L’anarchie est-elle possible?
Posté par ysengrimus le 12 mai 2008
Il y a sur le terme anarchie, dans la culture vernaculaire actuelle, ce que l’on pourrait appeler une équivoque. Vite, bien trop vite, le terme est devenu le synonyme trivial de chaos politique, de mise à feu et a sang, de foutoir remuant et indescriptible, de bordel sans horizon, etc. Ce sens vulgaire d’anarchie est exploité couramment et sert même de principal argument contre ceux se réclamant de l’Anarchie ou de l’Anarchisme comme doctrine politique. Par exemple, en 1920, lors de son procès, Nicolas Sacco a tenté d’expliquer à son jury les principes et les fondements de ce qu’il entendait par anarchie. Simultanément, le procureur faisait circuler parmi les jurés des photos de voitures incendiées, de coups de mains divers dus à des anarchistes. Exploitation de l’équivoque… Sacco et Vanzetti furent condamnés sans avoir été vraiment compris. Et pourtant, un graffiti en noir charbon sur le pont Le Gardeur de Repentigny disait autrefois, en renouant avec l’idée que cherchait à faire passer Sacco: L’Anarchie n’est pas le chaos mais la responsabilité. L’absence d’instances directrices (le sens premier d’anarchie c’est simplement cela: «absence d’instances directrices») impliquerait effectivement une très grande prise de responsabilités individuelles et collectives, si…
Risquons un exemple: celui de la cafétéria ordinaire d’une entreprise quelconque. Si on isole la cafétéria de notre boîte de l’ensemble de la société civile dont elle fait partie, si on en fait –fictivement, il va sans dire – un système clos, il y a là anarchie. Bien sûr tout est en ordre, des gens mangent, d’autres servent les plats, d’autres nettoient les plateaux. On vaque. Chacun est à sa tâche. Mais il n’y a PAS d’instance directrice (surveillant, policier, etc). Chacun voit à son affaire. Or, la semaine dernière, une bagarre a éclaté dans la cafétéria méconnue d’une grande ville anonyme entre un petit moustachu nerveux et un grand escogriffe les cheveux coiffés en crête de coq. Comment a réagit l’anarchie face à cet événement chaotique? L’absence d’instances autoritaires ou de leurs représentants a fait que nos deux gogos ont pu se tapocher bien à leur aise pendant une bonne cinquantaine de secondes. Toute la salle les regardait faire, l’un dans l’autre assez sereinement. Les nettoyeurs de plateaux ont même interrompu leur travail et se sont adossés au fond de la salle, bras croisés, pour contempler le percutant tableau. Mais rapidement, les gens assis non loin des deux ardents pugilistes ont senti leur stabilité existentielle pour le moins compromise. Les tables tremblaient. Les carafes risquaient de se renverser. On approchait le désagrément plus généralisé. Tant et tant que trois ou quatre individus se sont levés spontanément, calmement, sans raideur. Un solide gaillard du cru a immobilisé l’escogriffe à la crête de coq sans violence. Les autres ont éloigné le petit moustachu, l’ont fait s’asseoir plus loin, ne l’ont pas bousculé, ni sermonné. Ça s’est calmé, sous une nouvelle surveillance implicite, collective, décontracte et temporaire… Scène banale, fréquente. Moment ordinaire parlant. L’Anarchie n’est pas le chaos mais la responsabilité.
Pour sûr, vouloir instaurer l’absence d’instances directrices d’un seul coup d’un seul, ce serait comme couper le courant la nuit à New York (en 1977, sinon en 2003…). Mais pourquoi, sinon parce que la société civile est comme un chien rageur attaché à une lourde chaîne. Il y a longtemps pourtant qu’existe le remède contre la rage… il faudrait peut-être un peu inspecter, suspecter et questionner… la chaîne.

L’Anarchie n’est pas le chaos mais la responsabilité collective...
Pete a dit
L’anarchie n’est pas le chaos mais passe par celui du mode de pensée. Faire fi de tout ce qui nous a été inculqué depuis des millénaires. Cesser de croire qu’amasser des richesses permet de reculer le moment ou personne ne pensera plus à vous. Penser à l’autre, au respect de ses libertés. Raisonner pour tous, oublier l’individualisme. Rompre une fois pour toute cette maudite chaine…
Le monde part en vrille, la faillite de la pensée individualiste est en marche. La politique de partis est en déliquescence. Le réveil sera très difficile mais comptons sur les politiques pour nous endormir, nous intoxiquer, user jusqu’à la corde la confiance que nous leurs portons. Ils engendreront déceptions, haines, violence et révoltes mais gare, une fois de plus, aux récupération de tous bords…
La responsabilité de l’individu, son positionnement vis à vis de l’autre, le respect et l’altruisme. S’élever non pas seul, mais avec l’ensemble du groupe, sans compétition mais simplement habité par l’ambition du bonheur de tous d’où découle nécessairement le bien être individuel…
Le monde tel qu’il est se dirige droit vers le chaos qu’il prête à l’anarchie, l’anarchiste lui regarde au delà des partis, des asservissements, des allégeances et attend, répandant autour de lui les germes d’une pensée nouvelle. Et, quand il le peut, s’attaque à la chaine, inlassablement; que la rupture arrive…
Romu a dit
Hésitant entre communisme et anarchisme (dur de vraiment se dire de tel bord quand on a pas un réel exemple parfait sous les yeux pour attester de la véracité de la chose), je me demande tout de même si, psychologiquement, l’homme peut vivre en anarchie. Si c’est vraiment la société telle qu’elle est actuellement qui depuis la naissance conditionne l’homme et pousse certains à l’individualisme et au délit/crime (ce que je crois), alors l’anarchisme semble envisageable; mais au temps des premières sociétés, les hommes ne vivaient-ils pas en anarchie ? (je ne suis pas anthropologue mais c’est la vision qu’on imagine instinctivement; ou alors y a t-il eu de tout temps en toute tribu du monde un “Chef” ?)
Je n’ai pas eu encore le temps de lire des ouvrages sur le sujet, si vous en avez des constructifs ?
Le terme d’anarchie doit en effet être réactualisé (tout comme le communisme), car les gens ont une vision trop étroite de ces 2 sujets, pensant de suite, pour le premier, comme vous l’expliquez bien au chaos, et au deuxième à la bureaucratie dictatoriale …
Mais le chemin sera en effet long avant que la société s’anarchise, et vu l’état actuel du “monde” il est dur d’être optimiste …
Pete a dit
Anarchisme et communisme furent longtemps liés (Cf: Pourquoi sommes nous anarchistes, d’Elisée Reclus, http://increvablesanarchistes.org/articles/avan1914/1889reclus_anarchiste.htm ). C’est le refus de la doctrine qui induit la scission entre les deux. L’anarchiste n’est pas doctrinaire, adhérer à la doctrine, quelle quelle soit, c’est déjà l’asservissement.
Quelques ouvrages, Hum…??
Si vous habitez Paris, rendez vous à la librairie Publico, 145 rue Amelot, Paris 11°. http://www.librairie-publico.com/
Sinon, le site de la fédération anarchiste: http://www.federation-anarchiste.org/
Et pour ce qui concerne les archives, increvables anarchistes: http://increvablesanarchistes.org/index.htm
J’espère que vous trouverez là de quoi vous éclairer.
Pete a dit
Précision de dernière minute ainsi que mes excuses à ysengrimus pour accaparer ses coms…
Salon du livre libertaire, 31 mai- 1er juin 2008, entrée à prix libre…
Pour en savoir plus: http://rl.federation-anarchiste.org/
@ bientôt et merci pour vos articles.
Uncial a dit
Uncial says : I absolutely agree with this !
engrave a dit
engrave says : I absolutely agree with this !
Gébé a dit
Il y a un directeur de cafétéria. Il y a un chef cuisinier. Il y a un “superviseur” qui donne les directives aux employés et forme les nouveaux employés à ces directives. La responsabilité est envers quelque-chose de “conventionel”. Une convention sociale d’honneur et de “savoir vivre” transmise par l’éducation aurait fait ces deux personnes, pourtant en “désaccord”, s’accorder à un duel (mortel ou pas) dans un endroit “convenu” et “convenable”.
Les États policiers maintiennent une société qui a perdu toute responsabilité et convention commune. Il n’y a plus d’éducation, que de l’instruction. Les directives sont extérieures et arbitraires. Il n’y a plus de culture. La culture c’est l’État. Un État policier s’impose par la destruction de la culture nationale et des conventions issues de cette culture.