Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

La déréliction ce n’est pas un changement de religion

Posted by Ysengrimus le 30 avril 2008

Maint commentateurs intempestifs de la question religieuse actuelle nous montrent de fait que la haine occidentale contre l’islam n’est, en définitive, que de la petite croisade chrétienne étroite, mal déguisée, et ne tenant aucun compte de l’héritage rationaliste moderne. L’islam intéresse au plus haut point l’athéisme en ce sens que l’islam se donne comme une continuité rectificatrice du monothéisme révélé. Les religions, dans leurs phases d’expansions, produisent toujours une critique savoureusement rationnelle des cultes antérieurs. On trouve des analyses très fines des limitations intellectuelles de l’animisme et du polythéisme chez les premiers zélateurs chrétiens. C’est souvent sidérant de sérieux rationnel et de précision. À chaque fois qu’une religion se raboute historiquement pour prendre la place d’une autre, l’athéisme tendanciel et une rationalité fruste mais juste lui sert habituellement de pelle à fossoyer. Or l’islam est le grand monothéisme rabouté et, conséquemment, la qualité rationnelle de sa critique du christianisme est lumineuse et, permettez-moi le mot, universelle. Elle s’applique d’ailleurs justement… à l’islam même, y instillant fatalement la perspective athée, la seule valide. Car excusez-moi, si, en vrai monothéiste puriste, on refuse à dieu tous les comportements humains ou terrestres, il devient bien inadéquat de prétendre qu’il a envoyé un ange (un être intermédiaire? Dieu est un, il devrait faire ses commissions lui-même) dicter le texte divin dans la langue de dieu, l’arabe (dieu parle une langue? Pas avec un appareil phonateur j’espère). La rationalité méthodique -et foncièrement valide- avec laquelle l’islam anéantit des croyances chrétiennes éclectiques et délirantes comme la trinité, la résurrection et la notion de «fils» de dieu, se retourne implacablement contre l’islam, et corrode avec force les notions d’«ange», de «prophète», de «parole de dieu», de «révélation» et de «prière». Pas de quartiers en rationalité. J’ai pas besoin de pesamment m’étaler. Dieu recule d’une autre grande coche. Il continue de s’abstraire, de se distancier, d’avancer dans les esprits vers la confirmation intellectuelle de son inexistence. C’est captivant et hautement stimulant pour l’athéisme, ces débats interconfessionnels (quand ils préservent leur qualité logique en ne basculant pas dans l’iconoclastie imbécile, dois-je insister là dessus). Voir de l’islamophilie nunuche et de l’antichristianisme primaire dans mon analyse des religions est d’un simplisme désarmant. La déréliction est une flamme qui fait brûler tous ses combustibles et, comme la flamme d’Héraclite, elle vit de cette course en avant qu’est sa propre mort. Le choc des religions fait pétiller des étincelles rationnelles et, ce, bilatéralement.

Alors partons donc, par exemple, de l’opposition Bible/Coran. Fondamentalement, le problème se résume comme suit. Si on dit à un Jesus-freak de n’importe quel tonneau que la Bible est en fait un ensemble éclectique de soixante-treize livres noués ensemble sur une période de deux mille ans, et que –par exemple- aux quatre évangiles reconnus s’en ajoutent plusieurs autres apocryphes que l’on édite et étudie pour trouver les éléments tardifs des évangiles reconnus, cela ne pose pas de problème particulier de foi. Jésus continue de mourir sur la croix, de tendre l’autre joue, de multiplier les pains et les poissons et de ressusciter trois jours trop tard, même si les rapports écrits sur son sujet sont brouillés par le flot bringuebalant de l’Histoire. Par contre, si on dit à un musulman: gars, c’est prouvé par l’analyse philologique effectuée par des gens fiables, la rédaction du Coran s’étale sur plusieurs siècles. On y dégage des textes anciens et des textes tardifs. Ces différents segments ne peuvent pas procéder d’un auteur unique. Oh ça, ça pose un gros problème de foi. C’est que, contrairement à la foi chrétienne, la foi musulmane PRENDS POSITION SUR LA FAÇON DONT LE TEXTE SACRÉ A PRIS CORPS. Dicté par Dieu dans la langue divine via un ange sur une période brève et consigné par un messager unique. Point barre. Le fricfrac philologique dans le Coran fait chier les musulmans autant que font chier les chrétiens, ces creuseux médiatisés qui trouvent la tombe d’un Christ bel et bien mort et enterré, marié à une Marie de Magdala qui repose avec lui et leurs enfants. C’est pour ça que bien des savants arabes s’irritent comme ça sur ces histoires de textes. La philologie coranique agresse leur foi de facto, implacablement, autant qu’une remise en question de la résurrection agresse la foi chrétienne. Et cela fait de la philologie coranique une démarche difficile, délicate, emmerdante et mal acceptée dans le monde musulman.

Maintenant, sur cette base, observons crucialement que changer de religion et abandonner toute pratique religieuse, ce sont là deux dynamiques parfaitement distinctes, et les amalgamer intempestivement, ma foi (farce), c’est de la pure malhonnêteté intellectuelle. Il y a déréliction dans le monde occidental (et même dans le monde en général) depuis un bon siècle et cette déréliction se poursuit, inexorable. Traiter la déréliction comme un “changement de religion”, comme le font tant de sectateurs, c’est perpétuer la brume religieuse et occulter le vrai phénomène, celui de la montée de l’athéisme, allant de concert avec l’augmentation des connaissance objectives, le recul des valeurs traditionnelles, le désintérêt pour le conformisme, le discrédit des autorités abstraites, le foutoir des doctrines, l’individualisme immanent, l’hédonisme, le déclin irréversible des vieilles peurs archaïques, et le retour serein des légendes à leurs dimensions de légendes. La religion n’est pas abattue comme un arbre vif, elle tombe doucement et se change en humus le temps venu, comme les feuilles mortes… Aussi, quand mon ex-chrétien se mettra à l’archéologie des tombeaux araméens (entre autres parce que l’islam lui aura fait comprendre que la croyance en une résurrection et en une paternité divine est nettement un relent superstitieux dépassé) et quand mon ex-musulman se mettra à la philologie de la langue coranique (entre autres parce que le christianisme lui aura fait piger que le culte du livre, c’est bel et bien un peu fétichiste quand même dans les coins), il y aura là une dynamique qui n’aura absolument plus rien de religieux, de mystique ou de mystifiant. Ces gens assureront alors l’intendance pacifique et savante d’un patrimoine ethno-culturel riche, intéressant, marrant et parfaitement inoffensif. Or aucun de mes deux gogos ici ne se sera converti à la religion de l’autre. Il y aura eu de fait déréliction dialectique et maïeutique par influence culturelle mutuelle, mais sans changement de religion. Et ce jour « béni » viendra… Il viendra, je le crois…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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12 Réponses to “La déréliction ce n’est pas un changement de religion”

  1. JimDeQuébec said

    Bien que l’athéisme gagne tranquilement du terrain, une réponse radicaliste semble remonter ailleurs. Il ne faut certainement pas crier victoire. La paresse intellectuelle existera toujours de même que le manque de connaissances générales.

    Faites simplement un petit sondage dans la rue et demandez aux gens de vous nommer le nom du premier ministre du Canada.

  2. ysengrimus said

    Euh… Babar? Mary Shelley? Cégismond Lajoie? Clairette? Rabatteur? Ray Lomas? Ro Laren? Paul Bunyan? Heidi? Saint John Perse? Pompidou DesSous? Bruni Surin?

  3. Salah Oudin said

    Mort de rire! Vous avez de l’espoir… Et il en faut! Mais votre monde serait un enfer.
    De la part d’un agnostique de 20 ans.

  4. fechfouch said

    Alors, vous pensez que la « rédaction » du Coran s’étale sur plusieurs siècles ?

    Et que faire de la copie intégrale du Coran, identique à ce qu’on a aujourd’hui, et qui date de l’année 651, soit 19 ans après la mort du prophète Mohammed (PSL)?

    Le lien:

    http://en.wikipedia.org/wiki/Uthman_Quran

    • ysengrimus said

      Alors, vous pensez que le Coran a été dicté en quelques rencontres troglodytes par un ange, dans la langue divine?

      • fechfouch said

        Mon humble propos ne fait que réfuter votre thèse de « rédaction du Coran sur plusieurs siècles ».

        Je n’ai pas prétendu apporter la preuve scientifique du message divin.

    • anglophone said

      Dans la page Wikipedia citée par fechfouch, il est dit que le manuscrit est plutôt incomplet, et qu’un tiers du Coran seulement survit (traduction littérale). Alors Fechfouch, besoin de cours d’anglais ou mauvaise foi?

      [Voilà, merci… – Ysengrimus]

    • pascer said

      CQFD, la réponse de Fechfouch démontre la justesse de la pensée d’Ysengrimus! Comme on dit sur l’internet: mdr!

      • ysengrimus said

        Les musulmans fétichisent le livre autant que les chrétiens fétichisent le corps du christ. On en a eu une autre preuve il n’y a pas trop longtemps. Si les musulmans étaient les monothéistes conséquents qu’il prétendent tant être, ils s’en fouteraient souverainement d’une pile de fascicule imprimés cramés par un obscur pasteur de Floride… De fait, les tendances sociales en cause vont bien plus loin que le susdit pasteur et elles sont solidement en place, actives ou latentes. Et les pulsions théocratiques des musulmans, que tant d’occidentaux, dont ce si opusdeizesque pape, leur envient au demeurant (une fusion du politique et du religieux, qui dit mieux!), elles sont encore fort vigoureuses. Il faut connaitre et comprendre ces tendances, et pour bien les comprendre il n’y a rien de mieux que de les voir se déployer dans le concret.

        Au fait, pour tout dire, je trouve hautement parlant qu’un général d’active se lamente en public parce qu’un epsilon va mettre des piles de tomes au feu… Cette puissance de l’hinterland, si c’est si effrayant, yé ptêt temps d’sortir d’Afghanistan, les tits outrecuidants…

  5. Nord américain said

    Pour Info :
    1 – Dieu n’existe pas! Nous portons tous en nous une partie de ce que vous appelez dieu. Le Divin est notre union à tous.

    2 – Les religions ne sont que superstitions.

    3 – Les coupables du 11 septembre ne sont pas ceux que l’on croît.

    4 – La prochaine guerre sera mondiale et religieuse, et durera tant que vous ne reconnaîtrez pas la réalité des points 1 et 2.

    Bonne journée

    [Mes hyperliens figurent ici en guise de réponse… – Ysengrimus]

  6. trex58 said

    La déréliction avance, oui. Mais si lentement… C’en est exaspérant.
    Comment l’accélérer ?

    – Combattre le machisme et la domination des hommes sur les femmes
    – Eduquer les enfants, et surtout les filles
    – Diffuser la science et la capacité à réfléchir et à remettre en cause ce que dit le maître (une fois qu’on a pris la peine de maîtriser ce qu’il raconte !)
    – Constamment remettre en cause ce que chacun croit vrai et certain
    – Être athée et le faire savoir
    – Partout et tout le temps rire de ceux qui croient encore en Dieu
    – Contribuer à construire un athéisme riche, fournissant des réponses aux besoins naturels de l’homme : rites de passage, spiritualité athée, etc.

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