Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le thaumaturge et le comédien

Publié par Ysengrimus le 12 septembre 2008

Dans LE THAUMATURGE ET LE COMÉDIEN (roman de 362 pages, paru en 2008 chez les Écrits francs), je soulève la question des répercussions émotionnelles de la mémoire historique. Le roman est en deux tableaux. Le premier tableau s’intitule le thaumaturge, le second tableau s’intitule le comédien. Dans le premier tableau l’histoire est racontée par une femme nonagénaire s’adressant à son arrière petite fille de sept ou huit ans, qui deviendra la narratrice de trente-six ans du second tableau. Les deux narratrices portent le même nom: Rosèle Paléologue. On a donc Rosèle l’ancienne et Rosèle la nouvelle. Le premier tableau est exalté et tragique. Il gravite autour de l’irruption, dans les sphères d’un pouvoir autocratique décadent, d’un thaumaturge, un homme médecine, un guérisseur esbrouffeur qui frime à fond son entourage. Le second tableau est ordinaire et insolite. Il gravite autour du comédien chargé de jouer le rôle du thaumaturge du premier tableau, dans un film historique. Les événements évoqués dans le premier tableau voient la montée du pays fictif où se déroule l’action, le Domaine, vers la conflagration révolutionnaire que le transformera en la République Domaniale. Les passions sont à vif, les tensions sociales, à leur paroxysme. Dans le second tableau, plus stable socialement, une troupe d’acteurs cinématographiques cherche à mettre dans la boite un film de reconstitution historique aspirant à encapsuler les émotions et les passions décrites dans le récit du premier tableau.

Rosèle l’ancienne et Rosèle la nouvelle ne se racontent pas sur le même ton. Rosèle la nouvelle relate les mésaventures de la troupe travaillant sur le film qu’elle dirige sur le mode et le ton du journal quotidien. On partage ses angoisses, ses hésitations, ses coups de déprime, ses triches et ses bons coups. Rosèle la nouvelle est mariée à une femme qui est pour elle un facteur de stabilité intellectuelle, de chaleur humaine et d’amour pur. Quand Rosèle la nouvelle hésite, on hésite avec elle. Rosèle l’ancienne se relate plutôt sur le ton du témoignage testamentaire, du bilan de vie. Sa passion amoureuse, pour une femme aussi (interdite dans ce cas-ci, vu que c’est l’Ancien Régime), est une certitude d’acier, un absolu ultime. Il y a en elle la paix ferme et droite des personnalités modestes ayant réalisé tout naturellement de grandes choses, dans une phase historique favorable. Il y a aussi, en Rosèle l’ancienne, une gouaille rocailleuse, une férocité de ton, une intimité tranquille avec toutes ces personnes d’un ordre disparu, qui vivent encore en elle. Quand Rosèle l’ancienne voit son monde révolu se déployer devant elle, on le voit avec elle. Rosèle la nouvelle pourra-t-elle mettre cette vision en images? Elle écrit:

Ce long-métrage compte beaucoup pour moi. Je cherche à y capter en images un récit ancien qui me fut relaté dans mon enfance. Outre l’incroyable charge affective que représente en mon coeur le tournage d’un film sur mon arrière-grand-mère, dont le souvenir tendre et diffus m’obsède depuis des années, j’ai un autre problème qui, pour ce film spécifique, culmine, et atteint le niveau d’une crise aiguë. Ma belle Sylvane l’a bien cerné avant-hier soir en parlant d’un oscillement entre l’acteur et le comédien. Je tiens mordicus à la beauté visuelle du tableau, à l’harmonie bien dessinée des espaces, des volumes, des corps, et des visages des acteurs. L’image compte pour moi immensément. Elle est la vertu cardinale du cinéma. Mais je mise beaucoup, et de plus en plus, sur la force émotionnelle des comédiens, sur leur investissement entier dans le récit à construire, sur leur aptitude à intérioriser les ressentis à rendre. Aussi, pour les faire vivre ce qu’ils jouent, je n’hésite pas à imposer à mes acteurs de se placer en situation effective, quitte à attendre qu’ils sentent bien ce qu’ils ont à faire avant que la caméra ne se mette à tourner.

Torrentielle passion saphique de portée historique… La compréhension et la perpétuation du mystère de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques? Il n’y a pourtant pas d’histoire des émotions. Il n’y a que l’histoire des actions et des faits qui les engendrent. Pour que la Révolution ne soit pas perdue pour l’Histoire, faudra-t-il la refaite? Rosèle l’ancienne –qui l’a faite, elle, en toute simplicité- n’est pourtant pas une jovialiste de la phase post-révolutionnaire. Elle dit à sa petite fille:

Crois-tu que nos historiens marchands m’auraient demandé mon compte rendu sur ce moment fatidique, crête ultime de la Magistrature Domaniale avant qu’elle ne plonge vers sa ruine finale? Penses-tu. On se contente de me faire animer des comités citoyens de raccommodeuses d’uniformes. Eh bien, ce compte rendu, le voici Rosèle, mon petit amour, juste pour toi.

Avant de prétendre reconstituer l’Histoire, taisons-nous modestement un moment, et dépêchons-nous d’écouter attentivement le récit des témoins avant qu’ils ne disparaissent…

L’irruption, dans les sphères d’un pouvoir autocratique décadent, d’un thaumaturge, un homme médecine, un guérisseur esbrouffeur…

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2 Réponses à “Le thaumaturge et le comédien”

  1. ysengrimus a dit

    Un premier compte rendu de mon roman.

    Un deuxième compte-rendu.

    Un troisième compte-rendu.

    Un quatrième compte-rendu.

  2. Paul Laurendeau a dit

    Monsieur Gérald Séguin, rencontré lors du lancement du roman à Montréal me fait parvenir la note de lecture suivante:

    Paul Laurendeau, Le Thaumaturge et le Comédien, Les écrits francs s. a., Montréal, 2008, 360 pages

    M. Laurendeau,

    Le 23 septembre dernier, lors du lancement de votre roman, chez Francis, rue Laurier, à Montréal, en l’autographiant, vous m’avez souhaité la «bienvenue dans l’univers domanial». Je m’y suis plongé du 11 au 19 février dernier. Voici quelques commentaires dont j’ai envie de vous faire part.

    Le Thaumaturge
    Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je suis entré d’abord dans le monde étrange de Ludovor VII et de Dulciane alias la Ratière, ai-je appris plus loin dans Le Thaumaturge. Les pouvoirs du guérisseur sur le jeune Cyprien ont été fulgurants, mais le lien qu’il tisse aux trois mois avec la reine n’a pas cessé de m’intriguer et de me faire mal. J’ai trouvé pénible d’assister au spectacle de la femme aimant être battue. Cet aspect du personnage de Dulciane m’a passablement révulsé. C’était pour elle, si j’ai bien compris, la façon de se rapprocher sans cesse de sa bien-aimée, Rosèle Paléologue. S’ensuit alors une intrigue nous menant vers la révolution et l’abolition des forces royales. Il est toujours stimulant de voir le peuple imposer son pouvoir et renverser l’oppresseur. Les aventures de Rosèle, de la baronnette d’Arc et de Sarto Paléologue avec la complicité de Dulciane (la Ratière informatrice) étaient palpitantes. J’assistais, je participais presque à une ardente libération populaire. Voir l’héroïsme de la reine, qui la mène à sa propre perte par amour de son peuple et de la liberté, élevait le récit à une hauteur pathétique. L’amour saphique qu’illustre le roman ne m’a pas surpris outre mesure bien que je ne sois pas familier avec lui. Une fois de plus il démontre l’universalité du sentiment amoureux. Par contre, le lien masochiste entre Dulciane et le thaumaturge m’a, je le répète, dérangé.

    Le Comédien
    La deuxième partie, ou le deuxième roman, Le Comédien, m’a aussi fort plu. Rosèle Paléologue, l’arrière petite-fille de Rosèle et Sarto, met en film l’histoire de ses aïeux. L’épisode de l’aventure de Rosèle avec Jeannot Mésange, les amours indéfectibles et libres de Sylvane et de Rosèle, leurs longs échanges, leur fréquentation de la musique par l’entremise des violons, la découverte de la fourchette, Cordula d’Arc, les aléas de la production cinématographique et des retours dans le passé, les difficultés inhérentes à ces reconstitutions, la confrontation avec la critique institutionnalisée, l’interaction entre les personnages, la culpabilisation disparue (est-ce possible?), etc., etc. m’ont captivé. Bref, ces «deux romans dans un» m’ont tenu en haleine. Le lecteur aime toujours qu’on lui raconte une bonne histoire. Ce fut le cas pour moi.

    La forme
    Le récit a du souffle. L’univers construit, élaboré est impressionnant. Les repères de temps et d’espace, toutefois, ne m’ont pas toujours parus très clairs. Peu ou presque pas de paysages, de notations géographiques; tout se déroule entre les murs, à l’intérieur: palais, chambres, appartements, tunnels, passages, etc. Où cela se passe-t-il? Quand? Je suis demeuré sur ma faim. Je lisais un roman de science-fiction ou historico-fantastique, fruit d’une imagination fertile, débordante. L’univers inventé est vraisemblable; les personnages sont crédibles, souvent attachants. C’est un récit qui happe. L’action est généralement lente, minutieusement détaillée, méticuleusement servie au lecteur. Les portraits sont nombreux et attrayants. Les adjectifs et les adverbes sont abondamment utilisés. J’ai relevé une trentaine de mots dont je ne connaissais pas le sens ou dont j’ai eu besoin de rafraîchir la connaissance que j’en avais. Il y avait aussi des néologismes. La langue est soutenue, de facture souvent littéraire mais pas ampoulée. C’est une langue de qualité, un français international, sans coloration locale (québécoise, acadienne ou franco-ontarienne). J’ai reconnu des liens avec l’univers de Francis [Lagacé], dans Rose? Vert? Noir? que j’ai lu l’automne dernier: les univers inventés, les amours homosexuelles, notamment.

    Interrogation
    Je me demandais en cours de lecture, surtout dans le deuxième récit, si je lisais un roman (ou deux). Plus d’une fois, vu l’abondance des dialogues, je me suis interrogé: lis-je des scénarios de film ou encore des pièces de théâtre? Avais-je entre les mains un genre nouveau: une œuvre aux genres décloisonnés? C’est tout à fait actuel. Plus d’une fois, j’ai vu votre roman en film ou en pièce de théâtre. Il y aurait peut-être là une voie à explorer. J’imagine que mon interrogation, déjà, depuis longtemps, est tout à fait présente à votre esprit. Bravo, Paul! Travail admirable! Cela a dû vous prendre des mois, voire des années d’effort. Quant à moi, ce fut très facile et agréable de me laisser porter par les inventions de votre imagination. Francis m’informait ce matin que vous préparez une suite. Si votre souffle, votre invention, votre qualité littéraires se maintiennent, je serais très heureux de vous lire à nouveau.

    Salutations d’un lecteur,

    Gérald Séguin,
    19 mars 2009

    Note: Ai-je tardé à vous lire? Non. Il en va de la lecture comme du reste de la conduite de ma vie de retraité: je fais le plus souvent possible ce qui me plaît quand cela me plaît. Votre roman s’est imposé à moi, à ce moment de l’hiver.

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