Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Entretien avec Paul Laurendeau (par Daniel Ducharme)

Posted by Ysengrimus le 21 novembre 2014

laurendeau-fantastiques

Ducharme: Vous avez été professeur de linguistique au département d’Études françaises de l’Université York à Toronto, ce qui vous a amené à publier une cinquantaine d’articles en linguistique et en philosophie du langage. Outre vos activités professionnelles, vous avez été un collaborateur régulier de Dialogus, projet initié par Sinclair Dumontais en 1998, et écouter lire penser, un site d’expression littéraire. Comme si ce n’était pas suffisant, vous avez aussi été un collaborateur régulier de la revue Virages dans laquelle vous avez publié plusieurs nouvelles. Et pour couronner le tout, voilà qu’en 2007 vous publiez coup sur coup, aux éditions Jets d’encre, un roman et un recueil de nouvelles. Et je ne parle pas de vos autres romans et recueils de poésie. Dites-moi, monsieur Laurendeau, prenez-vous des stéroïdes anabolisants quelconques pour stimuler votre activité créatrice?

Laurendeau (Ysengrimus): Non, non aucunement, cher ami, ce serais bête. Je travaille plutôt à rebours de cette logique chimique et tyrannique. Plutôt que de pousser l’écriture avec une substance quelconque, je laisse plutôt l’écriture me tirer vers ce qu’elle exige. Le vieux système de la traction avant, en quelque sorte. Le coursier tire au lieu de pousser. Si cela se met à pousser poussivement, je préfère arrêter et laisser le tout souffler. C’est dire que je m’efforce de ménager au maximum la spontanéité du mouvement. J’écris ce qui me tente, et vois venir après. Je ne formule pas les choses en termes de productivité mais en termes de plaisir. Il ne me faut pas une drogue pour produire l’écriture. C’est plutôt l’écriture qui me sert de drogue. Écrire ce qui nous passionne, laisser dormir le reste jusqu’à ce qu’il revienne en veille. C’est une fichue de force motrice, la passion…

Ducharme: Mais est-ce que cette passion se passe de discipline? Autrement dit, entre les écrivains inspirés, disons, qui écrivent lorsqu’ils sentent monter en eux la sève créatrice, et les écrivains besogneux, oserais-je dire, qui s’installent à heure fixe pour se pencher sur leur texte, où vous situez-vous?

Laurendeau: La notion de dilettante que vous développez avec votre expérience du site écouter lire penser capture assez bien la dynamique qui m’active. Quand la pulsion n’y est pas, je laisse reposer. Des mois si nécessaire. Mais quand elle y est, je l’organise dans une discipline méthodique pour que les choses se tiennent. Le violon d’Ingres doit quand même jouer juste! Les deux types d’écrivains que vous introduisez font méditer. Quand je pense à l’écrivain à sève créatrice, je vois Wittgenstein tartinant ses aphorismes numérotés dans ses carnets sous son arbre (et pourtant, il y a aussi du petit besogneux chez Wittgenstein). Quand je pense à l’écrivain besogneux, je vois Flaubert empilant ses palimpsestes de ratures à heures fixes (et pourtant, oh là, là, il y a aussi de l’écrivain inspiré chez Flaubert!). Les deux sont complémentaires et se compénètrent.

Ducharme: Je suis tout à fait d’accord avec vous. Là comme ailleurs, nous devons nous méfier des modèles réducteurs. Et peut-être est-ce encore plus vrai aujourd’hui que du temps de Flaubert… car on imagine mal les grands écrivains du 19ème siècle faire des pieds et des mains pour concilier travail, famille et écriture. Au Québec, les écrivains qui vivent de leur plume se comptent sur les doigts d’une… ou –soyons optimistes– des deux mains, de sorte que la très grande majorité des auteurs doivent s’aménager du temps pour écrire. Selon vous, qu’est-ce qui peut bien motiver un homme ou une femme, qui a sa journée de travail dans le corps, qui s’est occupé de nourrir ses enfants, qui a vu à l’entretien de la maison, à se lever avant tout le monde ou, à l’inverse, à se coucher après tout le monde, pour consacrer du temps, au détriment de son sommeil, à écrire des histoires?

Laurendeau: Le grand compositeur de Jazz Duke Ellington rapporte dans sa belle autobiographie Music is my Mistress que, dans la première décennie du siècle dernier, à Washington, il se couchait enfant dans sa chambre et entendait par la fenêtre Le Chanteur Noir (The Negro Singer). Cette voix le tourneboulait, l’obsédait, le traversait de part en part. Il n’a jamais trop su qui était ce (ou ces) mystérieux artiste(s) vernaculaire(s) et anonyme(s), mais il a toujours recherché cette voix, cette pulsion, cette expression, dans toute sa musique. C’est ce qui nous arrive. On est pris par une émotion indicible encapsulée dans la configuration profonde de l’art (d’un art, même d’un tout petit art, d’un artisanat) et cela nous suit, et cela nous manque, et cela nous appelle. Il faut taper du pied, il faut se trémousser, il faut barbouiller des formes et des surfaces sur de la toile, il faut babiller. C’est qu’il faut retrouver Le Chanteur Noir qui n’est plus tout à fait de ce monde mais vibre encore cruellement en nous. C’est une pulsion qui ne cessera qu’avec la mort. Ces histoires sont coincées dans notre gorge. Elles doivent sortir. Il faut les vomir. L’époque, le monde sociohistorique du Chanteur Noir nous submerge, passe à travers nous et se manifeste. Il faut avoir la modestie du rôle que nous impose Le Chanteur Noir, notre temps, notre crise en fait… Il faut, et on le fait parce qu’il le faut…

Ducharme: Passion, donc, et pulsion… Parlons maintenant de la création, ou plutôt de votre création. Dans Femmes Fantastiques, un recueil de nouvelles publié chez Jets d’encre en 2007, vous inventez un monde imaginaire, des pays comme la République Domaniale, la Nouvelle-Navarre et d’autres dans lesquels les femmes occupent une place prépondérante, ne laissant aux hommes qu’un rôle fort secondaire. Après la lecture de vos nouvelles, deux questions ont surgi en moi, deux questions de nature différente. La première, d’ordre sociopolitique, concerne le rôle que vous réservez aux femmes dans votre imaginaire. Ce rôle est ambigu, si j’ose dire. Il semble relever d’une position éminemment politique qui souhaite que les femmes assument un pouvoir accru dans la société et, partant, dans l’univers politique… tout en en dissimulant un fantasme –sexuel?– partagé par plusieurs hommes aujourd’hui. Que pouvez-vous nous dire là-dessus, monsieur Laurendeau? Et dans un autre ordre d’idée –et c’est ma deuxième question–, comment situez-vous ces nouvelles sur le plan strictement littéraire? Est-ce de la science-fiction? Du polar postmoderne? Bref, comment vous définissez-vous par rapport à ce genre littéraire?

Laurendeau: Ah la bonne vieille ritournelle du fantasme sexuel, fantasme de soumission à la femme, ou pire, fantasme des lesbiennes en spectacle pour hommes. Les hommes (pas les femmes…) qui ont lu Femmes Fantastiques me la servent régulièrement. Question légitime à laquelle je réponds désormais par une autre question, tout aussi légitime: formuleriez-vous cette opinion dans ces termes si exactement les mêmes textes étaient signés du nom d’une femme? Autrement dit, trouvez-vous, dans mes textes et dans le fonctionnement même de mes récits (pas dans ma signature, indice fatal et trivialement ad hominem de ma génitalité biologique) la manifestation de biais masculins? Ou encore: qui vous prouve que ces textes ne sont pas, en fait, écrits par une femme dont je ne serais que le modeste prête-nom? J’affirme que Femmes Fantastiques est écrit comme une femme l’aurait écrit. Qu’on me contredise avec la loupe sur le texte, pas sur la signature… Et, pour développer sur la facette sociopolitique de votre question maintenant, je crois ne refléter dans mon imaginaire rien d’autre que le rôle social des femmes qui prend déjà effectivement corps dans le monde qui nous entoure. Mes Femmes Fantastiques ne font finalement rien de bien extraordinaire par rapport aux femmes fantastiques de la vie réelle… Simplement, je les admire, les aime et les valorise et cela, ô surprise, ô amertume, dérange encore passablement. Sur le genre littéraire, maintenant. Vous avez été témoin des problèmes et arguties rencontrées par une de mes femmes fantastiques, la bien nommée Églantine LeMarbre, sur la question. Sa contrariété nous éclaire. Science-fiction? Non. Il manque nettement la technologie, le futurisme fluo et une minimale perspective galactique. Polar (postmoderne ou autre)? Non. Le mystère y est parfois mais il est alors exempt de crime. Deux de ces dix nouvelles font référence à un crime, mais alors elles sont exemptes du moindre mystère. Alors, non. Si on me demandait de décrire ce que je fais avec l’univers domanial en l’encapsulant dans le libellé d’un genre, je parlerais de réalisme insolite.

Ducharme: Je n’ai pas l’intention de mettre qui que ce soit au défi quant à savoir si une femme aurait pu écrire Femmes Fantastiques. Pour ma part, je le crois sans problème. Là-dessus, je viens de terminer la lecture de Sourires de loup (White Teeth) de Zadie Smith, un roman quasi épique qui aurait pu tout aussi bien être écrit par un homme tellement je me suis senti proche de l’auteure quand elle décrit le comportement sexuel de ses personnages masculins. Non, l’identifié sexuelle –et non l’orientation sexuelle qui s’avère tout autre chose– n’est pas aussi évidente qu’on pourrait le supposer. Certaines femmes sont plus femmes que d’autres, et vice versa. Passons… J’aime bien l’appellation de réalisme insolite pour décrire votre œuvre. Diriez-vous la même chose de L’Assimilande, votre premier roman, que d’aucuns ont qualifié de «linguistique fiction»?

Laurendeau: Il y a une tonalité différente dans L’Assimilande. J’y agis un peu comme dans le très beau film de George Seaton, Miracle on the 34th Street (la version originale de 1947 avec Maureen O’Hara et Nathalie Wood, pas l’affreux remake de 1994). Dans le New York d’après-guerre, tout est exactement en place pour ce qui en est du réalisme historique sauf une toute petite chose: dans ce vaste tableau trépidant et moderne, le Père Noël existe. C’est un vieux monsieur très doux, assez effacé, au miracle modeste, qui se fait embaucher dans un grand magasin de la trente-quatrième rue, comme Père Noël justement. L’exercice devient alors: qu’adviendrait-il de notre rationalité ordinaire si elle devait compter au nombre de ses axiomes l’existence tout aussi ordinaire du Père Noël? Le résultat de ce cheminement est parfaitement savoureux. Dans L’Assimilande, j’applique la même procédure. Notre monde ordinaire des années 2000 est intact (nous sommes ici, aujourd’hui, pas dans le pays imaginaire des Femmes Fantastiques) à une seule différence près: on vient d’y inventer le glottophore, petit appareil auditif qui permet d’assimiler très rapidement une langue seconde. L’activité des protagonistes tourne ensuite autour des conséquences émotionnelles et sociales de l’existence de ce petit objet axiomatique et fictif dans notre vie effective. Le bourdonnement technologique dudit petit objet nous place alors indubitablement plus près de la science-fiction que de quoi que ce soit d’autre. Mais alors, une science-humaine-fiction, une linguistique-fiction, une sociologie-fiction, une ethnologie-fiction…

Ducharme: Parlons encore littérature, si vous le voulez bien. Sur écouter lire penser, vous avez publié plusieurs poèmes que vous avez traduit de l’anglais, le plus célèbre étant Le Corbeau d’Edgar Allan Poe. D’aucuns décrient la traduction, la considérant comme un art mineur. D’où vous vient cet intérêt pour la traduction?

Laurendeau: C’est peut-être un art mineur, mais c’est un acte de communication majeur! On a beaucoup dit que traduire c’est trahir. Moi je dis que traduire, c’est aimer. C’est pour cela que je ne ferai plus de traduction technique ou bureaucratique. Il est vraiment difficile d’aimer intimement une note de service ou un mode d’emploi de logiciel. Cela vous heurte quelque part, vous laisse un vide émotionnel, un manque du cœur. Je me concentre maintenant sur la traduction littéraire, surtout poétique en fait. Bien sûr, je trahis. Pour des raisons de rythme et d’euphonie, je change la couleur des coussins du fauteuil de l’hôte du Corbeau que vous mentionniez, je modifie le résultat de la partie de baseball des Neufs Hommes de Mudville (dans Casey au bâton) et je renonce à dénommer leur équipe au nom intraduisible. Et quand George Harrison dit: Something in the way she woos me, c’est la totalité d’une transposition ethnoculturelle (pas strictement linguistique) qui me pousse irrésistiblement à opter pour le tout sobre Quelque chose, quand elle chuchote… faisant ensuite chuchoter des choses très douces à la dame en question (dans Quelque chose en elle) et ce, attendu que la beauté intime d’une femme ne se vit pas du tout de la même façon dans nos deux cultures. Quand j’aime un texte en anglais, sa traduction se met à pétarader dans ma tête, parfois même durant mon sommeil. Je veux le donner à mes pairs linguistiques, comme un beau cadeau. Je veux l’embrasser en francophonie, comme une brassée de fleurs exotiques. Je le travaille longtemps, des années parfois. C’est qu’il faut traduire juste (peut-être pas vrai, mais juste) quand ce que l’on traduit est une émotion fondamentale. Pour bien traduire la poésie, c’est tout simple. Soyez (vraiment) bilingue, biculturel et aimez le rythme. Ces textes sont toujours courts, mais il faut les polir. La seule consigne que je retiendrais des traducteurs professionnels est la suivante, cardinale: traduisez toujours en direction de votre langue première. Et qui se soucie que ce soit un art mineur, si c’est jouissif?

Ducharme: Après la publication de Femmes Fantastiques et de L’Assimilande aux éditions Jets d’encre, une maison française que d’aucuns associent à de l’auto-édition, voilà qu’un autres de vos roman – Le thaumaturge et le comédien – a été accepté par les éditions Les Écrits francs, une petite maison de Montréal qui n’a que quelques titres à son catalogue. La question que je m’apprête à vous poser est certes délicate, mais d’un grand intérêt pour les lecteurs d’écouter lire penser dont plusieurs s’essaient à la création. Voilà… Qu’en est-il des difficultés d’écrire au Québec et, surtout, de se faire publier? Que pouvez-nous dire à ce sujet ?

Laurendeau: Une chose simple… S’il faut transiger avec quelque chose, c’est avec la dégaine de votre maison, pas avec la dégaine de votre narration. Commencez par écrire votre histoire sans vous soucier de sa publication. Courrez votre marathon sans penser à la médaille. Une fois qu’elle est écrite comme vous la voulez, elle ne peut plus se désécrire. Vous n’écrivez pas parce que vous êtes publié. Vous êtes publié parce que vous écrivez. Envoyez votre texte et essuyez les refus sereinement. Vous rencontrerez trois types de refus: celui de l’éditeur qui ne répond même pas, celui de l’éditeur qui ne lit pas et celui de l’éditeur qui lit. Le refus implicite de l’éditeur qui ne répond pas est celui de quelqu’un qui mérite de savoir que le mépris est mutuel. Ne le relancez pas, votre temps est plus précieux que le sien. Le refus de l’éditeur qui ne lit pas vous a été envoyé simplement au nom, c’est-à-dire simplement parce que vous n’êtes pas Henri Troyat. Très bien, compris… mais qui veut ressembler à Henri Troyat de toute façon? Le refus de l’éditeur qui lit est naturellement le plus utile. L’éditeur qui lit est soucieux de vous montrer qu’on a lu votre texte. Il vous fait donc parvenir une copie bien anonymisée du rapport du gogo de sa section littéraire qui coule votre ouvrage. Lisez cela d’un œil serein et, surtout, sans insécuriser. Ne touchez surtout pas à votre texte sur la base des commentaires d’un éditeur qui refuse (il faut changer son texte uniquement sur la base des commentaires de l’éditeur qui accepte!). Modifier un texte refusé l’édulcore, le lobotomise et ne le rendra même pas acceptable à l’éditeur-refuseur. Ne perdez pas votre temps en vénalités de ce genre et tirez la seule conclusion requise face à un refus explicité: cet éditeur ne vous comprend pas et, par conséquent, ne vous mérite pas. Fin du drame. Quand un éditeur vous accepte, ce n’est pas fini. Il vous suggèrera des modifications dont certaines sont justifiées, d’autres non. Jugez chacun de ces changements et voyez s’ils compromettent votre intégrité. Si l’intégrité de votre histoire est compromise, ne pliez pas pour être publié. Reprenez vos billes et, une fois de plus, tentez votre chance ailleurs. Les bons changements qu’il vous propose, prenez-les, naturellement. Mes éditeurs sont de petits éditeurs, mais ce sont aussi des êtres humains, différents, sensibles, qui lisent et qui ont participé constructivement à la démarche artistique. Je leur dois un meilleur livre. Regardons le tout de la chose avec la candeur requise. Si mon livre est voué à n’être lu que par cent personnes, pourquoi le publier tapageusement chez un éléphant blanc? Et si cent mille personnes en veulent, je suis certain que mes petits éditeurs sauront négocier le tournant. Regardez bien la trajectoire de madame Rowling, l’auteure des Harry Potter. Elle n’a pas fait autrement. Refusée par un bon nombre de gros, elle a misé sur un petit et il est monté avec elle. C’est sur votre éditeur qu’il faut gager. C’est sur votre histoire qu’il ne faut pas transiger. Le meilleur éditeur, c’est celui qui comprend votre démarche d’écriture. Soyez patients.

Ducharme: En terminant, monsieur Laurendeau, souhaitez-vous ajouter quelque chose pour le bénéfice des lecteurs d’écouter lire penser?

Laurendeau: La devise de François Rabelais: Fais ce que voudras. On fixe trop sur ce que l’on doit faire pour que «ça vende». Nous ne sommes pas ici pour vendre, nous sommes ici pour être. Puis le beau mot de Gilles Vigneault: On fabrique des chaises, on ne sait pas qui va s’asseoir dedans. Laissons les objets que nous avons fabriqués, les tableaux que nous avons peints, les rimes que nous avons ciselées, les petits airs que nous avons sifflotés en dépôt dans le grand salon des choses. Nos enfants et nos petits enfants les trouveront et feront avec ce qu’il aurait fallu faire si leur temps avait été le nôtre.

Ducharme: Je vous remercie d’avoir bien voulu accorder cet entretien à écouter lire penser.

.

laurendeau-assimilande

Posted in Entretien, Fiction, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , | 24 Comments »

Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus le 15 novembre 2014

the-natural

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

.
.
.

Posted in Cinéma, Commémoration, Culture vernaculaire, Fiction | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 27 Comments »

Sur le PACTE D’OMAR comme cadre «multiculturaliste» en Islam

Posted by Ysengrimus le 7 novembre 2014

L'Islam sous Omar (an 644)

L’Islam sous Omar (an 644)

.

Il y a 1,370 mourrait le calife Omar ibn al-Khattâb. Ah que les hagiographes musulmans sont terribles (voir, pour exemple, la fiche hagiographique du calife Omar). Ils en tartinent bien épais à propos du Saint Prophète et des ci-devant Califes Bien Guidés (les Rachidun, les quatre premiers successeurs, ou califes, de Mahomet, selon le sunnisme) et il faut vraiment forer longtemps dans le crémage pour trouver quelque chose d’éclairant. Et pourtant, on trouve. La légende du Pacte d’Omar est, comme bien des légendes, fausse (ou mieux: erronée) mais le message objectif qu’elle nous laisse aujourd’hui est fort curieux et, osons le mot, éclairant.

Omar ibn al-Khattâb (584-644) dirigea la oumma (la communauté originelle des musulmans} pendant dix ans (634-644). C’est une figure à la fois passionnée et passionnante et l’imagerie hagiographique le concernant offre une version puissante et torride du mythe de la conversion abrupte de Saint Paul. D’abord ennemi virulent du Saint Prophète, qu’il prend pour un fauteur de troubles et un diviseur des tribus arabes, Omar se convertit abruptement (vers 617), impressionné par la dévotion de sa sœur envers la nouvelle foi. Il devient alors un des plus solides compagnons de Mahomet. C’est lui qui, faisant valoir que la vérité n’a pas à rester secrète, sera le promoteur initial le plus ferme d’une visibilité, d’une tonitruance même, de la foi musulmane naissante. Deuxième calife de l’Islam (selon le sunnisme), Omar est aussi un personnage capital pour la plus moderne des raisons: la raison multiculturelle. Le Saint Prophète (570-632) et son premier successeur Abou Bakr As-Siddiq (573-624) finalisèrent l’islamisation de la péninsule arabique. Ce faisant, ils assimilèrent au monothéisme islamique des tribus arabes polythéistes à la fois éparses et voisines linguistiquement et ethno-culturellement. Avec le Saint Prophète et son premier calife, l’Islam est encore une affaire strictement arabo-arabe et consiste encore exclusivement à faire avancer des tribus polythéistes passablement désordonnées vers la simplicité configurée et plus dépouillée du monothéisme. Le second successeur du Saint Prophète, le calife Omar, sera le premier chef (spirituel, politique et militaire) musulman à implanter l’Islam chez des peuples majoritairement non-arabes et/ou déjà monothéistes. Il est rien de moins que le calife du tout premier vrai choc multiculturel (pratique et intellectuel) des musulmans. Il le paiera d’ailleurs très cher (il sera assassiné par un de ses esclaves perses).

Voyons la carte présentant l’expansion de l’Islam à la mort d’Omar en 644. La grande péninsule arabique est intégralement islamisée et les musulmans ont commencé à installer leur influence sur deux cultures majeures de l’époque: Byzance (au nord et à l’ouest – Palestine, segments de la Syrie, de la Turquie et de l’Égypte actuelles) et la Perse (à l’est – grosso modo l’Iran actuel). En Perse, la conquête, amorcée sous le calife Omar, se parachèvera trente ans après sa mort (vers 674). Les Perses sont zoroastriens. Un des plus anciens dogmes connus du dieu unique, ce monothéisme de type manichéen, doté de textes sacrés et d’un clergé, crée un corps de conditions d’assimilation religieuse parfaitement distinct de ce qui avait prévalu lors de l’islamisation des tribus polythéistes de l’Arabie. Il est reconnu que la profondeur d’influence du zoroastrisme dans les masses perses, juste avant l’invasion musulmane, se compare sans problème avec l’impact et la prégnance du christianisme dans le Moyen-Âge européen. Les Perses mettront environ deux siècles à s’islamiser. Ils deviendront aussi, ultérieurement, les principaux dépositaires du chiisme. Il a souvent été suggéré que le chiisme iranien pourrait puiser ses déterminations fondamentales dans le substrat zoroastrien des Perses. Effectivement le zoroastrisme, comme hiérarchie religieuse, se coulait très intimement autour de la dynastie sassanide perse, elle-même solidement héréditaire et nobiliaire. Or les Imams chiites, personnages hautement éminents (contrairement à l’iman sunnite qui est un simple intendant de mosquée) sont obligatoirement des descendants d’Ali, neveu du Saint Prophète. On retrouve donc ici une dynamique de hiérarchie héréditaire, chose fort peu commune ailleurs en Islam (qui lui, fonctionne habituellement selon le mode non héréditaire du califat) et possiblement d’inspiration politico-religieuse typiquement persane. Les iraniens musulmans suivent aussi encore les fêtes zoroastriennes, même de nos jours.

Dans l’empire byzantin (sous Omar, en seront islamisées: la grande Palestine et des portions de la Syrie, de la Turquie et de l’Égypte actuelle), encore solidement perçu, à l’époque, comme l’empire «romain», la pénétration musulmane sous la califat d’Omar se fit aussi par les armes. Les syriens romains sont des chrétiens monophysistes qui (par opposition aux chrétiens nestoristes de Constantinople/Byzance) jugeaient l’essence du Christ exclusivement divine (à l’exclusion de sa dimension humaine – un contexte intellectuel qui sera partiellement compatible avec le rejet de la divinisation des figures humaines préconisé en Islam). Pour des raisons de culte et d’affinités des réseaux commerciaux, les monophysistes et les juifs de Syrie romaine seront hautement favorables à la pénétration arabe. Les Arabes, sous Omar, prennent Jérusalem en 637 et se lancent à la conquête du Maghreb. À la mort d’Omar, une portion importante de l’Égypte est conquise. Ici, les avis divergent sur la position adoptée par l’hinterland égyptien. Les Coptes, chrétiens mais en révolte larvée contre le pouvoir romain de Constantinople, pourraient avoir favorisé la conquête arabe de l’Égypte. Mais d’autres voix font aussi valoir que les Coptes d’Égypte comptent au nombre des plus anciens et des plus solides résistants à l’islamisation. C’est en référence directe à eux qu’on se mettra à parler un jour du Pacte d’Omar. Il reste que, doctrinalement parlant, pour les musulmans, les juifs et les chrétiens sont beaucoup moins emmerdants à conquérir que les zoroastriens. Cela tient au fait que, confronté tôt aux monothéismes juif et chrétien en Arabie même, et profondément influencé par eux, le Saint Prophète a formulé, de par la «voix de dieu» dans le Coran, une doctrine d’ajustement hautement perfectionnée avec ceux que les musulmans nomment les Gens du Livre.

Ne discute avec les gens du livre
que de la manière la plus courtoise.
-Sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes-
 
Dites:
« Nous croyons à ce qui est descendu vers nous
et à ce qui est descendu vers vous.
Notre Dieu qui est votre Dieu est unique
et nous lui sommes soumis».
 
Nous avons ainsi fait descendre sur toi le Livre.
Ceux à qui nous avons donné le Livre croient en lui.
Il en est, parmi ceux-ci [selon certains exégètes: les Arabes], qui y croient.
Seuls, les incrédules nient nos Signes.
 
Tu ne récitais aucun Livre avant celui-ci…

(Le Coran, Sourate 29, L’araignée, verset 46 à 48, traduction D. Masson)

Les conditions, tant dans la doctrine que dans l’hinterland des deux grands territoires monothéistes fraîchement conquis par les Arabes, sont en place pour des accommodements. Il est clair que ces populations ont résisté à l’islamisation, ne voyant pas trop l’intérêt du remplacement d’un monothéisme par un autre. Omar va composer. Il va notamment renoncer à la conquête de l’Ifriqiya, qui ne se fera qu’après sa mort. On lui impute la formulation originelle du Pacte d’Omar. Bon, c’est un malentendu historique, en fait, qui fait qu’on impute le Pacte d’Omar au second calife de l’Islam. De fait, les premiers éléments de sa mise en forme dateraient plutôt de Omar II (682-720) et s’étaleraient jusqu’au douzième siècle. La légende est erronée donc. Cela ne la rend pas moins intéressante. Et pour cause.

Le Pacte d’Omar est la toute première entente entre les autorités musulmanes et les non musulmans des territoires qu’elles occupent. Fondamentalement, c’est l’entente d’un occupant envers un conquis. C’est aussi l’entente d’un commandement sectateur envers une communauté d’ouailles qu’il ne considère ni mécréante (et, conséquemment pas athée non plus), ni idolâtre mais monothéiste comme lui, donc, par principe: tolérable. On y formule des procédés assez classiques d’encadrement coercitif des populations (interdiction du port d’armes et de la chevauchée, imposition de signes distinctifs, taxes spéciales, déférence affichée) mais, en échange, et ce n’est pas mince, les cultes non musulmans sont préservés et protégés par les autorités. La version la plus ancienne qu’on connaisse du Pacte d’Omar se formule comme suit (ce sont les occupés qui formulent le texte du pacte que l’occupant entérine par une courte introduction donnant le cadre):

« Au Nom d’Allah, le Bienfaiteur miséricordieux! Ceci est une lettre adressée par les Chrétiens de cette ville, au serviteur d’Allah, Omar ibn al-Khattâb, commandeur des Croyants.

   Quand vous êtes venus dans ce pays, nous vous avons demandé la sauvegarde pour nous, notre progéniture, nos biens et nos coreligionnaires.

   Et nous avons pris par devers vous l’engagement suivant:

   -Nous ne construirons plus dans nos villes et dans leurs environs, ni couvents, ni églises, ni cellules de moines, ni ermitages. Nous ne réparerons point, ni de jour ni de nuit, ceux de ces édifices qui tomberaient en ruine, ou qui seraient situés dans les quartiers musulmans.

   -Nous tiendrons nos portes grandes ouvertes aux passants et aux voyageurs. Nous donnerons l’hospitalité à tous les Musulmans qui passeront chez nous et les hébergerons durant trois jours.

   -Nous ne donnerons asile, ni dans nos églises ni dans nos demeures, à aucun espion.

   -Nous ne cacherons rien aux Musulmans qui soit de nature à leur nuire.

   -Nous n’enseignerons pas le Coran à nos enfants.

 -Nous ne manifesterons pas publiquement notre culte et ne le prêcherons pas. Nous n’empêcherons aucun de nos parents d’embrasser l’Islam, si telle est sa volonté.

  -Nous serons pleins de respect envers les Musulmans. Nous nous lèverons de nos sièges lorsqu’ils voudront s’asseoir.

   -Nous ne chercherons point à leur ressembler, sous le rapport des vêtements, par la calotte, le turban ou les chaussures, ou par la manière de peigner nos cheveux.

   -Nous ne ferons point usage de leur parler; nous ne prendrons pas leurs noms.

   -Nous ne monterons point sur des selles.

   -Nous ne ceindrons pas l’épée. Nous ne détiendrons aucune espèce d’arme et n’en porterons point sur nous.

   -Nous ne ferons point graver nos cachets en caractères arabes.

   -Nous ne vendrons point de boissons fermentées.

   -Nous nous tondrons le devant de la tête.

  -Nous nous habillerons toujours de la même manière, en quelque endroit que nous soyons; nous nous serrerons la taille avec une ceinture spéciale.

   -Nous ne ferons point paraître nos croix et nos livres sur les chemins fréquentés par les Musulmans et dans leurs marchés. Nous ne sonnerons la cloche dans nos églises que très doucement. Nous n’y élèverons pas la voix en présence des Musulmans. Nous ne ferons pas les processions publiques du dimanche des Rameaux et de Pâques. Nous n’élèverons pas la voix en accompagnant nos morts. Nous ne prierons pas à voix haute sur les chemins fréquentés par les Musulmans et dans leurs marchés. Nous n’enterrerons point nos morts dans le voisinage des Musulmans.

   -Nous n’emploierons pas les esclaves qui sont échus en partage aux Musulmans.

   -Nous n’aurons point de vue sur les maisons des Musulmans.

   Telles sont les conditions auxquelles nous avons souscrit, nous et nos coreligionnaires, et en échange desquelles nous recevons la sauvegarde.

   S’il nous arrivait de contrevenir à quelques-uns de ces engagements dont nos personnes demeurent garantes, nous n’aurions plus droit à la dhimma et nous serions passibles des peines réservées aux rebelles et aux séditieux. »

(Wikipédia, article Le Pacte d’Omar)

Cette version du texte daterait de l’an 1,100 environ. Vous ne me direz pas. Toutes les grandeurs et les petitesses du multiculturalisme contemporain s’y retrouvent synthétisées. On croirait une version moyenâgeuse, mais pas mal ficelée du tout quand même, de mes critères de communautarisme civique. Y sont promis par les musulmans: l’obéissance aux lois, la perpétuation communautaire, la liberté de culte, la diglossie, les droits d’assimilation et de non-assimilation. Les autres, pour leur part, s’engagent à rester distinctifs sans ostentations trop tonitruantes (même les cloches des églises doivent sonner pas fort, si tant est).

À une époque où la pure et simple mise en esclavage de peuples conquis en rébellion larvée permanente était chose commune, obligatoire presque, on a ici un véritable morceau de mutuelle bravoure dans l’effort de coexistence pacifique. Ce texte devrait être l’objet de réflexion par excellence entre musulmans et non musulmans devant s’ajuster au sein d’une société civile commune. Devenus importantes minorités dans de nombreuses sociétés occidentales, nos compatriotes musulmans sont respectueusement invités à redécouvrir leur culture politique et administrative en relisant sereinement le Pacte d’Omar. Il est un instrument historique incontournable pour se donner des moyens à la fois fermes et déférents pour comprendre le point de vue de l’autre sur les questions multiculturelles. Inutile de dire, pour reprendre le bon mot du Saint Prophète, qu’il ne faudrait discuter toutes ces délicates questions que de la manière la plus courtoise…

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Commémoration, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , | 25 Comments »

Rihanna posant sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui?

Posted by Ysengrimus le 28 octobre 2014

Mosque Sheik Zayed

Il est de ces faits divers qui prennent, en leur fugitif instant de vie, une vive dimension de débat philosophique. Il n’est pas dans mes habitudes, surtout ici (et ce, quoi qu’en disent certains petits esprits) de faire dans le journalisme actualiste. Mais cette fois-ci, parce qu’un dilemme touchant le dialogue culturel en monde se dresse, il faut que la pensée marque une pause et se pose où l’œil se pose. Tout débute donc, il y a tout juste un an, avec le communiqué suivant, tombant sur mon petit fil de presse personnel.

GRANDE MOSQUÉE SHEIK ZAYED

(ABOU DHABI — ÉMIRATS ARABES UNIS)

COMMUNIQUÉ

 

Le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed tient à signaler clairement que la Mosquée qu’il administre est un des principaux monuments religieux, culturel et civilisationnel des Émirats Arabes Unis. Le Complexe s’est efforcé, depuis sa fondation, de faire la promotion de l’échange culturel avec les personnes d’autres cultures et, de ce fait, il est devenu un haut lieu du tourisme religieux dans la région. Depuis son ouverture officielle en 2007, la Mosquée est vite devenue un fleuron national et cela signifie qu’on très grand nombre de fidèles et de touristes venus de notre pays et du monde entier la visitent.

Dans le cadre de ses activités de nature culturelle, le Complexe de la Grande Mosquée Sheik Zayed est ouvert aux visiteurs de différentes nationalités, se présentant en délégations ou individuellement. Ces visiteurs sont invités à découvrir nos trésors d’art islamique dans un espace manifestant l’excellence de l’esthétique architecturale islamique. Ils sont aussi invités à participer à certaines activités culturelles spécifiques, comme le concours photographique ESPACES DE LUMIÈRE qui attire chaque année des milliers de photographes de partout dans le monde, qui viennent concentrer leur attention artistique sur l’esthétique visuelle spectaculaire de cet extraordinaire édifice.

Les gens sont donc autorisés à prendre des photos sur le site de la Mosquée et de son esplanade mais l’administration de la Mosquée leur demande de le faire d’une façon adéquatement déférente, en gardant constamment à l’esprit qu’il faut se comporter respectueusement, attendu la nature religieuse de l’endroit. Il faut donc éviter de prendre des photos d’une façon inappropriée ou en adoptant des poses qui ne sont pas conformes à la sainteté du lieu. Il faut aussi éviter de parler à voix haute. Il est aussi interdit de boire et de manger.

Le Complexe tient à attirer l’attention sur un incident ayant eu lieu lors de la visite, de nature individuelle, à la Mosquée, d’une éminente chanteuse populaire. La chanteuse en question n’avait pris aucun arrangement préalable avec l’administration de la Mosquée et y avait initialement accédé en passant par une entrée qui n’est pas prévue pour le public. Invitée à entrer dans la Mosquée par une voie d’entrés destinée aux visiteurs, la chanteuse a alors préféré ne pas entrer et s’adonner à une séance de photos sur l’esplanade. Nous avons du finalement la prier de se retirer, quand il s’est avéré que les photos qu’elle prenait n’étaient pas conformes aux exigences de déférence formulées par la Mosquée.

On doit ce petit couac, volontaire ou involontaire, de relations publiques, à la chanteuse Robyn Rihanna Fenty (née en 1988 à la Barbade) qui en était, ce jour là, à la portion moyen-orientale de sa tournée mondiale du moment. Voici un exemple représentatif des photos en questions, sur lesquelles ni la chanteuse populaire ni son service de relations publiques n’ont émis le moindre commentaire ultérieur.

Rihanna a Abou Dhabi

D’autres photos sont disponibles ici, dans un article qui, lui, à l’époque, avait indubitablement pris ouvertement parti contre ce geste de la chanteuse et de son équipe de relations publiques. Nous sommes de fait ici dans un dispositif visuel et sémiologique où absolument rien n’est fortuit. Aux signes ostensibles (noter ce mot, dans toute sa signification tant vive que toc) de fausse déférence que sont le voile cachant les cheveux, le noir uni, le tissu ample de la tenue et le fait que seuls le visage et les mains sont visibles se joignent sciemment et très ouvertement les transgressions: le maquillage, le vernis à ongles, le grand bijou d’or qui, sur certain des plans, est bien placé, pour briller (le Coran est explicite dans sa réprobation du caractère socialement arrogant de l’or), le jump suit (il n’est pas encore dans l’usage pour une femme de se présenter à la Mosquée en pantalons) et, bien entendu, les poses…

Très populaire dans le monde entier (y compris au Moyen-Orient où ses concerts font salles combles), Rihanna c’est aussi un corpus textuel véhiculant ouvertement et sans complexe un corps de valeurs hédonistes et sensualistes. Que je me permettre de vous en montrer un exemple représentatif.

Push Up On Me

We break, we’re breaking down
It’s getting later baby, and I’m getting curious
nobody’s looking at us, I feel delirious
’cause the beat penetrates my body
shaking inside my bones
and you pushing all my buttons, taking me outta my zone

The way that you stare, starts a fire in me
Come up to my room you sexy little thing
And let’s play a game, I won’t be a tease
I’ll show you the room, my sexy little thing

I wish you would push up on me
I wish you would light me up and say you want me
Push up on me

I know many guys just like ya, extremely confident
Got so much flavor with you, like you’re the perfect man
You wanna make me chase ya like it’s a compliment
But let’s get right down to it
I could be the girl that’ll break you down

We break, we’re breaking down
I wanna see how you move
Show me, show me how you do it
You really got me on it, I must confess
Baby there ain’t nothing to it
Baby, who you think you’re fooling?
You wanna come get me outta my dress

(Rihanna, chanson Push up on me, Album, Good girl gone bad, 2007)

Personne n’est dupe de la surface de l’image. Il y a inévitablement un segment non-négligeable des aboudabiens et aboudabiennes qui connaissent ce corpus, s’en démarquent ou s’en réclament (y compris dans sa dimension égalitaire face à l’homme), si les organisateurs des tournées de Rihanna ont épinglé les Émirats Arabes Unis sur la mappemonde de leur trajectoire de concerts. Il n’y a pas de naïveté ici. Aucune naïveté. Tout le monde, d’un côté comme de l’autre de ce conflit fondamental appliqué, sait parfaitement ce qu’il fait… et tout de même tout le monde s’avance un peu. Telle est donc la confrontation. Sa portée de généralité est loin d’être négligeable et on parle ici bien plus de symptôme que d’anecdote. Deux plaques tectoniques ethnoculturelles mondiales se touchent et la pression s’accumule. Sans aller décréter qui est «libéré(e)» et qui ne l’est pas, on a donc d’un côté une chanteuse «de charme» (s’il faut euphémiser) à l’allure et au contenu discursif et visuel sereinement sexualisés et libertins, et de l’autre côté un lieu de culte majeur du monde musulman (avec son esplanade d’une capacité de 40,000 espaces individuels de prière, la Grande Mosquée Sheik Zayed est la sixième plus grande mosquée du monde islamique contemporain) dont on peu supposer que les visiteurs s’y rendent pour des raisons intellectuellement et émotionnellement distinctes de celles dont cette chanteuse fait la description et la promotion.

Il n’y a pas que du subtil et du rationnellement avancé dans les replis conceptuels et commerciaux de la culture occidentale, il s’en faut de beaucoup. Et le théocratisme islamique des monarchies du Golfe, j’ai vraiment pas besoin de m’appesantir sur ses nombreux avatars. Ce genre d’événement montre ouvertement que l’Occident et ses valeurs hédonistes et sensualistes (mais aussi égalitaristes en sexage) pousse le bouchon et s’avance jusque sur l’esplanade d’une grande Mosquée d’un Émirat du Golfe Arabo-Persique. Qui charrie ici? Qui va trop loin? Qui exagère et abuse de la visibilité de l’autre? Où est le faux respect? Qui est la fausse victime? Un dialogue majeur des cultures se concentre dans cet événement d’actualité. Il va falloir prendre parti. Il va falloir s’ajuster. Le progressiste va devoir s’avancer. Le rétrograde va devoir reculer. Le colonialiste va devoir se rétracter, le bigot, se rajuster. Mais qui est qui ici?

En tout cas il y a une chose qui n’est pas anodine dans tout cela. Ce sont les femmes qui sont les reines en blanc et les reines en noir (la batterie la plus puissante donc) sur ce vaste échiquier contemporain. Alors… un an plus tard… Rihanna posant pour une séance de photos sur l’esplanade de la Grande Mosquée d’Abou Dhabi. Non? Oui? Je vous laisse juges…

.
.
.

Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Citation commentée, Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 31 Comments »

CONDAMNÉ À MOTS (Sinclair Dumontais)

Posted by Ysengrimus le 22 octobre 2014

condamne-Dumontais

L’aptitude inégalée qu’a Sinclair Dumontais de faire co-exister harmonieusement le banal et l’étrange culmine avec un remarquable brio dans son dernier roman, Condamné à mots. Le protagoniste central et narrateur de ce récit en Je, un certain Didier, est comptable. C’est un homme organisé sans excès, pas spécialement original ou excentrique, très concentré sur ses amitiés et l’organisation paisible et sobrement articulée de sa vie sociale. La susdite vie sociale de ce monsieur n’a rien d’exceptionnel ou d’excessivement mondain d’ailleurs. Il s’agit simplement d’un ensemble circonscrit de rapports cordiaux avec une poigné de bons amis qui ne se connaissent ou ne s’estiment pas nécessairement entre eux mais auxquels Didier pense et auxquels Didier souhaite du bien. Il coudoie ses amis et amies, les fait bénéficier de sa présence placide, empathique et constante. Ni introspectif, ni égocentrique, ni narcissique, ni expansif, Didier est le bon gars normal qui nous explique, dans le français implacablement sobre et précis de Sinclair Dumontais, que les détails de sa vie ordinaire, ont à ses yeux l’importance que quiconque donne aux caractéristiques centrales de son existence, si limitées ou circonscrites soient-elles. Tout doucement, par contre, on découvre qu’un certain anticonformisme feutré imbibe la vie de Didier. Il porte en lui la cicatrice, ordinaire mais toujours entière, de conflits anciens avec son père. Il fréquente Élise, une femme mariée, avec laquelle il entretient un pacte ancien d’amitié amoureuse auquel les deux sont fidèles et attachés, avec une calme certitude qui en remontrerait à bien des dispositifs matrimoniaux plus perfectionnés. Adulte bien monté en graine, il garde tout de même à sa jeunesse et à son adolescence un rapport tangible, palpable qui est rien de plus mais rien de moins qu’une solide détermination.

Didier a souvent changé de domicile. Sa résidence actuelle en porte les quelques séquelles usuelles. Il y traîne toujours quelques boites ou cartons contenant ces objets, ces choses qu’on n’a pas encore rangées de notre dernier déménagement et dont on croit, souvent à raison parfois à tort, qu’elles ne vivent plus pour nous, si elles transitent ainsi, de domicile en domicile, sans sortir des cartons. C’est en ouvrant un de ces cartons que Didier retrouve le vieux cahier d’écriture personnelle de ses quinze ans. Il le feuillette sans spécialement le relire mais, de cet infectieux artéfact du passé, à lui, se transmet alors une maladie terriblement usuelle mais dont Didier ne savait trop rien: le virus de l’écriture. Ne nous méprenons pas ici sur le caractère calmement fantastique de la chose. Ce n’est en rien un mal métaphorique ou allégorique, que se chope alors Didier. Il s’agit d’un virus bien réel, cliniquement attesté, qui vous saute dessus quand vous avez le malheur de manipuler des objets partiellement ou totalement infectés par le mal (para ou proto artistique) qui vous frappe alors. La mutation s’installe doucement mais sans ambivalence. Didier entre inexorablement en compulsion d’écriture. Il va se mettre à couvrir des cahiers de mots, de phrases, de textes, dans une dynamique de dérive paisible qui va graduellement l’obliger à faire face à un phénomène avec lequel il n’est pas familier et qu’il devra adéquatement apprivoiser, celui de l’isolement introspectif. Presque malgré lui, et de par une maladie ouvertement diagnostiquée, connue, grave, incontrôlable, possiblement incurable et extrêmement discrédité socialement, Didier va devoir prendre contact d’abord avec un thérapeute, puis, finalement, avec d’autres malades. Le fait d’avoir l’écriture fait qu’il va se retrouver à coudoyer la belle et majestueuse Novembre, qui, elle, a la peinture (elle a chopé ça en visitant une exposition de poche dans la résidence de campagne d’un peintre disparu) et son jeune ami et comparse de vie Clovis, qui, lui, a la sculpture (il s’est trouvé infecté par une petite statuette de bois que des amis ont eu la malencontreuse idée de lui offrir). Le cheminement, moins clinique qu’artistique, moins novateur que perturbateur, de ces trois malades va nous mener, pas à pas mais radicalement, sans extravagance mais sans concession, dans l’atelier de production ordinaire de toutes les névroses créatives contemporaines.

Sinclair Dumontais nous livre une réflexion sidérante d’originalité tranquille et de force contenue sur les mystérieux ondoiements de la petite parois intérieure, hautement poreuse et suavement pernicieuse, qui sépare le gars et la fille ordinaire de l’artiste fou et immense qui sommeille en chacun de nous, du simple fait de gosser/sculpter, de barbouiller/peindre, de tartiner/écrire, ou même… de parcourir/lire. Un roman unique, captivant, enlevant, éblouissant, incontournable.

.
.
.

Sinclair Dumontais (2012), Condamné à mots, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

Posted in Fiction, Québec | Tagué: , , , , , , , , | 9 Comments »

L’IMAGIAIRE VERGNER par LauBer (Paul Laurendeau, Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus le 15 octobre 2014

Imagiaire vergner

Nous publions, Allan Erwan Berger et moi, L’Imagiaire vergner (pictopoèmes) chez ÉLP (2014). Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire. La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Cent ans plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant le bout rimé à deux petites pages et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. L’imagier prend la photo et l’intitule selon son inspiration mais en évitant sciemment les intitulés descriptifs univoques au profit de vrais titres, au sens fort. Ainsi un papillon bleu sur une fougère ne s’intitulera pas Papillon bleu sur une fougère mais Dans la lande des langues. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un brillant écrivain, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances entomologiques, zoologiques et botaniques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Les photographies naturalistes d’Allan Erwan Berger se prêtent superbement à l’exercice auquel nous nous adonnons ici. Il est clair qu’un courant important de la poésie moderne évolue vers la miniature. Du temps d’Homère et aussi du temps de Malherbe on pouvait écrire des ouvrages entiers en vers. Victor Hugo et Alfred de Vigny, Louis Fréchette et Octave Crémazie, dans le monde francophone, ferment cette marche tonitruante de l’ode, de l’élégie et de la stance. Maintenant, avec Verlaine et Vigneault, le poème aborde le monde du petit, du fin, de l’intériorisé. Et aussi, maintenant, avec Queneau et Gauvreau, il s’approprie, Dada, le grotesque, le bouffon, le cabot le foufou autant que la langueur, le vague à l’âme et la sagesse. La poésie n’est plus un art majeur mais, de ce fait, elle est maintenant vraiment plus libre que jamais. Faire du vers libre, c’est se donner toutes les structures appropriées, de la plus stricte à la plus lâche, de la plus héritée à la plus improvisée, fonction du problème à régler. Nous avons procédé sans hésiter et sans se complexer. C’est pas le devoir qui prime. C’est le plaisir. La joie de la rencontre fatale, universelle, du mot et de l’image.

Vous trouverez ici du comique, du tragique et du lyrique. L’idée de bestiaire, insufflée par Apollinaire, se perpétue, se complexifie et s’affine car mon imagier est très proche de la nature zoologique et botanique. Sans être pastoral, tout ça, c’est certainement passablement bucolique. C’est un hymne inconditionnel d’amour joyeux pour cette nature si dense, si merveilleuse, si fantastique, si fragile, qui n’appartiens à personne mais envers laquelle nous avons tous une cruciale responsabilité de déférence.

Venez avec nous rêver et rimailler, dans L’Imagiaire vergner.

.

Commentaire de Ber (Allan Erwan Berger):

C’est un plaisir énorme de voir ce qu’un poète peut tirer des images que l’on a prises. Je me trimbale presque toujours, quand je suis en nature, avec un appareil à la main. Ce n’est pas compliqué, il suffit d’être vagabond, amoureux de tout, gourmand, le nez en l’air et le regard filant dans les coins. Les photos sont parfois bonnes, parfois mauvaises, mais rarement ratées: il suffit alors de promener dedans un recadrage, et l’on y découvre des scènes.

Il suffit ensuite que, avant d’offrir l’image ainsi constituée à son ami Laurendeau, Berger y promène le cadre d’un titre, pour que le poète y découvre alors des mondes, et nous les offre en retour.

Ainsi dialoguent les humains, en papotage sur les formes et les profondeurs de l’Univers. Leurs paroles se font lettres ou peintures, sculptures ou musiques, et c’est tout ça qui est l’Art et c’est pour ça que nous autres d’ÉLP vivons, baignant dans la chaude lumière des muses en farandole.

Les images viennent de France, les poésies sont du Québec.

.
.
.

LauBer (2014), L’Imagiaire vergner, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

Posted in Environnement, Fiction, France, Poésie, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 32 Comments »

Élections québécoises d’avril 2014. Le retour des capitaines de milices…

Posted by Ysengrimus le 7 octobre 2014

Dans les dernières années, l’immense glacier poreux du Parti Québécois s’est lézardé. Il a perdu quelques lamelles sur sa gauche, notamment avec la fondation du petit parti monocéphale Option Nationale, mort-vivant minimaliste qui continue de vivoter. Les pertes à gauche au Parti Québécois sont moins parlementaires qu’électorales, en fait. Les électeurs gauchisants du Parti Québécois sont doucement, au compte-goutte mais inexorablement, ponctionnés, par la formation de centre-gauche Québec Solidaire qui, graduellement, se parlementarise. À gauche du grand glacier quadragénaire du Parti Québécois, on a donc un écoulement, une fuite chuinteuse, une liquéfaction pleureuse qui, de plus en plus perceptiblement, le mine.

Sur la droite du Parti Québécois, la fracture interne a été beaucoup plus abrupte. Le député ex-péquiste François Legault lève et mène la fronde d’une poignée de transfuges droitiers, quitte le Parti Québécois avec eux, d’un coup sec, et part fusionner avec ce petit parti de mouches du coche bombinantes de droite qu’avait été l’Action Démocratique du Québec. La bande des transfuges péquistes droitiers à Legault dissous et absorbe l’ADQ, en peu de mois, s’arrogeant, dans le mouvement, le nouveau nom, largement surfait, pompeux et insignifiant (du moins, pour le moment) de Coalition Avenir Québec. Son ambition n’est ni modeste ni implicite. De fait, la jubilation rassembleuse des droites pousse désormais Francois Legault à sereinement comparer son parti à l’Union Nationale (de Duplessis).

Dans ce dispositif d’équilibristes, passablement malsain et hostile au demeurant, le Parti Québécois représente de plus en plus le Centre étriqué et cerné de la politique parlementaire québécoise. En cela, il reflète de moins en moins la société civile (toujours passablement survoltée par les luttes récentes ayant mobilisé toute une génération au sens critique de plus en plus en alerte), qu’il croit pourtant encore représenter. Pour compenser la plus empirique des pertes subit par sa lente dissolution, le Parti Québécois a cherché, pendant son court mandat minoritaire, à ratisser à droite. Tel fut le but exclusif, délétère et minable de la Charte des Valeurs Ethnocentristes et Démagogiques qui fit avancer la perte péquiste de plusieurs crans. Cet appel du pied des droites idéologiques (sinon fiscales) fut, de fait, un échec cuisant, fermement sanctionné par l’électorat, et qui a, implacablement, entrainé la démission de la cheffe de cette formation, Madame Pauline Marois.

La fragmentation idéologique péquiste prend donc désormais de plus en plus corps politiquement (la gauche d’un bord, les droitiers de l’autre, les hyper-nationaleux dans leur petit coin, le centre-droite qui s’enfonce). Il est hautement improbable que cela soit réversible. L’effritement de cette vaste formation politique, qui marqua l’imaginaire d’une génération, est si important en proportion qu’il ne fut pas sans impact parlementaire. Les législatures québécoises, depuis la confédération canadienne (1867) avaient été, dans leur quasi totalité, constituées de gouvernements majoritaires. Si on excepte l’accident historique de 1878 (marquant l’ouverture de la transition libérale), on peut dire que les gouvernements québécois, une fois élus, n’eurent pas trop de problèmes de conciliation et/ou de copinage parlementaire entre les partis. On observe cependant, depuis 2007, l’accélération sensible de la mise en place insidieuse d’une culture des gouvernements minoritaires à l’Assemblée Nationale. Voyons un peu la liste historique des gouvernements minoritaires au Parlement de Québec:

1878 (durée de vie de vingt mois)
Premier ministre: Henri-Gustave Joly de Lotbinière
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Second parti de coalition: Conservateurs indépendants
Opposition: Parti Conservateur

2007 (durée de vie de vingt et un mois)
Premier ministre: Jean Charest
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Première opposition: Action Démocratique du Québec
Seconde opposition: Parti Québécois

2012 (durée de vie de dix-huit mois)
Première ministre: Pauline Marois
Gouvernement (minoritaire): Parti Québécois
Première opposition : Parti Libéral
Seconde opposition : Coalition Avenir Québec

Il est clair que cet impact parlementaire minorisant de la nouvelle porosité friable du Parti Québécois a fait l’objet à cette élection-ci d’un rejet. Patapoliticistes comme ils le sont toujours un peu désormais, les québécois de souche voulaient stabiliser les effets perturbateurs du mouvement de fonte du gros glacier bleu et blanc et en revenir à une chambre majoritaire. Plus politiciens au sens traditionnel, les québécois de branche ont rejeté en bloc (à raison – je les seconde pleinement) l’ethnocentrisme péquiste qui, lui, a enfin osé s’afficher ouvertement (et paya pour). Le vote actuel fut, l’un dans l’autre, bien plus caméral que militant. On a voulu remettre un peu d’ordre sur le tréteau du théâtre. Et, pour ce faire, on vient donc de remettre en selle le Parti Libéral,  les vieux capitaines de milices.

Ce sont des petits intendants méprisables et la force apparente de leur victoire actuelle ne doit en rien laisser croire qu’ils se soient spécialement crédibilisés ou rafraichis. C’est le retour par ressac de la fédérastie pense-petit et veule (le Canada anglais, qui n’y comprend rien, ne verra que le prisonnier strié de blanc et de bleu se résignant derechef et ne brassant plus sa cage), de la droite ordinaire qui, tout tranquillement, se croit propriétaire du pouvoir, du copinage impudent, et des grandes magouilles d’infrastructures. Mais… bon… hein… les électeurs ne retourneront pas aux urnes dans vingt mois mais, en bonne tradition ronron, dans quatre ou cinq ans. Ils ont maintenant la paix électorale jusqu’à la fin de la décennie. Pour ce qui est de la paix sociale, par contre, là, c’est une toute autre chose. Le troc pourrait s’avérer assez aride à terme. C’est qu’on assiste bel et bien ici à un retour bien abrupt et bien rapide aux conditions politiciennes de 2012… l’année du sommet de la crête de la lutte des carrés rouges. C’est donc à suivre.

Rappel du résultat des élections du 7 avril 2014 au Québec

Nombre de sièges à l’Assemblée Nationale: 125
Nombre de sièges requis pour détenir une majorité parlementaire: 63
Nombre de sièges au Parti Libéral: 70
Nombre de sièges au Parti Québécois: 30
Nombre de sièges à la Coalition Avenir Québec: 22
Nombre de sièges à Québec Solidaire: 3
Nombre de sièges à Option Nationale: 0
Nombre de sièges au Parti Vert: 0

Gouvernement majoritaire du Parti Libéral avec le Parti Québécois formant l’Opposition Officielle et la Coalition Avenir Québec formant la Seconde Opposition.

.

Nota Bene: « Une représentation strictement proportionnelle à l’Assemblée nationale aurait donné les résultats suivants: 52 députés au lieu de 70 au Parti libéral; 33 députés au PQ au lieu de 30; 30 députés à la CAQ au lieu de 22 et 10 députés à Québec solidaire au lieu de 3. »   [LE DEVOIR]

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Lutte des classes, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 21 Comments »

Ces parlers de la langue d’oïl: si proches, si autres…

Posted by Ysengrimus le 1 octobre 2014

Amien-France

J’ai quand-même envie de vous dire un mot de cette présentation, faite il y a déjà plus de douze ans, d’une communication intitulée « Joual – Franglais – Français: la proximité dans l’épilinguistique » au colloque international Des langues collatérales – Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, organisé par l’Université de Picardie Jules Vernes, le Conseil des Langues Régionales Endogènes de la Communauté Française de Belgique, et l’Office Culturel Régional de Picardie (c’était en novembre 2001).

D’abord, bien, j’ai tombé ma communication, portant sur la perception des proximités linguistiques dans la sensibilité épilinguistique québécoise. C’est qu’au Québec, il y aurait deux idiomes. Le « français », valorisé, promu, revendiqué, et le « joual », stigmatisé, minorisé, combattu. Les élites intellectuelles du Québec actuel font de plus consensus massif sur l’aphorisme suivant: le joual est un franglais. Cette « proximité » du vernaculaire des québécois à la langue du colonisateur est le fondement du danger qu’on lui impute. Il est perçu comme susceptible de faire virer le français du Québec à l’anglais. La sensibilité épilinguistique du même groupe nie de plus toute proximité entre ce joual et un français québécois vernaculaire, un « franco-québécois » typique, pittoresque, domestique… et inoffensif. Les représentations épilinguistiques construisent donc des dispositifs de proximités et d’éloignements valorisant un « franco-québécois » culturellement acceptable, et stigmatisant un joual potentiellement facteur d’anglicisation. Or ce système de constitution des proximités et des non-proximités dans l’idée que s’en donne la minorité élitaire du Québec, cible en fait un seul et unique idiome, dualité Jeckyll/Hyde du parler commun à solide base française de la majorité de la population du Québec. Certains participants au colloque ont fait observer que les organismes linguistiques québécois leur avaient raconté sans frémir que le joual n’existait pas… Assez hideux et bilieux l’insécurité linguistique, quand ça vous pogne dans les tuyaux d’instances officielles…

Puis ensuite, j’ai découvert la culture actuelle des parlers d’oïl. En effet j’ai assisté à un nombre impressionnant de spectacles de chansons en patois picard et wallon, plus un récitatif de poésie, un monologue théâtral, un spectacle de marionnettes, et un film moyen métrage en patois picard. L’impec organisation de la bande à Jean-Michel Éloy, de la section d’Études Picardes, de la fac Jules Verne nous a piloté avec efficacité et enthousiasme dans l’underground culturel du chef lieu picard. Une mécanique de relations publiques rodée au quart de tour. Il est conséquemment difficile de dire si j’ai pris contact avec des sociolectes vernaculaires effectifs, ou si j’ai plutôt assisté à un adroit exercice de promotion culturelle de langues folkloriques pieusement conservées par de matois artistes, dans la mouvance sensible et foisonnante de l’actuelle euro-reconnaissance des parlers régionaux. Tout semblait être prévu pour nous recevoir comme des princes-ethnolinguistes. Trop beau. J’ai même appris avec fracas que l’une des plus grandes rues d’Amiens s’appelle la rue Laurendeau, d’après un notable quatre-vingt-neuvard du cru qui, fort heureusement pour mon moral, signa le cahier de doléances de la commune avec le Tiers. Ce n’est pas un autochtone intégral d’ailleurs, mes ancêtres étant plutôt aunisois de leurs personnes.

Si proches, si autres… ces patois wallon et picard. On crois les attraper, puis ils glissent sur notre conscience, comme un ballon sur l’eau qu’on touchait du bout des doigts, et qui s’en va. Mais, l’un dans l’autre, cette saisissante expérience d’immersion des soirées « collatérales » à la rencontre officielle valait par elle même tous les colloques scientifiques de la terre. Jugez-en vous même sur un échantillon de parole de chanson tiré d’un CD vendu à la sauvette au sortir du théâtre Chés Cabotans d’Amiens, et qui synthétise tout le mystère de nos langues endogènes en quatre lignes:

Déhor i pleut à dagues, pi oz intind dé loin
Un air éd cordéyon, un air éd féte éd fous,
Écorè à ch’comptoér, i rintonne coér un coup
Du jus d’solé qu’o piche in s’écorant à ch’vint.

Ch’bal à Tchot Bért, album Ch’bal, paroles de Jacques Dulphy,  Étiquette Ch’Lanchron, SACEM, 1994, second titre.

.
.
.

Posted in Citation commentée, Culture vernaculaire, France, Monde, Multiculturalisme contemporain, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 22 Comments »

Il y a quarante ans: LACOMBE LUCIEN (de Louis Malle)

Posted by Ysengrimus le 21 septembre 2014

lacombe-lucien

Un film qui fait époque. Avant Lacombe Lucien (1974) le cinéma français avait littéralement inventé, et produit comme savonnette, le sous-genre Film de Résistance. Mais ce cinéma d’après-guerre, compensateur, réparateur, déculpabilisateur, véhiculait une imagerie héroïque cultivant faussement l’idée d’une généralisation de la sensibilité résistante au sein de la population française occupée. La traversée de Paris de Claude Autan-Lara (1956) avec Louis de Funès, Bourvil et Jean Gabin avait fait entendre le premier grincement cynique, grotesque, dérisoire et presque surréaliste sur toute cette période. On en reparlera certainement. C’est cependant Louis Malle qui, trente ans après la Libération, va introduire une nouvelle émotion, à la fois plus sincère, plus ambivalente mais surtout plus profondément douloureuse dans l’évocation des années de l’Occupation. Louis Malle avait douze ans en 1944. Pour lui, il l‘a dit souvent, l’occupation allemande fut le grand traumatisme de l’enfance. Cela dicte inexorablement une sensibilité toute nouvelle à la cinématographie et au traitement du drame français des années d’occupation. L’émotion, douloureuse et plurivoque, que Malle fera culminer avec Au revoir les enfants (1987), est intégralement introduite et campée dans Lacombe Lucien. Le public français de 1974 en restera bouche bée et le cri contradictoire de la bête blessée qui expie dans la douleur se fera alors entendre, dans la critique et dans le public. Encore aujourd’hui, un recul impartial s’impose face à ce cas problème artistique. Aussi, il était important d’installer Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) devant Lacombe Lucien. Née trois ans après la sortie de ce film, canadienne anglophone, cinéphile aguerrie s’asseyant pourtant, l’œil et le cœur purs, devant son tout premier film de Louis Malle, Mademoiselle Griffith se fit soumettre par la portion française de la compagnie de son cinéma de poche le dilemme suivant: À cause de l’irrésistible et mystérieux sentiment d’attachement que nous suscite le jeune collaborateur Lucien Lacombe, on accusa en son temps ce film de complaisance extrême-droitière. Une autre analyse suggère pourtant que c’est justement le charme ambivalent du personnage qui fait accéder le rejet du nazisme et de sa banalisation à un douloureux degré de profondeur critique, débarrassant la réflexion et l’émotion de son simplisme manichéen réducteur. Qu’en diriez-vous, vous qui incarnez la distance historique face à l’Occupation? Mademoiselle Griffith prit sa mission avec sérieux et gravité et on s’installa.

1944. C’est le beau mois de juin et les anglo-américains viennent de débarquer dans le nord de la France. Mais le nord, c’est encore bien loin. Nous sommes dans la petite commune de Souleillac dans l’Aveyron. Nous la quittons à vélo avec Lucien et nous nous retrouvons à la ville (on ne précise pas quelle ville). Lucien Lacombe (joué par Pierre Blaise, une prestation purement magistrale), seize ans, récure les planchers d’un hospice. Taciturne, renfermé, déjà ténébreux, il parle peu. Le premier trait que l’on découvre de lui c’est qu’il a ce que les québécois appellent du visou. Il sait viser avec une arme. Il s’approche d’une fenêtre et terrasse à bonne distance un petit passereau jaune qui pépie dans un arbre, avec son lance-pierre. Moment suivant, le revoici au village, il prend le fusil de chasse de son père (prisonnier en Allemagne) et, malgré les protestations de sa mère (jouée brillamment par Gilberte Rivet) qui lui rappelle que c’est interdit, il part cartonner des garennes. Et il fait cartons sur cartons, quasi infailliblement. Il a vraiment du visou. On le voit casser le cou des garennes lardés de plomb qui frétillent encore. Puis on le voit caresser l’encolure d’un cheval mort que des paysans chargent sur une charrette. Puis on le voit casser le cou d’une poule et la plumer en compagnie des femmes du village. Louis Malle n’a pas lésiné sur la castagne animale en ouverture pour nous montrer en toute simplicité que cet enfant peut tuer froidement, comme n’importe quel paysan, probablement… Puis, on sent graduellement la frustration sourde de Lucien. Sa mère, qui ne sait pas si elle est vraiment veuve ou non, vit quand même en concubinage avec le patron de la ferme. On parle ici et là du maquis et Lucien sait que le point de contact avec les maquisards, c’est l’instituteur du village (joué par Jean Bousquet). Lucien lui apporte donc un gros garenne et lui demande l’autorisation de joindre la résistance. L’homme refuse, faisant valoir que c’est la vraie guerre là-bas et que Lucien est trop jeune. La réaction du jeune homme est insondable. Frustration, indifférence, timidité, continuité du désoeuvrement? Mystère. Lucien continue de faire la navette entre Souleillac et «la ville» mais bosser à l’hospice lui plait de moins en moins. Un soir, une crevaison sur sa bécane l’obligera à marcher des kilomètres et, fatigué, il transgressera involontairement le couvre-feu et s’approchera d’une étrange villa. Il vient de mettre le pied dans le quartier général de la gestapo locale. Il n’y a que des français. L’ambiance est aussi glauque que bon enfant et bizarroïde. On ouvre des piles de lettres de dénonciations (dont au moins une où l’auteur se dénonce lui-même), on procède à des tabassages scrupuleux, mais aussi, on joue au tennis de table, se fait couper les cheveux et on prend le petit déjeuner, le tout dans un décor somptuaire. Le tableau est surréaliste. Visiblement les gestapistes, des hommes et des femmes ordinaires, utilisent ce vaste domaine réquisitionné à la fois comme lieu de travail et de résidence. Lucien fait la connaissance de celui qui deviendra son futur chef, Monsieur Tonin (joué par Jean Rougerie), un policier dézingué pour extrémisme idéologique sous Léon Blum et ayant repris du galon sous Pierre Laval. Paterne, roublard, bonhomme, l’homme amène Lucien, comme en se jouant, à dénoncer l’instituteur de Souleillac comme tête d’un réseau de résistants. Encore une fois, les motivations de Lucien sont impénétrables. Mademoiselle Griffith grommelle, avec son joli accent: Ce n’est pas qu’il trahit par dépit. C’est qu’il déconne par manque de repères… Pendant qu’on amène et passe consciencieusement à tabac l’instituteur de Souleillac, deux gestapistes goguenards approchent Lucien et lui mettent un Luger allemand dans les pattes. Ils lui demandent alors de tirer sur un grand portrait du Maréchal Pétain. Lucien loge une balle sur le noeud de cravate, une balle sur le nez et une dans chacun des yeux du portrait du chef de l’État Français. Les gestapistes, qui croyaient impressionner un enfant en le faisant jouer du flingue, sont finalement plutôt admiratifs. Il a vraiment, mais vraiment du visou, ce garçon. Il n’en faut pas plus. Le voici, sans façon et sans cérémonie, comme si c’était un jeu, enrôlé dans la «police allemande».

Lacombe Lucien va se retrouver le sbire attitré d’un aristocrate facho, tranquille, longiligne et dédaigneux, le très drieux-larochellesque Jean-Bernard de Voisin  (solidement campé par Stéphane Bouy). Luger au poing, ils vont œuvrer au démantèlement des réseaux locaux de résistance. Les miliciens qui les accompagnent portent des chapeaux criards, des costards voyants, des cravates à gros noeuds et des mitrailleuses en bandouillère. Il y a même parmi eux un noir, d’allure très duke-ellingtonesque (Hippolyte, joué avec élégance et classe par Pierre Saintons). Mademoiselle Griffith a alors ce mot: These so called German policemen look more like American gangsters than anything else… C’est l’idée de Malle, certainement, de montrer que l’occupant assoit son contact avec l’hinterland local en mobilisant des réseaux de malfrats… En suivant Jean-Bernard de Voisin dans tout son circuit de magouilles et de combines, Lucien va finir un beau jour par se retrouver dans une sorte de planque genre Annexe d’Anne Frank et y faire des connaissances qui vont enfin faire bouillonner quelque émotion en lui. Le récit prend alors toute sa formidable ampleur. Monsieur Albert Horn (campé, dans une prestation absolument extraordinaire, par l’acteur suédois Holger Löwenadler) est un riche tailleur parisien qui sa cache en compagnie de sa mère et de sa fille et espère passer en Espagne (l’Espagne franquiste est «neutre», c’est déjà un peu moins dangereux pour les réfugiés juifs que la France directement occupée). Jean-Bernard de Voisin extorque petit à petit le riche tailleur en lui faisant miroiter non pas des châteaux mais des refuges en Espagne. Monsieur Horn parle français avec un fort accent mais s’enorgueillit du fait que sa fille (jouée superbement par Aurore Clément) est une vraie française. Sa fille s’appelle d’ailleurs France… Une relation complexe, désaxée, biscornue et douloureuse va alors s’établir entre Albert Horn, France Horn et Lucien Lacombe. C’est le tailleur qui la résumera un jour en disant: Malgré tout, je n’arrive pas à complètement vous détester. Le contraste entre ce jeune homme, non dégrossi mais plénipotentiaire, et ces deux bourgeois, raffinés mais complètement aux abois, est saisissant, désarmant, paniquant, terrible. Lucien fait la cour à France et, là aussi, ça déconne complètement. Elle finit par se donner à lui parce qu’elle en a marre d’être juive. Ces moments sont époustouflants, extraordinaires, hallucinants, maximalement déroutants. Et ici je vais faire une chose que je ne fais pas souvent. Je vais renoncer à vous les résumer. C’est tout simplement qu’il faut les voir. Il faut s’imprégner de cette cuisante et déroutante ambivalence. Il faut aller là où Louis Malle nous entraîne avec ce remarquable quatuor d’acteurs.

Un texte discret en point d’orgue du film nous signale que Lucien Lacombe fut éventuellement capturé et fusillé après la libération du sud de la France. Bilan de Mademoiselle Griffith (je traduis). Le personnage est effectivement ambivalent. Il tue des animaux, abuse de son pouvoir policier, se vautre dans sa petite puissance de toc mais aussi, il est gentil et doux avec sa mère, aime France sincèrement et n’est pas exactement antisémite (il ne comprend rien à tout ce charabia doctrinal obscurantiste et s’en fiche totalement). Bon, fondamentalement, il n’est pas sympathique et je ne suis pas d’accord avec ceux qui auraient prétendu qu’il l’était. Il est et reste suprêmement odieux et exécrable, pas parce que c’est un nazi sectaire, comme le sont certains des gestapistes «théoriciens» qu’il côtoie dans cette «police allemande» si franco-française, mais parce que c’est un nazi bête et un enfant dérouté, privé d’une figure paternelle vraiment responsable. Ce qu’on nous apprend ici, c’est que le nazisme s’empare de jeunes gens ignorants comme Lucien et, jouant de leur fibre violente tout en les maintenant dans leur infantilisme, endoctrine leur action et meuble leur esprit de sornettes nocives sans les éduquer. Ils sont alors comme des chiens mal entraînés et conséquemment sourdement incontrôlable. C’est époustouflant de profondeur et de vérité Il n’y a absolument rien de pronazi là dedans. Je seconde totalement ce commentaire. Trente ans séparent Lacombe Lucien des événements qu’il évoque. Quarante ans le séparent désormais de nous. Le film n’a pas pris une ride. Sa réflexion est sublimement actuelle, intemporelle en fait. Tant pour sa qualité artistique, sa cinématographie superbe, sa direction d’acteur magistrale que pour la force d’évocation du drame qu’il impose à notre devoir de mémoire, il est indubitable que Lacombe Lucien est un des chef-d’œuvres du cinéma français.

Lacombe Lucien, 1974, Louis Malle, film franco-germano-italien avec Pierre Blaise, Aurore Clément, Holger Löwenadler, Stéphane Bouy, Jean Rougerie, Gilberte Rivet, Jean Bousquet, Pierre Saintons, 138 minutes.

.
.
.

Posted in Cinéma, Commémoration, Culture vernaculaire, Fiction, France, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 16 Comments »

Arnold Schoenberg… l’émancipation de la dissonance

Posted by Ysengrimus le 13 septembre 2014

Schoenberg-Pollini

Il y a cent quarante ans que palestre naissait le peintre et compositeur Arnold Schoenberg (1874-1951). Il est l’émancipateur de la dissonance. Quand on entend fend un air de violon ou de piano, nos habitudes de conformité tonale nous poussent à y anticiper, à s’en vouloir une direction pour la succession musicale. Dans la musiclacule de Schoenberg, le son s’installe à peine puis zobi, il part dans une direction inattendue didule qui crème une nouvelle onction d’attentes. L’impression putative en est une en sibilanitude de craquelures d’assonance en stances d’assonance ou encore de dissonance pense, panse. Comme la musique est fondamentalement un art non-fugue-giratif, seuls teuf-teuf les rythmes, les lignes mélodiques et les cannelu-allalures de notre conformitès auditif se perturbent. Les instruments sont toujours là. C’est le classicisme qui ribatule dans l’émancinonciation de la dissonance.

L’héritage d’Arnold Schoenberg est si tintinabulant que la question s’est posée de l’extapensatation de l’oh-mancipation de la dissonance dans les autres modes d’expression. Pognés de figuratif, la peinture, le filmémoimatographe et le texte ne subiliteraient pas la dissonance en même carapule que la musique. Cette fête tient de ce que la peinture montre un état croutal, le film montre un déroue-roulement, le texte dit, se fictionne, s’essaie. Mais si tu te pifomètres juste ici en cte perlinpinpoint-ci c’est que tu commences â capilotader ce qui se tambouille dans la dynamique du modulo quelque chose du lalalolo présent. Le texte peut dire et dirpé profondis, omnectumon, caramon tout en s’pistillant-installant en émancipation des dissonances. Tu lis un petit toutit essai icitici juste, et pourtant ça t’arrive.

On pense à Dada, au Cucubisme, à Robert Pinget (1919-1997), à Claude Gauvreau (1925-1971) mais aussi à Bobby Lapointe (1922-1972) et à Sol (1929-2005). Il est estrade-inaire, ce succube corrélatif entre peinture et texture sur l’émancipation de la dissonance. Quonad Arnold Schoenberg entrait dans le siècle derniet, on disait aucestui peintres: trouku ton art datouille, est foutu, la phototomatique vient de te planter raide. La réponse fut Cézanne, Matisse, Braque, Miro-bole, Picasso et kirielle. Depuis Laure, les pisse-sur-peinture ont crampé et la croute a vraiment commencé ouida roigner. C’est l’art qui subvertit contrainte comme baleine banquise. La dissonance émancipée distancie le pictural-fractal et le musical-guttural des techniques-machines qui les ferrent et les plombent. L’art en bicyclette se donne du champ, ah, ah, ah, du champ!

Séant m’oblige, sans joie, l’anglature à parler des nazis et pas par Point Godwin. Les nazis, des méchants, des odieux, des régressifs, des aristos longilignes prostrés de fonds de tavernes munichoises, considèrent la musique de Schoenberg et son papaille Anton Webern un «art dégénéré». Méchants, pas fins, pogromeux pognés dans le figuratif au fusain des bergers allemands hitlériens (qu’aurait du resté mauvais peintre, cestui-là. Le rouge sang sur ses toiles aurait mieux valu que le sang partout en sillons d’Europe), trippeux de Wagner héroico-pompier à grosses Hildegardes en tresses blomondes moyenâgeuses de toc. Art aryen de pompe à chambre à gaz de comprend rien SS-chiant. Mais le râle pompier-geignard garde la validité hautement involontaire du fait que l’émancipation de la dissonance est infaillabiblement corrosive en ce sens qu’elle s’installe en grappe de tatamule sur le flanc d’un vieil art mégantérieur, rigiroide de musées, et en fait de l’eau de figue. Peux pas commémensurer à vous dire comment j’adore ça.

Moi, la musique classique clanique, je trouve ça trop lyrique-lyrieux. Vivaldi, vas-y, tu m’ennuie. Il y a que Mozart que j’endure parce que lui c’técoeurant comment c’est grand mais je me tape l’idoine d’idiome dans Mozart parce que le tiku à perruque poudrée qui ricane a caché la musique dedans pipe-puisque ça en chie que c’est grand mais quasiment par accident du lutin encagé dans l’idiome. Sinon, les classiqueux, moi je commence avec Béla Bartók (1881-1945). Avant ça, c’est pour les ascenseurs puis le fond sonore de faire la file avant d’aller s’assoir sur le Pêre Noël. Bartok, Mahler, Schoenberg, Webern, Berg, John Cage pouis le filigrane qui s’ensuit. C’est ça les classiquesques que j’endure… autrement c’est du lirique-lireux flonflonesque de patate à roulette de frappés métronomeux qui veulent pas s’insécuriser dans le son. Je le redis: sans joie.

Tu vois comme on se comprend. Tu continues de lire tant et tant que m’a te causer de mon poteau Franki, rencontré en 1984 sù Paris. Franki, il jouait du violoncelle dans un orchestre de chambre avec ses poteaux. Bon lireux, bien balancé. Tempéré du bout de l’archet parfait. Il le faisait pas s’entransporer son petit cercueil à manche mais il pouvait en tirer un air qui se tenait pas pire que l’autre. On se trouve un soir que je soupe chez eux de cacasser de mon compatriote juste mort Glenn Gould (1932-1982). Franki, Glenn Gould, il frémit et sussu-murmure qu’y trouve béqui joue son piano comme un robot. Moi, je contrebalbute que «Boite à musique! Donne m’en du robot de ce zinc là tant que t’en veux! » Et je lui dis que les pièces pour pianorobi de Schoenberg par Gould me fissurent une deuxième raie de cul à tous les coups, tant c’est grand. Franki me regarde comme si j’étais sculpté dans du cylindre polluant innommable et me dit, épidermique, homérique, en vrai beau fusil: «Je les ai jamais entendu mais j’imagine bino bino. Gould et Schoenberg sont chacun ce qu’il peut arriver de mieux à l’autre». Le fait que Franki soit un interprète musico lyrico-tsointsoin en fait pas un gars moins intelligent que l’autre gars du racoin et, grenades de Grenade et Banco de Bangkok à part, je lui demande frontal ce qu’il trouve tant qui manque à Gould & Schoenberg De Concert (calembour). Vla le Franki qui m’assomme de m’assèner: «Le sentiment». Il m’a de par la suite tonituré qu’il préférait la capilotade de piano du Schoenberg en tant que telle que jouée par Maurizio Pollini (voir image du saute en l’air d’ici juste supralpaga), qu’il l’a vu en concert et que ça s’y fleurissait en grande flonflonne: LE SENTIMENT. J’en suis resté comme deux pointes de tarte au sucre bien meilleure que tous les rondes d’effflanques du monde. Qui veut me pondre que la musique encapsule du sentiment ne voit pas, n’entend pas, ne goute pas, ne sent pas que Schoenberg est l’émancipateur du sensoriel auditif et que pour le sentiment des temps et des fistules, torche ton flanc, pour euphémiser. Je le redis: lyrique-lyreux-lirique-lireux.

Ceci dit bien dit, on peut pas parler de l’atonal sans parlailler du sériel. On peut pas parler du sériel sans instiller des redi-dites. On peut pas redire sans glo-roses talabules. On peut pas s’écrire sans voir revenir des réponses. On peut par réverser sans instiller l’irréversible. On peut pas jouer une seulette note mille fois sans que des nuances s’installent. On peut pas John Cage sans Paul Valéry. On peut pas comprendre la musique si elle nous fait penser à quelque chose. On peut pas kabyle parler de l’atolan sans parlesaillez du sériel. On peut pas parler du sériel dans une pelle sans instiller des redites. On peut par redire sans glorifier la tendance à gloser talabule. On peut pas s’écrire orangeraie sans voir revenir des réponses bleu azur. On peut par réversifier sans instiller l’irréversible, et vice versa, et son contraire. On peut pas jouer une seule note de piano mille fois dans un fo-fosse d’orqual sans que des nuances s’installesquent. On peut pas John Bull sans Fanfan Latulipe. On peut pas comprendre la musique si elle nous fait REpenser à quelque chose. On peut pas Arnold Schoenberg quelque part sans Hoppalong Cassidy d’autre part.

Arnold Schoenberg est l’émancipateur de la dissonance. L’est mord-pas-le-mort et moi aujourd’hui, je pense à lui, je l’écoute et j’écris ainsi ceci, ici. Ce que je dictabule ici peut et doit se dézinguencoder. Merci.

Posted in Commémoration, Essai-fiction, Musique | Tagué: , , , , , , , , | 24 Comments »

 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 161 autres abonnés