Le Carnet d'Ysengrimus

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  • Paul Laurendeau

  • Intendance

La «solution» musulmane à l’insoluble doctrine monothéiste du mal

Publié par Ysengrimus le 21 avril 2014

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

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La question du mal est logiquement insoluble dans le cadre du monothéisme. Soyons prosaïques ici. Comment un dieu unique sensé être omnipotent, omniscient, omniprésent et bon peut-il en venir à laisser émerger le mal dans le monde? Cette question sans solution montre plus que toute autre que l’être suprême du monothéisme classique est un conglomérat éclectique de caractéristiques fondamentales radicalement incompatibles. L’argument n’est pas neuf. L’aporie irréconciliable entre omnipotence et bonté de dieu est mise en relief par les penseurs irréligieux, dans le monde de misère et les diverses vallées de larmes et ce, depuis des siècles. L’omniprésence du «mal» abstrait, non relativisé mais cuisant, injuste et révoltant (pillages, rapines, viols d’enfants, cataclysmes, épidémies, accidents mortels, guerres, tortures, impérialisme, malaria, paludisme, cancer, sida, méchancetés et mesquineries de toutes farines), place le monothéisme unilatéral devant un problème de cohérence interne difficile à éviter ou à esquiver. Soit le dieu punit, oppresse ou tyrannise arbitrairement, ce qui le prive de la caractéristique essentielle de «bon» et de «miséricordieux», soit le dieu laisse aller le mal hors de son contrôle (par patience, mansuétude, incurie, inertie, ou magnanimité) et cela remet alors ouvertement son omnipotence en question. Dans le strict cadre du système conceptuel fondamental de la fiction monothéiste, il ne semble pas y avoir de porte de sortie honorable à ce problème logique.

Avant de jeter un coup d’oeil sur les deux grandes «solutions» historiquement apportées à cette question (toutes deux bancales, peu probantes, peu reluisantes — la troisième «solution», la musulmane, ne vaudra guère mieux non plus), il est capital d’observer, pour des raisons de philosophie générale mais aussi aux fins de la compréhension du traitement musulman de cette affaire, que la question du mal devient un problème logique strictement dans le monothéisme. Dans les polythéismes, en effet, cette question reste dissoute, diluée dans la foule chatoyante et fourmillante des personnalités du panthéon et dans les bruissements du palimpseste mythologiques narrant leurs légendes. Les anciens égyptiens, grecs, romains, germains, les polythéistes hindous contemporains, ont des dieux égoïstes et des dieux généreux, des dieux lubriques et des dieux vertueux, des dieux fous et des dieux sages, des dieux brutaux et des dieux débonnaires, des dieux affables et des dieux facétieux, des dieux cyniques et des dieux consciencieux, des dieux misanthropes et des dieux philanthropes. La déesse Vénus, de par la nature de son espace d’intendance, l’amour, se verra plus susceptible à la fois de batifoler et d’intriguer que la déesse Minerve qui, aussi de par la nature de son espace d’intendance, la sagesse, se tiendra roide et coite sans qu’on trouve à la juger en mieux ou en moins bien. Chacun son rayon, si on peut dire. Mars, le dieu de la guerre, pète des gueules dans le processus de son action. C’est dans sa définition. Le dieu germanique Loki ironise et raille le monde et si des os se cassent au passage, c’est dans l’ordre des choses et on n’y trouve rien à redire. Le dieu égyptien Osiris porte la mort, c’est inévitable, tautologique en fait, chez ce grand juge funéraire. Il est aussi le dieu associé aux flots du Nil, tempétueux et porteurs de mort autant que de vie. Il n’y a pas de jugement binarisé là dedans. Plus fatalistes que moralistes, les polythéismes voient ce qu’on nommera plus tard le mal se saupoudrer dans les intentions et les actions de centaines de divinités éparses, diverse, se contredisant entre elles et ne reflétant dans leurs conflits cuisants et sans gloire que les conflits cuisants et sans gloire du monde humain réel autant que la marche aveugle de cataclysmes naturels ou cosmologiques insondablement incontrôlables. Le mal, dans un tel cadre de représentations, ne trouve pas la formulation épurée, cristallisée, précipitée, solidifiée que lui assignera la phase religieuse suivante, plus policée, plus axiologique, plus totalitaire aussi. Polythéiser, c’est donc, entre autres, parcelliser et minimiser l’impact fondamental du mal.

C’est à partir du moment où on prétend englober le tout de la cohérence existentielle de l’univers dans une vaste bulle spirituelle, configurante, scellée, unique, totalisante, optimisante et sans mystère que la question du mal se concentre aussi et prend alors une lancinante dimension d’insoluble aporie. Laissons pour le moment (il faudra cependant y revenir) la question du mal comme trace régressante des polythéismes antérieurs se perpétuant en négatif dans le ventre de la nouvelle doctrine, et concentrons notre attention sur les deux «solutions» apportées par les grandes traditions monothéistes à la question de l’articulation du mal et de l’omnipotence divine.

«Solution» du dualisme fondamental: le manichéisme. Le manichéisme (syncrétisme de bouddhisme, de zoroastrisme et de christianisme apparu au troisième siècle de notre ère) et les hérésies chrétiennes s’en étant explicitement ou implicitement inspirées posent deux principes fondamentaux, fondateurs: le Bien (la Lumière) et le Mal (les Ténèbres). Égaux en force, aussi omniprésents l’un que l’autre, ces deux principes divins sont en lutte perpétuelle l’un avec l’autre et les croyants se rallient à l’un ou à l’autre, fonction du choix moral retenu. L’omnipotence divine est donc divisée en deux, ce qui compromet radicalement l’unicité divine, tant et tant que l’espoir fondamental réside ici dans une fusion éventuelle de ces deux principes, une union du bien et du mal dans un amour aussi ambivalent que mutuel. Potentiellement explosif comme programme. D’ailleurs ceux qui se piquent d’histoire chrétienne retiendront que l’hérésie albigeoise, surnommée tardivement catharisme, un type de manichéisme chrétien, fut détruite par une croisade en bonne et due forme, sanglante et brutale (1208-1229), au nom d’un rejet papiste de cette dualité des omnipotences entre un mauvais dieu et un bon dieu (ou encore: facette ténébreuse et facette lumineuse d’un seul et même dieu).

Solution du monisme accidenté: le luciférisme. L’autre solution est passablement plus tortueuse mais plus connue de nous tout simplement parce que plus fermement implantée sous nos hémisphères. C’est le cas d’espèce mal explicité du glitch inexpliqué, du pépin aléatoire, de l’accident malencontreux. Un ange puissant, le Porteur de Lumière, en vient à se croire aussi important que le dieu et s’autoproclame son égal maléfique ou… son égal, ce qui est maléfique. Et, en tout cas, c’est là une usurpation combattue, quoique (inexplicablement) tolérée, endurée ou supportée. L’absence de reconnaissance égalitaire (symétrique, binaire, principielle) de l’ordre du mal minimise probablement sa toute éventuelle légitimité mais cela ne change strictement rien à l’impact négateur et corrosif qu’il continue, comme fatalement, d’avoir sur l’omnipotence divine. Certaines tendances déistes plus modernistes voudraient voir dans cette situation imparablement paradoxale une sorte de distance critique du dieu contemporain face à des tendances autoritaires que lui imputent des croyances plus anciennes. Dieu, en bon père de famille moderne, respecterait la «liberté» de ses enfants en les laissant faire leurs gaffes par eux-mêmes. Je vous épargne tous les problèmes de grossière anthropomorphisation de l’être suprême que cela pose. Quand dieu se met à se comporter comme un échevin de village fermant les yeux sur les combines douteuses de ses administrés, sa faiblesse d’être suprême se met à dangereusement accompagner la faiblesse de généralisation conceptuelle de telles métaphorisations. Et surtout: le problème de fond reste lancinant et intact. Principe fondamental infernal ou serpent hypocrite rampant sinueusement dans le paradis terrestre, frère ennemi intime et principiel ou chien de poche échappé et mordant les jarrets des voyageur, le mal ne peut se manifester que dans le désordre apparent d’un monde dont le configurateur-organisateur ne détient pas —conséquemment!— le contrôle intégral.

Les amateurs de culture vernaculaire populaire noterons que la saga Star Wars incorpore et fait travailler ensemble manichéisme et luciférisme, en nous présentant, d’une part, deux ordres magiques, l’un bon et vêtu de beige et de blanc, les Jedi, l’autre mauvais et vêtu de rouge et de noir, les Sith, se combattant sans fin —mobilisant des forces l’un dans l’autre égales— pour la main mise sur le cosmos. On suit, d’autre part, dans ce cadre général manichéen, symétrique et binaire, le cheminement d’Anakin Skywalker, chevalier Jedi imparfaitement formé, important ange déchu devenu Darth Vador, ayant, pour reprendre l’expression consacrée, basculé du côté sombre de la force… Comme ce morceau, au demeurant assez pesant, d’art populaire ne fait pas spécialement référence au divin, force est de constater que la dualité manichéisme/luciférisme peut parfaitement opérer dans un produit culturel en dehors du cadre monothéiste (ou même religieux). Mais passons là-dessus et arrivons en aux musulmans.

La «solution» musulmane: Satan est un djinn. Les musulmans ont deux soucis théologiques majeurs qui vont se nuire gravement l’un l’autre sur la question de l’encadrement du mal dans leur mythologie monothéiste. Ils sont très sourcilleux en matière d’omnipotence et d’omniscience divine (ils n’aiment pas voir Allah concéder quoi que ce soit tant en termes de pouvoir qu’en termes de savoir). Ils sont aussi crucialement soucieux de s’inscrire dans la lignée abrahamique, c’est-à-dire dans la solide continuité des deux monothéismes juif et chrétien. Or ces derniers incluent très explicitement et très étroitement Satan dans leur dispositif légendaire. En Islam, Satan n’est donc pas un principe d’existence égal à Allah en force (rejet du manichéisme). Il n’est même pas un ange, déchu ou non, car les anges, comme les hommes, ne sauraient d’aucune façon tenir tête à Allah (rejet du luciférisme). Les deux seules solutions logico-philosophiques possibles sont donc écartées. Il ne restera plus que la solution semi-folklorique d’une régression ouverte vers l’héritage polythéiste enfoui des Arabes. Eh oui, même les fictions les mieux construites sont tributaires de contraintes internes implacables. Ni manichéiste, ni lucifériste, immanquablement la «solution» ici ne sera pas vraiment monothéiste, non plus. Satan sera un djinn, c’est-à-dire un petit génie maléfique et facétieux venu directement de la tradition pré-islamique.

Les manifestations d’incarnations du mal dans les divinités des phases religieuses antérieures d’un culte donné ne sont pas une exclusivité musulmane, il s’en faut de beaucoup. Belzébuth, par exemple, le Démon du Mont Chauve, est une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que Méphistophélès dérive d’un lutin romain. Satan, lui, là ça se voit sur sa tronche, est le satyre des sylves d’Asie Mineure tout craché. Lucifer était au départ le chef des troupes divines en personne, le Porteur de Lumière, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déchu, dans cet enfer outrageant le fusionnant avec les autres. La démonologie ne s’est jamais définie comme une science exacte. C’est plutôt une rhapsodie d’amalgames stigmatiseurs souvent esquissés à gros traits sur de très longues périodes. De plus, la tradition judéo-chrétienne ne manque pas d’épisodes majeurs de régressions sur les phases religieuses antérieures, comme manifestations du «mal» contemporain. Souvenons-nous de l’épisode d’Aaron et du Veau d’Or, pour ne citer qu’un exemple. La différence fondamentale, dans le cas de l’amalgame de Satan avec un djinn en Islam, sera qu’il y aura là choix doctrinal délibéré, explicite, consacré et sacré… et non pas, comme dans le cas de Belzébuth et consort, cumul légendaire bringuebalant, non explicitement reconnu, stigmatisé, rejeté, ou, dans le cas d’Aaron, retour temporaire, donné comme déplorable et répréhensible, vers une idolâtrie explicitement réprouvée.

Satan, dont le nom coranique est parfois aussi Iblis, est donc un djinn, c’est-à-dire un être issu du feu (comme les humains sont des êtres issus de l’argile). Refusant de se prosterner devant Adam, il est chassé du paradis terrestre et continue de foutre la merde en raison de son libre arbitre bizarre, biscornu, impish. Mais, très important, Iblis n’est ni un ange ni une divinité. Son poids est donc sciemment insignifiant, minimisé en fait. Hérités de la longue tradition pré-islamique, les djinns sont des petite persos semi-magiques, mais ils sont créés par Allah, comme les humains. Il semble qu’ils soient associés de longue date à la propagation du libre arbitre séditieux et de la désobéissance brouillonne envers dieu, chez l’humain. Le Coran est, sur cette question, très enclin à mettre djinns et humains dans le même sac et à exiger d’eux qu’ils se tiennent dans le rang. Entre autres, les djinns, pour le meilleur et pour le pire, eh bien, on leur prêche le Coran:

Dis:
«Il m’a été révélé
qu’un groupe de Djinns écoutait;
ils dirent ensuite:
« Oui, nous avons entendu un Coran merveilleux!
Il guide vers la voie droite;
Nous y avons cru
et nous n’associeront jamais personne
À notre Seigneur».
 
Notre Seigneur, en vérité,
—que sa grandeur soit exaltée!—
ne s’est donné ni compagne ni enfant!
 
Celui qui, parmi nous, est insensé
disait des extravagances au sujet de Dieu.
 
Nous pensions que ni les hommes ni les Djinns
ne proféraient un mensonge contre Dieu,
mais il y  avait des mâles parmi les humains
qui cherchaient la protection
des mâles parmi les Djinns
et ceux–ci augmentaient la folie des hommes;
ils pensaient alors, comme vous,
Que Dieu ne ressusciterait jamais personne.

(Le Coran, Sourate 62, Les Djinns, verset 1 à 7, traduction D. Masson)

L’existence des djinns n’est aucunement remise en question dans le canon coranique. Ce sont des petits diablotins irrévérencieux, menteurs, séditieux et Satan/Iblis, l’un des leurs, pas spécialement plus important que les autres, est donc une manière de farfadet enquiquineur et fauteur de troubles, sans plus. C’est un emmerdement du tout venant, rien de plus. Surtout: rien de grandiose, rien de fondamental, rien de philosophico-théologique, rien de sérieux… mais bon, passablement de fil à retordre quand même, au jour le jour. D’aucuns feront éventuellement observer que la différence ici n’est pas très limpide entre Iblis/Satan et Lucifer et, de fait, on est en droit de redire que, dans les deux cas, le problème de l’accroc à l’omnipotence divine n’est pas réglé. Simplement Lucifer tend vers l’outrecuidance, Iblis tend vers la mécréance. Lucifer est post-divin, apostat et à combattre. Iblis est anté-divin (et pré-islamique – c’est pour compenser cette tendance lourde qu’on sourate sur tous les tons qu’il est tout de même une créature d’Allah) et à récupérer, à convertir, à islamiser. Avec Lucifer, le mal est amplifié comme officier divin renégat et factieux. Avec Iblis, le mal est minimisé comme créature séditieuse, vermine facétieuse, enquiquineuse. Plus proche du manichéisme, le monothéisme lucifériste croit qu’il faut tenir le mal en échec, sans plus. Plus exaltée, selon sa manière, la «solution» musulmane croit encore qu’on peut éliminer le mal tout simplement en convertissant les djinns à l’Islam…

Le problème de l’omnipotence de dieu reste, dans tout ça, toujours entier et ce, quel que soit le statut d’êtres créés de la main d’Allah, trublions, démonologiques, inférieurs et mouches du coche des djinns. Et, bon, voyez comment les choses théologiques sont. C’est toujours qui perd gagne, qui gagne perd, dans ce genre de configuration à la fois mollement ratiocinante et fondamentalement fictionnelle. Sur la question, sciemment insoluble, de l’encadrement du mal dans le dispositif conceptuel monothéiste, l’Islam a voulu jouer de fermeté doctrinale. Il a refusé l’une et l’autre des grandes solutions logico-philosophiques ayant eu cours. Rejetant une égalité de principe du bien et du mal (manichéisme), ou une subordination pervertie du mal sous l’auspice du miséricordieux (luciférisme), il ne lui a tout simplement pas été possible de soutenir l’aporie du mal sans, en fait, poser un pied en dehors du monothéisme doctrinal et l’appuyer lourdement dans l’héritage pré-islamique enfantin, légendaire, fourmillant, grouillant et anthropomorphe. C’est régresser, en s’enfonçant partiellement dans la boue irrationnelle la plus délirante imaginable, pour ne pas concéder, en quelque sorte. C’est se construire un palais conceptuel bien symétrique avec des égouts de soubassements fort tumultueux et rendant une bien étrange odeur. Mais surtout, c’est magistralement confirmer que les religions monothéistes, toutes autant qu’elles sont, créent de facto des problèmes intellectuels artificiels qu’elles sont parfaitement inaptes à résoudre adéquatement.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos du «malaise hollandais» au Canada

Publié par Ysengrimus le 15 avril 2014

raffinerie canadienne

Voici qu’on débat derechef sur la question du malaise hollandais du Canada. On dépose des rapports et, comme bien souvent désormais au Canada harpérien, on se lance dans un vaste souque à la corde idéologique (mâtiné de grands-petits intérêts véreux). Regardons l’affaire froidement, en évitant de partir dans toutes les directions et en nous en tenant à la clarté et à la concrétude des concepts économiques en cause ici.

Malaise hollandais. J’utilise la notion de malaise hollandais dans son sens strict (et à l’exclusion du barouettage qu’on a fait subir à ladite notion, notamment en l’appliquant à des secteurs économiques autres que les secteurs primaire et manufacturier). Par analogie avec une situation de ce genre survenue dans les Pays-Bas circa 1960 (sous l’effet d’un boom de l’industrie gazière), on entend par malaise hollandais (Dutch disease) une situation où le développement hypertrophié du secteur primaire du à un avantage géophysique fortuit (ruée vers l’or, boom pétrolier ou gazier, surexploitation minière) tend à compromettre le développement manufacturier d’un pays donné. Des pays comme le Nigeria sont des exemples extrêmes de malaise hollandais. L’industrie de l’extraction mono-oriente très brutalement l’intégralité de l’économie locale et fragilise gravement la diversité du tout de l’activité productive nationale. On notera aussi, au demeurant, que l’idée du malaise hollandais postule une solidité des frontières nationales en matière économique. Cela fait de cette idée une notion pas vraiment multinationale ou transnationale… et encore moins internationaliste.

Bien voir pourquoi le secteur primaire nuit au secteur manufacturier dans une situation de malaise hollandais. On fait souvent une lecture superficiellement boursicotarde du malaise hollandais en en trivialisant la description comme suit: le boom pétrolier ou minier fait gonfler la monnaie nationale et de ce fait nuit aux exportations de produits manufacturiers qui, payés, eux, en monnaies étrangères, deviennent plus chers principalement pour des raisons de change. Il y a un paradoxe insoluble dans cette analyse, trop éloignée de l’économie réelle. C’est tout simplement que le marché des produits non-finis ou semi-finis est lui aussi un marché d’exportation. La hausse de la monnaie nationale canadienne (par exemple) due à l’exportation de pétrole et de gaz devrait normalement nuire à toutes les exportations, y compris celles du pétrole et du gaz! Ce n’est pas le cas et, donc, ça n’a pas de sens de penser la chose strictement en ces termes. Ce qui fait augmenter la valeur d’une monnaie nationale sur le marché des changes c’est l’ensemble de la production nationale de biens exportables, tous secteurs confondus. Le Japon et la Chine ont (ou ont eu) des monnaies fortes sans que le secteur primaire n’occupe un segment de leur économie nationale aussi important qu’au Canada ou au Mexique (c’est surtout le cas du Japon). Il y a donc une déficience de principe dans cette analyse un peu viciée qui pose les secteurs de l’extraction et les secteurs de la manufacture comme étant en compétition frontale les uns contre les autres, pour un accès à une exportabilité qui serait limitée exclusivement (et comme magiquement) par la contrainte du change. L’idée de secteurs distincts en compétition les uns contre les autres au sein d’une enceinte nationale fixe est une fadaise bourgeoise. Le secteur pétrolier est en compétition avec le secteur pétrolier. Le secteur des usines de bagnoles est en compétition avec le secteur des usines de bagnoles. Cela: tous pays confondus. On peut exporter une usine de bagnoles. On peut l’installer au Japon ou en Argentine, si les conditions d’exploitation de la main d’œuvre restent favorables. On ne peut pas exporter un puit de pétrole au Japon. Les pays manufacturiers sont en situation de fluctuation industrielle constante car il y a du prolétariat extorquable et prenable en otage de la faim partout. Les pays pétroliers, gaziers, miniers sont des espaces obligatoirement fixes. La nuisance que peut représenter le secteur primaire sur le secteur manufacturier, en situation de malaise hollandais, est donc obligatoirement corrélée à la force ou faiblesse d’un secteur manufacturier national face aux autres secteurs manufacturiers nationaux. Les conditions de nuisance «hollandaise» sont bien plus matérielles que monétaires. Devant une Asie et un tiers-monde plus performants en matière industrielle, l’expertise, le talent, les ressources technologiques, l’encadrement subventionnaire font l’objet, au Canada, d’un transfert massif en direction de secteurs dont le caractère compétitif reste relativement stable, ceux du pillage d’un sous-sol national inamovible, pour alimenter cette usine mondiale qui, elle, l’emporte de fait dans la course à la production de produits finis.

Sur le Canada, deux thèses s’affrontent. Le centre-gauche parlementaire (le Nouveau Parti Démocratique) croit donc qu’il y a bel et bien malaise hollandais au Canada et que les secteurs pétroliers et miniers (principalement de l’ouest canadien, patrie de Stephen Harper, l’actuel premier ministre conservateur) nuisent aux secteurs industriels traditionnels, concentrés, eux, dans l’est canadien, notamment en Ontario et au Québec (ledit Québec étant la patrie du chef de l’opposition Thomas Mulcair et du gros de sa députation de centre-gauche). Pas achalés, comme on dit dans le coin, les réacs répondent que la très grande majorité des pays occidentaux voient leur secteur manufacturier se racotiller, y compris les pays peu lotis en matières premières (c’est l’argument de la tertiarisation historique des pays non-émergents, imparable) et que, qui plus est, la valeur élevée du dollar canadien correspond à une hausse du pouvoir d’achat pour tous produits, y compris pour les produits manufacturiers, la main d’œuvre manufacturière et la machinerie (argument fallacieux et démagogique, la hausse monétarisée du pouvoir d’achat ne s’appliquant effectivement qu’aux produits d’importation, justement ceux qui emmerdent le plus le secteur manufacturier national). Les pôles de la chicane sont ainsi posés. On fait donc de la politique politicienne autour du malaise hollandais au Canada en ce moment. Et l’erreur qu’on commet tous ensemble, ce faisant, c’est de restreindre notre vision au segment d’existence sur lequel le susdit malaise hollandais a un impact ou une apparence d’impact.

Remettre l’économie de services dans l’équation. Il ne faut pas voir le malaise hollandais plus gros qu’il n’est. Il faut bien le circonscrire dans le cadre où son action s’applique, et cela va varier énormément, fonction des situations nationales spécifiques. Il est d’abord important de noter que le malaise hollandais concerne, en fait, un segment bien restreint du secteur primaire. Personne n’ira parler d’un malaise hollandais en agriculture, par exemple (ou dans les pêcheries ou dans la pelleterie, ou dans la foresterie), et, de fait, l’agriculture est souvent la première victime des booms miniers ou pétroliers. Le secteur primaire se nuit donc partiellement à lui-même aussi dans le malaise hollandais. C’est la perte de diversité de la production (primaire inclusivement) qui est le facteur crucial ici, pas le fait de faire gonfler la devise. On le voit bien dans les pays pétroliers africains. Le malaise hollandais provoque un exode rural (avec toute sa dimension de destruction de cadres sociétaux archaïques) pour faire entrer la population nationale dans un segment biaisé, dangereux, fragile, et restreint de l’ère industrielle, celui des secteurs d’extraction miniers, pétroliers et gaziers. Le pays peut même devenir un gros importateur agricole et cela contribuera alors à faire baisser sa devise plutôt que de la faire monter (effet contraire de l’effet qu’on impute habituellement au malaise hollandais). Dans le cas d’économies comme celle du Canada, c’est le secteur des services, représentant environ 80% de l’activité économique d’un tel pays qu’il faut remettre dans l’équation. Principalement domestique, le secteur des services est une des causes majeures de la diminution du secteur manufacturier dans les économies occidentales. Les booms miniers, pétroliers et gaziers, en s’adossant au secteur des services, représentent une poussée (mono-orientée mais effective et, ne le nions pas, industrielle aussi) des secteurs reliés à l’exportation, non pas en compétition avec un secteur cherchant à exporter lui aussi (le secteur manufacturier) mais bel et bien en compensation d’un secteur lourdement domestique, le gigantesque secteur tertiaire. Le pétrole brut ou raffiné fait ce que les cliniques, les universités et les attractions touristiques ne font pas: il s’exporte.

Remettre la société civile dans l’équation. Entrer dans la logique de l’argumentation «hollandaise», c’est s’installer sur le terrain déjà bien balisé et argumentativement cerné du conservatisme canadien. Celui-ci vous toisera avec le regard un peu las et somnolent de Stephen Harper et vous répondra: ce n’est pas une question de secteur ceci ou de secteur cela, c’est une question de production. Le Canada est productif dans les secteurs encadrant les ressources naturelles dont, massivement, il dispose. Le secteur minier (surtout compliqué et tarabusté comme celui des sables bitumineux ou du forage en haute mer et dans le grand nord) est un secteur industriel comme un autre. C’est notre industrie à nous. Il faut l’exploiter au maximum… Fidèle à sa longue tradition réformiste-populiste, le parti de centre-gauche de Thomas Mulcair s’empêtre dans une argumentation à base de défense de la petite manufacture qui reste totalement sur le terrain bourgeois. Tant que ces petits partis non-prolétariens de pleurnicheurs populaires ne mettront pas leurs culottes à gauche, il se feront planter par ceux qui nient qu’il y ait le moindre malaise hollandais au Canada et/ou s’en tapent, le reconnaissent, mais y voient la particularité conjoncturelle d’un développement industriel bien de chez nous et voué (comme au Mexique, comme en Russie, comme dans le monde arabe) à jouer l’atout de l’extraction des produits de base dans le grand dispositif inchangé de la surproduction mondiale. Les arguments qui remettent la société civile dans l’équation n’ont, eux, rien de «hollandais». Le pétrole est une ressource foutue sur le long terme, durablement polluante, non renouvelable, et reposant sur le postulat sociétalement réactionnaire de la bagnole individuelle et de la strangulation méthodique des grandes infrastructures de transport en commun. Le secteur minier nourrit une kyrielle de segments industriels totalement commis dans la gabegie de la surproduction et du renforcement de vastes pans économiques parasitaires, improductifs et nuisibles (urbanisation galopante, machinisme consumériste, bureaucratie policière, secteur militaro-industriel). Il est patent, au regard le plus grossier, que la fausse manne pétrolière est en train de détruire le Nigeria, que la fausse manne diamantaire maintient l’Afrique du Sud sur les genoux. Pas de chansons mirifiques à se chanter: il en est autant du Canada, voué désormais à toutes les causes anti-sociales et anti-environnementales qu’embrasse épidermiquement le suppôt veule de l’industrie la plus sale et rétrograde imaginable que sera imparablement, objectivement, un gros producteur de matières non-finies, totalement dépendant de ses vrais maîtres compradore. Pas étonnant que ce soit des conservateurs étroits qui mènent la barquette unifoliée dans les brumes délétères de cette nouvelle mythologie eldoradante.

Qui ment à qui au Canada? Les conservateurs mentent en présentant une industrie mono-orientée dans un secteur d’extraction toxique, nuisible, servile, et foutu à terme comme le pactole canadien. Les néo-démocrates, réformateurs et adaptateurs, mentent en se faisant les défenseurs intra-muros («nationalistes» diraient certains – j’évite le mot ici à cause de son sens spécifique au Canada et au Québec) d’un secteur manufacturier dont ils ne contrôleront la crise chronique que le jour où ils contrôleront l’intégralité de la planification de l’intendance industrielle mondiale (pas demain la veille). C’est pas le primat d’un secteur économique sur un autre qui nous étouffe, c’est le primat de la surproduction et de l’enrichissement privé sur l’organisation rationnelle du patrimoine industriel collectif. Ce n’est pas le malaise hollandais qui nous emmerde, c’est le malaise capitaliste.

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Les six aphorismes électoraux du Situationnisme Patapoliticiste

Publié par Ysengrimus le 7 avril 2014

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Nous sommes entrés, depuis un bon moment déjà, dan l’Ère Patapoliticienne. Le «politique» est profondément, durablement et irrémédiablement discrédité. La «vie démocratique» contemporaine se réduit à la conformité électorale myope puis à la vie parlementaire somnolente des gras durs éligibles dans leur bocal à banquettes. Il faut donc faire avec cette situation en la jouant, justement, situationniste. Le Situationnisme Patapoliticiste s’impose. Ni cynique, ni défaitiste, ni arriviste, ni triomphaliste, cette posture philosophico-politique se donne l’heure juste, sans rêver ni renoncer. Nous dégageons ici les six aphorismes clefs du segment électoralesque de la pensée patapoliticiste. La référence situationniste situationnelle est ici le Québec (et le Canada) mais nous nous formulons dans des termes suffisamment généraux pour que la transposition se fasse sans trop de difficulté et ce, pour partout dans le monde patapolitisé contemporain.

1-     Il faut aller ne pas s’abstenir de voter. Il faut aller (ne pas s’abstenir de) voter, tout simplement parce que ne pas aller voter c’est laisser la bourgeoisie bénéficier de notre silence. Quel que soit le taux d’abstention électoralesque, la bourgeoisie continuera toujours de rouler dans son système pseudo-consultatif. Il faut donc caraméliser le moteur en agissant plutôt que de croire pouvoir le mettre à sec en ne faisant rien. Oui, oui, abstentionnistes qui vous voulez de gauche, notez le bien que le fait de ne pas voter, c’est ouvertement donner son silence-lobby à la bourgeoisie (que toute élection auto-légitime) et/ou abandonner son vote aux petits escrocs chapardeurs de voix qui sont bien loin d’avoirs quitté le service depuis le duplessisme. Il faut occuper intégralement son espace patapoliticiste et bien aller boucher la coche avec notre croix ou notre point noir. C’est pas une si grosse perte de temps, surtout de nos jours avec le vote anticipé et tout et tout. Une abstention est une manifestation de servilité hargneuse sans aucune valeur situationniste effective. Au siècle dernier, Ronald Reagan fut élu sur les plus hauts taux d’abstentions de l’histoire de son temps. L’abstention sert la réaction. Toujours.

 2-     Il faut voter pour ce qui est le plus à gauche sur son bulletin, sans fidélité particulière. Votez Marxiste-Léniniste, Communiste, Trotskyste, Maoiste, Ho-Chi-Ministe, Situationniste, Gauchiste, Guévariste, Gramsciste, même Solidariste ou N-Pédalo-Socialo. Prenez ce qui est le plus à gauche sur la feuille, sans tergiverser, et cochez. Le fait est que voter pour le genre de gauche molle qu’on nous propose dans le coin est mieux, mille fois mieux, statistiquement notamment, que de s’abstenir. S’abstenir c’est donner son vote à l’ennemi de classe, sans rien prendre en retour. Voter pour la gauche-bouffon, c’est au moins s’amuser un petit peu aux dépends de l’ennemi de classe… Il faut agir en se gaussant mais froidement et sans complexe. Vote durablement protestataire et politique du pire-moins-pire à fond le caisson, histoire de bien foutre les choquottes de la gauche au reste du camembert… Les partis politiciens (ceux d’extrême-droite inclusivement, naturellement) servent la bourgeoisie de façons fort analogues sinon identiques. De fait, savoir qu’ils travaillent tous ensemble, telle est la Loi Un de la saine conscience patapoliticiste contemporaine. Tous les partis politiciens perpétuent de concert la mythologie parlementaire… Le seul vote valide désormais n’a plus rien à voir avec le théâtre de marionnettes de la chambre: c’est celui qui fait pencher la barque à gauche. Il faut bouger dans l’isoloir pour leur rougir la vessie statistique un petit brin et tirer les pourcentages à gauche. C’est la seule chose à faire et ça les fait bien blêmir et cesser de nous prendre pour une petite populace de buveurs de bière et d’écouteurs de tribuns.

 3-     Il ne faut jamais militer pour un parti politicien. Militer pour un parti politicien (même un se voulant de gauche), quelle fadaise archaïque. Des pas et des pas, des portes claquées au nez, pour envoyer un autre trèfle dormir au parlement. Plus informés, plus rétifs aussi, nos concitoyens ne changent plus d’avis aussi facilement qu’avant, en matière politicienne. C’en est ainsi surtout parce que, patapoliticisme oblige, la politique politicienne n’est plus prise au sérieux autant qu’avant. Les positions sont donc relativement cantonnées… tant et tant que militer dans le giron électoralo-politicien, c’est un peu jouer du pipeau sous la pluie en faisant la manche dans une ruelle déserte. Ainsi, par exemple, le vote de gauche au Québec n’est pas un vote de protestation ad hoc mais bien de conviction stabilisée. La sensibilité de gauche est bien présente dans notre société. Souvenons-nous de la marée NPD, au fédéral en 2011, qui fut largement d’inspiration patapoliticiste et qui ne surprit vraiment que les Tartuffes médiatiques qui voudraient tant pouvoir prendre nos compatriotes pour des amateurs un peu épais de sport professionnel, sans plus. Le pépin contemporain c’est pas vraiment avec notre adhésion aux valeurs de gauche… c’est bien plutôt qu’on croit encore bien trop aux institutions parlementaires. Là, on dort au gaz pis pas à peu près… Si l’Assemblée Nationale est un espace de mythologisation, elle n’est certainement pas un espace de pouvoir. «Gauche parlementaire», c’est la formule soporifique par excellence, le nouvel opium du peuple progressiste. Militer pour ça, c’est du mauvais situationnisme et du vrai de vrai somnambulisme. S’il vous plait, éviter de le faire. Mobiliser l’énergie militante autrement et, surtout, ailleurs. Il faut militer social fondamental, pas politicien restreint.

 4-     Il ne faut jamais voter «contre» ou «pour punir» des politiciens. Le vote «stratégique» (dit aussi vote «utile») est une fadaise affligeante dans laquelle les partis bourgeois vous encouragent copieusement parce qu’elle les aide dans leur petit dispositif complice d’alternance, dont la veulerie faussement compétitive ne fait que s’accentuer de par la logique croissante des chambres minoritaires que nous vivons de nos jours. Savez-vous comment on guérissait un patient atteint de la syphilis avant les antibiotiques? On lui injectait la malaria. Les intenses poussées de fièvre des accès de malaria tuaient le syphilicoque… Une des maladies disparaissait mais une autre la remplaçait, non fatalement mortelle mais fort dangereuse et emmerdante quand même. Tel est le pis-aller politicien du voter «contre» ou «pour punir». En 1984, les canadiens ont voté pour sortir Pierre Trudeau (ou son souvenir falotement incarné en John Turner) et ils ont rentré le conservateur Brian Mulroney. Syphilis/Malaria, je ne vous dis que ça. Il ne faut pas entrer dans leur logique d’alternance, de baratin de balancier, de fausses crises politiques en ritournelles. Le patapoliticisme contemporain sait parfaitement que la crise politique fondamentale, la vraie, la cruciale, la seule, c’est l’existence intégrale de la politique politicienne. Voter «utile contre» c’est la perpétuer dans sa jubilation pendulaire, sans lui faire sentir la virulence du moindre message utile. Il ne faut pas faire ça. Pour savoir ce qu’il faut faire voir le # 2.

 5-     La politique politicienne est un spectacle. Le vivre comme tel en n’oubliant surtout pas de s’en amuser. C’est un show. C’est un zoo esti. Voyons et rions. N’oublions jamais que la grande bourgeoisie alimente la caisse électorale de tous les partis politiciens de façon tendanciellement uniforme. Premier Ministre Lambda ou Première Ministre Epsilon, les vrais décideurs d’officines s’en tapent totalement. Les nuances introduites par l’un politicien et par l’autre politicienne sont les tressautements aux couleurs clinquantes des calicots rapiécés d’un petit tréteau de guignol en déglingue. La continuité de l’état est la seule notion patapoliticiste qui vaille à ce jour, et le cynisme qui la constate est bel et bien celui de la bourgeoisie (pas de la société civile) et ce, depuis des décennies. Observons aussi que la procédure de la grande-cause-sociétale-distraction est désormais au cœur du spectacle en place. Circa 2010-2012, Jean Charest a absorbé l’attention sociétale avec sa raideur parlementaire et policière devant la crise des grèves étudiantes et la lutte des carrés rouges. Lui succédant sans vraiment le refaire, Pauline Marois a artificiellement déchaîné les passions avec sa Charte des Valeurs Ethnocentristes et Démagogues. Pendant que la société civile se distrayait avec ces grandes causes brasiers, allumées et éteintes juste à temps, pile-poil pour les échéances électorales, les deux grands partis parlementaires québécois travaillaient discrètement ensemble sur la question des scandales de corruption dans les grands travaux d’infrastructures et sur la braderie des ressources minières, pétrolières et gazières d’Anticosti et du grand nord, sans que le public ne se prenne trop à discuter ces questions là. Au fédéral, on a fait du guignol parlementaire avec les centaines de milliers de dollars gaspillés par des sénateurs inutiles à Ottawa pour bien éviter de parler des dizaines de milliards de dollars flaubés par des soldoques canadiens tout aussi inutiles (mais beaucoup plus coûteux et nuisibles) à Kaboul (Afghanistan) circa 2002-2014. Les marchands de sable politiciens font mumuse dans leur bac à sable politicien et ils endorment qui, vous pensez?

 6-     Il faut surveiller la politique politicienne non pour ce qu’elle dit mais bien pour ce dont elle est le symptôme. Il faut agir et bien voir ondoyer le mirage baratineur. Il ne faut surtout pas se retirer du monde patapoliticiste et/ou rentrer bouder dans ses terres pour autant. Il faut assurer, les yeux bien ouverts, l’intendance méthodique de notre vaste démobilisation politicienne. Certains partis politiciens se veulent plus mythologiques-lyriques. Ils font rêver et fantasmer. D’autres sont plus réalistes-cyniques. Ils (in)sécurisent et flagornent au ras des mottes. Il faut suivre les fluctuations clinquantes du show car elles sont autant de rides et de vaguelettes évocatrices sur la surface du cloaque bourgeois. Le vrai Situationnisme Patapoliticiste n’est pas abstraitement indifférent à la politique politicienne: il s’en moque, ce qui est, de fait, la suivre très attentivement et voir à lui faire révéler tout ce qu’elle n’admet que de fort mauvaise grâce. Il faut suivre (observer) et ne pas suivre (ne pas marcher à la suite de)…

À suivre donc…

 

 

 

 

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Sculpture figurative en quasi-ready-made: le CORSAIRE CANARD du Marché Maisonneuve (Montréal)

Publié par Ysengrimus le 1 avril 2014

Un ready-made figuratif, cela heurte votre entendement? Alors, sans paniquer, méditez sagement la petite installation zoomorphisante/anthropomorphisante suivante dont l’auteur(e) est aussi anonyme que, à mon sens, crûment admirable:

"Un poulpe éméché veut se bagarrer!"

"Un poulpe éméché veut se bagarrer!"

Le modeste crochet à vêtements dont vous avez ici une photo sous les yeux est intégralement ready-made. Pas de choc logique d’aucune sorte, pas d’éclectique plastique, il est (initialement) croqué exactement sur son emplacement naturel et il n’a subit aucune altération. C’est l’objet ordinaire absolu, tout prêt, tout fait (ready-made). Mais en lui apposant la légende Drunk octopus wants to fight! [Un poulpe éméché veut se bagarrer!], le brillant artiste commentateur anonyme intempestif vient de transformer cet objet du tout venant en ready-made figuratif. On voit soudain une pieuvre ivre qui veut boxer. Tout y est: les poings, le regard, la dégaine frondeuse. Et pourtant, rien n’a bougé, rien n’a été plastiquement altéré. Seul le discours a installé le métaphorique dans notre perception initiale. Oui?

Alors, ceci dit et bien dit, pour vous apporter des nouvelles, il faut encore un peu vous dire qu’ il y a cent ans ouvrait en grandes pompes le Marché Maisonneuve à Montréal. Sa tradition se poursuit aujourd’hui, bla-bla-bla-oui-oui-oui, mais cela se passe désormais dans l’immeuble que il est pas sur la photo ici. Aussi, il va falloir varnousser un peu ici pour dégoter l’incontournable Corsaire Canard (sculpture urbaine sans signature et sans date) dont il s’avère indubitablement dans le moment qu’on va en causer…

L’ancien immeuble du Marché Maisonneuve tel que vu le dos (du protographe) tourné à la perspective Henry Morgan. Opposé à la statue La Fermière (Louise Mauger) sont les étals du marché actuel, dont l’immeuble (qui n’est pas dans ce plan) est perpendiculaire à celui-ci. C’est devant le nouveau marché que se trouve le Corsaire Canard (photo: serzola)

L’ancien immeuble du Marché Maisonneuve tel que vu le dos (du photographe) tourné à la perspective Henry Morgan. Opposés à la statue «La Fermière (Louise Mauger)» (surplombant une grande fontaine roussie) sont les étals du marché actuel, dont l’immeuble (qui n’est pas dans ce plan) est perpendiculaire à celui-ci. C’est devant le nouveau marché que se trouve le Corsaire Canard (photo: serzola)

Alors, que je vous guide un peu vers la susdite chose qui nous intéresse au jour d’aujourd’hui. Nous sommes donc à Montréal (Québec). Vous sortez de la station de métro Viau (dans l’est), du côté de l’Avenue Pierre de Coubertin. Vous empruntez cette perspective en direction du Stade Olympique. Vous avisez la seconde rue perpendiculaire à la perspective Pierre de Coubertin. C’est la rue Sicard. Vous tournez donc sur bâbord (votre gauche), empruntant ladite rue Sicard. Vous marchez alors sur la rue Sicard jusqu’à la rue Ontario Est (environ vingt minutes de marche). Arrivé sur Ontario Est, vous tournez sur tribord (votre droite). Vous marchez sur l’avenue William David. Vous atteignez alors le Marché Maisonneuve. Il y a deux immeubles. L’immeuble centenaire de l’ancien marché, doté d’un dôme, est votre point de repère principal mais ce n’est pas l’immeuble que vous recherchez. Vous recherchez, aux fins de la cruciale expérience actuelle, le 4445 rue Ontario Est. Le Corsaire Canard fait, en fait, face au flanc bâbord de La Fermière (Louise Mauger), grande statue figurative d’Alfred Laliberté (1878-1953, exactement comme Staline – la statue elle-même date de 1915) chapeautant une grande fontaine située au centre de l’esplanade du Marché Maisonneuve. Voici donc notre objet.

Le Corsaire Canard devant le (nouveau) Marché Maisonneuve – face (photo Griffith)

Le Corsaire Canard devant le (nouveau) Marché Maisonneuve – face (photo Griffith)

Le Corsaire Canard devant le (nouveau) Marché Maisonneuve – profil (photo Griffith)

Le Corsaire Canard devant le (nouveau) Marché Maisonneuve – profil (photo Griffith)

C’est une sculpture figurative en métal non peint et en granit, d’assez petites proportions, représentant un canard portant un canotier à plume et s’apprêtant à plonger et/ou à se gorger des poissons foisonnant dans une mare enchâssée à l’avant de l’arabesque de rocher en granit naturel sur laquelle il se perche.

Le Corsaire Canard devant le (nouveau) Marché Maisonneuve – second profil. La poubelle, le signe d’arrêt et la personne au fond du plan donnent les proportions (photo Griffith)

Le Corsaire Canard devant le (nouveau) Marché Maisonneuve – second profil. La poubelle et la personne au fond du plan donnent les proportions (photo Griffith)

Il est indubitable que le Corsaire Canard incorpore des éléments préexistants imposant l’idée de ready-made. Les deux blocs irréguliers de granit (l’un formant son corps, l’autre formant son perchoir), d’abord, font partie de la sculpture et n’ont, à toutes fins pratiques, pas été altérés dans un sens figuratif (l’altération du perchoir fait en fait plus formelle ou «abstraite»). Ensuite, bon, je ne suis pas un spécialiste des technologies anciennes, mais le bec du corsaire est indubitablement un embout dégoudineur de pompe. Son encolure a toutes les allures d’une soupape tronquée quelconque (de locomotive ou quelque chose). Quant à sa mare poissonneuse, on dirait une grosse plaque de poêle. Méditons-en le détail (on remarquera notamment ce gros clou brechtien, qui ne manque pas, lui-non plus, de saveur):

Le Corsaire Canard – détail: mare du canard 1 (photo Griffith)

Le Corsaire Canard – détail: mare du canard 1 (photo Griffith)

Le Corsaire Canard – détail: mare du canard 2 (photo Griffith)

Le Corsaire Canard – détail: mare du canard 2 (photo Griffith)

Mais ces éléments préexistants sont alliés en une composition figurative incorporant indubitablement aussi des éléments ayant été façonnés strictement aux fins de l’intervention sculpturale en question. C’est le cas, incontestablement, des plumes du canotier et très certainement du canotier lui-même aussi.

Le Corsaire Canard – détail: plume au chapeau du corsaire (photo Griffith)

Le Corsaire Canard – détail: plume(s) au chapeau du corsaire (photo Griffith)

Si on peut concéder (de par la carcasse granitique, l’embout de pompe, la soupape supposée en encolure et la plaque de poêle présumée martelée de petits poissons) le statut de quasi-ready-made au Corsaire Canard, il n’est pas possible d’y voir une pièce d’art concret intégrale, comme, par exemple, la fameuse Roue de Bicyclette de Marcel Duchamp ou le poulpe éméché qui se goberge supra. En effet non seulement l’objet a ici une visée classiquement figurative très minimalement éclectique (l’anthropomorphisation des animaux domestiques et sauvages reste un réflexe artistique massivement reçu depuis Ésope) mais il est aussi marqué au coin du symbolisme métaphorique et métonymique le plus courant. Attention, il y a un brouillage fort insolite dans la métaphore/métonymie mise en place avec le Corsaire Canard mais cela n’en change pas la dimension sciemment convenue.

Voici. Vous me croirez si vous le voulez mais, dans le folklore de Montréal et des Amériques, il y a rien de moins que deux Henry Morgan tout à fait distincts et exempts du moindre lien de parenté. Le premier (pas chronologiquement mais logiquement – le plus montréalais des deux, en somme – le plus discret des deux aussi), celui qui a incontestablement donné son nom au Boulevard Morgan (qui effleure l’emplacement du Corsaire Canard – ceci est la métonymie), c’est l’industrieux marchand montréalais d’origine écossaise Henry Morgan (1819-1893). Vendeur de vêtements, en gros et au détail, il fut le fondateur, circa 1874, du grand magasin Morgan, tout simplement le premier magasin à rayons vestimentaires de l’histoire du Canada (absorbé par la Compagnie de la Baie d’Hudson en 1960). Le nom de commerce Morgan perdura jusqu’en 1972 environ et je me souviens très bien que, dans mon enfance, la mascotte commerciale de ce grand magasin à rayons populaire était nul autre que le second Morgan des Amériques (le premier, en fait, tant en chrono qu’en prestige), nommément le bien nommé Sir Henry Morgan (1635-1688), un flamboyant corsaire gallois qui bourlingua, ferrailla et bretta dans les Antilles (Cuba, Barbade, Jamaïque) mais, à ma connaissance, ne mit jamais les pieds à Montréal ou en Nouvelle-France. On donna, par contre et de surcroît, son nom à une célèbre marque de rhum. Dans cet embrouillamini référentiel qui nous fouette de ses embruns étranges et enivrants au Marché Maisonneuve, on saisit tout de suite ce qui advint et présida à l’engendrement de la dégaine finale du Corsaire Canard. Comme il est fièrement perché devant un marché limitrophe au Boulevard Morgan, on aura voulu procéder à un coup de chapeau anthropomorphisant envers le personnage historique. Ratant ouvertement (sciemment ou non) le marchant homonyme de prêt-à-porter populaire au magasin à rayon aussi oublié que lui-même, on s’enfonça plus profond dans la légende en entrant dans une posture métaphorique ouverte et ostentatoire avec le glorieux corsaire gallois qui ne fut effectivement, quand on s’arrête un peu pour y penser, qu’une manière de canard malabar se mouillant cavalièrement le bec dans la vaste mare poissonneuse qui bouillonnait gaillardement devant lui.

Le corsaire Sir Henry Morgan (1635-1688) représenté ici sur la page couverture d’un roman populaire portant sur les «pirates»

Le corsaire Sir Henry Morgan (1635-1688) représenté ici sur la page couverture d’un roman populaire portant sur les «pirates»

Avouez que la ressemblance (faconde ardente, tonus autosatisfait, plume au canotier) est saisissante (photo Griffith)

Avouez que la ressemblance (faconde ardente, tonus autosatisfait, plume au canotier) est saisissante (photo Griffith)

Il s’avère qu’à force de façonner, de métonymiser, de métaphoriser, de représenter, on le perd, l’art trouvé (ce qui, en soi, n’est pas un crime non plus). Voilà, c’est dit. Sculpture figurative zoomorphisante/anthropomorphisante (elle aussi) en quasi-ready-made, le Corsaire Canard du Marché Maisonneuve (Montréal) est un vieil ami. Pour faveur, ne manquez surtout pas d’aller le saluer, si jamais vous passez dans ce coin-coin-coin-coin là…

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De l’écriture non-figurative à l’écriture semi-figurative, ou encore: Du néo-figuratif en poésie

Publié par Ysengrimus le 21 mars 2014

Raoul Hausmann - KP'ERIOUM, Poème optophonétique, 1918

Raoul Hausmann – KP’ERIOUM, Poème optophonétique, 1918

Voici KP’ERIOUM. Ce renommé poème graphique du célèbre Dadasophe Raoul Hausmann (1886-1971) va me servir de point de départ critique ici face à une petite confusion dont j’accuse un peu tendrement (mais en l’aimant toujours tout aussi tendrement) notre Tristan Tzara national, le poète gutturaliste-non-lettriste Claude Gauvreau (1925-1971) dit l’Épormyable. Dans un entretien télévisuel en noir et blanc d’autrefois, Gauvreau nous annonce ceci:

Ma poésie repose sur l’image. Évidemment, c’est une image non-figurative. Comme dans les tableaux non-figuratifs, on a une image concrète qui est non-figurative. C’est-à-dire que, dans ma poésie, ce que j’exprime exprime une réalité singulière concrète.

Claude Gauvreau, en 1970, sur le plateau de l’émission Femme d’aujourd’hui, cité dans le documentaire de Jean-Claude Labrecque (1974), Claude Gauvreau, poète, Office National du film, Canada, 17:16-17:36.

Gauvreau parle (au nom de) Gauvreau ici. En effet, pour moi vouloir parler d’une image non figurative, c’est tout simplement comme vouloir parler d’un cercle carré ou de l’eau sèche. Spinoza appelait cela une chimère verbale. Je sers donc à mon respecté compatriote (qui est un des poètes québécois les plus novateurs de la seconde moitié du siècle dernier), la réplique suivante, toute poétique, servie l’autre fois à Paul Éluard:

CHIMÈRES VERBALES
 
Si la terre est bleue comme une orange,
Il va falloir ipso facto que je m’arrange
Pour me faire
Refaire
Une paire
De lunettes,
Monsieur Éluard,
Sans vouloir
Vous parler bête.
 
C’est comme la mouche infinie de Spinoza.
Je ne l’ai pas trop entendue bombiner par là.
Et le cercle carré
De ma prime jeunesse
Il est passé
Dans le même tuyau que l’eau sèche.
 
Une chimère verbale, c’est bien ronflant,
Bien percutant
Mais bon, la poéticité qu’on en dire,
Je dois dire
Qu’elle me rend passablement
Somnolent.
Exiger que je fasse autrement,
Ce serait un peu de me demander
De pousser
Quand je tire.
 
Tiens, ça me rappelle une boutade un peu ridicule
Sur ce cultivateur dont le cheval, très fort, devint fou
Car, portant le nom du mythologique héros,
Il se faisait dire: Avance Hercule
Par le maître qui l’avait ainsi dénommé,
Et passablement dérouté
Itou.
 
La chimère verbale, au mieux, c’est une provoque.
Au pire c’est une aporie,
Dont le sens est opaque, tout gris
Comme le souffle d’une cheminée
Essoufflée, qui suffoque
Et qui ne tire pas sa référence.
 
Avant que je n’entre en transcendance
De par la faiblarde équivoque
D’époque
Que la chimère verbale évoque,
Le Pain de Sucre de Rio
(Qui est un roc)
Sera devenu rance…

Tiré de Paul Laurendeau, L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013.

Le travail poétique de Gauvreau et sa réflexion sur l’art ne se trouvent en rien court-circuités par ce petit moment d’humeur en vers que je viens de vous livrer. Il s’en faut, alors là, de beaucoup. Car, comme il existe de la peinture non-figurative, il existe bel et bien de la poésie non-figurative. Le texte KP’ERIOUM en est un exemple. Évidement, les petits subtils me diront que ce panneau textuel représente figurativement des lettres majuscules et minuscules dans des polices distinctes, concrètes et dénommables, dont on perceptualise l’image mentalement de façon stable. Ma réponse est qu’il le fait bel et bien, mais il fait cela en tant que calligraphie, donc picturalement, pas linguistiquement. Il est donc figuratif comme tableau, pas comme poème… Ce panneau, culturellement inséparable de son printing spécifique (contrairement, de fait, à un vrai texte écrit) est un dessin plus qu’un texte. Si on demande dans quelle langue est écrit KP’ERIOUM, il n’y a pas plus de réponse ou de validité à cette question que si on se demandait dans quelle langue sont écrits Les Demoiselle d’Avignon ou Potato Head Blues. Pour bien buriner cet argument, on va esquinter KP’ERIOUM encore un peu plus, si possible, en le tirant vers ce linguistique qu’il ne livre initialement pas. On va, sans rougir, le philologiser (l’éditer comme texte). D’abord, sur la foi de certaines formes qui sonnent français dans le texte (comme padanou ou noum – inutile de dire qu’elles ne sonnent pas que français), on va présumer que ce texte est écrit «en français» et non dans une langue étrangère que, dans l’acte à la fois de la plus grande poéticité non-figurative et du plus ordinaires et tristounet de tous les malentendus linguistiques, on ne comprendrait pas… On va ensuite, délaver ce poème «français» de toutes ses particularités picturales-typographiques. On va le servir en monochrome typo en reprenant son ordre de présentation par lignes et en accusant ces lignes par une simple lettre majuscule d’ouverture formant lettrine, le reste du texte tombant en minuscules et à police typographique constante. Les espaces entre groupes de lettres deviennent tout naturellement des blancs circonscrivant les «mots» du poème. Rien de sorcier, nous y voici (comme tout philologue qui se respecte, on assume nos hésitations et on les signale):

KP’ERIOUM   [les commentaires entre crochets ne font pas partie du poème]

Kp’erioum    Lp’er   ioum
Nm’   periii   per   no   noum [ce segment est incertain]
Bpretiberreeerrebeee
[la superposition de lettres identiques en indice/exposant est transposée en succession]
Onnoo   gplanpouk
Konmpout   perikoul
Rreeeeeeee   rrrr [incertain]   eeeea
Oapaerrreeee
Mgl   ed   padanou
Mtnou   tnoum   t

Raoul Hausmann, KP’ERIOUM, Poème optophonétique, 1918.

Ceci fait, on peut maintenant dire, toujours sans rougir, ni faillir, ni trembler, ni se dégonfler, que le texte KP’ERIOUM est UN TEXTE NON-FIGURATIF. Cela signifie simplement qu’il est impossible de lui assigner une signification globale (de texte) ou partielle (de mots) en l’état. Ces suites de sons ou de lettres sont sciemment sans sémantique. Il ne leur existe pas de sens ou de référence inter-subjectivement stabilisables. La poésie lettriste (on reviendra plus bas sur les vues de Gauvreau la concernant) a produit ce genre de texte non-figuratif. Ce faisant –et il n’y a rien de mal là-dedans– elle a tiré le textuel en direction du pictural (et corrolairement de l’écrit – pour lire verbalement de la poésie lettriste, ben, euh, faut se lever de bonne heure)…

Pour le bénéfice de la suite de la démonstration, on va maintenant exploiter KP’ERIOUM comme déclencheur d’écriture poétique. On va s’imaginer (de façon sereinement délirante, élucubrante pour ne pas dire carrément canulardière) que cette combinaison de lettres de 1918 est une sorte de sténo ou de crypto-code pour un autre texte. Cette fausseté factuelle va nous permettre d’inventer un texte à partir du panneau d’origine du Dadasophe, en traitant les combinaisons de lettres d’origine comme des abréviations et/ou des paronymies encryptant le texte à naître (le déclenchant, en écriture automatiste ou semi-automatiste, en fait). Mon résultat (tout personnel) est le suivant:

KAPPA  RIOUX  MITAN
 
Kappa Rioux, le compoterium se loue lupus en pierre en chiourme
Nommé périr permis percolémissif non mais l’estompe
Barrir pourrir pour l’éléphant tiberrichon d’annerré d’espérit  hé bé té tiré scié chié
On non (con)note au Nigog planqué le plan aimé d’Anouk
Le kokon mire un pou tire-pousse ni péril de koudre licol
Raréfier et élever la rareté des épées d’hésiter erreur erreur d’errer dans l’Astral
Or agape ni apparte appartenir à l’errance des arrhes éthers
Magali éditons pagayons dans la danse d’Anouk
Au mitan de nous tu nous mis tant.

Il est d’abord important de noter que si j’envoyais KP’ERIOUM à tous les lecteurs et les lectrices d’Ysengrimus en leur disant: Écrivez un poème à partir de ces segments de lettres comme s’ils étaient la sténographie ou un crypto-code d’autre choses. NB: vous n’avez absolument pas à justifier ou à expliquer le décodage (ou tout autre mécanisme créatif) vous ayant mené de KP’ERIOUM à votre produit fini… Eh bien, je me retrouverais avec autant de résultats qu’Ysengrimus a de lecteurs et de lectrices. Je vous annonce ensuite que KAPPA RIOUX  MITAN est UN TEXTE SEMI-FIGURATIF. Il combine des effets de sens et d’images très forts avec du texte non-référentiel, des sons, des phonèmes. Il subvertit la syntaxe et de fait perturbe la lecture conventionnelle sans pour autant basculer dans de l’intégralement illisible ou inintelligible. Il ne raconte pas une histoire bien définie (quoiqu’on puisse en imaginer une ou plusieurs) mais ne bascule pas dans l’intégralement lettriste non-plus. Ceci est, typiquement, le genre de texte poétique que Claude Gauvreau produisait et, si je m’autorise à corriger/rectifier son propos de tout à l’heure, en linguiste, ce qu’il décrivait comme une image non-figurative porterait mieux le nom d’image non-narrative ou d’image non-descriptive. Des images, de fortes images visuelles, jaillissent, comme autant de pops! sémantiques, de chamarres, de marbrures, de zébrures, elles maculent le texte, le poisse, le lacèrent, mais un propos nunuchement figuratif ne nous est pas tenu, une historiette ne nous est pas effectivement  racontée. C’est justement de cette référence ordinaire un peu neuneu (propos, historiette) que le courant poétique dont Gauvreau se réclamait aspirait à faire la corrosion (J’évite ici le mot de subversion que Gauvreau n’aimait pas, le considérant un «concept réactionnaire». Par contre, j’utilise ce mot plus bas, sans bretter plus avant, au sein de mon propos personnel, car le réactionnaire, il est bien là: c’est l’onctueux conformisme ambiant qui ânonne les texte en décodage unilatéral. Il faut donc bien continuer de s’affliger à le décrire et à sereinement promouvoir ce qui le transgresse).

Poussons l’affaire d’un cran en avant et envoyons maintenant aux lecteurs et lectrices d’Ysengrimus ou à leurs semblables la consigne suivante: Écrivez un texte narratif (récit) ou argumentatif (démonstration) ou mixte (narratif ET argumentatif) à partir de ces segments de lettres comme s’ils étaient la sténographie ou un crypto-code d’autre choses. NB: vous n’avez absolument pas à justifier ou à expliquer le décodage (ou tout autre mécanisme créatif) vous ayant mené de KP’ERIOUM à votre produit fini… Ces consignes, admettez le avec moi, sans quand même mille fois plus marrantes que celles de l’OULIPO. Voici donc, toujours construite canulardièrement à partir de la crypto-sténo qu’on s’imagine KP’ERIOUM être, ma petite historiette tristounette (c’est un mixte, argumentatif-narratif):

KARL NOUS TUE

Karl, le compère qui coordonne notre organisation humanitaire, de fait, perd le sens de l’organisation humanitaire, Énumérer et dénommer les périls et les pertes en permanence laisse beaucoup de ressentiment. Cela étire la bernique errance et encourage l’écoeurement.

On avait initialement un plan, un grand plan qui, certes, était un peu le souk mais bon… Soudain, Karl se pose en omniscient et le plan est kapout. Je crois que le péril qui menace notre organisation, c’est Karl. Redire, répéter, réitérer, rappeler que ça va mal, cela nous mine. On peut pas dire que la perspective s’en trouve embellie d’emblée. Cette mégalomanie de l’époque de nos débuts n’est pas dans nous intrinsèquement. Montrez–nous et taraudez en nous le moyen de TENIR.

Ceci est UN TEXTE FIGURATIF. On peut aussi dire, sans complexe, un texte en langage ordinaire. Il signifie, relate, raconte, rapporte, argue. Il est dotée d’un macro-sémantique (sémantique de texte) et d’une micro-sémantique (sémantique de mot, dite aussi sémiotique). Chaque mot d’ailleurs est employé dans son sens usuel et, sans être totalement absentes, les arabesques stylistiques sont réduites à un minimum rendant le propos acceptable comme texte indubitablement ordinaire. Son caractère fictif ou réel n’est pas un enjeux à ce point-ci (Qui est Karl? Qu’est-ce qu’il fout vraiment? On s’en tape). On voit donc qu’on a trois niveaux très nets dans la figuration pouvant se construire ou se déconstruire avec des textes. Le niveau NON-FIGURATIF (Kp’erioum), le niveau SEMI-FIGURATIF (Kappa Rioux mitan), et le niveau FIGURATIF (Karl nous tue). Je ne vois vraiment pas comment on pourrait décrire les choses autrement. Inutile de dire que, dans les textes modernes de toutes natures, ces trois niveaux tendent désormais toujours un peu à se mixer entre eux lors de la production.

Disons un mot de la susdite production, justement. L’exercice auquel je viens de vous convier est, en fait, le contraire diamétral de comment la poésie semi-figurative des cent dernières années s’est effectivement engendrée. Partir d’un texte non-figuratif (type KP’ERIOUM) pour produire un texte semi-figuratif (type KAPPA  RIOUX  MITAN) et/ou un texte figuratif (type KARL NOUS TUE) n’est pas la façon dont les choses se sont effectivement faites en poésie concrète à partir, disons, du début du siècle dernier. Quand elle se construisait sur la base d’un texte pré-existant (ce qui n’est qu’une procédure d’engendrement parmi des centaines d’autres, en poésie semi-figurative, produite de façon automatiste ou non), la poésie exploratoire à visée semi-figurative a plutôt eu tendance à faire passer le texte du figuratif au semi-figuratif (nous, on vient de faire tout juste le contraire, passant du non-figuratif au semi-figuratif et/ou figuratif). Cette tendance, historiquement attestée et qui n’est absolument pas une contrainte absolue (juste une tendance empiriquement observée since then…) la joue comme en rencontrant la consigne suivante (je la formule en assumant désormais que vous êtes familiers avec les distinctions que j’ai introduit): Écrivez un poème semi-figuratif à partir d’un texte narratif (récit) ou argumentatif (démonstration) ou mixte (narratif ET argumentatif – ici ce point de départ sera le texte KARL NOUS TUE) comme s’il fallait le brouiller, en dériver, le déchiqueter, l’esquinter, le corroder, le subvertir. NB: vous n’avez absolument pas à justifier ou à expliquer le cheminement, le travail de dérive, le bizounage pataparonymique (ou tout autre mécanisme créatif) vous ayant mené de KARL NOUS TUE à votre produit fini… Voici alors mon résultat:

KARAKALLA  ET  ORNICAR

Karakalla, la compote se contorsionne nonono canoa opposition égalitaires, essai des sens septisemés en oppositions égalitaires. D’éléphant d’annellé d’espérit péripathétique pépette pertinence jactance flaciseté qu’éléphant, rosard blanc. Lola, Martine, Monique, vos robes flacottantes en l’étuve et dans le vent. Cela étire la bernique errance et encourage l’écouragement.

Ornicar à salamant plaplapla de flan. Engrangeons nos graines de dissertes à fond de cales de bantouk pour les gibbons… Vlan, Karakalla or ni pose pause non au KKK chirgie. Ra péripéti pripathé an cas Karakalla. Redingote déçue-épite, aérémitée, emballécépliée que ce sarreau se noircisse à l’encre de Chine. Raplapla de rappeler que le parterre sent, s’ouvres, putrifie et sera soldé. Castaga et melon imparti qui irise ironique les danse de l’Ithaque incadescent. Mornifle et monégasque bastarache veuillez frotter vos marimbas en nos appartenirs.

C’est en travaillent dans cette direction là, par exemple, que Raymond Queneau a produit les cent (100) récits de ses fameux Exercices de style (1947), construits à partir d’une narration figurative anecdotique originale. La règle oulipiste ou pata-oulipiste invitant à remplacer chaque mot lexical d’un texte figuratif par son prédécesseur ou successeur du dictionnaire, pour allègrement en barboter la signification initiale, procède du même type de dynamique. Les observations de Claude Gauvreau nous obligent ensuite à faire un petit ménage pour bien distinguer entre texte automatiste, texte concret, texte semi-figuratif et la somme touffue de leurs corollaires et antonymes. Ils sont en intersection. Cela demande clarification. Il importe, pour arriver à une telle clarification, de bien établir dans quel angle on regarde le texte qu’on analyse ou qu’on produit. Trois distinctions s’imposent alors.

1) En regardant le texte dans l’angle de sa production, on distingue les TEXTES RÉVISÉS des TEXTES AUTOMATISTES. Un texte automatiste, dans son principe, c’est juste un texte produit dans la spontanéité (digressante ou non) du moment, sans révision. On ne le corrige pas. Il sort et ensuite il est, tel quel. On appuie sur le bouton et il part. Inutile de dire que, de nos jours, il nous est donné de lire des texte automatistes qui ne sont pas nécessairement semi-figuratifs ou non-figuratifs (bon nombre d’échanges sur blogues journalistiques sont dans cette situation. Ils sont du langage ordinaire mais ne peuvent plus êtres révisés une fois lâchés). Voulez-vous maintenant un superbe exemple d’écriture automatiste non-figurative dans notre vie ordinaire (sinon dans celle de Gauvreau ou de Tzara)? Vous décidez de vérifier si votre nouveau traitement de texte fonctionne correctement et, pour ce faire, vous tapez en mitraille n’importe quelles touches…

Pqowir0c[n cvpp;P[QPWMEV[OUDW,’XA’20EW9][-KA

(Je viens juste de le faire, en pitch automatiste. Il n’y a eu aucune révision de ceci. Je n’ai ajouté que l’italique et le gras).

Vous finissez alors éventuellement avec un résultat qui est passablement similaire à celui de KP’ERIOUM mais qui n’est pas placé comme KP’ERIOUM qui est, lui, par contre, très probablement un dispositif révisé. Notez, incidemment, que le caractère automatiste ou révisé d’un texte est indétectable sur le produit fini. Comme cela porte sur un acte de production, il faut observer le producteur en action et/ou prendre ses aveux sincères sur la question pour conclure au caractère automatiste ou révisé d’un texte. C’est beaucoup moins évident à dégager qu’il n’y parait et –fait capital- c’est parfaitement indépendant du genre ou du style de texte produit.

2) En regardant la portée de généralisation du texte, on distingue les TEXTES ABSTRAITS des TEXTES CONCRETS. Texte abstrait: Une idée vraie doit s’accorder avec l’objet qu’elle représente (Baruch de Spinoza). On y comprend des notions, des concepts, on en dégage des catégories générales que l’on corrèle dans un développement dont on endosse ou rejette le principe, que l’on peut même juger faux ou vrai, original ou rebattu, limpide ou abstrus, beau ou laid même, sans que rien d’ouvertement empirique ne se dégage et monte en nous, depuis le sens (explicite ou même implicite) du texte. Texte concret: La mouche est morte au clair de lune sur un vieux journal empaillé (Raymond Queneau). On voit, on sent, des percepts. Même bizarres ou distordus, ils tiennent dans notre esprit comme une photo, un film, une coupe de fruits, un aquarium, un ready made ou un dessin. C’est empirique, spécifique, charnu, ponctuel. On jouit (ou ne jouit pas) de l’image. Elle s’impose sensuellement. La distinction texte abstrait/texte concret concerne intégralement la sémantique du texte et, en ce sens, cette distinction ne peut opérer que sur du texte semi-figuratif ou figuratif. Inutile d’ajouter que des segments abstraits et concrets peuvent parfaitement co-exister dans un texte unique. Une intersection largement attestée dans toutes nos cultures entre texte concret et texte abstrait c’est le texte symbolique ou allégorique. Il y en a des tas. Le bec de rubis de la colombe de la paix picore le plastron d’or et de fer du dieu Mars (René Pibroch) est un parfait exemple de ce type d’intersection. On y retrouve des images empiriques précises, une narration concrète, visualisable, rejoignant, sans surprise abstraite, un choc de symboles culturels renvoyant à des notions convenus d’une large portée sapientiale ou argumentative.

3) En regardant le texte dans l’angle de la subversion de la figuration, on distingue alors nos TEXTES FIGURATIFS, SEMI-FIGURATIFS et NON-FIGURATIFS qui, eux, n’ont désormais plus de secrets pour vous. Le texte figuratif occupant la part du lion du discours ordinaire, il est toujours intéressant de se poser la question de la présence des textes semi-figuratifs ou (même) non-figuratifs dans notre vie ordinaire. La banalisation et l’apprivoisement de plus en plus serein des sensibilités dadaïstes et surréalistes en publicité, en rhétorique médiatique, en journalisme, dans les livres de recettes, les almanachs, les grandes murales urbaines, les magazines de sport et de mode, le journal du matin, Cyberpresse et le Carnet de Jimidi font que la cause «ordinaire» du texte exploratoire est loin d’être entendue sur une base de marbre. Claude Gauvreau et Tristan Tzara sont plus que jamais toujours avec nous et… il ne me reste plus qu’à vous laisser, en point d’orgue, une petite crotte de ma propre démarche poétique.

LE NÉO-FIGURATIF EN POÉSIE. L’exercice auquel je me suis adonné ici à partir du texte du Dadasophe est un exercice fondamentalement néo-figuratif. Il consiste à retravailler des textes ou des segments de texte ayant avancé très loin vers le non-figuratif et, en leur réinsufflant des gouttes de couleur référentielle, sans me gêner pour les faire se recentrer un petit peu vers la pulsion lyrique ou baroque qu’autorise le semi-figuratif. Ma démarche poétique, dans un recueil comme L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), est celle que j’ai cultivé ici en passant de KP’ERIOUM à  KAPPA  RIOUX  MITAN (plus que celle qui avait consisté à passer de KARL NOUS TUE à KARAKALLA  ET  ORNICAR). L’esprit de Claude Gauvreau plane sur mon approche néo-figurative en poésie. L’Épormyable affirme en effet (contre l’opinion de certains critiques et commentateurs du temps) n’avoir jamais poussé son exploration poétique jusqu’au lettrisme.

Pour ce qui est du lettrisme, je tiens à dire que je ne suis pas lettriste, parce que, dans mon optique, le lettrisme s’identifierait plutôt à l’abstraction géométrique en peinture et que moi, j’ai toujours été un abstrait lyrique ou un abstrait baroque, comme on voudra, ou un automatiste, ou autre chose qu’une critique très perceptive pourrait définir mieux que moi.

Claude Gauvreau, en 1970, sur le plateau de l’émission Femme d’aujourd’hui, cité dans le documentaire de Jean-Claude Labrecque (1974), Claude Gauvreau, poète, Office National du film, Canada, 17:50-18:16.

J’espère modestement avoir ici un peu émis cette critique après avoir, toujours aussi modestement, été le poète que j’ai envie d’être.

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SOURCE

Jean-Claude Labrecque (1974), Claude Gauvreau, poète, Office National du film, Canada, 56 minutes, 47 secondes.

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LA REINE MARGOT (1994) avec Adjani et Auteuil. Un imbroglio-foutoir qui vaut vraiment le coup. Par ici, renseignez-vous…

Publié par Ysengrimus le 15 mars 2014

Il y a vingt ans sortait en salles La reine Margot de Patrice Chéreau. Un film extraordinaire de force, de puissance et de cruauté mais aussi un scénario compliqué, presque tarabusté, bien pâle reflet pourtant des événements historiques incroyablement complexes qu’il évoque. Aussi on excusera le contenu sourcilleusement détaillé de ce commentaire, qu’il ne serait vraiment pas inutile de lire avant visionnement, ne fut-ce que pour s’y retrouver un peu dans ce fouillis sanglant de dentelles et de rapières, ou s’enchevêtrent en rafale, l’Histoire de France, la fiction d’Alexandre Dumas père (le roman sur lequel se fonde le scénario date de 1845) et la plus vigoureuse des cinématographies contemporaines.

Nous sommes en 1572 et un Charles IX chevelu et névropathe (joué par Jean-Hugues Anglade) règne sur la France, sous l’œil attentif et combinard de sa mère Catherine de Médicis (veuve d’Henri II et ex-régente de France, jouée par Virna Lisi) et de son frère Henri, duc d’Anjou (pressenti pour devenir roi de Pologne mais, en fait, futur Henri III, joué par Pascal Greggory). L’Europe est abruptement divisée par le clivage religieux et social qui fonde les Guerres de Religions. Les Pays-Bas, les duchés et palatinats germaniques, l’Angleterre sont protestants. Le Portugal, l’Italie et l’Espagne sont catholiques. La France, elle, oscille entre les deux tendances, la conservatrice et la réformiste, et c’est ce qui fait que la crise est si aiguë et prendra, chez elle, des dimensions de guerre civile. Il y a, en France, des Catholiques et des Huguenots (protestants français, sectateurs de Luther et surtout du suisse francophone Calvin). Dans les sphères politiques françaises, les catholiques occupent la vieille structure monarchique en grande partie décadente, libertine et putréfiée, tandis que les protestants sont représentés dans les secteurs des administrations militaires et civiles actives, du commerce et de l’aristocratie ducale. Un duché spécifique, qui se trouve aux frontières de l’Espagne catholique, est justement sur le point d’être rattaché à la couronne de France. C’est le duché, ou «royaume», de Navarre. Bon, c’est un vieux procédé qu’on entend faire jouer ici, en fait. On marie le roi de Navarre (Henri Bourbon de Navarre, futur Henri IV, joué par Daniel Auteuil) à une des sœurs du roi Charles IX, Marguerite de Valois (future Marguerite de Navarre, puis Marguerite de France, Isabelle Adjani). Ainsi, le petit duc provincial, paysan, «pyrénéen», entrera dans la famille de la Maison de France et son domaine se trouvera graduellement rattaché à la couronne de France, soit par alliance, soit par descendance. Tout le monde est à peu près consentant dans la manœuvre sauf que, dans ce cas-ci, il y a un obstacle de taille: la Navarre est intégralement protestante. Ce qui, pour l’Anjou, le Poitou, la Champagne etc n’avait été qu’un jeu assez aisé d’alliances et de combines de palais, revêt soudain, ici et maintenant, une douloureuse importance nationale. La Navarre est huguenote jusqu’au petit linge, intégriste, rigoriste, et tous ses noblaillons, Henri de Navarre le premier, se promènent en costumes noirs austères et courtes fraises blanches serrées, en citant dieu à tout bout de champ et en ne se cachant pas de vouloir profondément réformer le Royaume de France avec l’appui, notamment, des marchands d’Amsterdam. C’est bien commode cinématographiquement d’ailleurs, la faconde et la tenue de ces sectateurs. On reconnaît les protestants dans le foutoir de ce film ainsi, simplement: ils sont en noir. Gardez l’œil ouvert, car il y a foule et les corps, souvent sanglants, se dénudent bien vite. Les types en noir, ce sont les huguenots. Les catholiques, eux (et elles!), déliquescence oblige, sont en multicolore, en bariolé et, eux aussi, en sanguinolent. Ce n’est que nus et sanglants qu’ils se ressemblent tous, au bout du compte.

Tout commence donc le 18 août 1572. Des milliers de protestants navarrais sont montés à Paris pour le mariage de Marguerite de Valois, la catholique, et d’Henri de Navarre, le protestant. Ça tiraille sec. C’est un mariage de convenance, parfaitement exempt de sentiments amoureux et auquel Marguerite consent contre son grée. Il se complète, pour Henri, d’une abjuration de sa foi réformée à laquelle il consent, lui aussi, de bien mauvaise grâce (Si Paris vaudra en 1589 une messe, Marguerite en 1572, c’est autre chose). Le tableau politique plus large est, en plus, vachement compliqué, pour ne pas dire ouvertement emmerdant. On est au bord d’une guerre avec l’Espagne. Charles IX est coincé entre deux batteries de conseillers. D’un côté, les intégristes catholiques, duc de Guise (joué par Miguel Bosé) en tête, ne veulent pas partir en guerre contre la séculaire Espagne catholique. De l’autre le puissant amiral de Coligny (joué par Jean-Claude Brialy), champion de la Réforme en Europe, proche du roi, tient dans ses mains une bonne partie de l’administration militaire (huguenote) et pousse Charles IX à la guerre contre la grande puissance espagnole, gardienne de l’ordre ancien. Tout se rejoint et ça tiraille vraiment sec. Le mariage de la fille décadente de Catherine de Médicis et du petit roitelet provincial, que ses lieutenants en noir aux regards ardents accusent de frayer avec la pourriture, exacerbe les tensions du moment. Six jours après ce mariage impopulaire, suite à une série de combines douteuses impliquant Catherine de Médicis et dans lesquelles l’amiral de Coligny se prend un coup de mousqueton dans le buffet, se met en place un des grands traumatismes historiques de l’histoire de Paris: le Massacre de la Saint-Barthélemy. Six milles huguenots sont trucidés, éventrés, équarris, massacrés dans les rues de la capitale. Cette boucherie, cinématographiquement fort ostensible (avis aux cœurs sensibles), est indubitablement un des superbes temps forts du film. Il semble bien que, quelques siècles plus tard, on veuille bel et bien encore expier cette ineptie sanglante de jadis.

C’est alors qu’on va basculer de l’Histoire de France aux incroyables extravagances de fiction qu’elle suscita dans l’œuvre romanesque d’Alexandre Dumas, père (1802-1870). Cela ne vas rien simplifier. Marguerite (notons au passage que le surnom la reine Margot date du siècle de Dumas père, pas de celui de Marguerite de Valois. Conclueurs, concluez) va vivre côte à côte son devoir d’épouse politique et monarchique envers un roi protestant, Henri de Navarre, et sa passion amoureuse et fougueuse envers un jeune aristocrate, protestant aussi, son amant rencontré (et sauvagement baisé) dans les ruelles aux caniveaux sanglants de Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy. L’amant en question, c’est le bien nommé Joseph-Hyacinthe Boniface de Lerac de la Mole (personnage fictif basé sur plusieurs personnages réels et joué dans le film par Vincent Perez). Ça va aimer et ça va saigner dans tous les sens, mes ami(e)s, sous le signe des passions les plus folles, celles que les déferlantes historiques exacerbent. La stylisation épique d’Alexandre Dumas père nous impose, en plus de cette histoire d’amour flamboyante, par-dessus le tas, pour ainsi dire, un face à face impitoyable entre deux personnages masculins tonitruants: le susdit La Mole, le protestant fougueux, intègre et généreux et son ennemi vigoureusement redondant, le soudard catholique Coconnas (joué par Claudio Amendola), rencontré et combattu la nuit du massacre et devenu, au fil des péripéties, l’ami inséparable. Le symbole simple (un peu de simplicité n’est pas pour nuire, dans toute cette pagaille) opère honorablement. Le Royaume de France se compose donc d’un catho populacier et d’un huguenot chic qui survivent à tout, se retrouvent toujours et ne pourront tout simplement pas se dégluer l’un de l’autre. Notons finalement le rôle, parfaitement fictif aussi quoique fort attachant, d’Henriette de Nevers (jouée par Dominique Blanc), fidèle dame de compagnie de la reine Margot et dont la force discrète s’exprimera, le soir du drame, en brandissant une dague sous le nez des soudards catholiques donnant l’assaut dans la chambre des dames (ils cherchent le protestant La Mole qu’ils ont vu entrer au palais et que Margot cache), en une ligne superbe de simplicité drolatique : Pour ma part, je suis catholique aussi et j’ai justement ici un couteau…

Marguerite de Valois (Isabelle Adjani) et sa suivante Henriette de Nevers (Dominique Blanc)

Deux autres figures qui colleront solidement l’une à l’autre, malgré tout ce torrent qui les déchire et les ballotte dans tous les sens, ce sont finalement Henri de Navarre (Auteuil) et Marguerite de Valois (Adjani). Ce film, qui est une tempête d’individualités passionnées et de foules en délire, nous narre pourtant la primauté du devoir sur la passion, de la sagesse sur la folie, de l’esprit d’équipe sur l’individualisme exacerbé. Il faut avoir le cœur bien accroché et être fin prêt à se laisser bouleverser dans le sang et la panique la plus hirsute. Ah, ah, tout au long du récit, Auteuil et Adjani, suivez-les, mais suivez-les bien. Ce sont eux qui vont nous transporter au dessus de tout. C’est que ce que cette trame complexe, bigarrée, violente et tempétueuse étudie fondamentalement, c’est la mise en place d’un rapport de fraternité/sororité inversé (qui répond froidement à l’inceste implicité des deux frères de Margot envers leur sœur). Henri et Marguerite c’est l’union (presque) platonique renouvelée, purifiée, indéfectible, initialement réfractaire puis consentie dans l’épreuve, entre un homme et une femme que le sang n’unit pas et que l’amour ne démonte pas. Marguerite sauve la vie d’un Henri intégralement déboussolé, dans les magouilles meurtrières et empoisonnées de la cour. Henri rétablit chez une Marguerite à la fois frivole et avachie le sens sublimissime du devoir d’état. Non, ne perdez jamais de vue, dans cette tourmente torrentielle, Adjani et Auteuil. Ils ne sont pas les amoureux (ça, c’est Adjani et Perez), il ne sont pas le frère et la sœur (ça c’est Adjani et Anglade). Ils sont quelque chose d’immense logé juste entre les deux. Ils sont les alliers politico-religieux qui, au dessus d’absolument tout, par delà le clivage France/Navarre, catholique/protestant, décadence/rigorisme, reine/roi, femme/homme, au détriment de leurs vies de personnes, de leurs amours torrides, de leurs amitiés féminines ou viriles, de leurs allégeances de chapelles, de leurs individualités, se rejoignent et finalement fusionnent. On est emportés (emportés et purifiés en Navarre…) dans une mise en place fascinante et solidement originale de le compréhension transcendante du devoir historique qui s’impose crucialement à tous, face aux sacrifiés, face aux survivants, face aux postérités.

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La reine Margot, 1994, Patrice Chéreau, film franco-italien avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Virna Lisi, Dominique Blanc, Pascal Greggory, Vincent Perez, Claudio Amendola, Miguel Bosé, Jean-Claude Brialy, 162 minutes (abrégé en 144 minutes pour le marché américain).

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Six stéréotypes sexistes tombés en désuétude

Publié par Ysengrimus le 8 mars 2014

femme conduisant une voiture

Il faut prudemment apprendre à se méfier du pessimisme militant. Le pessimisme militant fouette ou croit fouetter les troupes en s’appuyant, explicitement ou implicitement, sur ce bon vieil aphorisme que l’on impute à Napoléon Bonaparte: Il n’y a rien de fait tant qu’il reste des choses à faire. Cet énoncé de principe est plus rhétorique que programmatique, on observera (mis au pied du mur de sa logique interne, l’empereur devrait pourtant admettre qu’il est en train de nous dire que le boulot n’est jamais fait, qu’il ne se passe rien, en somme!). Et pourtant, sur la foi d’un tel axiome, nos militant(e)s pessimistes nous servent le développement suivant, dont il ne faut d’ailleurs pas minimiser le mérite (mais simplement bien circonscrire la portée): Notre cause ne doit pas s’asseoir sur ses lauriers. Il est illusoire de s’imaginer que tout est acquis. Concentrer une attention excessive aux réussites minimise le progrès qu’il reste à accomplir. Ce n’est qu’un début, continuons le combat. Pour un (comme disaient les vieux, s’il en reste encore), je suis le premier à endosser pleinement, avec l’excellent Ernesto Che Guevara, l’idée force voulant que la révolution est comme une bicyclette: si elle n’avance pas, elle tombe. Mais je tiens aussi au principe selon lequel si cette allégorie guevariste est si belle et si juste, c’est justement parce que la bicyclette roule vers l’avant, et à bon rythme encore.

Un certain nombre de simili-militantes «féministes», servantes objectives de l’ordre établi, cultivent ouvertement l’affectation oiseuse (fondant leur positionnement de vraies-bourgeoises-fausses-martyres) qu’est ce pessimisme militant. Il s’agit alors de promouvoir rien de moins qu’une sorte de mysticisme occulte de la perpétuation, pesante, onctueuse et inexorable, de l’ordre mâle par d’autres moyens. Franchement, cela confine ouvertement et sciemment au fatalisme le plus démobilisateur imaginable. Les quatre ou cinq sœurs aînées de ma maman (qui, née en 1924, était la benjamine d’une famille de quatorze enfants) ont vécu quelques années de leurs vies adultes sans avoir le droit de vote à leurs élections favorites: les élections québécoise (le droit de vote des femmes au Québec date de 1940). Ma douce mère est devenue infirmière circa 1944. Elle et ses collègues ont du mettre en place leur expertise et leur professionnalisme à une époque où les nurses étaient considérées comme des putains et des filles à soldats. Elles ont été confrontées à des bigots de la calotte et à des réfractaires de tous crins qui refusaient de se faire soigner par les dames en blanc portant la coiffe, simplement parce qu’elles se maquillaient, écoutaient les nouvelles à la radio et fumaient, pendant leurs pauses café. N’allez pas dire à ma vieille mère que les choses n’ont pas progressé pour les femmes, de son vivant! Elle vous raconterait des histoires inimaginables, inconcevables, mais pourtant vraies. Je pense à elle et à son bel héritage progressiste et ce, tous les jours, huit mars inclusivement.

Alors je vais m’installer plus près de nous encore et vous dire deux mots de six (6) stéréotypes sexistes immenses, qui bercèrent mon enfance et ma jeunesse (je suis né en 1958) et qui sont complètement tombés en désuétude aujourd’hui. Ce que je vous raconte là, je l’ai vu de mes petits yeux vu et entendu de mes petites oreilles entendu. Que voulez-vous, on revient toujours de bien loin sans vraiment trop le savoir. Enfin… les hommes et les femmes de ma génération confirmeront si nécessaire… Voici:

1)      Il y a des tâches «biologiquement» typiquement féminines. Un de mes profs de fac circa 1977 cultivait la certitude tranquille que les femmes étaient psycho-praxéiquement fondamentalement plus aptes à plier le linge que les hommes. Ce magister à l’ancienne, déjà un peu retardataire en son temps, que mes consoeurs féministes du temps qualifiaient de phallocrate militant, se basait pesamment sur tout un fatras social-darwiniste pour légitimer cette rhétorique de la spécialisation du doigté féminin dans les ci-devant tâches de manipulation fine. Si l’époque contemporaine ne se gène plus pour parler haut et fort de ce que les femmes préfèrent faire (surtout en matière de loisirs et de plaisirs), plus personne de sérieux ne juge que des tâches, professionnelles ou domestiques, puissent être intrinsèquement ou «biologiquement» dévolues à un sexe plutôt qu’à l’autre.

2)      Les femmes vont voter en bloc pour un candidat «bel homme». Il faut avoir entendu les gros couillus d’autrefois qui n’aimaient pas Jean Lesage ou Pierre Trudeau bramer et déplorer que leur épouse allait annuler leur vote, juste à cause de l’allure photovisuelle ou télévisuelle du personnage. La question de savoir si l’apparence physique des candidats masculins a déjà effectivement été un vecteur électoral, auprès de l’électorat féminin d’une époque, reste ouverte, concédons-le. Mais une certitude est bien installée au jour d’aujourd’hui. Cela ne se fait pas ou plus. La question de savoir si les femmes vont voter pour une candidate par mimétisme féminin est, elle aussi, de plus en plus questionnable. Les femmes votent au programme, point, et la démagogie électorale en est de plus en plus consciente. Il suffit de lire les plates-formes des partis de toutes obédiences pour nettement s’en aviser. Indubitablement, Justin Trudeau n’est pas sorti de l’auberge…

3)      La femme ne sait pas conduire une voiture. Bon, admettons-le, ma maman (née en 1924) pesait sur le gaz d’un pied et sur le frein de l’autre et quand elle avait le malheur de faire ces actions simultanément, la petite voiture d’appoint [sic] se retrouvait au garage. Mais, déjà à l’époque, la personne qui riait le plus d’elle pour ça, c’était ma sœur (née en 1957), conductrice émérite depuis 1975 environ. Les farces plates réactionnaires (au sujet) de femmes-ne-sachant-pas-conduire formaient pourtant, malgré ma sœur au volant (contre ma mère), un véritable paradigme humoristique à l’époque (un peu comme nos plaisanteries de belges ou de blondes). Toute une génération de femmes a bien subit la pression du bullying masculin au volant. C’est fini. La femme au volant est un acquis tranquille et les contrariétés phallo-routières d’autrefois sont inimaginables, même pour les femmes de ma génération. Elles doivent fouiller dans leur mémoire pour revoir ces horreurs.

4)      La jupe est un vêtement plus féminin que le pantalon. J’entends encore un de mes copains de collège claironner ça à la cantonade, l’année de l’élection du premier Parti Québécois (1976). Le commentaire masculin sur la tenue vestimentaire des femmes, à cette époque, n’était pas un acte intime mais bel et bien un gestus social. Les comportements ont subit une mutation profonde sur la question vestimentaire depuis. Les femmes se sont appropriées toutes les tenues, prouvant qu’aucune n’était «plus» ou «moins» féminine. And today… ben bien des hommes se languissent en cachette, rêvant d’enfiler des jupes et de monter dans des talons aiguilles. La fameuse révolution de l’unisexe, lancée tapageusement circa 1970-1973, n’a plus rien de révolutionnaire. Elle est de fait une banalité factuelle des plus prosaïques… pour les femmes à tout le moins.

5)      «Pour gagner le cœur d’un homme, il faut commencer par son estomac». Cet aphorisme, qui sonne aujourd’hui comme une absurdité hirsute, fut longtemps la ritournelle de la séduction bon teint, vue dans l’angle féminin. Il fallait se prouver à marier pour plaire et, en cela, les aptitudes de servante accomplie occupaient une position centrale. Je vous épargne les développements concernant la transposition sexuelle de cet aphorisme. La parade de séduction a connu une révolution aussi profonde, radicale, originale et novatrice que la division sexuelle du travail. Il faudra un jour blablabla-bloguer la question suivante: que faire pour gagner le cœur d’un homme? Les filles répondront en explicitant toutes leurs astuces d’échéphiles pour capter, saisir et décoder la culture intime de la bête curieuse masculine (ni supérieure ni inférieure mais, quand même, bien bizarre). La cuisine utilitaire et la tenue de maison ne feront certainement pas partie, alors, de l’équation séduction…

6)      L’intuition féminine. Il faudra un jour écrire une histoire ethnographique de la mythologisation autour de ce concept vide. Il fut une temps, mesdames, où l’outillage perfectionné de la rationalité ordinaire était un apanage exclusivement masculin. Le cogito féminin ne disposait que d’un seul gadget pour se faire valoir alors, l’intuition. Comme il fallait, de surcroît, bien ménager l’ego mâle, une combine intelligente de fille ne devait susciter (de sa part ou de la part de quiconque) qu’une exclamation unique, monocorde, monadique: Ah, l’intuition féminine! On l’as-tu entendue celle-là, dans le temps! Comme l’intuition est une irrécupérable foutaise gnoséologique (ceci n’est pas un déni de son éventuelle existence mais bien un constat de sa nullité intellectuelle tendancielle), l’intelligence des femmes ne s’insulte plus elle-même en se planquant derrière ce camouflage aussi surfait que parfaitement asexué.

Voilà… Alors, ne le nions pas: comme la bicyclette de Guevara, les choses avancent. Même malgré nous et à l’encontre de nos résistances, pas toujours spectaculairement mais implacablement, elles progressent. Le monde change. Et ce qui s’inscrit le plus solidement dans l’irrémédiable le fait souvent avec la plus éthéré des dispersions sociologiques, sans trompettes. Il y a bien de l’imperceptible, et de l’impondérable, et de l’impalpable dans ce qui procède du mouvement historique par grandes phases.

Bon huit mars à toutes et à tous. Continuons le combat et… gardons un œil acéré sur tous nos pessimismes.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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UN QUÉBEC POLÉMIQUE (Dominique Garand, Laurence Daigneault Desrosiers, Philippe Archambault)

Publié par Ysengrimus le 1 mars 2014

Quebec-polemique

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Dominique Garand, vous publiez avec deux collaborateurs (Laurence Daigneault Desrosiers et Philippe Archambault) un ouvrage intitulé Un Québec polémique – Éthique de la discussion dans les débats public (Hurtubise, 2014, 450 p.). L’ouvrage, dont le titre est très explicitement le programme, comprend huit chapitres et trois annexes et on va prendre le temps de le retraverser ici, un petit peu, tranquillement, entre nous, car il y a là beaucoup de choses susceptibles d’intéresser les lecteurs et les lectrices du Carnet d’Ysengrimus. Dans votre Introduction (pp 15-31) vous signalez la présence (pour ne pas dire l’omniprésence) d’un désir de pouvoir supplantant l’aspiration à une vérité effective et vous exemplifiez, souvent savoureusement, sa manifestation dans l’agora du débat public québécois. Assumant une prise de parti implicitement prescriptive, vous invoquez l’Éthos comme motivation (tendancielle autant que déficiente) et angle d’analyse de l’appréhension du polémique proposé par votre équipe. Qu’est-ce que c’est donc que cet Éthos crucial qui semble manquer autant à votre objet qu’à nos consciences? Parlez-m’en donc un petit peu, que je m’en inspire au mieux, en ouverture d’échange avec vous.

Dominique Garand: L’Ethos est une notion très ancienne, proposée par Aristote dans sa Rhétorique. Il en fait l’un des piliers de tout discours persuasif, avec le Logos et le Pathos. Aristote a compris que le Logos, c’est-à-dire les arguments démonstratifs en bonne et due forme, ne peut assurer à lui seul l’efficacité du discours. Ce dernier doit en outre émouvoir (on a là le Pathos) et il doit être tenu par une personne digne de confiance, une personne en d’autres termes qui nous apparaît à la fois vertueuse et compétente. Il importe de préciser que pour Aristote, cette mise en confiance de l’auditoire doit s’opérer dans le discours même, en dehors de toute considération sur l’individu en tant que tel. Les rhéteurs latins, comme Cicéron et Quintilien, ont quant à eux intégré à la notion des éléments extra-discursifs comme la réputation préalable de l’orateur, la reconnaissance dont il jouit avant même de prendre la parole (est-il, par exemple, titulaire d’un diplôme? a-t-il de l’expérience dans le domaine dont traite son discours? etc.). Cela peut même déborder sur des données comme la race, le sexe, l’âge, la  profession, et ainsi de suite. Dans notre livre, nous avons recensé toutes ces «qualités» et nous avons tenté de montrer de quelle manière elles pouvaient conditionner la réception d’un discours. Dans votre question, vous évoquez un «manque» que notre livre chercherait à pointer du doigt. J’aimerais qu’on ne se méprenne pas sur ce manque. En réalité, tout discours est pétri d’Ethos, donnée incontournable puisqu’une prise de parole ou une prise de parole met inévitablement en scène une figure d’énonciateur. Ce qui manque, c’est la reconnaissance de cette composante, la reconnaissance entre autre du rôle que l’Ethos peut jouer dans les débats. Je viens de soutenir qu’une image de l’énonciateur peut être dégagée de tout discours. Or, il arrive que cette dimension plus ou moins implicite se mette à occuper le devant de la scène et que la personne de l’énonciateur devienne l’objet même du débat. C’est particulièrement le cas dans l’échange polémique où l’adversaire se voit bien souvent visé dans ce qu’il est, tout autant sinon plus que dans les thèses qu’il défend. Dans ce cas, la construction de l’Ethos se dédouble en un Ethos valorisé (celui de l’énonciateur) et un Ethos dévalorisé, qu’on appellera donc un Anti-Ethos, qui est une figuration de la personne de l’opposant.

Y.: Très bien. Et cela nous mène directement au chapitre premier de votre ouvrage dont le titre est Pierre Foglia et Jean Larose: Scénographies discordantes. Ce chapitre, d’ailleurs passionnant, nous ramène circa 1994 et analyse une empoigne épique du temps entre un journaliste et chroniqueur, Pierre Foglia et un ponte mi-médiatique mi-universitaire, Jean Larose. Bon, la passe d’arme est analysée amplement, les lecteurs et les lectrices pourront aller voir ça. C’est le cas typique du journaliste (faussement) philistin et (vraiment) populaire crêpant l’universitaire (faussement) savant et (vraiment) élitaire. Un cas d’espèce, en quelque sorte. Bien québécois, en plus (les Français ne feraient pas du tout ça comme ça). Mais il y a ici un fait intrigant qui est solidement relié à l’Ethos tel que vous venez de nous le décrire (surtout le traitement qu’en font les romains du reste, que je soupçonne, mythologie des credentials oblige, d’être passablement plus proche du nôtre que celui d’Aristote). Ce fait, c’est ce que vous nous signalez à propos de l’univers mondain d’un de ces protagonistes. Vous nous expliquez (p. 37) que, dans un contexte culturel et institutionnel élargi n’ayant à peu près rien à voir avec le débat analysé, Jean Larose va, en une petite décennie (1994-2004), se trouver dépouillé de ses différents objets de prestige, perdant notamment son émission littéraire radiophonique et ses différents points de contact avec le grand public, via les médias. Cela m’amène quand même à me demander, Ethos à la romaine oblige, si la victoire ou la défaite polémique ne se joue pas en dernière instance dans le monde social et de façon finalement passablement autonome du débat verbal même, de son contenu, de sa dynamique propre. Dans la joute entre Foglia et Larose, finalement, l’un dans l’autre, c’est le perdant sociologique qui a perdu, sans moins sans plus.

D.G.: Remarque pertinente. L’issue de nos débats est-elle jouée d’avance au gré de forces qui dépassent notre pouvoir de penser et la puissance de notre parole? Vous voyez qu’en suivant cette pente, on peut facilement tomber dans le nihilisme. C’est une voie que je refuse, par principe. Le regard sociologique nous place devant des constats que nous devons regarder en face, mais qui ne devraient pas nous paralyser. Après tout, ce «pouvoir des maîtres de la société», de ceux qui tiennent les ficelles, il prend aussi racine quelque part, il est analysable (vous êtes marxiste, Ysengrimus, vous savez donc que ça ne suffit pas mais que c’est déjà beaucoup). Ce qu’il faut voir aussi, dans le cas qui nous occupe, c’est que les forces qui ont fini par sortir Larose du jeu (partiellement) étaient déjà présentes avant sa sortie de 1994. Et c’est précisément contre elles qu’il a pondu ce brûlot, en tirant dans toutes les directions et peut-être pas de la manière la plus avisée (mon chapitre pointe du doigt quelques pièges auxquels il a succombé). Par la suite, il a polémiqué plus directement avec la direction de Radio-Canada. La Société d’État a eu le dessus, c’est certain, ce qui ne veut pas dire que Larose soit un perdant dans l’absolu. Il a continué d’occuper la fonction qui lui était dévolue, celle d’enseigner. Je pense aussi qu’il a misé sur le temps, c’est en tout cas une ambition qui se laisse lire dans son pamphlet: je perds maintenant, mais les générations futures me donneront raison. Le principe est beau, mais je ne crois pas qu’il ait réussi sur ce plan. Il lui a manqué une œuvre littéraire qui aurait été la manifestation évidente de cette souveraineté de la parole qu’il revendiquait. La souveraineté, c’est un peu comme Dieu, on ne peut l’évoquer en vain ; et on ne peut se l’attribuer comme un attribut, un signe de pouvoir. C’est un état qui exige un saut dans le vide, un faire conséquent. Lorsqu’on se contente de l’appeler de ses vœux, c’est parfaitement stérile et même nuisible. Voilà pour Larose (qui, soit dit en passant, n’est pas un faux savant, il est au contraire plutôt érudit, mais il s’est gouré en tant que stratège, il n’a pas choisi les bonnes cibles). Qu’en est-il maintenant de Foglia? A-t-il remporté le combat? On peut dire qu’il a sauvé la face, oui, devant son lectorat. Mais plus fondamentalement, son combat, quel est-il? S’il voulait faire passer son lecteur à un niveau supérieur de compréhension des choses, il est hasardeux d’affirmer qu’il ait réussi. La société québécoise n’a rien gagné non plus à cet échange. Je vous rappelle que nous sommes en 1994, un an avant le Référendum sur la souveraineté, vous savez? Celui qui a été perdu par quelques votes… Nos deux belligérants s’affichaient alors souverainistes… Ça leur (et ça nous) fait une belle jambe, n’est-ce pas!

Y.: Cette jambe, c’est justement la cuisse de Jupiter dont ils jaillissent, en fait, ces personnages polémiqueurs de notre agora commune. Foglia, Larose ayant fait leur tour de piste, votre second chapitre, L’Ethos dans tous ses états — Exposé théorique mettant en scène Pierre Falardeau et quelques autres polémistes en fait danser d’autres sur le tréteau. Face à cette succession de personnages, incroyablement contrastés et colorés, on pense de plus en plus infailliblement à la persona, ce vieux masque du théâtre antique qui montait sur scène, exécutait son gestus et hurlait ses lignes, sans jamais montrer son vrai visage (ou celui de son modeste marionnettiste). On peut aussi évoquer les fameux types de la Commedia dell’Arte, suavement prévisibles et, de ce fait, toujours appréciés pour ce qu’ils sont et attendus tels qu’en eux-mêmes (votre analyse est d’ailleurs très théâtralisée). Les types (aussi au sens des personnes) en viennent, comme fatalement, à prendre une remarquable densité. Conséquemment, il n’est pas surprenant que ce second chapitre théorique incorpore une typologie des cibles au sein de laquelle la cible individuelle occupe une place honorable (pp 110-116) et surtout un développement crucial concernant l’argument ad hominem (pp 121-126) que tout le monde réprouve mais que tout et chacun pratique avec ardeur et constance. Vous semblez d’ailleurs lui reconnaître une certaine légitimité sourde quelque part à celui-là. Qu’en est-il?

D.G.: Je suis content que vous fassiez allusion au théâtre, voire à la Commedia dell’Arte. Comme vous l’avez constaté, je parle souvent de la mise en scène de soi dans tous ces débats. J’utilise aussi abondamment la notion de scénographie que j’emprunte à Dominique Maingueneau et qu’il a lui-même empruntée, cela va sans dire, au langage du théâtre. Lorsqu’on regarde de près les procédés des polémistes, et en particulier les procédés à l’aide desquels ils se mettent en valeur, ou à partir desquels ils dévalorisent leurs adversaires, on voit de fait apparaître des constantes, des types. On constate aussi leur remarquable redondance, comme si le langage du combat peinait à inventer de nouvelles formes (Pierre Falardeau représente à ce sujet un cas à part, en raison de l’outrance verbale, parfois poétiquement intéressante, qu’il a développée. Dans son cas, d’autres problèmes se posent que je n’exposerai pas ici.). La description des types et de ces procédés canoniques a été relativement facile. Je veux dire par là que même s’il fallait y mettre du temps et de la minutie, cela ne me confrontait pas à d’immenses problèmes intellectuels. Tout autre est le problème de l’argument ad hominem, un vrai casse-tête, vous vous en doutez bien, dans le cadre d’une réflexion qui se donne pour horizon l’éthique de la discussion. Dans un premier temps, il faut écarter toutes les idées reçues que nous entretenons à ce sujet. «Voyons comment ça intervient dans la réalité des débats», telle fut d’abord la méthode préconisée. Or, il nous a sauté aux yeux que malgré tous les dénis et propos moralisateurs sur l’argument ad hominem, il affleure constamment de manière souvent bien insidieuse. Dans un deuxième temps, force a été de constater qu’il paraissait parfois légitime, dans les nombreux cas où un individu est imputable non seulement de ce qu’il dit, mais aussi de ce qu’il fait et de ce qu’il est par rapport à ce qu’il prétend être. Il est légitime par exemple de traiter un autre de «menteur» si l’on démontre qu’il ment. La frontière éthique se joue là: il faut savoir démontrer. Mais ce n’est pas tout! La perspective éthique se double d’une perspective que nous dirons «pragmatique»: on ne mène pas un combat pour avoir l’air moral, mais pour gagner, et l’argument ad hominem, voire l’injure s’ils sont bien dosés, peuvent s’avérer efficaces. Si l’on ne veut pas succomber à l’angélisme, il faut aussi prendre cette dimension en considération. Cela n’est que suggéré dans le livre, mais j’envisage la mise en place d’une éthique qui irait au-delà du simple «respect de l’autre et des conventions de la logique argumentative», éthique dont je vois l’actualisation chez un Gombrowicz, ou encore dans le tout récent pamphlet, pourtant d’une extrême virulence, lancé par Stéphane Zagdanski contre Philippe Sollers («Pamphlilm»).

Y.: On ne mène pas un combat pour avoir l’air moral, mais pour gagner. C’est certainement un des leitmotiv qui sous-tend la situation, cette fois–ci assez douloureuse, évoquée dans le chapitre trois, signé Philippe Archambault et intitulé Qui se souvient d’Esther Delisle — Une controverse exemplaire, un exemple à ne pas suivre. Ici nos types de commedia y vont carrément. Ils optent pour un instrument qui leur est cher: la batte du zanni. En un mot: l’argument massue. C’est vrai qu’on en rêve de cet argument assommoir fatal qui enfoncerait l’adversaire dans le sol, irréversiblement clin et muet. Ici l’argument massue exploré incorpore frontalement de l’ad hominem compact dans sa machine infernale autoprotectrice. Il se formule comme suit: «Lionel Groulx était un antisémite et si vous vous objectez à ça, bien vous êtes aussi antisémites que lui…» (p. 168). Mais… par un effet de rebond digne des plus criards de tous nos dessins animés, c’est la personne qui a lancé l’argument qui finit enfoncée par sa propre massue au point de tout simplement disparaître de l’espace symbolique. Est-ce là un fait strictement conjoncturel (procédant de cette série d’échanges spécifiques de 1991, sur un sujet fatalement sensible et hautement susceptible de devenir virulent) ou ne se retrouve t’on pas devant une mécanique plus dialectiquement sentie, celle selon laquelle l’argument fatal l’est autant sinon plus pour l’argumentation même ou pour celui ou celle qui la porte? Pour vraiment couler l’adversaire faut-il aller jusqu’à saborder l’intégralité du navire du débat même? Est-ce que vaincre finalement, c’est faire taire tous les partis sur une question?

D.G.: L’affaire Esther Delisle nous donne l’exemple d’un débat où le point Godwin fut touché en une réplique et quart. Échafaudé sur du faux (ou plutôt sur du faussement vrai ou du vrai falsifié), il a vite plongé l’échange dans l’irréalité. L’objet du débat était plus imaginaire qu’autre chose. Philippe Archambault expose avec clarté comment le «débat» a été orchestré par certains médias à des fins sensationnalistes. La revue L’Actualité ouvre le bal en faisant état d’une thèse de doctorat que son jury menace de rejeter. Depuis quand les médias s’intéressent-il d’aussi près aux affaires universitaires? Mais le journaliste flaire une histoire comme on les aime, mettant en vedette une jeune doctorante persécutée du fait qu’elle aurait mis le doigt sur le refoulé du nationalisme: l’antisémitisme et le caractère fascisant du père de cette idéologie québécoise, Lionel Groulx. Des spécialistes ont beau démontrer par a + b que la thèse contient des erreurs factuelles et méthodologiques, les jeux sont faits dès le départ et les rôles sont assignés. À partir de là, l’irréalité ne fait que s’accroître de son ombre: percevant que la cible visée par la thèse est moins Lionel Groulx que le nationalisme québécois, les défenseurs de ce mouvement montent aux barricades et cherchent à défendre la mémoire de celui dont ils n’avaient jamais même pensé se réclamer. L’auteure de la thèse, Esther Delisle, ricane dans son coin au moindre soubresaut d’un adversaire indigné, persuadée de se trouver du côté de la «vérité qui choque» (axiome sophistiquement renversé en: ça choque, donc c’est vrai). Vous dites que l’épisode s’est avéré douloureux et c’est un fait. Ce débat s’est développé dans un climat d’hystérie pour la simple raison qu’il a été mené comme un procès: le but recherché consistait moins à mettre en lumière des faits du passé (l’idéologie des années 30) qu’à culpabiliser par association l’ensemble du mouvement nationaliste. Au moment où le Parti Québécois reprenait le pouvoir en promettant la tenue d’un référendum, un débat implanté sur de telles prémisses ne pouvait se dérouler dans un climat serein. Et l’analyse de Philippe Archambault tend à montrer comment Delisle a été habile à piéger ses opposants dans une double contrainte que vous avez bien résumée.

Y.: Et cela va nous amener implacablement vers le polémiste comme porte-parole, réel ou fantasmé, légitime ou fallacieux, d’un groupe, d’une communauté, d’un peuple. Le chapitre quatre intitulé L’affaire Mordecai Richler: discours collectifs et parole dissidente est signé Laurence Daigneault Desrosiers. On y suit les aventures ferailleuses et assez amères d’un écrivain ashkénaze montréalais de renommée internationale dont il a été, entre autres, dit qu’il donnait sciemment une mauvaise image du Québec aux yeux des anglophones du reste du continent. Tournant autour du débat linguistique au Québec, la complexe série d’échanges et d’interactions analysées ici ne met plus face à face des grandes individualités spectaculaires (quoique un peu creuses, un peu showbizz) mais les représentants, volontaires ou non, de communautés spécifiques, portant avec elles leur passé historique collectif, et obligées de disposer explicitement l’exercice identitaire au cœur du déploiement argumentatif (p. 222) un peu comme on étend bien son linge sur la corde si on veut qu’il sèche correctement. Soudain, ce ne sont plus des cabots qui pugilisent. Ce sont des hérauts qui se confrontent sur des principes directeurs engageant des communautés entières. Et la polémique, à défaut de gagner en profondeur, gagne certainement en gravité et en généralité (au bon et au mauvais sens du terme). À mesure qu’on avance, qu’on se fait doucher par les nuances et les distinguos en déferlante, dans cet exposé spécifique, une question devient absolument lancinante. Les porte-paroles sont-ils intégralement légitimes? Les discours collectifs sont-ils obligatoirement indubitables ou ne reste t-on pas finalement prisonniers, plus la crise de l’adéquation de la représentation s’intensifie, du halo brumeux et peu clair d’imputations sommaires menant directement vers les préjugés mutuels les plus rebattus se redisant tout simplement en ritournelle?

D.G.: Le cas de Mordecai Richler, brillamment analysé par Laurence Daigneault Desrosiers, montre qu’on n’est jamais tout à fait maître de son Ethos. Même un écrivain aussi indépendant que Richler, qui a toujours pris la parole en son propre nom, se voit rattrapé par des représentations collectives. Il devient représentant à son corps défendant: de la communauté juive, des  anglophones du Québec. Il faut dire qu’il l’a un peu cherché, lui qui a succombé à la tentation de généraliser en produisant un portrait global du Québécois francophone. Mais sa posture polémique, autour de 1992, a mis mal à l’aise à peu près tout le monde. Malgré le prestige qui l’entourait en tant qu’écrivain de réputation internationale, on a vu ses communautés naturelles peu enclines à le coopter. Ses adversaires aussi se mirent à parler «collectivement», comme si les Ethos individuels s’éclipsaient tout à coup derrière des Ethos collectifs. Richler est-il devenu un bouc émissaire, c’est-à-dire celui contre qui se déchaîne la collectivité et autour duquel elle reconstruit sa cohésion? On aimerait le croire, mais n’idéalisons pas à outrance: je ne crois pas personnellement qu’il ait su totalement protéger sa souveraineté individuelle contre le pouvoir de récupération des collectivités. Ses interventions iconoclastes n’ont finalement pas tranché le nœud gordien: les Ethos collectifs sont restés immuables.

Y.: Et c’est justement vers les souverainetés individuelles que nous ramène en partie, après ce dense et controversé parcours, le chapitre cinq intitulé Jacques Pelletier et Jean Larose: débattre ou combattre. Revoici donc Jean Larose qui remonte sur scène. Il fait face ici à un nouveau zanni, Jacques Pelletier. Le trait original dans ce cas ci, c’est qu’ils sont du même champ institutionnel et qu’il ne serait conséquemment plus possible d’imputer leur difficulté à dialoguer à des variations de corps de représentations intellectuelles ou à des lectorats distincts. Et pourtant, ça continue de ne pas aller très bien… Le développement particulièrement piquant ici est celui s’intéressant à la création de complices (pp 296-299). Il y a bien alors une sorte de rétablissement du partenaire collectif mais ici on cherche à se l’assimiler sans nécessairement prétendre le représenter, implicitement ou explicitement. On semble plutôt croire l’avoir convaincu ou à tout le moins interpellé, titillé. En prenant connaissance de ces développements, on en vient à se demander s’il n’y a pas en fait une sorte de dialectique des constitutions de complicités se problématisant en deux pôles, un premier pôle qui serait de l’ordre de ce que les sociolinguistes appellent le we-code («Vous, mes complices, joignez-vous à moi. Je vous représente, nous sommes ensemble»), puis un second pôle qui, lui, serait de l’ordre du they-code («Ceux-ci et ceux-là sont VOS complices. Vous roulez pour eux. Ils vous appuient et cela vous démasque»). Le créateur de complices semble discrètement intégrer ses complices à lui et ouvertement accuser l’autre d’avoir les complices qui ne sont pas les siens. Ceci semble en plus se jouer, dans l’échange, en un mouvement unique. Qu’en est-il?

D.G.: Vous identifiez précisément la particularité de la controverse analysée dans ce chapitre. Dans le cas de Mordecai Richler, on était en présence d’un individu sommé de rendre des comptes à des communautés que son intervention, pourtant, ne conviait pas. Dans le cas de la querelle entre Jean Larose et Jacques Pelletier, les communautés qui se heurtent sont construites par les discours eux-mêmes. Pelletier élabore un univers référentiel où se trouve définie une «droite culturelle» formée de nostalgiques de la culture classique, élitiste et parisienne, dont son adversaire, Jean Larose, serait le plus pur représentant. Pelletier convie ses complices de la gauche à rejeter cette posture «réactionnaire». Larose, pour sa part, construit un univers référentiel transhistorique où s’affrontent une conception souveraine de la littérature et une conception qui, au contraire, l’asservit à un programme idéologique. Pelletier fait partie de ceux qui réduisent la littérature à des enjeux mesquins, d’où un appel lyrique lancé aux jeunes générations de fuir un tel enrégimentement. Mais la caractérisation du monde de l’autre connaît des amplifications surprenantes. Larose, par exemple, multiplie les amalgames entre Pelletier et la pensée fasciste, entre la gauche de son adversaire et la gauche totalitaire. Pelletier, de son côté, recourt à la tactique de la réduction: Larose n’est pas à la hauteur des modèles dont il se fait le héraut. Comme vous l’avez remarqué, l’adversaire est ici rejeté sur la base de ses relations, du «réseau» auquel il participe. On n’est pas très loin de ce sophisme communément appelé «l’argument par le partisan». Il s’agit non seulement de démoniser directement la personne de l’autre, mais de mettre en scène un univers moral globalement négatif dont l’autre serait l’incarnation exemplaire.

Y.: Le tout en grande partie de bonne foi, d’ailleurs. Pire que la mauvaise foi: la bonne foi. C’est justement cette dernière qui fait qu’un objet particulièrement crucial, dans l’univers que vous analysez, fait son apparition dans le chapitre six intitulé L’affaire LaRue: un malentendu productif?… et c’est le malentendu justement. Ici, comme ailleurs dans l’ouvrage mais avec cette fois une particulière vigueur critique, le théoricien —le métapolémiste, si j’ose dire— que vous êtes prend parti sur des effets intellectuels de fond. Il y a eu malentendu, cafouillage, maldonne. Time out! Stop c’est magique! Ce débat spécifique n’aurait pas du s’incurver de cette manière, prendre cette tangente. La rédaction de ce chapitre ne vous a-t-elle pas donné l’impression d’avoir découvert un monstre… ou alors sommes-nous de toute façon dans un corpus dont autant la virulence que la spécificité renouvelée fait que tout est monstre?

D.G.: Cette polémique, j’en ai d’abord été le témoin estomaqué au moment où elle avait cours, en 1997. Je vous confie qu’elle fut le point de départ du livre que vous tenez entre vos mains. Comment en étions-nous arrivés à vivre un tel psychodrame? Comment pouvions-nous atteindre un tel degré d’irréalité? Vous parlez de monstruosité, le terme est bien choisi: les dénonciations d’antisémitisme et de fascisme fusaient, un observateur étranger à l’affaire aurait pu croire, à la lecture de certains articles, qu’Hitler était revenu, alors que le point de départ de la chicane était une courte conférence dans laquelle une auteure d’ici, Monique LaRue, s’interrogeait sur les mutations du concept de «littérature québécoise» à l’ère des «écriture migrantes»… Présumée coupable, la malheureuse auteure de la conférence, aidée d’amis venus à sa défense, devait prouver qu’elle n’était pas fasciste, mais les plaidoyers en sa faveur furent si nombreux et unanimes que l’attaquant y vit une preuve du caractère foncièrement totalitaire de la société québécoise! Vous vous demandez dans quel état j’ai pu écrire ce chapitre? Je vous dirai que j’ai dû fournir un effort considérable pour m’en tenir à un acte d’observation. J’ai pu vérifier combien il est difficile de garder le cap sur un minimum de rationalité dans un contexte où ça s’emballe jusqu’au délire. Même quinze ans plus tard, il est ardu de ne pas céder à la logique folle d’un discours paranoïde. C’est ainsi que je le nomme devant vous, mais vous remarquerez que je me suis interdit de le faire dans mon analyse puisque j’aurais ainsi donné l’impression de prendre position (c’est la stratégies du fou, il nous pousse à bout pour ensuite mieux nous reprocher d’être contre lui). Je m’en suis donc tenu aux faits, ce dont je me félicite.

Y.: Ça se laisse lire en tout ça, quelles que soient les conclusions qu’on en tire. Je me garde le chapitre sept pour la toute fin. Passons donc tout de suite au chapitre huit intitulé Affaire Cantat: une controverse publique aux dimensions multiples. Moi, c’est indubitablement cette affaire-là qui me rend le plus émotionnel… Et la question qu’elle me suscite est la suivante et nulle autre. Est-il possible d’avancer l’argument le plus innommable qui soit en ne disant strictement rien et en mettant tout simplement un compositeur-arrangeur sous contrat pour un spectacle? Peut-on dire toute sa haine des femmes les lèvres bien closes et en se couvrant complètement? N’est-ce pas l’abjection absolue et la parade argumentative absolue dans le même mouvement que cette si troublante affaire Cantat? Dites-moi…

D.G.: J’aimerais mieux comprendre ce qui vous trouble dans cette histoire… La décision de Wajdi Mouawad de faire monter sur scène un homme qui a tué son amante?

Y.: Surtout le puissant et inattaquable infratexte misogyne que cela véhicula dans le cas d’une production dramatique intitulé Des femmes. Absolument. Mais je ne suis pas ici pour vous asséner mes vues personnelles sur les thématiques suspectes et les angles textuels biaiseux de Lionel Groulx ou de Wajdi Mouawad… et encore moins pour polémiquer avec vous. Sur l’Affaire Cantat, donc, vous nous dites que…

D.G.: Contrairement aux autres polémiques du livre, analysées à distance de plusieurs années,  celle-ci a été abordée  à chaud, alors  que  ses  échos  se  faisaient encore entendre. Vous aurez  remarqué que le parti pris analytique du livre (aborder les querelles du point de vue des  rapports interpersonnels) est ici renversé: j’ai écarté tout ce qui touchait à la mise en scène de soi et de l’autre pour ne retenir que  le contenu  des  propositions. Ce chapitre permet donc de  s’y retrouver dans le dédale des thèmes et sous-thèmes que l’affaire a générés. Au fond, la préoccupation est la même: il s’agit de suivre le parcours d’un objet de débat, les bifurcations  qu’il emprunte, les nœuds qu’il rencontre, ce qui est oublié en cours de route… Vous avez raison de le signaler, cette polémique a pour point de départ un projet artistique provocateur (faire monter sur scène, dans le cadre d’une œuvre théâtrale portant sur la violence faite aux femmes, un artiste déjà condamné pour le meurtre de son amante), et non un discours. Le public était donc convié à interpréter un geste dont l’intention a mis du temps à lui être expliquée. Geste, qui plus est, qui amalgamait la fiction et la «vie», ce qui nous resitue dans l’orbite de cet Ethos indistinct des propositions plus spécifiquement rationnelles. L’autre particularité de cette polémique est qu’elle a connu une fin: ceux qui s’opposaient à la présence  sur scène de Bertrand Cantat ont gagné, non parce que leurs arguments étaient plus puissants, mais parce que la direction du TNM,  sentant le danger, a décidé de faire marche arrière.  Cela réglé, les discussions ont cessé subitement. Il m’importait donc de rappeler la série de questions morales,  civiques,  juridiques  et esthétiques laissées en plan.

Y.: Voilà. Vous résumez très bien l’esprit de ce chapitre traitant avec doigté d’une question difficile et qui, personnellement, est un de mes préférés. Pour le reste, bon, ce sera à l’histoire de trancher. La suite de l’ouvrage est formée d’une conclusion générale, intitulée Redéfinir l’éthique de la discussion et de trois annexes (Fonction de l’ethos dans la formation du discours conflictuel ; Nomenclature des aspects rattachée à l’ethos et la bibliographie). Cela nous permet finalement de nous jeter sur le dessert du loup, le chapitre sept, intitulé. Le blogue, espace public de discussion? Dans ce chapitre jouissif, qui porte sur le gargantuesque continent polémique contemporain des blogues (journalistiques notamment), j’ai la joie d’annoncer à mes lecteurs et lectrices que vous parlez, entre autres, du Carnet d’Ysengrimus en termes ma fois, fort sympas. Il faut aller lire ça (pp 376-380). C’est donc à l’observateur théoricien qui comprend bien la dynamique interactive, même celle du cybermonde, pour l’avoir analysée à fond que je demande joyeusement, en conclusion, comment vous sentez-vous sur Le Carnet d’Ysengrimus?

D.G.: Votre Carnet, cher Ysengrimus, fait la démonstration que le cyberespace offre la possibilité de débats intelligents, approfondis et structurés. La condition première, que vous remplissez admirablement, est l’engagement actif du blogueur, qui prend le soin de répondre à ses interlocuteurs, de les ramener dans le sujet quand ça tend à déraper. Le contrat que vous avez établi avec ceux qui vous suivent est très clair, vous avez pris soin de fixer les règles du jeu. C’est donc un espace de discussion bien géré. De plus, les billets demeurent accessibles, je peux réagir à un post publié deux ans auparavant. On est donc très loin du consommer-jeter-oublier qui prévaut sur les blogues des grands journaux. On ne se présente pas sur votre blogue pour se faire voir, mais bien pour se mesurer à une pensée. Il faut dire que la vôtre est passablement organisée; vos interventions sur tel ou tel sujet s’appuient sur des présupposés philosophiques que vous avez pris soin de définir, de sorte que circuler sur votre Carnet, c’est visiter plusieurs étages d’un même édifice, des fondations jusqu’aux combles, sans oublier le jardin où il vous arrive de folâtrer. Il s’agit maintenant de voir comment vous pourriez élargir votre bassin d’interlocuteurs. Si j’ai pu contribuer à vous en amener quelques-uns, je m’en réjouis, mais sans doute faudrait-il que vous vous commettiez davantage dans les médias à large diffusion.

Y.: Un jour peut-être… en attendant, puisqu’on est entre nous (or so it seems…), je vous dis grand merci Dominique Garand d’être venu partager le fruit de vos recherches avec nous par ici. Place maintenant à la discussion…

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Dominique Garand, Laurence Daigneault Desrosiers, Philippe Archambault (2014), Un Québec polémique – Éthique de la discussion dans les débats public, Hurtubise, Communication et Littérature — Cahiers du Québec, Montréal, 450 p.

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«Haine d’Arabe»

Publié par Ysengrimus le 21 février 2014

Une citation d’Objectif Tintin  — le site interactif des amis de Tintin

Haine d’Arabe: Titre d’un film, en cours de tournage par la firme "Cosmos Pictures" qui a nécessité la reconstitution, en plein désert, d’une ville entière. Ces moyens, considérables, s’expliquent par le fait que "Cosmos Pictures" est une entreprise de l’empire du célèbre milliardaire Rastapopoulos. Tintin, ignorant qu’il s’agissait d’un film, intervient malencontreusement lors du tournage d’une scène.

(Dans "Les cigares du pharaon").

CMJN de base

De toniques Arabes de mon voisinage, dans la jeune vingtaine, me posent la question en toute spontanéité: l’image négative des Arabes et des musulmans remonte t’elle aux attentats du 11 septembre 2001? Je réponds sans hésiter que non. Et de détailler la chose, pour mes jeunes compatriotes d’origine arabe. Dans le demi-siècle avant le onze septembre, un des principaux vecteurs récurrents de l’image intoxidentale négative des Arabes fut le conflit palestinien. Éléphantesquement hypertrophié dans les médias, ce lancinant abcès de fixation était toujours analysé et décortiqué dans le même sens. Je ne m’étends pas sur cette question archi-connue dont personnellement, par solidarité pour des causes plus graves et moins médiatisées, je ne parle jamais. Passons, donc. L’avant onze septembre vit aussi les belles années du discrédit de l’Irak. Saddam Hussein (1937-2006) s’étant emparé du Koweït (1991), on le démonise subitement, l’accusant de gazer son peuple et de commander «la troisième armée du monde». La légitimation de sa capture, de sa mascarade de procès et de sa pendaison hâtive fut amplifiée par le onze septembre, certes. Le meurtre antérieur de ses fils (les fameux personnages de cartes à jouer recherchés par les forces d’occupation américaines) aussi, indubitablement. Mais, un bon moment avant le détournement de la crise du ci-devant 9/11 par George Bush Junior vers l’Irak, son père, George Bush Senior, ancien vice-président de Ronald Reagan, oeuvra méthodiquement à détruire l’image antérieurement positive de Saddam Hussein. L’enjeu était d’autant plus sensible que, circa 1991, le syndrome vietnamien jouait encore fortement sur la psychologie de masse américaine. Il s’agissait donc, en faisant d’une pierre deux coups, de montrer que Hussein était un mauvais gars, un voyou passablement costaud MAIS AUSSI que le vaincre était jouable. Il fallait de nouveau vendre crédiblement la notion lancinante et peu populaire de guerre de théâtre. Ce fut la grande réalisation belliciste et militariste de George Bush Senior d’imposer, dans la conscience occidentale, cette idée des guerres sectorielles jouables, en guise de substitut conflictuel de la guerre froide. Pour ce faire, on joua à fond les Arabes contre les Kurdes (d’Irak). Antérieure au cap intox mis sur l’Afghanistan/Pakistan (changement de cap intox justement lancé par le onze septembre), on peut dire que la décennie 1990-2000 fut la grande décennie du salissage médiatique (et de la préparation à la destruction matérielle) de l’Irak. L’incident Jessica Lynch (2003) en marqua une sorte de point d’arrêt ou de hoquet temporaire, sans pour autant que l’image des Arabes ne s’en rehausse vraiment durablement.

Alors, poursuivons ce petit recul dans le temps. 1980-1990 fut, elle, la décennie du salissage de l’Iran, donnée comme l’archétype théocratique. Les Iraniens NE SONT PAS Arabes mais Perses, sauf que le confusionnisme sur leur ethnicité est perpétué en permanence dans le discours d’intox, dont l’ethnocentrisme crasse et primaire dans lequel on maintient les masses nord-américaines reste le vivier les plus purulent. L’Iran des ayatollahs du début de la période deviendra d’ailleurs subrepticement, au cours de la décennie, l’Iran des mollahs, de façon à ce que la rhétorique islamoclaste ratisse plus large, plus ample, plus général. Cette période commence en force et en grandeur: révolution iranienne (1979), crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran (1979-1980), passation de Jimmy Carter à Ronald Reagan, avec cette crise internationale majeure en toile de fond. Il y a bien alors encore des continuateurs de la guerre froide qui présentent les étudiants islamistes preneurs d’otages comme des «agents de Moscou» mais cette doctrine déjà vieillissante se résorbe lors du déclenchement compradore de la très meurtrière guerre Iran-Irak (1980-1988). L’image de Saddam Hussein est alors positive et laudative (c’est dans ce temps là qu’on lui remit les clefs de la ville de Détroit, entre autres) et on nous raconte que les irakiens sont des musulmans sunnites (ce qui est un mensonge d’intox) et que les iraniens sont des musulmans shiites (ce qui est vrai). Il y a donc «encore» des bons musulmans et des mauvais. Les iraniens sont les mauvais. La prise d’otage de 444 jours du début de la période et les éructations grossièrement antisémites du président iranien Ahmadinejad de la fin de la période n’arrangent rien pour l’image de l’Iran. Pour mémoire, c’est aussi l’époque où, subitement, on ne dit plus Golfe Persique mais Golfe Arabo-persique pour faire sentir, si possible, que le hautement pétrolier Détroit d’Ormuz est à tout le monde (pas juste aux Perses). Inutile de dire que le Arabo- a derechef disparu de cette désignation depuis le temps… C’est que, de fait, si ces faux Arabes que sont les Perses en prennent pour leur grade pendant cette décennie, les vrais Arabes ne sont pas, eux non plus, en reste. Notamment en France. C’est que ce sont aussi les années Mitterand/Le Pen. Souvenons-nous bien. Soit par électoralisme myope soit par crypto-pétainisme convaincu, soit les deux, le «socialiste» François Mitterand (1916-1996), potentat fétide s’il en fut,  laisse fleurir le Front National de Jean-Marie Le Pen qui, lui, est au zénith de sa xénophobie militante et qui emmerde la droite française, la ratatine et la divise. Ce sont les années de l’évocation en ritournelle de «Charles Martel arrêtant les Arabes à Poitiers». Le mouvement Touche pas à mon pote et des franc tireurs pathétiques et émotifs genre Harlem Désir feront tout pour freiner la surchauffe croissante d’un hystérie ethnocentriste qui, on peut le dire avec le recul, fut française avant que de devenir occidentale.

1970-1980. Cette décennie est dominée par le premier (1973) et le second (1979) chocs pétroliers. En 1973, le pétrole brut se vend 1 (UN) dollar le baril. En peu de mois l’OPEP (un sigle qu’on va vite apprendre à connaître) fait passer ce prix de 1 à 3 (TROIS) dollars le baril, en disant très explicitement que ça va faire, l’abus compradore post-colonial en matières énergétiques. Panique inflationniste en Occident. Tout un mode de vie joyeux et folâtre est ouvertement compromis, menacé, condamné. La faute à qui? La faute aux Arabes. L’Arabe devient alors un personnage durablement caricatural. C’est un scheik en tenue ample, genre Saoudien, milliardaire, arrogant, somptuaire et cassant, viscéralement commerçant, qui dit, en roulant les orbites: «Ti vé ti di pétrole… dé tapis…» Je ne plaisante absolument pas. Revoyez les bandes passantes du temps. On lance aussi, dans le discours d’intox, la notion pseudo-économique de pétro-dollars. Les pétro-dollars, c’est des dollars identiques aux miens et aux vôtres, gagnés en suant sang et eau, comme les miens et les vôtres, mais la propagande du temps donne vraiment l’impression que c’est de l’argent de Monopoly. La notion de pétro-monarchie, beaucoup plus pertinente du strict point de vue socio-historique, ne sera mise en circulation que plus tard. Les Arabes, dans ce temps là, «ne vivent pas» dans des monarchies rétrogrades qui freinent le progrès social et oppriment les femmes. Les Arabes, dans ce temps là, bénéficient de la protection des avions AWACS américains. Et surtout, ils «sont riches». Pendant cette période, les Arabes sont tous arrogants, ricanants, faussement obséquieux et riches. Il n’y a que des Arabes cons et riches. On pourrait leur vendre la tour Eiffel. Ils importent même du sable fin (sic) pour les filtres des piscines de leurs palais somptuaires…

1960-1970. La version guerre froide du conflit palestinien culmine dans les très traumatique Guerre des Six Jours (1967) et Guerre du Yom Kippur (1973). L’Arabe est alors un inquiétant Fedayin pro-soviétique avec une mitraillette et un keffieh en nappe de maison de campagne rouge et blanche, genre Arafat. Yasser Arafat (1929-2004) lui-même est évidemment, justement, un fort mauvais gars (pas encore Prix Nobel de la paix, il s’en faut de beaucoup). Il est rien de moins que le Fidel Castro du Moyen-Orient. Les seul bons Arabes sont Abdel Nasser (1918-1970) et son (futur) successeur Anouar el-Sadate (1918-1981) parce qu’ils se fringuent en costards et embrassent ouvertement les valeurs occidentales. Plus tard, de vilains pro-iraniens tueront Sadate, mais pour le moment, moi (né en 1958) je lis des Tintin et je prend pensivement connaissance des inoubliables séquences du film de la Cosmo Pictures du méchant et ricanant millionnaire grec Rastapopoulos, dont le titre, syntaxiquement ambivalent, me laissera longtemps dubitativement rêveur (notamment sur le thème de grande portée contemporaine du malentendu): Haine d’Arabe.

Alors, pour tout dire, en fait, quand je cherche, dans ma trajectoire personnelle ou dans notre histoire intoxico-médiatisée récente, quelque chose de positif qu’on a pu éventuellement me raconter un jour au sujet des Arabes, je ne trouve que quelques pets de nuées philosophiques. Ils ont inventé les mathématiques et ont permis à la sagesse d’Aristote (si tant est) de passer à travers le Moyen-âge. C’est à la fois beaucoup et peu. Et surtout, notez bien que c’est ancien, que c’est vénérable, qu c’est du passé, que ce n’est pas contemporain. Car justement, il y a cette boutade incroyablement probante (et odieuse) au sujet de Star Trek et des Arabes. Vous la connaissez? Elle va comme suit:

-         Sais-tu pourquoi il y a pas d’Arabes dans la série télévisée Star Trek?
-         Non…
-         Parce que c’est un feuilleton qui se passe dans le futur…

«Hilarant» non? Cela me colle dans le visage le rictus crispé de Rastapopoulos, tiens. Et pourtant, c’est tout juste le contraire. Les Arabes et les musulmans, c’est tout ce qu’il leur reste, le futur. Et le futur, eh ben, ça vient vite, de nos jours. Tant et tant qu’à leur sujet, il serait peut-être un peu temps de changer de disque…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’antisémitisme comme indice de détérioration mentale

Publié par Ysengrimus le 15 février 2014

Antisemitisme

NOTE LIMINAIRE: CECI N’EST PAS UN ARTICLE SUR ISRAËL ET/OU LA PALESTINE. CE CONFLIT RÉGIONAL NE SERA PAS COMMENTÉ ICI.

On partira, si vous le voulez bien, du portrait-robot de deux antisémites ordinaires que j’ai connu personnellement et en lesquels vous devriez arriver à reconnaître assez aisément deux cas-types clairement découpés et aussi navrants, au demeurant, l’un que l’autre.

Mon premier antisémite, c’est Yvan «Jean» Chouvalov (non fictif). Jean naît en 1904 de parents russes réfugiés en France. Il grandit dans le milieu des intellectuels russes français du quatorzième arrondissement à Paris. Lénine, réfugié à Paris circa 1908-1909 l’aurait fait sauter, enfançon, sur ses genoux, lors d’une rencontre sociale de réfugiés russes (c’est du moins ce que Jean racontera ad nauseam à ses petits-enfants jusqu’à ses vieux jours et, fatalement, de par l’insistance de Jean, la légende restera dans la famille). Bercé à la fois par les rouges et les blancs (un nombre significatif de ces bolchevistes de la première heure étaient en fait des aristocrates), très fier de son nom russe à saveur nobiliaire, Jean ne parle pourtant pas russe et ne se soucie en fait pas trop du brassage des nationalités. Dans une prise de bec restée mémorable avec une parente, il se fit un jour traité de «russe blanc». Cela le vexa beaucoup car il ne comprit pas cette injure, sans doute quelque obscure attaque sur les origines géographiques ou les vues idéologiques d’ancêtres dont il ne savait goutte et auxquels il ne s’identifiait pas spécialement. Jean est bien plus français que russe en fait et, jeune, il ne formule pas ses réflexions en termes ethniques ou nationalistes mais bien en termes universels. Les juifs, pour lui, ce sont des gens comme les autres et il n’en fait pas spécialement une question particulière. Il grandit dans une banlieue rouge des alentours de la capitale. Compagnon de route et électeur de base du Parti Communiste Français, Jean n’exercera jamais de fonctions politiques. Il pratique trente-six métiers prolétariens: cantonnier, outilleur, chauffeur de taxi. Sous l’Occupation, Jean s’occupe moins de résistance que de marché noir. Il fabrique des sandales avec du cuir non enregistré et confectionne du savon de contrebande. À la Libération, il redevient chauffeur de taxi à Paris. Il lit beaucoup, vote systématiquement PCF et s’associe à toutes les luttes sociales du Parti, en gardant l’œil bien fixé sur la ligne dudit Parti. Froidement anti-américain et sereinement prosoviétique, il pense souvent au jour où les chars conduits par ses «grands frères russes» paraderont sur la place de la Concorde et libéreront Paris du joug du grand Capital. Mai 68 le fera ricaner et les Accords de Grenelle le feront grincer des dents. Jean lit L’Humanité, joue aux boules avec les copains, siffle un petit ballon de rouge de temps en temps et regarde ses enfants puis ses petits-enfants grandir tranquillement. Vers 1980, à l’âge de soixante-seize ans environ, les petits-enfants de Jean lui font un beau cadeau, le genre de cadeau qu’en sa qualité d’intellectuel autodidacte de gauche, il adore: une splendide biographie illustrée de Jean Jaurès. Jean trépide d’enthousiasme et se met à raconter qu’il a sauté sur les genoux de cet homme politique dans sa toute petite enfance. Les petits-fils et les petites-filles de Jean froncent les sourcils et se regardent entre eux, un peu interloquées de voir la légende léninienne familiale se muer subitement en cette fadaise jaurésienne parfaitement ad hoc et que Jean d’ailleurs ne reprendra pas. Il semble assez patent, ce jour là, que notre bon Jean est en train de doucement perdre la boule. Peu de temps après, Jean se met à un nouveau hobby. Il recouvre patiemment une table de bois de ce papier doré que l’on trouvait autrefois dans les paquets de cigarettes. Il œuvre à transformer cette banale table en quelque chose ressemblant à un autel d’église orthodoxe. Non, indubitablement, dans de tels moments, l’entourage de Jean se dit qu’il n’a plus toutes ses facultés. Or c’est justement dans ces années là qu’un peu au milieu de tout et de rien, Jean va se mettre à délaisser la lecture de L’Humanité au profit de celle de France-Soir (qu’il prétendra lire exclusivement pour «prendre connaissance de la version de l’ennemi de classe pour mieux la combattre») mais surtout il va se mettre à tenir des propos ouvertement antisémites qui augmenteront en virulence et en incohérence et ce, jusqu’à sa mort en 1990. Il ressassera les développements obscurantistes usuels sur le contrôle des médias et de la politique par les juifs et sur la grande conspiration sioniste. Il se mettra à noter sur un calepin les noms des personnalités de la télé d’origine juive et se mettra à invectiver au moment de leur apparition sur le petit écran. Ce sera là une surprise catastrophée et hautement désagréable pour ses enfants et petits-enfants, tous des rouges ou des roses de bonne tenue, de voir ainsi le vieux cramoisi se coaguler, se rembrunir et se mettre à basculer, comme spontanément, dans la grosse parano conspiro obscurantiste. Outrés, les descendants et descendantes de Jean lui tiendront fréquemment la dragée haute dans des engueulades familiales qui deviendront de plus en plus épiques et amères à mesure que le poids des années se fera sentir et que l’antisémitisme de Jean prendra une dimension de pesante ritournelle en forme de chant du cygne malsonnant. Même après sa mort, ses enfants et ses petits-enfants n’en reviendront jamais vraiment, de la commotion causée par ce revirement aussi frontal que tardif du vieux coco.

Mon second antisémite, c’est Cyprien Morel (nom fictif). Né dans un village du Québec en 1919 de parents agriculteurs, élevé dans un milieu ethniquement homogène et ouvertement intégriste catholique, Cyprien est l’intellectuel de la famille. On lui fait suivre le cours classique, dans une congrégation de curetons dont nous tairons ici pudiquement le nom (c’est tous les mêmes de toutes façons). Il s’intéresse aux mathématiques et à l’histoire. L’histoire du Québec, telle que racontée par le chanoine Lionel Groulx, l’exalte. Il a aussi des talents de dessinateur et de sculpteur. Certains enseignants de Cyprien lui «expliquent», circa 1935, que la province de Québec est tenue par la juiverie anglophone et que cette dernière est l’ennemie jurée des coopératives agricoles, des caisses mutuelles «populaires» et de la petite entreprise canadienne-française. Cyprien adhère à un mouvement de jeunesses catho proche des Bérets Blancs, distribue de la propagande antisémite, lit Le Goglu, feuille antisémite de l’entre-deux guerre et participe, circa 1942, à la même manifestation qui vit un de nos théâtreux notoires arborer la svastika dans les rues de Montréal. Il soumet certaines de ses caricatures au comité éditorial du Goglu qui en retient deux, mais le journal sera fermé par les autorités canadiennes avant que les œuvres de Cyprien ne rencontrent leur public. Constatant que la ci-devant «cinquième colonne» se fait singulièrement serrer les ouïes, dans nos campagnes, pendant les années de guerre, Cyprien, réformé pour un léger boitillement congénital, décide de s’assagir. Il entre comme commis-comptable dans l’épicerie de son grand-père maternel. Il gravira patiemment les échelons, héritera de l’entreprise après-guerre et la fera fructifier en achetant ou ouvrant des succursales. Cyprien en vient à faire partie d’un solide petit conglomérat de magasins d’alimentation canadien-français. Lui et des compatriotes partageant son messianisme luttent pour empêcher un marché d’alimentation spécifique d’établir un monopole au Québec: le juif montréalais SteinbergLa quête pour la survie du petit commerce de détail et la hantise antisémite fusionnent étroitement en Cyprien. Il se fait remettre un certain nombre d’exemplaires du Protocole des Sages de Sion, imprimés nuitamment, circa 1957, dans une version française très passable, sur une des rotatives d’un petit éditeur catholique montréalais. Cyprien gardera pendant plusieurs années, dans une boite de carton au grenier de sa grande maison de campagne, l’ouvrage suavement séditieux. Il le distribuera parcimonieusement, sous le manteau, uniquement à des amis fiables, car, c’est bien connu, cet ouvrage secret est si imprégné d’une vérité précieuse et mirifique que la juiverie, qui contrôle la police et la justice, ferait un sort à ceux qu’on pincerait en flagrant délit de le distribuer ou de le lire. L’oecuménisme verra un accrochage sérieux entre Cyprien et le curé de son village. Pendant toutes ses années de dur labeur, Cyprien, maintenant père de sept enfants, a toujours maintenu son violon d’Ingres de sculpteur. Portraitiste compétent, il façonne, moyennant une rétribution strictement symbolique (Cyprien est désormais à l’aise, on l’aura compris), le portrait des notables du village, dans le granit blanc. Un jour, circa 1972, le curé du village lui fait une commande formelle: une madone en pied pour la facade de la nouvelle église du village. Enthousiaste, Cyprien sculpte sa madone en quelques mois, dans le plus grand secret, sans préalablement en soumettre les croquis au curé. Quand l’œuvre est terminée, Cyprien emmène le bon abbé soixantard dans son hangar et lui dévoile privément l’œuvre. Le petit calotin est atterré. La madone de granit blanc est magnifique. Mais elle est aussi tellement sérieuse, austère, roide, pieuse. Elle tient dans ses mains une croix de bonnes proportions qu’elle brandit comme une bannière. La croix et la bannière, tu me le dis… Le curé fait valoir que l’œuvre est un peu rébarbative, passablement pré-vaticane et qu’il aurait mieux valu une madone moderne, souriante, plus amène et tenant, par exemple, un bébé dans ses bras. Cyprien se drape dans sa dignité et tonne: «La croix, c’est le signe de ralliement des chrétiens. Vous m’avez commandé une madone, pas une déesse orientale enjuivée». Le curé proteste, fustige l’antisémitisme carré et explicite de Cyprien et se tire. La madone à la croix restera dans le hangar de Cyprien. Et ce dernier se fera de plus en plus doctrinaire au fil des années. Ses fils deviendront des ingénieurs, de hommes d’affaire, des politiciens municipaux. Ses filles deviendront des avocates, des techniciennes de laboratoire, des médecins. Certains des enfants de Cyprien (mais pas tous…) sont antisémites, comme leur père. Ils ne le disent pas trop fort, naturellement, car la juiverie contrôle tout et a le bras long, enfin, disent-ils… Cyprien Morel meurt en 2000, toujours en pleine harmonie avec ses idées, après de longues années d’une retraite tranquille à causer à voix douce au coin du feu, avec ses vieux amis et ses fils, des hauts et des bas de la foi catholique dans l’exécrable civilisation contemporaine et des victoires et des défaites du mystérieux «clan juif».

Dans mon petit exemple ici, Jean Chouvalov est un antisémite de la onzième heure genre Staline, militant internationaliste perdant la boule sur ses vieux jours, ou Marlon Brando, acteur absorbé par son art, qui se tape souverainement du reste, et ne se met à déconner qu’il y a des juifs à Hollywood qu’au soir de sa vie. D’autre part, Cyprien Morel est un antisémite de la toute première heure, genre Hitler, doctrinaire de souche, ou Mel Gibson, catho intégriste tournant même des films formulant ses élucubrations – autrement dit: fous raides aussi, mais, eux, dès le début. Il y a deux types bien distincts d’antisémitismes. C’est quand même pas anodin, ça. Et, de Louis-Ferdinand Céline (type: Cyprien Morel) à David Ahenakew, (type: Jean Chouvalov), on pourrait assez facilement classer les personnalités antisémites que l’on connaît sous ledit profil Jean Chouvalov ou sous ledit profil Cyprien Morel. Ça tiendrait parfaitement.

Ceci dit, quand on observe la résurgence antisémite actuelle, elle me semble être plus du type de celle de Jean que du type de celle de Cyprien. Cyprien est un antisémite historique, produit précis d’une époque obscurantiste, imprégnée elle-même de religion, de xénophobie ethnocentriste, de régionalisme corporatiste et de protectionnisme nationaliste. Il est un antisémite de doctrine et, même durable, pugnace, cette vision est vouée, l’un dans l’autre, à faire date sans plus, à rester cernée, encagée dans son époque (inique et criminelle, certes, mais limitée dans le temps). Jean, pour sa part, est un antisémite pathologique, récurrent, résurgent, tendanciel, un cinglé de fin de course qui formule sa démence paranoïaque naissante dans un gabarit historique, politique et collectif plutôt que familial, privé ou individuel. C’est le rejet convulsionnaire d’un groupe spécifique se coulant dans une forme historique spécifique. Mais pourquoi les juifs? me dirons les fins-finauds. Réponse: parce que, Cyprien Morel oblige, ce sont les juifs que notre horizon culturel du moment a encodés comme ça, en Jean Chouvalov. Notez d’ailleurs que si Jean s’en prenais aussi abruptement aux lombards, aux maltais, aux roms ou aux singhalais, vous me demanderiez, sur le même ton biaiseux: «Mais pourquoi les maltais, mais pourquoi les roms?» Il est crucial de comprendre que c’est toujours historiquement déterminé ce genre de pathologie, tant et tant qu’on est toujours dans du «mais pourquoi tel groupe?» en fin de compte. Ces hystéries là ne peuvent pas rouler à vide. Elles se chopent un objet, une cible, au hasard de l’histoire (qui, lui, au demeurant, n’est jamais un hasard). Il n’y a rien de magique, d’essentiel ou de principiel dans le juif ou le lombard le vouant, comme fatalement, à la vindicte, éphémère ou durable, de certains segments des masses. Ce que j’affirme ici, c’est qu’historiquement les Cyprien Morel, qui sont des fous mais des fous durs, articulés, construits, doctrinaires, ont relayé une fixation antisémite multi-centenaire. Elle fait encore dépôt dans notre culture sociopolitique collective. Elle traîne comme un vieux rhume. Elle colle dans l’esprit comme une vieille pube ressassée. Les Jean Chouvalov passent alors par là, ne s’en soucient pas, traversent les émanations intellectuelles de leur temps comme on traverse un fin brouillard humide, n’en sentent pas la pression initialement… mais finalement, quand ils ramollissent intellectuellement et faiblissent mentalement, ils finissent par se les choper, dans leurs versions les plus grossières et stéréotypées imaginables et, redisons-le, à la grande surprise interloquée de leurs pairs.

Je pense vraiment que l’antisémitisme (le primaire comme le doctrinaire) est l’indice d’une détérioration mentale s’exprimant via un modèle intellectuel délabré, gâté, daté, régressant, irrationnel et foutu. On peut d’ailleurs élargir la réflexion en direction de la dimension collective et historico-sociale de cette idée. On peut effectivement faire observer que, dans notre histoire récente, l’antisémitisme comme option collective, comme psychologie de masse, si vous me passez l’expression, se manifesta dans des périodes, justement, de Grande Dépression… noter ce mot, et ceci n’est pas un calembour. Le discours antisémite est la manifestation d’un désordre mental irrationnel, individuel ou collectif, pulsionnel, défoulatoire, sectaire, quasi incantatoire. Lisez les échancrures de lisérés de commentaires parfaitement hystéros de certains blogues à la page que je ne nommerai pas ici (notamment quand ils parlent d’Israël et de la Palestine – ce que je ne fais jamais), à la lumière de cette modeste hypothèse. Vous serez sidérés de constater que l’antisémite est soit un fou doctrinaire (Cyprien Morel) soit un pauvre quidam ordinaire en état de détresse sociale qui déraille et se met subitement à délirer le politique (Jean Chouvalov). Il n’y a là rien, mais absolument rien, de plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Publié dans Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Monde, Multiculturalisme contemporain, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , | 20 Comments »

 
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