
Staline par Picasso (1953)
Il y a soixante ans aujourd’hui mourrait Staline et, rantanplan ritournelle, ses détracteurs ignares continuent encore de bêler et de se lamenter en faisant trop ostensiblement semblant de bien trembler comme des feuilles. Dictateur brutal, assassin livide, génocidaire inflexible. On continue d’ériger Staline en monstre. On fantasme sur ses portraits de mairies et sur ses cyclopéennes images d’Épinal parcheminées, sans même s’aviser du fait que, ce faisant, on continue tout simplement de poissonner dans la propagande soviétique post-stalinienne d’autrefois ou ce qu’il en reste. On transforme la dévotion de jadis en démonisation d’aujourd’hui, en en perpétuant, parfaitement intacte, l’irrationalité frileuse. J’ai de moins en moins de patience pour cette constante propension contemporaine à remplacer l’analyse historique effective, et même la description factuelle la plus élémentaire, par un espèce de petit manichéisme crétin de boutiquier, montrant les bons et les méchants et jugeant l’histoire, sans recul, ni relativisme, ni perspective, ni vision. On commente toujours dans le même sens ce qui nous déplait dans l’histoire, selon des petits critères arriérés de père et de mère de familles étroits, plutôt que de chercher le moindrement à la comprendre dans sa logique propre, pour s’enrichir effectivement de ses si cuisantes leçons. L’injure intellectuelle suprême consiste à assimiler niaiseusement stalinisme et hitlérisme sous prétexte qu’il y a eu de l’autoritarisme et des morts en pagaille. N’importe quoi, confusionnisme, ineptie. Cessons une bonne fois de cerner notre compréhension factuelle dans le saindoux des bobards moralistes. Deux générations nous séparent de ces drames. Les morts on enterré leurs morts et sont morts eux aussi. Notre modeste tâche est de faire la synthèse, de comprendre ce qui s’est passé au maximum, sans constamment enchevêtrer opinion et description. Posons donc la question froidement: qu’est-ce que le stalinisme? Chose certaine, ce n’est pas une doctrine ou un programme politique formulés. C’est un résultat factuel, historique, immense, collectif. Résumons-en le tableau descriptif, très spécifique.
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Inflexibilité objectiviste. Le stalinisme résulte d’une révolution, d’une révolution majeure. Des événements titanesques, profondément supérieurs en complexité et en magnitude par rapport aux personnalités qui les animèrent, ont porté le stalinisme, lui ont donné ses contours, sa forme particulière, sa raison d’exister. Émanation des faits explosifs, le stalinisme garde, très intimement imprimées en lui, une conscience et une soumission envers ces faits supérieurs. Hyper-conformisme inavoué, le stalinisme sait foncièrement que l’histoire se fait à travers l’immense masse de ses acteurs et que chercher à la dévier ne peut résulter qu’à l’écrapoutissement d’un certain acteur et son remplacement par un rouage plus solide, plus inflexible, plus gyroscopique, mieux coulé. Staline c’est un surnom. Cela signifie «l’homme d’acier». L’acteur staliniste est froid et ferme mais c’est parce que la phase historique qu’il sert est implacable. Et il est insensible non par cynisme, opportunisme, arrivisme ou indifférence, mais par pure et simple solidité. La république de Géorgie et les géorgiens ne bénéficieront jamais du fait que Staline (cela s’entend même à son accent quand il parle russe) est un compatriote, un gars du pays. Le fils de Staline, officier capturé et pris en otage par les Allemands pendant la guerre, ne sera pas échangé contre un Reichfeldmarschall (les Allemands exécuteront l’otage). Ce genre d’arrangement, de traitement de faveur de l’ordre de la combine, ne fait pas partie du dispositif intellectuel et mental de ce qu’est l’intentance staliniste. L’acteur staliniste sent que les forces objectives de l’histoire agiront, que les petites républiques se soumettront à la grande, que le peuple soviétique ne cèdera pas au chantage de ceux qui prennent un grand nombre de ses enfants en otage. Le staliniste est calculateur mais, au fond, la soumission machinale aux forces colossales de l’histoire en marche, c’est là le seul calcul qu’il fait vraiment. Quand il se met à croire qu’il peut infléchir les faits à son avantage ou à l’avantage de quiconque, ou les dominer, ou les décrire sans risque, il n’est plus staliniste. Il devient subjectiviste, alors que le stalinisme est fondamentalement un objectivisme.
Crypto-pouvoir (de par l’appareil). Le stalinisme est un pouvoir. Mais ce n’est pas le pouvoir-spectacle emplumé, usurpé et cabot d’un Mussolini ou hystérique, revanchard et mystifiant d’un Hitler. Les présidents de conseils, les commissaires du peuple, les ministres, les tribuns révolutionnaires, les bavards, les agités, les têtes d’affiches, les publicistes… le stalinisme laisse ces rôles à d’autres. Le stalinisme est la quintessence historique et politique la plus achevée de l’éminence grise. Staline garde longtemps un rôle effacé, discret, peu visible. Il occupe un poste pas trop prestigieux au début de son positionnement: secrétaire général du parti communiste. C’est une fonction de plombier, d’intendant, de coordonnateur, de chef de pupitre journalistique classant et sélectionnant des articles écrits par d’autres. Et au lieu de hisser sa personne vers les plus hauts pouvoirs, le staliniste tire les plus hauts pouvoirs vers sa personne. Les plus hauts pouvoirs, disons: les pouvoirs les plus profonds, les leviers, les grands mécanismes, les vecteurs informés d’un appareil qui s’organise comme autorité, par delà les modes, les tendances, les folliculaires et le blablabla. Le stalinisme ne domine pas l’appareil bureaucratique. Il en émane et, éventuellement, l’incarne. Orateur froid, lent, laconique, prosaïque, exempt de pathos ou de passion, Staline fait parler le pouvoir bureaucratique par sa bouche, sur un ton calme. La force faussement tranquille de Staline c’est la trace empirique de la puissance de l’appareil. Par conséquent, il est absolument crucial de se rentrer dans le crâne une bonne fois que quand Staline se met à cultiver des tics de dictateur mentalement délabré (parano, infaillibilisme, cynisme de satrape, scientisme de tocade, antisémitisme), il devient un despote conventionnel et, alors, en soi, il n’est plus intrinsèquement staliniste. Eh oui, les amis, le vieux Staline s’est, en fin de course, passablement déstalinisé lui-même. Khrouchtchev n’aura fait que parachever cette petite œuvre là.
Dédouanement subjectiviste méthodique (de par les adversaires). Le stalinisme est une manœuvre, un louvoiement, un surfing, une survie. Le stalinisme n’est pas une pratique politique d’années calmes ou d’années fastes. C’est un savoir-faire et une action qui opèrent dans le danger majeur permanent. Guerre civile (plombée d’importantes incursions internationales), faillite rurale, famines urbaines, crises de la productivité industrielle, guerre mondiale. Le stalinisme combat certes l’ennemi extérieur. Mais, dans sa facette (inter)subjective, il mène surtout la charge autocritique. Il développe une excellence consommée dans l’art délicat d’encadrer des crises intérieures en les laissant tapageusement fleurir, puis de les faire se solder en l’autodestruction subjective… des autres. Important: les victimes les plus solennelles du stalinisme s’autodétruisent au nom de la cause et de la purification de la cause par la plus radicale et terminale des autocritiques publiques. Le stalinisme joue les droites contre les gauches, les gauches contre les droites, il tire des alliers au centre, les réduit puis les élimine. Le stalinisme corrode et détruit toute compétition, tout vedettariat, toute insoumission frondeuse, toute alternative, surtout les alternatives personnelles, individuelles. On rapporte qu’Hitler enviera la soumission machinale bien huilée de l’armée soviétique, soigneusement purgée avant guerre de milliers d’officiers tête enflée et décorés aux multiples chamarres du temps d’Octobre. Le stalinisme est le contrepoison souverain contre toutes les déviations. Il place la ligne. Les procès de Moscou furent l’exercice de relations publiques suprême de la portion subjectiviste, «dialectique», «autocritique» et infailliblement autoprotectrice du stalinisme.
Fidélité doctrinale de façade. Le stalinisme est une attitude de fausse soumission doctrinale. C’est la posture veule du pseudo-disciple, du vicaire huileux, du thuriféraire ostentatoire, de l’épigone torve, du théoricien tricheur, du tacticien pragmatiste camouflant soigneusement ses initiatives. C’est la scolastique des lendemains qui chantent continuée par des moyens politico-militaires. C’est le mixage internationaliste des nationalités sous haute surveillance des minorités russes des républiques. C’est le stakhanovisme comme déguisement socialiste du fordisme et du taylorisme. C’est la duplicité permanente de la consolidation post-révolutionnaire dans un seul pays. C’est surtout Platon, le modeste lutteur de foire, faisant malicieusement parler le sage Socrate et se cachant sciemment derrière lui. Le principal ouvrage de théorie socio-politique de Staline s’intitule Questions du léninisme. Personne n’a jamais écrit un traité qui se serait intitulé Questions du stalinisme… Dans ce genre d’exposé doctrinal, Staline ne fait avancer ses idées qu’en affectant d’exposer celles de Lénine. Staline embaume Lénine sans lui avoir préalablement demandé son avis. C’est pas simple, intellectuellement, cette affaire là, parce que pour se rendre compte qu’il y a eu déviation, biais pragmatique, distorsion, triche, truc, astuce, révisionnisme (pour reprendre le mot consacré), le penseur de base, le théoricien discipliné, le lecteur assidu, le stakhanoviste honnête, eh bien il doit forer à travers l’épais linceul léninien avant de se taper contre la petitesse et l’absence de vision staliniste… Drôle de dictateur qui s’efface derrière l’étendard d’un maître. Drôle de rouage bureaucratique qui restitue subrepticement l’autocratisme, sans s’allouer la visibilité monarchique ou présidentielle dudit autocratisme. C’est bien qu’il faut apparaître comme le serviteur de la révolution, pas comme son maître. Impérial mais aventurier, Bonaparte a pu dire: La Révolution Française est terminée. Apparatchik quand même lourdement déterminé, Staline n’a pas eu cette latitude.
Fausse faiblesse, souplesse élastique de la trame des rets. Le stalinisme est une grande force hypocrite. C’est une posture radicalement stoïque et faussement flexible. C’est un gigantesque bluff au poker du monde et ce, de droite comme de gauche. Au moment du déclenchement de l’Opération Barbarossa, il y a trois millions de soldats allemands aux frontières de l’URSS. Staline ne dit rien, il semble laisser faire, regarder ailleurs. On a prétendu qu’il ne croyait pas à l’imminence d’une invasion et qu’il s’en tira par la suite, par simple chance. La chance n’a rien à voir avec des événements de cette magnitude. Jamais. Le fait est que Staline avait donné toutes les apparences de la souplesse, de la faiblesse presque, devant l’Allemagne nazie, notamment de par le très calculateur Pacte Germano-Soviétique, si mystérieux et si déroutant pour toutes les gauches (après coup, hein, car sur le coup il fut en fait secret). Les Allemands avancent jusqu’aux portes de Moscou. Ils croient marcher sur du velours. Ils s’empêtrent dans des rets. Froid, indifférent à la somme colossale de destructions subies par son propre pays, Staline vainc incontestablement, imparablement, et c’est d’avoir été sous-estimé. Il n’évacue pas Moscou et finira par prendre Berlin. Il devient l’homme crucial de l’immédiat après-guerre. Et, sur la photo de la conférence de Yalta, il a l’air d’un gros somnambule un peu distrait, presque placide. Ne le croyez surtout pas. It’s an act… Cet homme d’état a feint la faiblesse, la souplesse, la niaiserie, la bonhommie paterne (souvenons nous du surnom vernaculaire de Petit Père des peuples), la modestie ou la distraction, pendant le gros de sa vie de politique. Trotsky le prenait pour un petit joueur. Il détruira Trotsky. Lénine le prenait pour un brutal. Byzantin et subtil, il donnera, à l’aube de la Guerre Froide, au pouvoir «internationaliste» soviétique, une étrange flexibilité caoutchouteuse qui en déroutera plusieurs, à droite comme à gauche, donnant le change pour un bon moment encore. L’URSS ne s’affaissera finalement qu’en vertu du fait que les post-staliniens, Brejnev notamment, subiront comme une sorte de contrainte impondérable l’accalmie mondiale qui fera graduellement ressortir l’armature rouillée, rigide et archaïque, du dispositif néo-impérial post-stalinien. Le stalinisme meurt des scléroses de ses successeurs mais il ne se rend pas, et il n’est pas vaincu. Il n’y a qu’un penseur politique de pacotille comme George Bush Senior pour s’imaginer qu’il a gagné la Guerre Froide! La Guerre Froide (qui ne fut jamais qu’une paix armée) n’a pas été gagnée, elle s’est résorbée. La disparition du stalinisme c’est l’obsolescence des crises révolutionnaires et guerrières du siècle dernier. Hitler et Mussolini furent abattus. Churchill et Truman furent relégués. Staline s’effilocha.

L’homme de l’année du magazine TIME pour 1942
Alors faut-il croire en Staline? Faut-il être stalinien? La question est désormais aussi bizarre que si on se faisait demander: faut-il croire en Cromwell, en Robespierre, en Bonaparte? Faut-il être cromwellien, robespierriste, bonapartiste? Ou alors faut-il conchier Staline? Faut-il être convulsivement antistalinien? La question est désormais aussi injurieuse que si on se faisait demander faut-il conchier Cromwell (qu’on déterra quelques années après sa mort pour pendre son cadavre), Robespierre (qu’on guillotina), ou Bonaparte (qu’on exila)? Faut-il être anticromwellien, antirobespierriste, antibonapartiste? Oh, ce n’est pas d’hier qu’on utilise le discrédit personnel des figures révolutionnaires pour salir l’idée de révolution, ternir son importance, minimiser son urgence. Pas de ça entre nous. S’il-vous-plait, cessons une bonne fois de jouer au foot avec l’histoire… Cromwell, Robespierre, Bonaparte, Staline, ces personnages liges, ces lanternes translucides, ces éléments poreux et labiles furent des émanations révolutionnaires. Comprendre en profondeur ce qu’ils sont, c’est comprendre adéquatement les conséquences reçues des révolutions connues. Sans plus. C’est immense, oui, mais aussi, c’est limité.
Faut-il être révolutionnaire alors? Oui, il le faut. Et oui, il faut attaquer sans faillir les pense-petits ès histoire qui laissent entendre que toutes révolutions, mes petits, débouchent fatalement, providentiellement sur un stalinisme. Ayons la décence de voir combien le stalinisme est quelque chose de profondément spécifique, particulier, concret, conjoncturel. Les particularités d’une conjoncture historique concrète ne sont exploitées pour promouvoir l’immobilisme social que par les éléments voués de toutes façons aux choix de classe réactionnaires. La leçon de l’histoire n’est pas là. L’histoire est un développement asymétrique. C’est aussi une mémoire, une mise en annales des révolutions et contre-révolutions, des crises et des mutations qui ne sont pas «passées» mais plutôt acquises. La leçon de l’histoire est dans l’irréductibilité qui transperce et corrode l’arabesque de ses lois. Il y a eu, il y aura des révolutions. Mais il n’y aura eu qu’un seul stalinisme. Des millions de gens l’engendrèrent et le perpétuèrent, tous ceux et celles qui, sans trop le savoir mais en y croyant toujours un peu (même comme grand pis-aller de protection sociopolitique et de consolidation sociale), mirent en forme historique le développement d’une des grandes phases de passage de la féodalité au capitalisme, celle dont la tête de lecture et la pointe de nef fut, un temps aussi, en Europe Orientale et dans le monde, le ci-devant camarade Staline (1878-1953).
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CHRONOLOGIE SOMMAIRE DU STALINISME
Staline a identifié la survie et la sécurité de la révolution avec sa propre survie. Emmanuel d’Astier
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1905-1921: LÉNINISME – Révolution de 1905 (1905). Naissance de Brejnev (1906). Première guerre mondiale (1914-1918). Révolution d’Octobre (1917). Guerre civile avec profondes incursions internationales (1917-1923). Staline au comité éditorial de la Pravda (1917). Staline commissaire du peuple aux nationalités (1917), puis aux transports et à l’approvisionnement; dans le cadre de ces fonctions, Staline, le seul des grands chefs révolutionnaires bolchevistes à avoir tué quelqu’un des ses propres mains, est appelé à jouer un rôle de commandement militaire de terrain lors de la guerre civile (1918-1922). Nouvelle Politique Économique, dite aussi «capitalisme d’état» (1921-1928).
1922-1949: STALINISME – Staline secrétaire général du parti communiste (1922-1953). Mort de Lénine (1924). Exil de Trotsky (1927, 1929). Lancement des plans quinquennaux et de la collectivisation des campagnes (1928). Naissance de Gorbatchev (1931). Assassinat du tribun populaire Kirov et premières purges (1934). Procès de Moscou (1936-1938). Pacte Germano-Soviétique (1939). Assassinat de Trotsky au Mexique par un agent stalinien (1940). Opération Barbarossa (1941-1943). Défense victorieuse de Moscou (1941-1942). Victoire soviétique à Stalingrad (1943). Prise de Berlin par les Soviétiques (1945). Stalinisation accélérée des pays satellites (1946-1955). Rupture entre l’URSS et la Yougoslavie de Tito, accusée de dérive nationaliste (1948-1949). Premier essai nucléaire soviétique (1949). Révolution chinoise (1949).
1950-1979: POST-STALINISME – Le charlatan Lyssenko incarne la biologie soviétique (1948-1964). Culte de la personnalité, infaillibilisme, scientisme de toc; devenu le Colonel Sanders soviétique, Staline ne gouverne plus vraiment; habituellement vêtu de blanc, il est un emblème pour les statues et les pancartes remplacé fréquemment par des sosies dans les grands événements officiels (1950-1953). Mort de Staline à 74 ans (1953). Assassinat/exécution de son grand sbire Beria (1953). Mise en place du Pacte de Varsovie (1955). Déstalinisation de surface par Khrouchtchev; seul le culte de la personnalité post-stalinien est vraiment affecté (on bazarde statues et pancartes), la structure bureaucratique étant encore trop puissante (1956-1964). Révolte en Hongrie (1956). Rupture avec la Chine, qui juge l’URSS post-stalinienne «révisionniste» (1961). Kossyguine et Brejnev déposent Khrouchtchev (1964). Néo-stalinisme brejnevien, plus rigide parce que moins puissant (1964-1982). Printemps de Prague (1968). Troubles islamistes dans les républiques musulmanes et invasion subséquente de l’Afghanistan pour en soutenir le parti communiste vacillant (1979).
1980-1985: VRAIE DÉSTALINISATION – Solidarność en Pologne (1980). Mort de Brejnev (1982). Ultimes tiraillements entre les post-staliniens et les déstalinisateurs au sommet (Tchernenko, Andropov, Gromyko etc). Michael Gorbatchev, secrétaire général (1985-1991).
1985-1991: DÉMANTELEMENT DE L’URSS – Gorbatchev, devenu secrétaire général en 1985, syndic de faillite officieux de l’URSS, instaure la Glasnost, la Perestroïka puis assure l’intendance forcée du démembrement de l’union des république et le retrait de la référence au «communisme». Le PCUS et la fonction de secrétaire général disparaissent du pouvoir au profit d’une douma multipartite de type bourgeois pour chacune des républiques. La Fédération de Russie occupe désormais les positions qu’avait occupé l’URSS dans les grands forums et sur les grands comités internationaux. Retrait soviétique d’Afghanistan (1989). Dissolution du Pacte de Varsovie et réunification de l’Allemagne (1991).
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Paru aussi dans Les 7 du Québec
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Gilles Vigneault, le poète. ÉTRAVES et BALISES du fond de moi…
Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2013
Gilles Vigneault (1928-20xx) sera toujours avec nous
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Eh, tornon, Gilles Vigneault vient enfin de se décider à lancer la publication de son œuvre complète. Oh, la bonne idée. Oh, les magnifiques moments musicaux et poétiques. Je viens justement juste de revivre cette grosse affaire que fut mes retrouvailles avec les tout premiers pas de sa poésie. Ladite grosse affaire commence, il y a peu, chez un petit bouquiniste de l’intersection Sainte-Catherine et Sanguinet, à Montréal. J’y déniche une édition de 1968 du tout premier recueil de poésie de Gilles Vigneault, paru aux Éditions de l’Arc (devenues ensuite, les Nouvelles Éditions de l’Arc). En 1957, Vigneault, alors inconnu (sa carrière de chansonnier démarre en 1959-1960), soumet Étraves aux Éditions de l’Hexagone, qui le refuse. Pas achalé, comme on dit par chez nous, Vigneault crée alors, à vingt-neuf ans, sa propre maison d’édition, pour pouvoir y publier ses poèmes et ses textes de chanson. Le reste n’est que littérature, comme on dit… Me voici donc l’heureux propriétaire du tout premier recueil de cette inspirante aventure, à mon sens un des meilleurs sinon le meilleur recueil de poésie de Gilles Vigneault.
Pour compléter le tableau d’ambiance, voici que nous avons affaire, mon épouse et moi, dans les Pays d’en Haut. On dira ce qu’on voudra des Basses Laurentides, il reste que c’est vraiment pas trop loin des Hautes Laurentides. Je me retrouve donc, en un tour de main, à Val Morin, au sommet d’un magnifique petit pigeonnier forestier avec, en main, Étraves de Gilles Vigneault et… un petit couteau. Pourquoi, le couteau? Tout simplement parce que l’ouvrage n’est pas coupé. Je vais avoir l’immense honneur d’être le tout premier lecteur de ce superbe exemplaire. Certaines personnes de ma génération ont certainement coupé plus de livres originaux que moi. Moi, c’est le deuxième ouvrage de conséquence que je coupe, à vie (le premier avait été une édition originale des Nourritures terrestres de Gide). Déballer de la belle poésie bruissante et flacottante ainsi, lame en main, comme on ouvre une huître fraîche, salée, incroyablement maritime, ou décachette la lettre délicate d’un vieil ami, écrite sur du beau papier fort qui s’échiffe un peu aux bords et qui sent bon, bien c’est bon. Poésie concrète, avez-vous dit? Miniature de vie.
On dira ce qu’on voudra de Toronto, mais quand la nostalgie du pays vous y prend au corps en compagnie de votre enfant, dans un abribus sous la neige battante, c’est encore le meilleur moyen d’avoir Vigneault qui vous remonte. Ce poème de la page 86 d’Étraves, je l’ai si souvent récité à mon fils Reinardus-le-goupil, fourbu de ville, dans la Ville-Reine qu’il le sait par cœur lui aussi. Aussitôt arrivé en ville, j’ai sorti ma maison de ma poche et c’était un harmonica (p. 18). C’est ça, la poésie joyeuse en français puni, et qui n’a pas d’âge, et qui, comme si de rien était, se transmet aux mouflets, et résiste toujours un peu, aussi, ce faisant, cependant. Quand, revenu des Hautes Laurentides sur les Basses Laurentides, j’ai montré ce poème à Reinardus-le-goupil, étalé ou blotti, sur la neige craquante de la page du beau tome coupé, où il le voyait pour la première fois, il a bien aimé ça. Il a bien ri et souri de le voir ainsi… écrit… Voilà (un tout petit peu) pour ce qui en est du tout premier recueil de poèmes de Vigneault, Étraves, plus vieux que moi d’un an. Il n’a pas pris une ride, contrairement, justement, à moi. Le lire et le relire, c’est encore et toujours se prendre à visiter l’amour comme un village où le plaisir de penser n’aura jamais vaincu celui de percevoir (p. 163).
Recommandation expresse… tandis que moi, bien, il faut le dire et le redire, ma lecture se poursuit. Me voici donc, cet autre jour là, au Carré Saint Louis, à Montréal, mon officine poétique en plein air. J’ai décidé d’y reprendre Balises que j’ai lu autrefois mais dont je ne me rappelle rien de rien. C’est le tout premier jour de l’été et la magnifique fontaine du Carré Saint Louis pétille et tintinnabule au soleil (À celui qui me dit: Je suis de tel pays… Je réponds: De quel arbre? Et de quelle fontaine? – p. 57). Je m’installe au sud du bassin central de cet extraordinaire petit parc à l’anglaise. Me voici là où le soleil frappe le mieux, et presque déjà dur. Les fameuses balises de l’hiver vignaltien sont bel et bien tombées, comme il nous l’enseigne… ou le fait-il?
Donc, sur le côté du Carré illuminé par le céleste brasier, j’appréhende le Vigneault archaïque, le Vigneault durable, fragile mais puissant, le Vigneault solaire justement. Celui de ces vers vifs, simples, clairs, lumineux, claquants. Celui du blé d’hiver, des vieux portages, de la hache et de la chaloupe de Lionel Jacob, des tergiversations secrètes de Jean-Jean, des passions racornies, des amours impossibles…
Et puis, bon, tiens, ouf, j’ai déjà un peu trop chaud. C’est que l’été aussi fait dans l’extrême, de par chez nous. Et c’est que parfois l’été s’impose, tout brut, sur ma peau (Et que parfois l’été y pose un papillon – p. 59). Rien à redire, cela dicte de nouvelles contraintes. Je me déplace donc maintenant vers le côté nord du Carré. La fontaine, oui, toujours la plus belle des fontaines (Et l’eau qui pousse en vain dans l’âme des fontaines – p. 70), elle est en angle maintenant. Et moi, je me pose sous les érables monumentaux, en colonnades, eux, disciplinés, alignés, obligés, presque académiques. C’est pour être alors fouetté de l’autre Vigneault de Balises, le Vigneault froid, amèrement futurologique, fallacieusement uchronique, robotique, positronique (Seuls les Positroniques ajouteront foi et calcul, courbe et constante à nos folies – p. 101). C’est le Vigneault un peu raté aussi, le Vigneault dur, le Vigneault forcé, le Vigneault des androïdes et du Mécanesprit, le Cybernanthrope Vigneault. Ce Vigneault là vous anticipe tout un bric à brac mécanique, pesamment années-soixantard, ne nous dictant plus, lui, de nos jours, que les hantises de ces «temps moderne» chaplinesques bien vermoulus et pourtant, surtout, bien moins intemporels que la rivière Opatogameau ou la pointe extrême du Lac Presqu’île… Je veux dire… Qui veut encore, en 2013, de ce texte de 1964, intitulé 2003…
Bon bref, vous en lirez la filandreuse suite par vous-même, ou mieux… pas. Ça ne vous manquera pas. Et tiens, le recueil se termine. Et oh, mazette, oh, le voici qui m’interpelle directement maintenant, du fond des pages! Bien, alors là, c’est lui, plus que tout autre, le pur frisson d’anticipation. Matez-moi un peu ça, c’est du quasi-prophétique!
Et en plus, le voilà qui se regarde patiner, sur la belle mare gelée qu’il fit tant scintiller pour nous. Non mais regarde, regarde, il se regarde regarder, comme Allan Erwan Berger! Bon, attention Paul, même si c’est Balises, faut quand même pas se mettre à baliser… Ainsi, en te prenant toi-même, fort intempestivement il faut le dire, pour celui qui prendra sa place, ne te fais quand même pas aussi mauvais futurologue que notre bon barde du pays. Tiens, justement, ce si bon barde de tous nos pays, il est bien là lui aussi, avec nous, dans Balises, conforme plus que jamais à son propre stéréotype.
Et nous revoici revenus en hiver. Ah, ah, tout Vigneault est bien là, en son second recueil de poésie. Mais, l’un dans l’autre, le fond de l’affaire, le vrai de vrai fond de l’affaire, c’est finalement ce charmant photographe paysager qui, subitement jailli de nulle part, me le donne. Il m’avise sans timidité, à la québécoise, sur mon banc de parc du bord nord du Carré. On se salue simultanément. Il m’aborde, me touche doucement l’épaule et dit: «Tu parles français? Oui. D’un peu plus loin, le soleil qui passe au pourtour de l’ombre des arbres se reflétait, en dansant joliment, sur le papier des pages de ton livre. Ça a capté mon regard.» Texto. C’est le soleil en chicane avec l’ombrage, qui finalement l’emporte(nt), de par le mouvement fluide que, forcément, ça impose. Ça ne s’invente pas, ça. Et le photographe paysager, son appareil photo à la hanche, s’est remis à marcher tout doucement vers la fontaine, pendant que je faisais quand même un tout petit peu bruisser les belles pages parcheminées de ce beau tome de la collection de l’Escarfel. Un vrai de vrai moment craquant de poésie concrète. Et le gars s’est même pas rendu compte que c’était de la poésie de Gilles Vigneault.
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Gilles Vigneault (1968), Étraves, Éditions de l’Arc, Coll. L’Escarfel, Montréal, 167 p [Édition originale: 1957].
Gilles Vigneault (1972), Balises, Nouvelles Éditions de l’Arc, Coll. L’Escarfel, Montréal, 120 p [Édition originale: 1964].
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