Le chêne et le roseau. Pourquoi l’épanouissement identitaire serait-il un communautarisme? Pourquoi le repli identitaire serait il un multiculturalisme?
Posté par ysengrimus le 16 juin 2008
L’un dans l’autre, la question de l’intégration multiculturelle ou pluriculturelle ou interculturelle rencontre deux traitements, celui du chêne et celui du roseau.
Le chêne: la France. La République se réclame d’un certains nombre de valeurs de base qui fonctionnent comme des principes axiomatiques. Tous les citoyens étant égaux devant la loi française (dont l’extraterritorialité est fondée et légitimée dans la ci-devant universalité -voulue ou réelle- des fameux droits humains – valeurs de 1789, que les ricains implémentèrent… en 1776, mais bon) et il faut se conformer. On ne touche pas plus à la laïcité qu’on ne touche aux congés payés. L’immigrant et ses descendants sont une sorte d’accident de parcours, un apport toléré s’il s’intègre, un candidat, serein ou rebelle, à l’assimilation. Politique identitaire est un terme péjoratif en France. Le concept central pour eux, c’est le communautarisme, synonyme de replis identitaire, de résistance indue face aux exigences élémentaire de la vie publique, de crispation passéiste.
Le roseau: le Canada. Terre d’immigration dotée de deux peuples fondateurs égaux en droits et en valeurs… sinon dans les faits. Décontraction très Nouveau Monde, ouverture (non exempte cependant d’un type tout particulier de condescendance onctueuse et bienveillante parfois presque fétide, oh que oui…). Toutes les religions, tous les restos, tous les langages. Port des couvre-chefs religieux autorisé partout, sans problème particulier. Tolérance est le maître mot, le calcul étant qu’une intégration saine et effective ne se fait pas sous la contrainte des lois mais par le serein exemple. Le Canada se réclame de la notion cardinale de multiculturalisme et l’épanouissement identitaire est une valeur endossée et promue. Huit personnes sur dix rencontrées sur la rue ignorent purement et simplement la signification glauque du mot communautarisme.
Attention important! Notez qu’il ne s’agit pas ici de reprendre le jugement de valeur porté par la fable de Lafontaine. Notre bon fabuliste n’est pas nécessairment un auteur réaliste! Si le chêne de la fable se déracine tandis que le roseau plie et reste indemne, la moindre promenade auprès d’un de nos beaux lacs canadiens vous montrera des roseaux ayant cassé net d’avoir été trop flexibles et des chênes ayant parfaitement résisté à l’orage…
Ceci dit, ces deux modèles gagneraient chacun à s’inspirer un peu de l’autre. L’exemple historique du Québec est ici particulièrement parlant. Au moment de la conquête anglaise de 1760, une population française de 60 000 âmes, implantée depuis plus de 150 ans, se retrouve subitement encadrée par un occupant n’alignant pas 20 000 gogos. Le cas est savoureux, piquant et fort utile à la réflexion car ici, c’est l’immigrant minoritaire qui tient le pouvoir économique et politique… Spontanément communautaristes, du communautarisme du charbonnier en quelque sorte, les canadiens français du temps voyaient à leurs affaires, leur religion de chapelle, leur cadastre rural, le mariage de leurs fils et de leur filles, leurs corvées villageoises, leur pot-au-feu, selon leurs lois, us, pratiques et coutumes traditionnels. Le conquérant, un peu ébahi par la cohérence bourrue de cette autonomie vernaculaire, a vite vu qu’il ne pouvait pas réformer et angliciser tout ça. Il a donc justement fait la part du feu. Les crimes, impliquant notamment mort d’homme, les arnaques majeures, les insurrections, seraient traités selon les lois de l’occupant. Pour le bazar de litiges, de cadastre, de récoltes, de constructions de chapelles et de mariages, arrangez-vous entre vous avec vos lois françaises. Le Québec a, encore aujourd’hui, un code civil français et un code criminel de common law britannique. Il tient aux deux, comme il tient fermement à son parlement de type britannique, où il traite ses affaires en français… En 1774, deux ans avant la révolution américaine, craignant que les français de la vallée du Saint Laurent ne veuillent s’associer à la république américaine naissante, les occupants britanniques du Dominion du Canada, toujours numériquement minoritaires, produisent la première loi multiculturelle ou interculturelle en terre nord-américaine, L’Acte de Québec. En un mot: OK les copains, vous pouvez rester catholiques, vous pouvez conserver la langue française, vous ne devez plus prêter explicitement serment au roi d’Angleterre. Les autres ont répondu Vive le Roi George! (en français) et les bataillons canadiens français eurent un rôle important à jouer pour empêcher la révolution américaine de s’exporter dans nos arpents de neige… Notons au passage qu’il y a donc, ici aussi, une république jouant un rôle de dynamo… extérieure, mais quand même…
Peut-on donner tort aux Québécois d’avoir continué de faire cuire leur couscous et de porter leurs voiles, si vous me passez l’analogie? Peut-on les accuser de replis identitaire pour avoir perpétué ainsi leur existence nationale, produisant une des cultures francophones les plus originale au monde hors de France, et imposant de facto à toute l’entité canadienne la notion profonde et définitoire de multiculturalisme, dont celle-ci, sans le dire trop fort, se serait bien passé autrement? Conseil d’ami: n’allez pas dire aux Québécois qu’ils auraient aussi bien pu s’assimiler, cela les crisperait fort. La notion d’assimilation est hautement péjorative pour eux. C’est purement et simplement la suprême exécration. La culture arabe de France ne pourrait-elle pas, modulo les ajustements requis, produire un résultat lumineux similaire? Par la force des faits, les britanniques paniqués des premières décennies de la Conquête de la Nouvelle France nous donnent la leçon du roseau.
Mais 250 ans plus tard, cette société québécoise, aujourd’hui laïque et moderniste, se rend compte soudain que cette souplesse anglo-saxonne qui fonda son existence commence à sérieusement gripper. Les québécois et les québécoises sont profondément féministes, le droit de la femme est pour eux un enjeu cardinal. Peuvent-ils reprocher à nos jacobins de Français, dans leur raideur et leur grandeur, de vouloir dire ça suffit! quand des pratiques juridiques inégalitaires grugent et compromettent de partout leur égalité républicaine qui est aussi un peu la nôtre? Sur le droit des femmes, si durement acquis, si fragile encore, si incomplet, la fermeté française en matière de replis identitaire (de ghetto ethnoculturel, de combines maritales louches, de magouilles d’immigration, d’oppression occulte de l’immigrante par l’immigrant – et, oui, comme la version française nous le suggère fortement, appellons un chat un chat) nous donne indubitablement la leçon du chêne.
Pourquoi l’épanouissement identitaire serait-il un communautarisme? Pensez au Québec, de plus en plus ouvert sur le monde et épanoui. Ce n’est pas un communautarisme. Pourquoi le repli identitaire serait il un multiculturalisme? Pensez aux femmes immigrantes ne bénéficiant pas effectivement des lois nationales et vivant incarcérées dans leur propre communauté, coupées du monde. Il n’y a pas grand chose de multiculturel là-dedans. Complexe.
Pensez, pensez… Pensez syncrétisme du chêne et du roseau…
Il faut doser ces deux apports, au cas par cas. Voile, bouffe, mariage, musique, héritage, patrimoine, tout doit y passer. Il faut patiemment tamiser. Chêne ici, roseau, là, Chêne pour ceci, roseau, pour cela, Il y en a pour une bonne génération. D’autres syncrétismes de grande valeur, ethnoculturels ceux-là, en émergeront, si c’est fait proprement… Je suis optimiste.

D’autres syncrétismes de grande valeur émergeront...
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Network 23 a dit
Beau texte, et instructif!
Un seul reproche: faire passer, encore une fois, la question du “multiculturalisme” ou du “communautarisme” à travers les lunettes du féminisme. Non pas que le féminisme ne soit pas important, au contraire: comment croire une seule seconde que la misogynie soit réservé aux “minorités ethniques”? Toutes ces attaques contre certaines minorités (de préférence arabes et musulmanes) au nom des droits de la femme fait bien trop souvent pensé à du racisme camouflé; d’autant plus que dès qu’un groupe féministe émerge parmi ces “minorités”, il reçoit un traitement “de faveur” si je puis m’exprimer ainsi…
Salut!
ysengrimus a dit
Je vous seconde prudemment. Car ici aussi, il faut tamiser…
Gérard Brazon a dit
Beau texte effectivement. Mais le tamisage ne sera pas en notre faveur d’ici quelques années. La comparaison est tentante mais la France n’est pas le Québec de quelques milliers de personnes et “l’occupant” n’est pas venu par les mêmes moyens que “l’occupé” sur un territoire indien. En clair, les deux étaient déjà des occupants. Ce n’était pas la même langue, pas tout à fait les mêmes moeurs mais presque la même religion. Du moins le signe de croix était compris par tous et le fond de commerce religieux le même. En France nous assistons à un peuplement de nouveaux arrivants à la culture radicalement différente et à la religion conquérante. Nous sommes, nous deviendrons dans quelques années, des “indiens”! Les occupants des sunnites et des chiïte. Mais pour nous les futurs indiens quelle différence? Le chêne et le roseau. Dans quelques années, même Jean de la Fontaine sera interdit par la Charia française musulmane! C’est cela notre avenir si nous n’y prenons pas garde.
Bien à vous
ysengrimus a dit
Croyez-en un peuplade francophone nordique qui revient de loin, quand elle vous dit: votre alarmisme est excessif.
Saucrates a dit
Salut Isengrim(us), beau texte effectivement, riche d’enseignements possibles. Imposer à nos migrants en terre française que certaines de leurs lois ou coutumes régissent certains actes de leur vie, et que la loi française s’applique dans d’autres cas. Belle idée, mais le cadre est différent. Cela marche en pays conquis. Cela aurait pu s’imposer en terre d’Islam, en Algérie par exemple, à l’époque de son occupation par la France, et nul doute que cela fut, malgré tout, le cas. Si j’ai bien compris votre analogie, cela a marché au Canada parce que les français étaient plus nombreux, regroupés dans un territoire, et la France vaincue. Comment appliquer cela en France actuellement, à moins d’y créer une région où les immigrés seraient regroupés … et majoritaires?
Cordialement. Saucratès.
ysengrimus a dit
Bonjour. L’analyse consistant à prendre la comparaison proposée ici au pied de la lettre a ses coûts. En effet, elle vous pousse a suggérer que ce que quelques occupants minoritaires et leurs occupés déculturés ont accompli dans la neige, la France, fière et majoritaire ne peut pas le réaliser avec des immigrants minoritaires qui entrent graduellement sur un territoire qui demeure sous son complet contrôle?
C’est que la raideur post-coloniale et la nostalgie des grandeurs (pour ne pas dire pire) font que le cœur n’y est pas, alors… Hmm…
pingouin a dit
Difficile d’oublier que la France s’est faite en écrabouillant les différences culturelles que ses propres minorités affichaient: Bretons, Basques, Corses, Bougnats se sont vus privés de leur langue ou de leur dialecte, priés de renoncer à leurs usages et croyances, on a rangé les Pardons bretons au rang de curiosités du paléolitique, les danses auvergnates ne résonnent plus dans nos vallons cantalous, tout a été passé au laminoir républicain, et prière de respecter l’orthographe d’une langue française académique érigée en vache sacrée (je crois que c’est le seul pays du monde où vous pouvez voir des vieillards bégayer de bonheur et d’émotion à la télévision à s’en pêter l’anévrisme parce qu’ils n’ont fait qu’une seule faute à la dictée de Pivot). Aujourd’hui encore, ces minorités, celles qui ont encore une toute petite conscience d’exister, ont un mal de chien à affirmer une différence autrement que par des manifestations plus ou moins folkloriques.
La France a le culte de l’uniformité. Pour faire un test, invitez un bon petit Français à se promener en kilt à Paris et vous verrez le résultat. Alors, demander à ce pays d’être un poil tolérant à la différence venue d’ailleurs, c’est OK si ça se limite à s’extasier sur des manifestations exhibées dans des festivals folkloriques ad hoc ou à cette institution nationale qu’est la Foire Agricole. Pour aller au delà dans la tolérance, autant attendre d’une otarie qu’elle chante le grand air de la Traviata!