Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

D’un souper avec des chinois

Publié par ysengrimus sur mai 13, 2008

La mode politico-journalistique est de s’en prendre à la Chine par les temps qui courent. Chine par ci, Chine par là. Jouets mal peints: la Chine. Foutoir en Afrique: la Chine. Dalai Lama qui déconne: la Chine. Capitalisme sauvage et pollution effrénée: la Chine. Fluctuation des cours et prix du litre: encore la Chine! C’est plus la faute de l’Autre de nos jours, c’est la faute de la Chine… Alors pour na pas être en reste avec la population majoritaire de ma douce planète, j’ai soupé l’autre soir avec des chinois de Chine continentale. De vrais chinois de Shanghai, bien empiriques comme vous et moi, et qui parlaient d’ailleurs un français excellent. Cinq hommes et une femme. Nous avons mangé des raviolis (qui, contre toute croyance, sont un met chinois) qu’ils avaient patiemment cuisinés, avec des baguettes comme de raison, et avons eu l’occasion de torpiller ensemble quelques lieux communs culturels. La principale langue de Chine, chinois pékinois ou chinois standard, ne s’appelle pas le Mandarin. Les sports les plus pratiqués en Chine sont le volley ball et le ping pong. Le basket est de plus en plus populaire et, oui, ils font du kung fu. Ils font aussi de la course à pied. La pensée Maozedong est extrêmement connue et respectée par ces gens. Le souvenir de Zao Ziang est aussi encore présent à leur mémoire. Ils jugent que c’était un dirigeant digne de confiance. Ils ne savent rien du bouddhisme. Le confucianisme n’est pas une religion mais une batterie de règles morales pouvant être utilisées (on non) aux fins d’une éthique personnelle. Ils voient l’histoire contemporaine dans un tout autre angle que nous. Ainsi par exemples, ils jugent que l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en 1979 était à analyser principalement dans une optique d’encerclement à l’époque de la Chine par des pays prosoviétiques: Vietnam, Corée du Nord, Mongolie Extérieure, Afghanistan, Inde. La Chine a vu depuis à dissoudre les qualités et les dangers d’un tel encerclement. Inutile d’ajouter que, de tout temps, les Britanniques et les Américains ne se mêlent carrément pas de ce qui les regardent à Hong Kong (problème maintenant résolu), à Taiwan (problème en cours de résolution) et au Tibet (faux problème).

Lorsqu’ils ont su que j’étais canadien, la première question qu’ils mont posé a été: «Connaissez-vous Norman Bethune?» Devant ma réponse aussi affirmative qu’enthousiaste, ils se sont intéressés à un subtil point d’histoire canadienne en me demandant la nature et le poids du rôle de Trudeau dans la montée et le déclin de la question de l’indépendance du Québec. Devant ma surprise face à leur connaissance de l’histoire canadienne, l’un d’entre eux a dit: «Oh, ce que nous savons là, ce ne sont pas tous les chinois qui le savent. Les paysans de chez nous ne le savent pas». Sur ces mots, la jeune dame a regardé son compatriote d’un œil tendrement sévère et lui a dit: «Il ne faut pas se moquer des paysans. Si nous sommes si savants c’est grâce à leur travail». Le premier a rétorqué qu’il ne se moquait pas et a dit à la jeune dame qu’elle avait raison. Tous les autres ont approuvé.

Un des moments forts du repas a été lorsque Kan s’est tourné vers moi et m’a demandé, d’un ton mi-moqueur, mi-sérieux: «Et Mao, qu’est-ce que vous en pensez? Vous devez croire que c’est un fou, comme Khomeiny?». Je me suis empressé de répondre que non, que j’avais lu et médité avec beaucoup d’intérêt les textes fondamentaux de Mao Zedong comme De la pratique et De la contradiction et que, par delà le phénomène des modes passagères qu’avait connu la pensée de Mao Zedong à une certaine époque en Occident, cela restait une action et une vision à ranger parmi les plus déterminantes du précédent siècle. Ils ne disaient plus un mot et m’observaient avec une profonde attention. Même le plus vieux d’entre eux, qui avait un peu l’air d’un sage, avait arrêté de mâcher son ravioli. Alors je me suis mis à énumérer en français les titres des textes de Mao Zedong que j’avais lu: Causerie sur la Littérature et l’Art. Le visage de la jeune dame s’éclaira. Ses yeux brillaient, elle traduisit le titre en chinois, qu’elle avait reconnu. Contre le Culte du Livre, ce fut Kan qui traduisit le titre en chinois. Les visages se déridèrent et le vieux sage se remit à mâcher son ravioli. Nous en arrivâmes ensuite à la soupe (que les chinois boivent dans un verre ou dans une tasse après le repas) et ils m’expliquèrent qu’ils apprenaient à l’école la totalité des écrits de Mao Zedong, qu’ils considéraient que ses meilleurs travaux dataient d’avant 1959 et qu’après, il avait fait des erreurs. Dans la mouvance du quarantième anniversaire de Mai 68, ils se moquèrent très copieusement des occidentaux qui se chamarrent péremptoirement du qualificatif de maoïste (terme qui semblait leur apparaître d’un ridicule consommé), et me dirent qu’en fait, la pensée Maozedong n’était pas vraiment connue en Occident. Je les approuvai en disant que je voyais à cela deux raisons: le fait que Mao Zedong était lu traduit et non dans le texte et le fait qu’il était importé dans des sociétés ignorantes du contexte historique chinois. C’est alors qu’il se passa la chose la plus curieuse de tout le repas… Je continuais: « Par contre, ce que j’aime beaucoup dans les textes de Mao Zedong c’est que son exposé est toujours extrêmement pédagogique et clair. Si bien qu’on finit malgré tout, même lorsque l’on est occidental, par s’y retrouver dans ses débats contre la ligne erronée de Li Li San et dans… » Au mot de Li Li San, ils éclatèrent tous les cinq de même rire interloqué et se mirent à me regarder comme si je venais de tomber de la planète Mars. Le plus jeune d’entre eux s’exclama: «Vous connaissez Li Li San?». Je répondis, un peu penaud: «Bien non, pas vraiment, mais, en lisant Mao Zedong on prend forcément connaissance des débats au sein du parti entre les différentes tendances. Or, à un moment donné, dans les années trente, je crois, il dénonce la ligne erronée de Li Li San». Nouvel éclat de rire surpris et incrédule. Ils n’en revenaient tout simplement pas que je connaisse le nom d’un des anciens chefs du P.C.C. Je me sentis donc obligé de faire une petite mise au point: «N’allez surtout pas conclure que les masses canadiennes connaissent intimement la pensée Maozedong. Ce que je vous dis là, les paysans de chez nous… ne le savent pas!»

Et d’ailleurs, en fait, que savons-nous tant que cela sur… la Chine, la Chine, la Chine, la Chine?

15 Réponses vers “D’un souper avec des chinois”

  1. Tamiel a dit:

    Dommage que la Chine maoiste n’existe plus. Tout les imbéciles adorant Mao pourrait y aller, et ils finiraient comme les (véritables) intellectuels chinois-l’auteur de ce blogue serait probablement plus utile comme bûcheron ou comme engrais que comme penseur. (Nota : tel était exactement la pensée de Mao)

    Pss : Monsieur Laurendeau, de votre sublime intellect, vous ignorez sans doute un ”détail” : ces Chinois se moquaient de vous. ”Le camarade Norman Bethune est membere du parti Communiste Chinois” était une private joke chinoise durant la révolution culturelle. C’était une citation de Mao qu’on récitait à Shangai lorsque les gardes rouges voulaient vous tabasser parce que vous ne connaissiez pas par coeur les sublimes oeuvres de Mao.

  2. Tamiel a dit:

    Vous noterez aussi que les grands intellectuels ont le droit de vie ou de mort sur des nations : comment ces chiens de Taiwanais osent exister ! Paul Laurendeau les veux morts, comment se fait-il qu’ils ne se suicident pas tous, pour lui faire plaisir !

  3. ysengrimus a dit:

    Ma foi, ils étaient sacrément polis, respectueux, attachants et sympathiques pour des railleurs. Je sens que je vais préférer leurs « quolibets » aux vôtres. Leur décontraction et leur aise face à l’avenir de leur pays et du monde sont beaucoup plus communicatives que votre batterie surannée de préjugés primaires. Taiwan est une province rebelle et vlan dans les dents… Ils vivront chinois et pourquoi pas. Ce n’est pas une raison pour les insulter comme VOUS le faite.

  4. Tamiel a dit:

    Mais ou avais-je la tête. Les Taiwanais sont tous ces chiens, puisqu’ils s’opposent à vos poulains.

  5. Tamiel a dit:

    Pourriez vous m’expliquer, soit dit en passant, pourquoi les Taiwanais sont moins Chinois que les continentaux ? J’oublais. Ils ont la souillure supprême : ce ne sont pas des communistes (m’enfin, on pourrait faire observer qu’ils sont plus loin que la Chine ne l’est aujourd’hui au degré du niveau de vie et des libertés politiques-et qu’ils n’ont pas eu à passer par le Grand Bond en Avant, la réforme agraire, la révolution ulturelle… ;)

  6. ysengrimus a dit:

    Les Taiwanais sont chinois. Point barre.

  7. Tamiel a dit:

    Bizarre que vous militiez pour que les Palestiniens aient un état, mais que les Taiwanais n’y aient pas droit.

  8. ysengrimus a dit:

    Tiens! Vous pourriez me citer un de mes textes sur la Palestine? Cela m’intéresserait vachement de me relire…

  9. Homer_Simpson a dit:

    Ça se peut pas dire autant d’insanités…
    En se disant intellectuel et connaissant de la Chine.
    En fait, ces 6 chinois, riaient clairement de vous. Vous avez fait du “name dropping”, et ils s’en sont amusés.
    “les taiwanais sont chinois, point barre” Biologiquement oui. Socialement et politiquement absolument pas.
    En affirmant des choses comme celle-là, vous montrez que votre connaissance de la Chine ne va pas plus loin que le menu du Mandarin Chinois, votre resto préféré.

  10. ysengrimus a dit:

    Le sinologue Homer Simpson a parlé. Méditons sa sagesse…

  11. tamiel a dit:

    Je ne parlerai même pas du fait que ”la pensée Mao-Zedong” est une expression venant droit du culte de la personnalité….

    Accessoirement, Li Li San est un choix…particulier…dans une conversation. Cet homme d’une insignifance absolue comme opposant à Mao est un choix particulier…SURTOUT SI ON SAIT QUE MAO L’A REMIS SUR RAILS EN 1948. Par contre, Li Li San se trouve fréquemment….dans les manuels scolaires.

    Li Shao Qui, Lin Biao, Wang Ming seraient mille fois plus crédibles comme ennemis de Mao, si on ne voulait point faire du name dropping.

    Acccessoirement, la pensée-grossière, de Mao Zedong est connue dans l’abject ouvrage qu’est le Petit Livre Rouge, qui contient une heure de déclarations violentes.

  12. ysengrimus a dit:

    Votre observation confirme justement que je ne faisais pas de “name dropping”. Vous me soufflez le bon “name dropping” que j’aurais du faire en regrettant presque que je ne l’ai pas fait! Savoureux, quand même… J’ai mentionné ce nom par pure inadvertance et cela les a bien surpris. Fin du drame.

    Ceci dit, au chapitre de la pensée-grossière, vous ne laissez pas votre place… Ces gens étaient très explicites et très libres sur les erreurs de Mao… Cela semble vous échapper…

  13. tamiel a dit:

    Non. Quelqu’un qui ne voudrait pas faire de name-dropping aurait pris un personnae politique d’une importance quelconque.

  14. ysengrimus a dit:

    Je ne comprend pas cette dernière observation.

  15. linden a dit:

    Lisez un peu de littérature chinoise actuelle, en particulier les excellents polars de Qiu Xiaolong.

    Ça éclaire bien sur la Chine moderne et tout ce qui se joue derrière les paravents…

    Quant à Taiwan, elle rentrera dans le giron quand les Taiwanais auront eu les mêmes garanties économiques que Hong-Kong, c’est tellement évident…

Laisser un commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser ces étiquettes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>