tendance qu’on observe trop souvent, sans que les gens y pensent forcément à mal d’ailleurs,à tout étiqueter.

    Je suis agacée de voir Twilight, Bridget Jones ou autre étiquetés "trucs de filles" parce que c’est tellement réducteur et ça renvoie une image tellement stéréotypée de ce qu’aiment les femmes, d’autre part ça crée une sorte de tabou pour les hommes qui apprécient. Certes statistiquement je veux bien croire qu’une majorité de femmes sont lectrices/spectatrices de ce genre d’œuvres mais le fait de les vendre à la base comme des produits 100% féminins n’est pas pour rien dans le phénomène. J’aime bien regarder Sex and the city de temps en temps, ça ne m’empêche pas de me régaler de Terminator et autres divertissements réputés typiquement masculins, sans compter la grande majorité des films inclassables en fonction du genre supposé du spectateur.

    Le fait d’aborder Twilight ou autre comme un "trip de filles" (même si de facto je ne peux que reconnaitre la majorité du genre féminin dans les salles de cinéma) me semble au contraire de nature à renforcer les certitudes massivement phallocentriques dont vous parlez.

    Rien de nouveau n’est apporté au contraire, on expose aux hommes un spectacle qui ne peut que renforcer les stéréotypes existant encore sur le genre féminin, en simplifiant outrageusement ça donne: "Hé les gars, les filles sont de douces créatures, fragiles et adorant les contes de fées sans aucune profondeur, au fond c’est normal vu que tout ce qu’elles attendent de leur vie c’est la rencontre du prince charmant!".

    D’ailleurs quand vous me dites que Leia ou Lara Croft se contentent d’adopter une logique de gars, là encore j’ai le sentiment de retomber sur ce préjugé qui voudrait qu’une femme soit jolie, douce, rêveuse mais pas à même de se battre, de se débrouiller pour concrétiser ses rêves, de se faire respecter en s’imposant s’il le faut, etc.

    L’ensemble de traits de caractère censé être féminin et celui censé être masculin sont des objets socialement construits. Pendant des siècles la femme en position de dominée s’est vu attribuée des traits telles que la douceur, la réflexion, l’instinct maternel, etc tandis que l’homme dominant se devait d’être fort, courageux,etc.

    Quand je suis face à quelqu’un ou même face à moi-même, je ne me demande pas si tel ou tel comportement est digne d’un homme ou d’une femme, je me demande plutôt s’il est digne d’une être humain.

    En attendant merci de vos réponses, c’est agréable de pouvoir exprimer des points de vue divergents sans que le débat devienne immédiatement agressif comme c’est trop souvent le cas sur le net.

  16. ysengrimus said

    Il faut faire attention de ne pas imputer à l’observateur, les typages (y compris les stéréotypes) qui sont dans le monde social qu’il observe. Gros trip: Bella et Edward se marient… Moi, le mariage, en 1978, je lui donnais encore six mois de survie. Aujourd’hui même les gais se marient. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette vieille institution phallocrate… Idem pour les autres traits du trip de fille dans la culture de masse actuelle, la culture de masse jeune.

    Attention, entendons-nous. Trip de fille signifie ici discours fille, pensée fille, et certainement pas truc POUR fille qu’on marginalise fille. Importante distinction… Car enfin, il y a aussi des critères qui sont internes à l’œuvre analysée. Dans Le Petit Prince, c’est bien un trip de gars qu’on a, en ce sens que le personnage par lequel on appréhende le monde est un gars (deux gars, en fait, le petit prince lui-même et l’aviateur-auteur-en-Je, qui nous en parle) et c’est aussi lui qui nous présente la femme/la rose, compagne esquissée, fantasmée dans un angle totalement masculin, par le susdit petit prince, dans le regard typant de sa perspective exclusive. Dans Twilight, c’est pas moi qui décide cela, l’auteure est une femme, le personnage portant le regard et vivant les dilemmes est une femme (c’est donc Edward Cullen et consort qui, cette fois-ci, sont fantasmés dans un angle féminin), le public réceptacle est féminin et soudain… patatra, on appréhende le stéréotype et on se réclame du consensus massif sur le rejet de la typification sexuelle des jouets pour bien s’occulter la polarisation effective des sexages dans l’univers social de l’adolescente début de siècle. Mais souhaiter n’est pas décrire…

    Moi je ne regrette pas que nos ados contemporaines préfèrent ceci plutôt que cela. Je constate la préférence et cherche à en comprendre les causes. Enfin, mazette, au tribunal un peu morose de nos (auto)critiques, c’est toujours les filles qui perdent au change. Dans Le Petit Prince, la femme est stéréotypée, dans Twilight, si elle est fascinée par l’oeuvre, elle cède encore au stéréotype. Mais, oh, Terminator aussi, c’est stéréotypé. Prière de ne pas insidieusement le traiter comme neutre, en sexage ou autrement. Quant à Belle (de Disney), son gros nounours est autoritaire et elle cède bien craintivement devant son autorité. Elle s’amourache d’un geôlier pas mal égoïste, avec ses petits problèmes à régler pour lui d’abord. Même l’abnégation apparente des gens/objet de maison s’avère elle aussi fort intéressée au succès des amours de Belle. Au moins Cullen a des principes supérieurs et Bella, l’un dans l’autre, l’aime librement. Bon, bref, etc… On pourrait débattre longuement les tendances de typage, les mérites et démérites des Belle et des Bella et nos jugements de valeur et prises de parti, au sein de chaque analyse, auraient une fort solide assise. Rouletabille et Touché la Tortue n’ont jamais passé par pareil filtrage dubitatif… Les petits gars trippaient sans se mortifier ad infinitum, et tout était dit…

    Ceci dit, je reste guidé par un principe:

    «Ma petite, Twilight c’est bonbon, typé, mormon, faiblard… Prend donc True Blood, c’est supérieur et meilleur pour ton élévation intellectuelle autant que pour le grand progrès sociologique de la pensée»…

    est une formulation qui ne figure nulle part dans le cadre de représentation que je me donne pour décrire les objets ethno-culturels.

    Moi aussi, je vous remercie. J’aime bien que mes lecteurs et lectrices voient les deux points de vue, sans occultation, et fassent leur choix. Vous contribuez brillamment à cet exposé des options et c’est effectivement captivant.

  17. Ondine said

    Merci pour cet article, sympa comme source.

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