Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Il y a quarante ans: THE STING (L’ARNAQUE)

Publié par Paul Laurendeau le 15 juin 2013

Henri Gondorff (Paul Newman) et Johnny Hooker (Robert Retford dans THE STING

Henri Gondorff (Paul Newman) et Johnny Hooker (Robert Redford) dans THE STING

J’ai vu cette splendeur à quinze ans, l’année de sa sortie nord-américaine. Je suis encore sous le charme quarante ans plus tard. Ce que les Américains appellent communément un con artist c’est quelqu’un qui vous jouera un confidence trick, c’est-à-dire un type particulier d’«arnaque amicale», du genre de celles évoquées dans l’archi-fameux film américain The Sting (traduit en francais: L’Arnaque). Le principe de fonctionnement de ces arnaques est variable à l’infini dans ses applications mais repose sur un fondement qui, lui, est stable. Il s’agit de faire croire à une victime dont vous devenez faussement l’allié que le gain que vous vous préparez à faire à ses dépends sera «en fait» réalisé par elle à vos dépends ou aux dépends d’une fausse victime qui est secrètement votre véritable allié. C’est l’arnaque aux alouettes. The Sting est le film de la confiance acquise en un éclair puis trahie aussi vite. C’est aussi un spectacle-surprise, un déroulement à revirements, une machinerie d’illusions, un incroyable contre-jour du récit. La force motrice du scénario repose en effet sur ces arnaques en miroir et leurs sidérantes découvertes en cascades. Il est conséquemment difficile de synthétiser la trame de ce charmant chef-d’œuvre du siècle dernier sans risquer de l’éventer. Oh, oh, pas de cela entre nous. On me pardonnera donc un ton volontairement allusif et un propos sciemment périphérique visant exclusivement à préserver une partie importante du plaisir de l’auditoire: celle qui repose sur les incroyables rebondissements et imprévus de cette petite merveille.

Chicago, 1936, Luther Coleman (Robert Earl Jones) et Johnny Hooker (Robert Redford) sont des petits arnaqueurs des rues, des tire-laines à la petite semaine. Luther est un noir, génie de l’arnaque, mais, dans l’Amérique ségréguée des années 1930, il n’a jamais pu monter et accéder aux échelons supérieurs de la grande escroquerie luxueuse. Johnny Hooker est une sorte de paria social, flambeur impénitent et, lui aussi, un surdoué de l’arnaque de charme. Un jour, leur vie va basculer. Ils font les poches d’un des convoyeurs d’argent d’une maison de jeu voisine, sans se douter qu’ils viennent subitement de mettre les deux pieds sur les plates-bandes du grand crime organisé. La somme crochetée est mirobolante et Luther comprend soudain qu’il y a danger. Il annonce alors à son jeune comparse et ami qu’il se retire de l’escroquerie à la pige et lui recommande de poursuivre son apprentissage auprès d’un certain Henri Gondorff (Paul Newman). Très loin de là, dans une luxueuse salle de jeu du beau monde new-yorkais, on annonce sur un ton feutré à Doyle Lonnegan (Robert Shaw) que deux petits tire-laines des rues chicagoanes ont escamoté dix mille dollars à un des convoyeurs d’une de ses nombreuses salles de jeu. Les grands chefs pégreux ne peuvent pas tolérer ce genre de frelons bourdonnant autour de leurs opérations. Cela risquerait de les faire paraître faible et démunis face à des concurrents de leur calibre qui n’attendent qu’un moment de faiblesse pour les surclasser. On décide que les petits arnaqueurs seront éliminés. Johnny Hooker échappe à ses assaillants en prenant ses jambes à son cou (littéralement: Robert Redford court beaucoup dans ce film). Luther Coleman a moins de chance. On le retrouve défenestré.

Le souhait de venger son ami Luther motive Johnny Hooker à finalement prendre contact avec Henri Gondorff. Ce dernier, suite à une grande arnaque financière ayant un peu foiré et l’ayant laissé avec le F.B.I. à ses trousses, vit reclus, en semi-retraité, sous l’aile de sa conjointe Billie (Eileen Brennan), une discrète tenancière de maison close. La rencontre entre Hooker et Gondorff est aussi mémorable que peu glorieuse. Gondorff apparaît comme un cheval de retour amoindri et ramolli par la soulographie, qui se fait mener par le bout du nez par sa patronnesse et qui ne sait plus trop sur quel pied danser. La scène de la rencontre, très ironique et dévastatrice aux vues de la culture intime masculine, apparaît nettement comme un exercice de dévirilisation du personnage joué par Newman. C’est une illusion de plus naturellement. On découvrira graduellement en fait que c’est lui qui mène son ménage et que le prince n’a rien perdu de sa splendeur. Cela m’amène à dire un mot des personnages féminins de ce petit exercice. Billie, c’est la mégère vite assagie de monsieur Gondorff. Crystal, c’est, selon le titre du thème musical associé à sa personne, la Hooker’s hooker (la pute à Hooker). Elle n’a pas grand-chose à dire et ne le dit pas très gentiment. Reste Loretta, trop esquissée aussi, mais d’une autre manière. Mais oh, pas un mot de plus sur Loretta. Ce serait vendre une autre mèche. The Sting, c’est triste mais c’est comme ça, se fonde sur la misogynie principielle et tranquille des histoires de mauvais garçons pour garçons. Les seuls personnages féminins ayant un minimum de densité, ce sont les remarquables figures maternelles et sororales afro-américaines de l’entourage de Luther Coleman. Ces actrices de soutien, particulièrement convaincantes, n’ont pas beaucoup de glace pour patiner mais ce sont encore elles qui nous soutirent les émotions les plus tangibles.

Tableau suivant (je me dois d’opérer par tableaux – on ne donne pas, non pas, oh non pas, le scénario de The Sting). Voici Henry Gondorff et Doyle Lonnegan jouant au poker dans le rapide New-York Chicago et trichant comme des éperdus. Inutile de dire que la force des acteurs principaux et des acteurs de soutiens qui forment cette compagnie crispée de joueurs pleins aux as ne peut qu’en ressortir amplifiée. Il est clair que ce metteur en scène sait filmer les hommes et aime le faire. Laissons-les jouer en se toisant hargneusement et attardons nous à un autre rôle de soutien irrésistible: Kid Twist (campé, à crever l’écran, par Harold Gould). Twist, renard argenté élégant et matois, est un des artistes arnaqueurs charmeurs de la bande à Gondorff. Le port altier, pur et distingué de l’escroc grande classe. C’est Twist qui hérite de deux de mes répliques favorites du film. Recrutant dans un tripot de vieux amis, au moment de la mise en place de la grande arnaque, il se fait rappeler, par le patron de l’établissement, que la police fédérale est aux trousses de Gondorff et que si le coup foire (If this fails…), il ne pourrait pas être protégé des autorités par ses anciens comparses. Twist a alors ce mot, suave: If this fails, the Feds will be the least of our problems («Si le coup foire, la police fédérale sera le cadet de nos soucis»). Plus tard, Hooker est forcé de prier Twist d’improviser et de dévier du plan d’arnaque initiale. Twist répond, stoïque: We’ll have to play it on the fly (“Il va falloir la jouer sous la jambe”). Cela ne rend pas, comme cela, mais il faut voir les acteurs à l’action au moment de l’émission de ces lignes de dentelle fine. C’est du sublime. Aux chapitres des lignes savoureuses, ma troisième favorite est dite à Twist par le charmant petit proprio afro-américain qui leur loue le matériel qu’ils utiliseront pour leur grande arnaque. Twist demande au proprio s’il tient à être payé au pourcentage des gains sur arnaque ou à taux fixe. La mâchoire un peu crispée, le proprio demande à Twist Who’s the mark? («Qui sera la victime» ou «la cible»). Twist répond: Doyle Lonnegan et l’autre d’enchaîner, imperturbable: Flat rate (taux fixe). Inutile de dire que la copie DVD avec les sous-titre pour les malentendants est une recommandation expresse pour goûter les irrésistibles subtilités de ce délice.

Fin, élégant, charmant, surprenant, dosant parfaitement densité et légèreté, The Sting n’a pas pris une ride et poursuit, en la bonifiant, toute cette traditions américaine de films de mauvais garçons. Insistons pour dire qu’en plus si vous aimez les beaux hommes classes bien filmés, la recommandation s’en trouve alors maximalement amplifiée. La trame sonore, basée sur l’extraordinaire musique de ragtime du compositeur afro-américain Scott Joplin (1867-1917) est irrésistible aussi. Mais il y a un conseil impératif: il ne faut pas regarder ce film distraitement ou d’un œil somnolent. Ce serait le foutre en l’air et ce serait vraiment dommage. C’est presque un test d’intelligence, ce truc. Chaque détail compte, comme dans le plus complexe des polards et en rater des segments c’est tout simplement saborder le plaisir. C’est que l’irascible caïd irlando-américain Doyle Lonnegan n’est pas le seul à être confronté à la machine à illusions de l’arnaque. L’auditoire du film l’est aussi, graduellement, inexorablement, de plus en plus emberlificoté et invité à se laisser embringuer en cette étonnante opportunité de perdre le sens des réalité et de se faire truquer comme aux tout premiers jours des salles obscures. De tous les points de vue imaginables: du grand cinéma…

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The Sting, 1973, George Roy Hill, film américain avec Paul Newman, Robert Redford, Robert Shaw, Eileen Brennan, Harold Gould, Robert Earl Jones, 129 minutes.

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Les enjeux mondiaux surexposés

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2013

Touchante analogie. Cet enfançon qui amplifie pour son regard des frémissements perdus sur l’horizon sans voir l’oiseau qu’il a sur la tête, c’est le cirque médiatique contemporain, qui passe à côté des crises sociales cruciales qui lui picorent le ciboulot en braquant constamment ses unilatérales jumelles sur les mêmes appeaux accrocheurs du tout venant typant. Il y a des enjeux mondiaux surexposés et mon agacement à leur égard ne fait que croître, à mesure, justement, que leur importance diminue historiquement (sans que les jumelles médiatiques ne se détachent pourtant d’eux). En voici un petit aperçu représentatif, vous allez bien vite voir où je veux en venir. C’est moins d’un problème factuel que d’un problème de principe qu’il s’agit ici, un problème de ton intellectuel, d’attitude idéologique. La redite médiatique nous a fait prendre de grands faux plis mentaux et ces grands faux plis mentaux, comme ceux des articulations du prisonnier accroupi dans une fillette, sont fondamentalement paralysants et nous forcent, comme fatalement, à marcher accroupis. Ils sont le tout des attitudes générales que nous nous devons absolument de réformer, si on veut cesser que les arbres pourris et creux du journalisme spectacle nous cachent sans cesse la forêt sociopolitique.

UN CERTAIN CONFLIT DU MOYEN-ORIENT. Un conflit moyen-oriental dont je tairai pudiquement le nom fait l’objet d’une tragique superfétation médiatique depuis aux moins deux bonnes générations. Les gogos investissent ce conflit mineur de ci de là d’une sorte de dimension atavique, prétendument millénaire et s’en gargarisent comme si se canalisait en lui le combat fondamental entre je ne sais quel Grands Types Humains. De solides penseurs se sont détruits en niaisant après ce conflit. C’est passablement catastrophique. Je suis particulièrement outré et atterré par une telle mythologisation de ce petit conglomérat de meurtres minus. Je la trouve particulièrement nocive, toxique, stérile, absurde, inutile. Il est consternant de constater que ce conflit, et le camp qu’on prend tapageusement dans icelui, sert souvent de baromètre (pseudo) intellectuel pour jauger de la validité de pensée des uns et des autres. Je trouve inacceptable qu’un conflit local (plutôt qu’un autre) ait acquis ainsi une telle amplitude foutaisière de marqueur idéologique. De plus, il est trois fois hélas indispensable de fermement faire observer que les envolées passionnelles corrélées à ce conflit rendent habituellement à la narine un relent fort brun et fort suspect. Il est plus que temps de traiter ce conflit spécifique comme une escarmouche de théâtre comme une autre, sans moins sans plus, et de cesser d’y lire, comme dans je ne sais quel marc de thé irrationnel, le baromètre de la tension sous-jacente du monde. Arrêtons les frais et arrêtons le tout petit massacre stérile. Le meilleur moyen de régler un problème ordinaire, c’est de le capter dans son angle ordinaire. Le pépin avec ce conflit là est qu’il est englué dans une gadoue de superfétations symboliques dont il est plus que temps de se sortir. Il est inutile de me questionner sur ce conflit surexposé, je n’en parle jamais et ne me laisse jamais aspirer dans le maelstrom gluant et sempiternel de la foire d’empoigne de ritournelles et de redites obscurantistes le concernant.

LA FONCTION (POLITIQUE) DE PRÉSIDENT. Ah, les présidents de républiques. Qu’est-ce qu’on leur en met sur le dos. Did the president know/le président était-il au courant? Mais qu’est-ce qu’on s’en tape. Aucune analyse sociopolitique adéquate ne pourra jamais se formuler tant qu’il ne sera pas limpide dans l’esprit de l’analyste que les dignitaires politiques sont des pots de fleurs. Voyez l’équation américaine, s’il faut encore se vautrer dedans. Georges Bush (fils) prouva hier que n’importe quel toc peut devenir président. Barack Obama prouve aujourd’hui que l’intelligence présidentielle est sans pouvoir réel. On a indubitablement une anti-intellocratie politique structurelle dans les deux cas et le président n’y change pas grand-chose. Personnage symbole, figure phare sous projos dissimulés, timonier d’un esquif en pilotage automatique, le chief of staff, se pose délicatement sur le cloaque remuant du boulot orchestré par les autres et fait un discours. C’est comme ça que notre culture politicienne assure la permanence du spectacle de son autoperpétuation mais, alors là, ce n’est pas une raison, pour l’analyste, de se laisser porter par le confort du flottement de cette sphère creuse. Un corolaire important de cette observation (sur lequel la conjoncture nous fera certainement revenir à un moment ou à un autre) concerne l’incongruité et l’inanité de l’homme politique bouc émissaire dont on veut la tête en l’investissant, par la négative, de toute la charge (réprouvée, dans son cas) de la crise du moment. Le dignitaire politique est un mannequin de vitrine pour les POUR comme pour les CONTRE. Un régicide ne tua jamais la monarchie. Celle-ci tomba dans la structure de classe des fondements de la société et le roi ne fit que suivre. Cessons une bonne fois de re-monarchiser nos pantins éligibles et nos chefs meneurs de claques contemporains. C’est une cause et une analyse stérile que celle de perdre notre temps sur eux.

L’INSTITUTION RELIGIEUSE ET SES AVATARS. Qu’on parle de la pègre religieuse et de ses avatars, comme le fait fort utilement notre ami Lartiste, en en décrivant la fondamentale pourriture institutionnelle, mais qu’on cesse de lui perpétuer, en ahanant, un halo de valeurs morales qu’elle n’a plus. Il y a encore bien trop de religion et de religiosité dans nos analyses politiques du religieux, autant que du reste. Qu’on traite de la crise des magouilles comptables du Vatican, des compromissions véreuses des partis politiques islamistes ou des derniers coups de Jarnac en vogue du fascisme social de la droite religieuse américaine, il reste toujours cette bien malodorante goutte de déférence envers le sacré qui gâte intégralement la description la plus prosaïque des faits. Il est plus que temps que l’analyse sociopolitique s’installe dans une description athée des superfétations religieuses des sociétés contemporaines. Il faut les décrire froidement, les combattre lucidement, sans constamment partager les illusions oniroïdes qu’elles entretiennent sur elles-même. Il est capital de noter que ce retard intellectuel religiosisé est une convulsion très profondément médiatique, au demeurant. La population ordinaire, elle, beaucoup plus irréligieuse et indifférente à ces questions que le flafla médiatique ne l’admet habituellement, surprend habituellement par la fermeté tranquille de son rejet de la validité sociétale des instances religieuses. Il est plus que temps de remettre ces dites instances à leur (toute petite) place. Leur donner moins de bande passante est un début que nos médias n’ont pas encore intériorisé adéquatement. Le nombre de crypto-curés et de crypto-nonnes qui y traînent surprendrait, si on se donnait la peine citoyenne d’adéquatement les débusquer.

L’ARRIVISME, LE CARRIÉRISME POLITICIEN. Tout événement politicien (une élection, une course à la chefferie) est désormais traité dans les médias comme une joute sportive. Le politicard décrit est implicitement présenté comme un arriviste n’aspirant qu’à grimper sur le haut du tas. Je l’ai dis, je le redis, les aspirations individuelles des chefs, on s’en tape souverainement. Le comédon politique est déjà par lui-même une distorsion suffisamment mystifiée et mythifiante des luttes sociales pour ne pas aller en rajouter une couche en trivialisant tout ça comme si c’était un sport ou un divertissement. Les mouvements politiciens (alliances, coalitions, montées, déclins) sont trop souvent analysés sur le mode de l’anecdote amusette (quand il n’y a rien de drôle dans tout ça) et l’effort de décoder le profil des luttes sociales que ces mouvements reflètent n’est pas fait ou pire, est sciemment escamoté. Miss météo analyse plus précisément son objet que le chroniqueur ou la chroniqueuse politique de service. L’attitude responsable et authentiquement démocratique de nos meneurs étudiants –par exemple- est barouettée et déformée et il est particulièrement criant et grinçant de voir ces jeunes gens se faire distordre ainsi pour prendre la forme boursouflée et inane du reste de ce que la caméra nous serine. La communication médiatique utilise les mêmes armes politiques que les pouvoirs oppressifs: frapper à la tête, isoler les meneurs, les salir, les trivialiser, les emmailloter dans le moule bourgeois et cynique dont les médias procèdent et dont ils font une promotion veule. Jamais une analyse adéquate des grands mouvements sociaux ne sortira de l’attitude consistant à se restreindre aux visées individuelles des figures empiriquement perceptibles. Faire des rapports politiques un show, sous prétexte de rendre cela intéressant ou compréhensible pour un public dont on méprise implicitement les aptitudes mentales, c’est la forme contemporaine et scintillante du populisme le plus grossier et le plus inepte.

LES PLIS ET REPLIS DU BOTTIN MONDAIN. Le star system est mondialisé et, veut veut pas, aime aime pas, le divertissement culturel est un enjeu mondial immense, en continuelle croissance et en crise de mutation. Et, bon, pourquoi pas? Mais qui en parle adéquatement? C’est quand la dernière fois que vous avez lu une vraie critique de film? Quand avez-vous pris connaissance du commentaire sur un concert qui était autre chose que la redite du dépliant publicitaire dudit concert, déguisée en reportage? Les tendances de l’art contemporain, y compris de l’art de masse, on les connaît vraiment? Non, parce qu’il n’y en a que pour le bottin mondain. La robe d’une telle, le divorce des autres, qui se tenait avec qui lors du lancement de toc Tok ou la remise de hochets Zinzin. La compétition fantasmée et délirante, en feuilleton, en ritournelle, entre ces deux actrices pour le même homme. La couverture médiatique des arts et du divertissement contemporains est une pollution intellectuelle quasi intégrale. On se laisse porter par la tendance du succès de guichet sans l’analyser. Particulièrement ratée et mal avisée est la (non) description des fours (les fameux flops). Hollywood engage des moyens de plus en plus colossaux pour un résultat artistique de plus en plus dérisoire et malingre. Même chose pour l’industrie du spectacle musical. Aucune analyse de cette crise culturelle majeure n’est produite. On se contente de paniquer au premier degré parce que la petite populace pirate des films et des bandes audio. On cherche à la convaincre de ne pas le faire. La couverture médiatique de l’art et du divertissement est une pratique implicitement publicitaire. On tait les fours, on accroche son wagon sur les succès et on requine autour pour mordiller les morceaux qui tombent. Une époque qui ne comprend pas ses crises artistiques ne se comprend pas elle-même. C’est rendu qu’un acteur refuse un rôle de personnage impopulaire parce que c’est mauvais pour son image (commerciale) de marque. C’est rendu que la production de grands feuilletons populaires fonctionne comme de tyranniques dictatures. On continue d’affecter d’ignorer l’impact de masse des jeux vidéo, pourtant comparable à l’impact de masse de la musique populaire dans les années 1958-1978. On ne rend pas compte de ce qui se passe. Et tout est pris pour acquis. Tout est gobé, y compris les souliers, comme disait une chanson d’autrefois. The show must go on et on n’y comprend goutte.

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Intox, intox, intox. C’est un état d’esprit de fond qui est en cause. Une constante stable détermine ces enjeux mondiaux surexposés. Fixation sur l’anecdotique rebattu et absence d’analyse critique effective. Ne me dites pas que cela n’est pas fait sciemment. Le petit enfant de ma photo a la décence intellectuelle d’être un enfant, justement. Nous, l’aréopage des éminents observateurs cogitatifs, il est peut-être temps qu’on sorte un petit peu de l’enfance de la pensée dans laquelle nous roule avec constance le journal du matin.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de ce qui a tué Grigoris Lambrakis, le «député» du film Z

Publié par Paul Laurendeau le 27 mai 2013

Costa-Z

Il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui mourrait Grigoris Lambrakis (1912-1963). C’est ce député grec qui assuma des positions explicitement pacifistes et s’opposa à la politique de l’OTAN en Grèce, juste avant l’instauration de la Dictature des Colonels. Il était joué par Yves Montand dans le long-métrage Z de Costa-Gavras. Souvenons-nous, s’il vous plait. Il est si important de se souvenir. Remontons d’abord justement le long de ce scénario-hypothèse de 1969, fort peu hypothétique au demeurant. Les villes et les pays ne sont pas nommés explicitement dans Z (le film fut en fait tourné en Algérie) mais il est aisé de deviner que nous sommes à Thessalonique, deuxième plus grande ville de Grèce, dans la province de Macédoine, non loin de la frontière bulgare (la Bulgarie est de l’autre côté du rideau de fer churchillien, à l’époque). Le député Grigoris Lambrakis anime ce soir là un meeting contre la bombe nucléaire et, en sortant de la seule salle que, comme par hasard, il a pu louer, il se fait frapper par un triporteur. Il a le crâne fracassé et mourra cinq jours plus tard, soit le 27 mai 1963, après un court coma. Pour le colonel de la gendarmerie de Thessalonique, l’affaire est limpide. C’est un accident de la circulation qui a tué Grigoris Lambrakis.

L’instruction se met en place. Tout semble effectivement simple mais le juge d’instruction Khristos Sartzetákis (né en 1929 et joué par Jean-Louis Trintignant dans Z) ne l’entend pas de cette oreille. Fils d’un officier de gendarmerie et limier intègre, exempt de tous motifs idéologiques ou politiques (il est de fait royaliste et ne mêle tout simplement pas ses choix électoraux à son travail), ce juge d’instruction méthodique, calme, peu impressionnable, va démontrer au procureur de Thessalonique (lui-même sourcilleux, agacé mais intègre aussi), étape par étape, qu’il ne s’agit pas d’un banal accident. Des témoins spontanés se manifestent. Certains ont vu que l’homme qui était étendu dans la benne du triporteur portait une matraque. D’autres ont entendu antérieurement le chauffeur du triporteur parler d’assassinat. L’homme de la benne, qui prétendra plus tard qu’il était ivre, se fera d’ailleurs pincer dans la chambre d’hôpital d’un témoin important (lui-même préalablement bizarrement estourbi d’un coup sur le sinciput), avec une étrange canne-gourdin. Contredisant le témoignage préalable de policiers, un autre témoin civil rapporte que Grigoris Lambrakis est de fait tombé d’abord sur les genoux en se tenant la tête. Ce n’est pas le sol ou le rebord du trottoir qui lui ont fracassé le crâne. Il semble bien que ce soit plutôt deux malfaiteurs ivres dans un triporteur qui aient délibérément frappé, et donc tué, Grigoris Lambrakis.

Or l’un de ces malfaiteurs, astucieusement cuisiné par le juge d’instruction, admet faire partie d’une organisation, une sorte de milice civique, les Combattants Royalistes de l’Occident Chrétien ou CROC. Préfigurant le journalisme d’investigation qui fera, quelques années plus tard, le succès de Woodward et de Bernstein, un jeune photojournaliste athénien audacieux et prompt en besogne (joué par Jacques Perrin) se met alors à investiguer plus attentivement les membres actifs de ce CROC. C’est pour alors découvrir trois (3) choses. D’abord, ce sont principalement des petits artisans et des petits commerçants qui assistent, sur une base régulière, à des discours fascisants pour pouvoir avoir un boulot supplémentaire pour arrondir leurs fins de mois (au nombre de ces membres actifs figure le conducteur du triporteur impliqué dans la mort de Lambrakis, très soucieux, pour sa part, de payer les traites de son petit véhicule de transport). Ensuite, le susdit boulot supplémentaire consiste souvent à assurer le service d’ordre d’événements «civils» organisés par la hiérarchie militaire de Thessalonique. Ensuite, photos en main, il appert qu’un certain nombre de membres du CROC, tous drapés de faux alibis, étaient présents à la manifestation où mourut Grigoris Lambrakis. On pourrait même dire, en fait, que ladite manifestation, au cours de laquelle la police resta si passive, était littéralement truffée de membres du CROC pour ne pas dire tout simplement organisée par eux. Il semble que ce soit une petite organisation d’extrême-droite thessalonicienne qui ait tué Grigoris Lambrakis.

Entre alors en scène le marchand de figues. C’est délicat les figues, il faut les sortir une par une de leur cageot, sans les esquinter. C’est un travail pointu, prenant, accaparant et, finalement, assez mal payé. En plus, le marchand de figues, homme l’un dans l’autre aussi délicat que sa marchandise, aime les petits oiseaux. C’est emmerdant, les petits oiseaux, ça crie, ça chante, ça dérange les voisins. Le marchand de figues se retrouve donc souvent avec des démêlés. Pour ces raisons, toutes anodines mais implacablement accumulées, il est inévitablement connu des policiers. Alors le marchand de figues milite au CROC, pour arrondir ses fins de mois, comme les autres, et, par-dessus tout, pour pas se mettre mal avec la gendarmerie sur sa patente et son permis de commerce, tout ça. Sur la base d’une photo prise par le photojournaliste, un des députés amis de Lambrakis, ayant été séparé de lui et tabassé le soir de la manif, reconnaît le marchand de figues comme son agresseur. Quelqu’un envoie alors le marchand de figues se confronter à sa victime dans la chambre d’hôpital de cette dernière, et en présence du juge d’instruction encore. Alors le juge d’instruction, eh bien, il s’isole avec le marchand de figues et le cuisine tout doucement. En toute déférence respectueuse, il finit par le faire parler. La personne qui a envoyé le marchand de figues faire du raffut à l’hôpital, c’est le colonel de la gendarmerie. Cela devient d’autant plus inquiétant que le chauffeur de la seule voiture qui se trouvait «par hasard», en deçà du barrage policier, sur les lieux de la manif, et qui mena, cahin-caha, Lambrakis vers l’hosto est lui aussi de la gendarmerie. C’est en fait le chauffeur personnel du général le plus haut gradé de Thessalonique. Les preuves incriminantes s’accumulent. Il semble bien que ce soit la hiérarchie militaro-policière grecque qui ait tué Grigoris Lambrakis.

Malgré les risques pour sa carrière et pour sa vie, le juge d’instruction Khristos Sartzetákis, qui n’avait pas quarante ans à l’époque de cette crise, ne se déballonne pas. Il met toute la chaîne de commandement militaire en accusation pour meurtre prémédité et entrave à la justice. Comme les élections approchent et que le parti réac grec pro-ricain-pro-OTAN risque de se faire balayer par la coalition de centre-gauche endeuillée et survoltée dont Grigoris Lambrakis était la figure montante, la susdite hiérarchie militaire le prend fort mal et, égale à elle-même, elle déclenche le coup d’état instaurant la Dictature des Colonels (cette dernière durera de 1967 à 1974, année où les factieux grecs feront preuve de leur incompétence militaire dans le conflit turquo-chypriote et devront rentrer dans leurs casernes à défaut de savoir gouverner où même combattre). C’est un aveux me direz-vous, ce coup d’état, quand même… Mais cela confirme surtout que, comme un des compagnons de Lambrakis le mentionna d’ailleurs assez tôt, il faut cherchez les coupables plus haut encore, dans la capitale, au palais, ou encore, parmi les alliés internationaux les plus pressants et oppressants de la Grèce. Il semble bien que la Guerre Froide et la politique des Blocs aient tué le pacifiste Grigoris Lambrakis.

Et cela nous oblige finalement à quitter le scénario tragico-politico-cynico-ironique de Z et à reculer un petit peu plus en arrière. En 1946 est mise en place la Doctrine Truman. Il s’agit de la toute première de cette série de si dommageables théories américaines des dominos de la Guerre Froide. La Doctrine Truman dicte que trois (3) pays doivent à tous prix rester dans le giron d’influence américain: l’Iran (le poids de la doctrine sera un important facteur déclencheur de la révolution iranienne de 1979 dont l’impact se fait encore sentir aujourd’hui), la Turquie (on se souviendra que c’est autour de la question des fusées américaines de Turquie que Kennedy et Khrouchtchev passèrent à un poil de déclencher la troisième guerre mondiale au large de Cuba, dans les années 1962-1963) et… la Grèce. Inutile de dire que c’est uniquement quand la Dictature des Colonels grecs-OTAN se mit à s’en prendre aux turcs-OTAN sur la question de la partition de Chypre-OTAN que le compradore-ricain-OTAN laissa tomber la susdite dictature des susdits petits colonels. OTAN en emporte le vent, comme on disait alors… Aussi, il n’y a pas de doutes possible, aujourd’hui, avec tous le recul historique qu’on voudra, il faut (pourtant, oh pourtant…) le redire: c’est l’impérialisme américain qui a tué Grigoris Lambrakis

C’est en cela que nous nous devons, pourtant, oh pourtant, encore aujourd’hui, de saluer Grigoris Lambrakis pour ce qu’il est: l’un des nôtres. Et c’est pour cela aussi, faut-il le rappeler encore, que la lettre Z (interdite d’usage en Grèce sous le régime de la Dictature des Colonels – vous avez bien lu) signifie il est vivant, en grec ancien…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Gilles Vigneault, le poète. ÉTRAVES et BALISES du fond de moi…

Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2013

Gilles Vigneault (1928-20xx) sera toujours avec nous

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Eh, tornon, Gilles Vigneault vient enfin de se décider à lancer la publication de son œuvre complète. Oh, la bonne idée. Oh, les magnifiques moments musicaux et poétiques. Je viens justement juste de revivre cette grosse affaire que fut mes retrouvailles avec les tout premiers pas de sa poésie. Ladite grosse affaire commence, il y a peu, chez un petit bouquiniste de l’intersection Sainte-Catherine et Sanguinet, à Montréal. J’y déniche une édition de 1968 du tout premier recueil de poésie de Gilles Vigneault, paru aux Éditions de l’Arc (devenues ensuite, les Nouvelles Éditions de l’Arc). En 1957, Vigneault, alors inconnu (sa carrière de chansonnier démarre en 1959-1960), soumet Étraves aux Éditions de l’Hexagone, qui le refuse. Pas achalé, comme on dit par chez nous, Vigneault crée alors, à vingt-neuf ans, sa propre maison d’édition, pour pouvoir y publier ses poèmes et ses textes de chanson. Le reste n’est que littérature, comme on dit… Me voici donc l’heureux propriétaire du tout premier recueil de cette inspirante aventure, à mon sens un des meilleurs sinon le meilleur recueil de poésie de Gilles Vigneault.

Pour compléter le tableau d’ambiance, voici que nous avons affaire, mon épouse et moi, dans les Pays d’en Haut. On dira ce qu’on voudra des Basses Laurentides, il reste que c’est vraiment pas trop loin des Hautes Laurentides. Je me retrouve donc, en un tour de main, à Val Morin, au sommet d’un magnifique petit pigeonnier forestier avec, en main, Étraves de Gilles Vigneault et… un petit couteau. Pourquoi, le couteau? Tout simplement parce que l’ouvrage n’est pas coupé. Je vais avoir l’immense honneur d’être le tout premier lecteur de ce superbe exemplaire. Certaines personnes de ma génération ont certainement coupé plus de livres originaux que moi. Moi, c’est le deuxième ouvrage de conséquence que je coupe, à vie (le premier avait été une édition originale des Nourritures terrestres de Gide). Déballer de la belle poésie bruissante et flacottante ainsi, lame en main, comme on ouvre une huître fraîche, salée, incroyablement maritime, ou décachette la lettre délicate d’un vieil ami, écrite sur du beau papier fort qui s’échiffe un peu aux bords et qui sent bon, bien c’est bon. Poésie concrète, avez-vous dit? Miniature de vie.

J’ai fait mon ciel d’un nuage
Et ma forêt d’un roseau.
J’ai fait mon plus long voyage
Sur une herbe d’un ruisseau.
 
D’un peu de ciment: la ville
D’une flaque d’eau: la mer.
D’un caillou, j’ai fait mon île
D’un glaçon, j’ai fait l’hiver.
 
Et chacun de vos silences
Est un adieu sans retour,
Un moment d’indifférence
Toute une peine d’amour.
 
C’est ainsi que lorsque j’ose
Offrir à votre beauté
Une rose, en cette rose
Sont tous mes jardins d’été.

(p. 86)
 

On dira ce qu’on voudra de Toronto, mais quand la nostalgie du pays vous y prend au corps en compagnie de votre enfant, dans un abribus sous la neige battante, c’est encore le meilleur moyen d’avoir Vigneault qui vous remonte. Ce poème de la page 86 d’Étraves, je l’ai si souvent récité à mon fils Reinardus-le-goupil, fourbu de ville, dans la Ville-Reine qu’il le sait par cœur lui aussi. Aussitôt arrivé en ville, j’ai sorti ma maison de ma poche et c’était un harmonica (p. 18). C’est ça, la poésie joyeuse en français puni, et qui n’a pas d’âge, et qui, comme si de rien était, se transmet aux mouflets, et résiste toujours un peu, aussi, ce faisant, cependant. Quand, revenu des Hautes Laurentides sur les Basses Laurentides, j’ai montré ce poème à Reinardus-le-goupil, étalé ou blotti, sur la neige craquante de la page du beau tome coupé, où il le voyait pour la première fois, il a bien aimé ça. Il a bien ri et souri de le voir ainsi… écrit… Voilà (un tout petit peu) pour ce qui en est du tout premier recueil de poèmes de Vigneault, Étraves, plus vieux que moi d’un an. Il n’a pas pris une ride, contrairement, justement, à moi. Le lire et le relire, c’est encore et toujours se prendre à visiter l’amour comme un village où le plaisir de penser n’aura jamais vaincu celui de percevoir (p. 163).

Recommandation expresse… tandis que moi, bien, il faut le dire et le redire, ma lecture se poursuit. Me voici donc, cet autre jour là, au Carré Saint Louis, à Montréal, mon officine poétique en plein air. J’ai décidé d’y reprendre Balises que j’ai lu autrefois mais dont je ne me rappelle rien de rien. C’est le tout premier jour de l’été et la magnifique fontaine du Carré Saint Louis pétille et tintinnabule au soleil (À celui qui me dit: Je suis de tel pays… Je réponds: De quel arbre? Et de quelle fontaine? – p. 57). Je m’installe au sud du bassin central de cet extraordinaire petit parc à l’anglaise. Me voici là où le soleil frappe le mieux, et presque déjà dur. Les fameuses balises de l’hiver vignaltien sont bel et bien tombées, comme il nous l’enseigne… ou le fait-il?

Avant que l’hiver par ses poudreries
N’ait mis aux chemins la neige des champs
Les gens du pays plantent des balises
Pour se retrouver dans le mauvais temps
 
Le printemps venu tombent les balises
Qu’on avait piquées dans le sol tout blanc
Restent les sapins qui tenaient racines
Le long des chemins suivis par le vent
 
Aussi me faut-il aux neiges qui viennent
Prévoir des chemins pour plus d’un hiver
J’y mets chaque fois mon soin et ma peine
Le Temps ne tient pas ses chemins ouverts (bis)

(p. 9 – texte exergue)

Donc, sur le côté du Carré illuminé par le céleste brasier, j’appréhende le Vigneault archaïque, le Vigneault durable, fragile mais puissant, le Vigneault solaire justement. Celui de ces vers vifs, simples, clairs, lumineux, claquants. Celui du blé d’hiver, des vieux portages, de la hache et de la chaloupe de Lionel Jacob, des tergiversations secrètes de Jean-Jean, des passions racornies, des amours impossibles…

Je viendrai mourir où tu m’as aimé
Je viendrai mourir où tu étais belle
Je viendrai mourir où tout me rappelle
Les jours de novembre et les jours de mai
 
Je viendrai mourir sous une fenêtre
Qui ne vivra plus du feu de ton nom
Je viendrai mourir où tu m’as dit non
Quand je rêvais tant d’entendre peut-être

(p. 30)

Et puis, bon, tiens, ouf, j’ai déjà un peu trop chaud. C’est que l’été aussi fait dans l’extrême, de par chez nous. Et c’est que parfois l’été s’impose, tout brut, sur ma peau (Et que parfois l’été y pose un papillon – p. 59). Rien à redire, cela dicte de nouvelles contraintes. Je me déplace donc maintenant vers le côté nord du Carré. La fontaine, oui, toujours la plus belle des fontaines (Et l’eau qui pousse en vain dans l’âme des fontaines – p. 70), elle est en angle maintenant. Et moi, je me pose sous les érables monumentaux, en colonnades, eux, disciplinés, alignés, obligés, presque académiques. C’est pour être alors fouetté de l’autre Vigneault de Balises, le Vigneault froid, amèrement futurologique, fallacieusement uchronique, robotique, positronique (Seuls les Positroniques ajouteront foi et calcul, courbe et constante à nos folies – p. 101). C’est le Vigneault un peu raté aussi, le Vigneault dur, le Vigneault forcé, le Vigneault des androïdes et du Mécanesprit, le Cybernanthrope Vigneault. Ce Vigneault là vous anticipe tout un bric à brac mécanique, pesamment années-soixantard, ne nous dictant plus, lui, de nos jours, que les hantises de ces «temps moderne» chaplinesques bien vermoulus et pourtant, surtout, bien moins intemporels que la rivière Opatogameau ou la pointe extrême du Lac Presqu’île… Je veux dire… Qui veut encore, en 2013, de ce texte de 1964, intitulé 2003

2003
La Distributrice est déréglée
La Machine Mère est folle
Gubernal Aussi. Détraqué
Les trois matricielles du monde
Sont parvenues à leur secret destin
Le Désordre Intégré
L’Une. Vous lui demandez une heure
De Mécanesprit troisième degré
Elle vous jette l’aller-retour Lune

(p. 102)

Bon bref, vous en lirez la filandreuse suite par vous-même, ou mieux… pas. Ça ne vous manquera pas. Et tiens, le recueil se termine. Et oh, mazette, oh, le voici qui m’interpelle directement maintenant, du fond des pages! Bien, alors là, c’est lui, plus que tout autre, le pur frisson d’anticipation. Matez-moi un peu ça, c’est du quasi-prophétique!

À celui qui prendra ma place
Dans quarante ans, cinquante au plus
Je souhaite de la grimace
Et de ne pas trop avoir lu
 
Et chaque fois que je le croise
Il m’évalue à son insu
Me chiffre, me jauge et me toise
Moitié content, moitié déçu

(p. 119)

Et en plus, le voilà qui se regarde patiner, sur la belle mare gelée qu’il fit tant scintiller pour nous. Non mais regarde, regarde, il se regarde regarder, comme Allan Erwan Berger! Bon, attention Paul, même si c’est Balises, faut quand même pas se mettre à baliser… Ainsi, en te prenant toi-même, fort intempestivement il faut le dire, pour celui qui prendra sa place, ne te fais quand même pas aussi mauvais futurologue que notre bon barde du pays. Tiens, justement, ce si bon barde de tous nos pays, il est bien là lui aussi, avec nous, dans Balises, conforme plus que jamais à son propre stéréotype.

Ici je parle enfin
À mon tour, en mon nom,
Au nom de mon pays,
Au nom de ma saison.
Je lui dis ma patrie
Et que c’est la rafale…
Verglas et poudrerie
Et bourrasque et froidure
Et blancheur et beauté.

(p. 59)

Et nous revoici revenus en hiver. Ah, ah, tout Vigneault est bien là, en son second recueil de poésie. Mais, l’un dans l’autre, le fond de l’affaire, le vrai de vrai fond de l’affaire, c’est finalement ce charmant photographe paysager qui, subitement jailli de nulle part, me le donne. Il m’avise sans timidité, à la québécoise, sur mon banc de parc du bord nord du Carré. On se salue simultanément. Il m’aborde, me touche doucement l’épaule et dit: «Tu parles français?  Oui. D’un peu plus loin, le soleil qui passe au pourtour de l’ombre des arbres se reflétait, en dansant joliment, sur le papier des pages de ton livre. Ça a capté mon regard.» Texto. C’est le soleil en chicane avec l’ombrage, qui finalement l’emporte(nt), de par le mouvement fluide que, forcément, ça impose. Ça ne s’invente pas, ça. Et le photographe paysager, son appareil photo à la hanche, s’est remis à marcher tout doucement vers la fontaine, pendant que je faisais quand même un tout petit peu bruisser les belles pages parcheminées de ce beau tome de la collection de l’Escarfel. Un vrai de vrai moment craquant de poésie concrète. Et le gars s’est même pas rendu compte que c’était de la poésie de Gilles Vigneault.

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Gilles Vigneault (1968), Étraves, Éditions de l’Arc, Coll. L’Escarfel, Montréal, 167 p [Édition originale: 1957].

Gilles Vigneault (1972), Balises, Nouvelles Éditions de l’Arc, Coll. L’Escarfel, Montréal, 120 p [Édition originale: 1964].

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, MAIS… (de Richard Monette)

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2013

Il s’agit, encore et toujours, de se demander: qu’est-ce exactement (si tant est…) que la poésie concrète? On peut alors suggérer que le recueil  , Mais… (une virgule, un espace, le mot Mais, puis trois petits points) apporte avec vigueur les éléments tangibles de sa solution à cette réflexion. Poète au sens essentiel du terme, Richard Monette nous ramène tout d’abord à la matérialité du mot, sa conque sonore, son percutant phonétique (ou, selon la formulation même du poète, le percutant fun aime). Le mot et le paquet de mots construit l’évocation presque comme si elle s’imposait de par les sens, et ce, peine paire due pour la graphie docile-gentillette…

La paire due

« Je vous hais ! »
Dit-elle en fun aime
« Je vous possède… » ?

Les savanes arides étaient des jungles sauvages de forêts vierges

Le père, l’éponge de pierre
Est de
Palpable écueils
Et d’
Imperméables pièges
Perdure ce liège
Froissé d’effeuille
S’y perdent les songes du pied lierre

L’arbre est un hêtre dans un tronc de chêne

C’est là un important (et sempiternel) rafraichissement, surtout en francophonie (fun nie – n’épiloguons pas)… Ensuite, la poésie concrète, c’est aussi l’immédiateté de l’évocation. L’image est écrue, non délavée, patente. Elle se crie, se chuchote, ce qui se rejoint. On retrouve presque le dépouillement séculaire des ritournelles, des comptines ou des dictons populaire. Plus microscopique métaphorique qu’allégorique macroscopique, plus ancré dans la chair que dans le cortex, le poème nous parle, nous gratte, nous picosse, en prise directe, de ce qui se dit, se claque, quand, fatalement, le dessous de peau fendille:

Que l’amour ne fasse de même

Mon corps usé, à la peau marquée par les pas,
Par l’érosion âpre de la chair, perd diaprures.
Mes os sonores tel des poutres au dégel ;
Souffrant au temps… Que l’amour ne fasse de même.

Voilà ! Vieillir
Et t’aimer toujours

Clef simple, imparable, pour une poésie bien moins naïve que le décrypteur qui y farfouille. Le concret (peau) tire la remorque, la remorque, c’est l’abstrait (amour). Bringuebalante, la remorque, surannée, fanée, elle, elle n’y est pas toujours. Parfois on se la construit soi-même, en lecteur/lectrice. Et oh, pas trop! Il ne faut pas le faire trop. C’est que ce parti pris de la concrétude, du charnu, du replet, du crissant, nous porte à distance du propos transcendant dissertant, nous incurve en retours vers le tableau pro-peau, le chevalet, le ready-made, la miniature, la croûte, la pâte. C’est le contact avec le concret qui inspire, c’est sa saisie. On le touche, le prend, le taponne, le fricote, le tripote, et, notre œil croche est proche, notre main de vilain est lourde et vive virevoltante, main de bébé re-libéré par le recueil de poèmes qui se déjante par à coups. Et vu que le concret, le factuel, le réel s’affranchit, bien, il s’impose, il exulte, il cède sous notre perception, il crampe, il s’effrite.

S’effrite le réel

Couchée au cou une joue
S’effrite le réel !

Se mouillent
Maniées sous les mains

Effleurées de gestes,
Folles les chairs errent à l’oubli de l’air
Sous la grisante résonance d’être près

La question se pose alors, froide, sereine, légitime aussi, valide. Comment lire, comment recevoir la poésie concrète/Monette? Eh bien, savourons, justement. Restons-y en funambule, sur la lie, si c’est là qu’on nous convoque. Oublions-la, juste là, l’ampleur théorique. Pensons pratique, journalistique. Comme si on nous faisant la description d’une grande manifestation de rue qui serait un voyage de gravelle tintinnabulant, se déversant sans rage dans une glissoire d’enfant de parc ensoleillé, et dont la luminosité frémissante, ondoyante et tapageuse, ne doit pas nous faire penser trop, mais doit nous faire ressentir beaucoup. Captons-le, le bruit, le scintillement, le cœur de ce moment fruit d’été, si tangible, si fugace. D’ailleurs, le poète lui-même nous instille subtilement son petit conseil de sagesse, aux fins de notre attitude de lecture. Il nous le dit:

Entre art et instinct
Touchant le bout de son haleine
Le cerveau comme un désert pesant
Pendu à sa vitesse
Tout chant de solitude s’y bloque sa veine

(extrait de D’Humour rire)

N’en donnons donc pas trop au cerveau et beaucoup à l’haleine. C’est pour (re)dire: donnons en un peu plus aux sens. Pognons-la avec le regard le plus candide, le plus ordinaire, cette garnotte lacérant infinitésimalement la pourtant lisse glissoire de parc enfantin de notre sens commun. Il s’agit en fait de dire qu’on tient ici une écriture particulièrement singulière, serrée, granuleuse, crochue, poétique au sens le plus pur, dur, et chenu du terme. Et… aussi… bon… pourquoi Mais, hein, quand il y a tant de Maissages élevés et transcendants à faire flotter de par les quatre horizons? Eh bien, parce que, cependant (Mais!) on a ici un plat (un met…) qui se pose (se met…), pour ne pas dire qu’il baise (se met – sens québécois tout cru du cru) sur une toute petite table, sur l’œil, dans les pulsions et dans le ventre. À lire, à dévorer, en jouissant sans complexe du baiser des lèvres sur elles-mêmes…

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Richard Monette (2011), , MAIS… , ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Acrostiches de personnes et de villes

Publié par Paul Laurendeau le 15 avril 2013

Fabriquer des acrostiches est avant tout un acte sentimental. Quel amoureux ou amoureuse ne s’y est pas adonné un jour ou l’autre? On charpente tout spontanément ce type d’épigramme-sigle au sujet d’une personne ou d’une chose qu’on aime, qu’on admire, qui nous suscite un sain et stimulant sentiment de hantise. Synthétiser la pensée d’un philosophe important, la trajectoire d’un artiste majeur, ou résumer l’impact ethnoculturel d’une ville sous forme d’acrostiche est un exercice qui nous place donc à mi-chemin entre pulsion poétique et travail intellectuel sur des faits ou des notions. Le message s’encapsule bien différemment que dans un (micro)essai mais reste un petit peu moins exploratoire ou évocateur que dans un poème. C’est une manière insolite de syncrétisme des genres. En parka, voici mes treize acrostiches de personnes et de villes.

 Un dessin de picasso

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ARMSTRONG

A rrêté au début du siècle dernier pour petite délinquance urbaine, il se
R etrouve en maison de correction. Il avait vécu très modestement avec
M ayann, sa mère, et sa sœur, son père ayant quitté le foyer. Un jour, il
S onne la soupe avec le clairon de la prison et la cruciale musique jaillit. La
T rompette sera sa vie. Inspiré par le playing hot de Buddy Bolden et de la
R imbambelle de musiciens de rue du temps, il finit par accompagner King
O liver à Chicago… Ce sont les années folles, les Jazz Years. Le rude son
N éo-orléanais monte au nord. La vive ritournelle américaine attendait son
G énie. Le sublime Louis sera celui là. Il fera de l’artisanat du Jazz, un Art.

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HEGEL

H ors monde, abstraitement, il commença par ériger une métaphysique. Il voulait
E xtraire les grandes catégories de l’existence et en faire en exposé complet, net et
G lobal. Mais plus il stabilisait ces catégories, plus leurs mouvements, leurs réciprocités
E t surtout les contradictions motrices fondamentales les reliant en une crise permanente
L e frappait. Il bazarda donc finalement sa métaphysique et fonda la dialectique moderne.

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KEROUAC

K ermesse roulante, feu nourri, fourgon ferroviaire lancé vers une
E spèce de soleil couchant tonitruant, rouge sang. Le lendemain un
R outier méconnu qui s’appelait Beaudry te conduit plus loin. Tu
O uvres pour lui, le soir venu, une boîte de macaroni. Tu les cuits sur
U n petit feu de camps, au fin fond d’un désert paumé et froid. Une
A mitié veut naître. Des paroles et des regards sont échangés mais, et
C’est là la loi de la route, il faudra se séparer et renouer avec les villes…

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MARX

M ordez-vous à l’hameçon crochu qui traite le matérialisme historique en chien crevé,
A lors que le capitalisme continue sa fétide mutation, pivelé de tous les symptômes de sa crise:
R acisme, sexisme, discrimination de classe, ploutocratisme, phallocratisme, homophobie,
X énophobie, ethnocentrisme? Pensez-y: l’analyse rationnelle de notre monde reste à faire…

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MOZART

M yriades harmonieuses de bruits tempérés
O rganisés comme le mouvement sûr et subit de l’éclair.
Z ébrures instrumentales si chamarrées mais si limpides
A rrangées fort systématiquement. C’est un vaste jardin contrasté.
R adicale beauté. Exaltation nette, complète, maximale du son.
T out se tient, rien ne manque. C’est la Musique pure.

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OUAGADOUGOU

O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents groupes ethniques, pour le meilleur et…
A h tu résistes, tu te rebiffes, tu doutes de la bonne foi coloniale occidentale?
G arde ton calme, C’est bon. Décolonisation. On s’en va. On reste bons amis, mais on part…
A h tu résistes encore, tu te rebiffes derechef, tu doutes maintenant du crédo post-colonial?
D onc je reprend, juste pour toi, calmement, sans m’énerver pour que tu piges bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents secteurs économiques, pour le meilleur et… mais…
G arde ton calme, j’ai dit. C’est bon. Ça baigne… tu n’es plus une colonie, j’ai dit! Écoute bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U niformise tes crises politiques successives, pour le meilleur et… ah… mais tu es têtu, toi!

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PARIS

P our prétendre sans fléchir, ni flancher, ni faillir être le sublimissime centre
A dministratif, politique, économique, démographique et culturel soit du
R oyaume de France, soit de la République Française (c’est selon),
I l faut quand même une fichue de forte dose de Faconde, de Largesse, de Grandeur, de
S uperbe. Et tu les as, que tu les as donc, battue par les flots de lumière que tu es…

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PARKER

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

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PÉKIN

P oint de départ de la plus ancienne des civilisations humaines. Soc des mondes.
É ternité historique. Mosaïque de tous les archaïsmes et de toutes les modernités.
K iosque planétaire, cyber-bazar, foire aux talents, marché multicolore aux denrées polymorphes.
I nfluence grandissante. Puissance croissante. Majorité terrienne. Arbitre d’un siècle nouveau.
N ul ne peut espérer contourner timidement l’imposant carrefour concentrique que tu fus, es et sera.

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PICASSO

P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

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RIMBAUD

R ibambelle verbale s’imposant pour jamais,
I magerie concrète, cliquetis de pastilles,
M essage chamarré bousculant le surfait,
B alisant la surface, reprenant des Bastilles
A u pif des douaniers bien Assis, bien replets.
U ne Nina te dit: «Nenni, reprend tes billes».
D e cela tu nous tires les Voyelles du Sonnet…

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SPINOZA

S agesse,  tu est un vain programme, conformiste et creux, si la Rationalité manque.
P erfection géométrique abstraite, laisse nous donc lire les scolies qui rajustent le tout.
I ntelligence vive, déductive, ne dévie pas de la justesse du fait qui te rabote de partout.
N ier c’est agir, c’est déterminer notre flux d’existence, c’est de faire autant que de dire.
O rganisation conceptuelle, tu te passes bien mieux du mot pauvre que de l’être riche.
Z ones grises du raisonnement, la doxa philosophique ne vous comble pas nécessairement.
A théisme secret, tu ne dis pas ton nom mais oh, tu agis comme un acide puissant et lent.

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VILLON

V ilain cabochard, ripailleur fortiche
I  l courait la gueuse, rimailleur félon,
L éguant des biens qu’il ne détenait pas.
L argesses de gueux, disert, fol et dont
O n sait qu’il signait tout, en acrostiches…
N ul ne fut poète comme ce chien là.

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PICASSO, en cinq petits tableaux chrono…

Publié par Paul Laurendeau le 8 avril 2013

PICASSO, Autoportrait (1938)

Il y a quarante ans pile-poil mourrait Picasso. Et Picasso, comme Shakespeare et Mozart, c’est un borborygme global qui bouge en nous. Il est là. Il remue. Omni-immanent, il nous traverse. Je ne vais rien faire d’autre ici que de vous parler de Picasso en moi. Une petite rétrospective en cinq moments (1973, 1983, 1993, 2003, 2013) de l’existence autonome du Monstre Immense en mon antre. Il est impossible de faire autrement, avec ce gars. Voici donc (mon) Picasso, en cinq petits tableaux chrono…

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1973: J’apprends drolatiquement la mort de Pablo Picasso (1881-1973). Je tiens la nouvelle d’un autre vieil ami, le Beatle Paul McCartney. Il ne me l’annonce pas privément, naturellement. Il me le chante haut et fort sur son album tube planétaire: Band on the run (1973), dont le verso de pochette était, déjà en soit, un petit morceau d’art brut.

Et McCartney & Wings donc, de chanter:

The grand old painter died last night, his paintings on the wall
Before he went he bade us well and said goodnight to us all…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)
Three o’clock in the morning, I’m getting ready for bed
It came without a warning but I’ll be waiting for you baby, I’ll be waiting for you there, so…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)

Le vieux peintre illustre est mort la nuit dernière, avec ses tableaux aux murs
Avant de partir, il nous a laissé ses bons vœux. Il nous a tous dit: Bonsoir…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

Trois heures du matin, je m’apprêtais à me mettre au lit
C’est arrivé sans sommation. Mais je vais t’attendre mon chou, je vais t’attendre là-bas. Aussi…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

(Paul McCartney & Wings, Picasso’s Last Words (Drink to me), sur l’album Band on the run, 1973, neuvième plage)

Une mort sereine de grand arbre. "Oui, ça semble avoir été une mort très tranquille: Buvez à ma santé, j’ai encore un peu de boulot (il préparait une grande expo). Il bosse, il se couche et ne se réveille pas. Chapeau!" (Jimidi). Moi, sur le coup, j’ai quinze ans, je n’en fais pas trop de cas. Je connais la murale Guernica et les différentes colombes de la paix de Picasso. Je sais qu’il a interdit qu’une de ses murales retourne en Espagne tant que Franco y sera dictateur (sans avoir jamais vu ladite murale). Je sais que c’est un grand peintre et un homme de gauche. Cela lui vaut tout mon respect. Mais on meurt tous un jour, hein, et moi, ado de chair et de sang, je vis. Je craque de sève et de pétulance. En 1973, les deux Paul (McCartney et Laurendeau) se soucient bien trop de musique et de chanson populaire et pas assez de révolution rétinienne. J’entends juste les dernières paroles anecdotiques d’un vieil artiste début de siècle qui vient juste de mourir (et je cherche à décoder les deux drôles de petits talkings touristiques, en français, bien sûr… pendant les deux solos de clarinette de cette balade pop bien biscornue). j’ai pas encore tout à fait compris combien profondément on habite littéralement les différents replis contemporains et modernes de l’œuvre et des hantises visuelles extraordinaires-devenues-ordinaires du gars qui vient de partir. Circa 1979, un copain de fac hirsute et pété dira: On vit dans Hegel. Je rétorque désormais:  Non, dans Picasso

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1983: Je m’installe à Paris. Un an plus tard (1984), je rencontre celle qui deviendra ma meilleure amie de tous les temps, mon épouse. Elle possède de formidables atouts et aussi de beaux objets. Parmi ceux-ci figure en bonne place une jolie affiche punaisable (dans le temps, on disait un poster) du Portrait de Dora Maar de Picasso (1936). Je l’ai tellement contemplée. La voici:

PICASSO, Portrait de Dora Maar (1936)

Mon épouse et moi, on s’est beaucoup amusés, à l’époque, du fait que ce portrait de l‘artiste peintre Dora Maar ressemble vraiment beaucoup en fait… à un portrait, qu’aurait fait Picasso, de mon épouse, justement! Aussi, pour ne pas laisser ce sublime souvenir en reste, j’appellerai ici mon épouse: Dora Maar. Elle en a d’ailleurs l’ardeur, la tristesse, la colère contenue, la force tranquille militante. Je ne peux que souhaiter qu’elle aura aussi la magnifique longévité de la vraie Dora Maar (de son vrai nom Henriette Théodora Marković – 1907-1997). Alors (ma) Dora Maar et moi, on bouge dans Paris, on passe de résidences étudiantes à apparte minuscule. Puis c’est le Canada, Québec, puis Toronto. Comme tout notre bazar bringuebalant, le Portrait de Dora Maar en affiche punaisable se fait rouler, dérouler, froisser, malmener. Pour éviter qu’il ne finisse par tomber en capilotade, on décide un beau jour de le faire laminer sur bois. Cela nous coûte trois fois rien et le résultat est impeccable, pour tout dire: magnifique. Ma Dora Maar est enchantée. Tout baigne, jusqu’au jour où sa sœur nous visite et avise notre Portrait de Dora Maar. Elle nous rabroue alors un petit peu en nous faisant valoir, non sans un doigt de snobinardise, qu’il est de fait choquant de donner, par une basse astuce technique, à une vulgaire affiche punaisable l’allure d’une toile, d’une reproduction, presque d’un original. C’est comme si on cherchait à faire croire aux gogos du tout venant qu’on a un Picasso dans notre salon. Avec mon sens habituel de l’iconoclastie dentue et bien tempéré, je fais patiemment valoir à ma respectable belle-soeur que ce laminé est ici pour notre plaisir personnel et non pour manifester le moindre standinge social dont on n’a cure. L’anecdote me restera longtemps à l’esprit, comme manifestation spontanée et percutante du genre de poudre à canon (aux yeux) de frustration et de mépris de classe que peut engendrer la conception bourgeoise de l’art pictural, quand elle troque le simple plaisir rétinien pour les rodomontades de la frime mondaine. On a toujours, au jour d’aujourd’hui, notre Portrait de Dora Maar. Il se repose, pour le moment, sur une des étagères supérieures du grand placard à vêtements. Il fait désormais ready-made derrière une caisse de photos et une pile de chandails. Il se dissimule à demi (ou pas), en attendant de pleinement revenir nous hanter…

Le portrait de Dora Maar fait désormais ready-made au placard du haut, derrière une caisse de photos et une pile de chandails…

Pendant ces belles années d’avant l’arrivée des enfants, nous avons vécu une autre aventure avec Picasso. Télévisuelle, celle-là, filmique, cinétique. Dans un de ces reportages fleuves sur Picasso dont j’oublie, triple hélas, et le titre et le réalisateur et l’année, on prend le temps de nous montrer Picasso, assez vieux déjà, en train de dessiner et peindre une tête de taureau ou de bœuf. Imaginez un animal comme celui-ci, mais seulement la tête, de profil.

PICASSO, taureau (titre exact et date inconnus)

Il semble que Picasso ait produit un certain nombre d’études de taureaux en dégradés progressifs ou digressifs dans ce genre. Ici, dans ce film, qu’on regarde Dora Maar et moi, l’étude/engendrement se déploie sous nos yeux, lentement, dans une belle succession de mouvements en couleur. Cela dure une bonne heure, du moins dans le souvenir que j’en ai. Picasso travaille sa tête de taureau, il en fait varier la forme, peint par-dessus, retrace, refait, repeint, atténue, renforce, délave, contraste. Une tête de bœuf à palimpsestes multiples progresse sous nos yeux. C’est éblouissant. À un certain moment, je revois des couleurs vives et une forme de tête de taureau vraiment distordue et exploratoire. Dora Maar s’exclame alors: C’est magnifique. C’est cela. Il l’a. Il devrait arrêter là. Mais Picasso n’arrête pas. Il tartine et badigeonne sa tête de bœuf une autre bonne vingtaine de minutes encore. Quand il s’interrompt finalement, Dora Maar dit: C’est moins bien que ce qu’il avait tout à l’heure. Dommage. Me sort alors des entrailles la réponse suivante, étonnamment jouissive, quand on y pense une minute: Ne t’en fais pas pour la tête de bœuf que tu aimais. On l’a, comme toutes les autres étapes de cette exploration de formes et de couleurs, c’est filmé. On peut retourner la chercher. Et ma Dora Maar me regarde en rêvent un peu de cette idée. Évidemment, ce n’est pas l’œuvre qui est sur la toile ou le canevas (dirait ma belle-soeur) mais qu’importe. Elle est là, elle est avec nous. On la retrouvera bien, va…

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1993: Toronto. Reinardus-le-goupil, mon fils puîné déboule dans le monde. Un an plus tard (1994) la très riche collection de la fameuse Fondation Barnes de Philadelphie (Pennsylvanie) vient faire dans la Ville-Reine une exposition qui fera date. Un Tibert-le-chat frétillant de quatre ans et un Reinardus-le-goupil d’un an, assit dans sa poussette, ne freineront pas Dora Maar et moi-même dans notre pulsion de partager ces monceaux d’art moderne avec nos enfançons. Ce sera historique. Des Braque, des Cézanne, des Matisse, des Gauguin, comme si on les avait pelletés. Je revois encore Tibert-le-chat tout captivé par les couleurs vives et la ligne naïve et forte des tableaux d’inspiration tahitienne de Gauguin. De Picasso, on n’aura qu’une esquisse, un frisson. Quelques œuvres de jeunesse, figuratives, graves, annonciatrices, tendues, rares, entières. Il me semble bien avoir vu ceci et ceci:

PICASSO, Acrobate et jeune arlequin (1905)

PICASSO, Maison dans le jardin (titre et date incertains)

Enfin, pour la Maison dans le jardin, j’hésite. Pas seulement sur le titre, sur le tableau que j’ai pu voir aussi. C’est qu’il a tout fait par paquets, le Monstre, et on s’y perd, littéralement. C’est elle ou une œuvre analogue, en tout cas. Un tableau pas bien grand… Mais je suis ébloui, saisi de cette petite rencontre entre paysagerie champêtre et lignes, traits géométriques, volumes vus dans leurs vigueurs dépouillées, segments de droites, courbes de coniques, pyramidalades, parallélépipèdes et cubes. Si j’ai capté sensoriellement, sensuellement, l’idée de cubisme, c’est juste là, ce beau jour là, devant ce petit tableau là. Exaltant, tripatif. Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat ne se souviennent de rien. Il faudra un jour remettre ça tous ensemble, sur Montréal, cette fois.

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2003: C’est la révolution cybernétique et je découvre, plus tard que les autres (mais je suis l’incarnation exacerbé et fulgurante de la cyber-lenteur) qu’on peut choisir son image de protège-écran d’ordi et qu’on est nullement obligé de se contenter des petites fariboles papillonnantes que nous fournissent parcimonieusement les compagnies de logiciels ou d’ordis. Ma première image voulue et sciemment choisie de protège-écran sera donc:

PICASSO, Les demoiselles d’Avignon (1907)

Cela me donnera tellement l’occasion de contempler cette cyber-repro et de profondément m’en imprégner (un protège-écran, c’est souverain pour la contemplation durable des images – oh, oh, cette mobilisation des sens nouvelle et inattendue que ce monde trépidant et aléatoire nous préserve parfois, comme une petite mare dans un petit pré). Aujourd’hui, c’est Les Instruments de musique de George Braque (1908) qui me sert de protège-écran. C’est que Picasso c’est la quasi-totalité de notre vie praxéo-visuelle mais quand même, à la réflexion, Braque, c’est le patron (dixit André Breton).

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2013: Reinardus-le-goupil a maintenant vingt ans qui sonnent. Oh, le bel âge. Je cherche une expression juste de sa tronche, de ses yeux immenses, de sa majesté goguenarde. Eh bien, c’est Picasso qui me la fournit, qui capture le ton, la force, la vitalité, l’amour, la beauté.

PICASSO, Tête d’homme (1907)

Ouf, on dirait vraiment Reinardus-le-goupil, même la moustache y est. On croirait qu’il va se mettre à railler. Mais, tiens, pour le coup, je dois justement vous laisser. On s’en va manger des moules et des frites dans un charmant petit restaurant des Basses-Laurentides. Notre sortie resto fin, c’est presque toujours là qu’elle se joue, désormais. L’endroit, sympa et moderne, se nomme, je vous le donne en mille, Le Picasso. Et non, pas besoin d’annoncer à ces restaurateurs italiens québécois que Picasso est espagnol, ils le savent. Ils savent surtout, et le démontrent au jour le jour, comme nous tous, que Picasso est planétaire. Allez, on se reparle de tout ça dans dix ans…

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Jessica Lynch: le parti de ne pas mentir… sans trop en dire…

Publié par Paul Laurendeau le 1 avril 2013

LYNCH

Il y a dix ans aujourd’hui avait lieu le «sauvetage» de la soldate américaine Jessica Lynch en Irak. Va alors se mette en place un exercice très étrange –parfaitement inouï, en fait– de désamorçage de la machine-spectacle de propagande de guerre américaine. Et, comme toutes les démarches engageant une modestie authentique, le tout laissera finalement bien trop peu de traces utiles sur nos mémoires et sur notre pensée. Rappelons les faits.

Été 2000: Jessica Lynch, 17 ans, s’engage dans l’armée américaine. C’est une des nombreuses personnes de condition modeste que l’armée arrive à embringuer pour des raisons plus économiques que patriotiques. Aspirant à payer ses études universitaires et percevant l’entrée dans le service comme une sorte de gestus bureaucratique sans danger réel (c’était avant le onze septembre 2001), la jeune étudiante de secondaire originaire de Palestine (Virginie Occidentale) se «spécialise» dans le travail d’entretien. Elle sait abstraitement qu’une guerre est toujours possible mais ne croit pas vraiment qu’elle se retrouvera un jour au front.

23 mars 2003: Jessica Lynch est au front. Elle fait parti d’une équipe d’entretien rattachée au service d’une batterie texane de missiles Patriotes. Elle prend place, en compagnie de la petite équipe de la 507ième compagnie d’entretien, dans un long convoi de six cent (600) véhicules qui s’étale dans le désert, lors de l’avancée sur Bagdad au sein de l’opération Iraqi Freedom. Son segment du convoi prend un mauvais tournant et se retrouve sur la route menant à Nasiriyah. La bataille de Nasiriyah fait rage et les troupes américaines sont concentrées sur la prise de la ville. Le convoi dans lequel prenait place Jessica Lynch tombe dans une embuscade. Onze soldats sont tués et six sont fait prisonniers, dont Lynch. Le véhicule dans lequel elle prenait place a fait une embardée et la soldate est gravement blessée. Son arme s’étant en plus «enrayée», elle n’a tout simplement pas pris part aux combats.

Entre le 23 mars et le premier avril 2003: Jessica Lynch, gravement blessée aux jambes et à une hanche, est soigné par du personnel irakien à l’hôpital de Nasiriyah. Le témoignage ultérieur de la soldate est très explicite, ferme et limpide sur le fait qu’elle fut traitée avec humanité par un personnel soignant manquant de ressources mais faisant tout son possible pour la réconforter et réduire sa douleur. Le 30 mars, une tentative aurait même été faite de conduire Jessica Lynch en ambulance au camp d’occupation américain voisin mais il aurait fallu renoncer à mener cet effort à terme, les soldats américains ayant tiré sur l’ambulance irakienne. Un certain nombre de citoyens irakiens (le Pentagone les décrira ultérieurement comme des informateurs irakiens) font éventuellement savoir à l’occupant américain les détails de la localisation de la soldate Lynch et des cinq autres prisonniers. Il est clair qu’on cherche à régler cette affaire assez délicate sans y surajouter de complications supplémentaires.

Premier avril 2003: Dans une opération filmée, dont il est reconnu aujourd’hui qu’elle procédait plus de la mise en scène que de l’action réelle (certains observateurs affirment même que les flingues étaient chargés à blanc), des fusiliers marins, des membres du groupe tactique SEAL et des Rangers procèdent au «sauvetage» de Jessica Lynch. En un de ces implicites dont seules les armées en campagne ont le feutré secret, les militaires irakiens s’étaient repliés la veille, laissant le champ libre, dans l’hôpital de Nasiriyah et ses alentours, aux militaires américains. Dès le lendemain du «sauvetage» (2 avril), une bande vidéo dudit «sauvetage» est émise par les services de relation publique de la défense américaine. On y raconte notamment que la soldate Lynch a été blessée par balles. Cette affirmation sera plus tard infirmée par le personnel soignant de l’hôpital de Nasiriyah, par les soigneurs de Jessica Lynch et par Jessica Lynch elle-même. Elle ne souffre en fait que des séquelles d’un grave accident de voiture.

27 août 2003: Après plusieurs opérations chirurgicales et au milieu de la mise en place d’un long programme de réhabilitation physique, Jessica Lynch, âgée maintenant de vingt ans, est démobilisée. On la chamarre des décorations suivantes: l’étoile de bronze, le Purple Heart, la médaille des prisonniers de guerre, la médaille du service national, la médaille de la guerre contre le terrorisme et le ruban du service militaire. Le gouverneur de Virginie Occidentale lui alloue une bourse d’étude. Entre son «sauvetage» et sa démobilisation, l’histoire d’une héroïque combattante tirant du flingue sur l’ennemi et se battant sans peur a eu le temps d’être mise de l’avant par le Pentagone puis complètement éventée par les différents observateurs et par le public. Le Pentagone est donc forcé d’émettre des communiqués de presse niant ouvertement sa propagande initiale et adhérant à l’idée acceptée aujourd’hui d’un accident de voiture au cours de l’offensive et d’une soldate n’ayant absolument rien pu faire pour se défendre. Aussi, ultérieurement, Jessica Lynch n’avait plus vraiment besoin de s’échiner à éventer le mensonge propagandiste de son «héroïsme» car c’était déjà fait (et lui valait même déjà de recevoir un certain nombre de lettres haineuses, dans le flot débordant de la correspondance que lui avait valu sa mésaventure). Restait, par contre, le mythe de son «sauvetage»…

Automne 2003: Jessica Lynch commence à parler et à donner sa version des faits. Elle ne se gênera pas pour bien cogner sur le clou déjà enfoncé. Elle niera tout héroïsme, toute implication dans la moindre action de combat. Elle insistera sur le caractère humain et respectueux de son «incarcération» à l’hôpital de Nasiriyah. Elle parlera, toujours en termes très sobres et modestes, de ses compagnons et compagnes, morts au combat. Ses vues, discrètement critiques, s’exprimeront avec la même cohérence lors de sa collaboration à l’ouvrage racontant son histoire, paru fin 2003. To Jessi and the soldiers of the 507th, it was like trying to run in the rain without getting wet. Where were the happy, liberated people they were supposed to meet, those who would throw flowers, not grenades. Jessi had not bought that line completely, but she had hoped it was true. [Pour Jessi et pour les autres soldats et soldates du 507ième, ce fut comme tenter de courir sous la pluie sans se mouiller. Où donc était ce peuple heureux, ce peuple libéré, qu’ils étaient sensés rencontrer, ces gens qui devaient leur lancer des fleurs, pas des grenades. Jessi n’avait pas cru complètement à cette version des fait mais elle espérait quand même un peu que ce fut vrai.] (Rick Bragg, I am a soldier too – The Jessica Lynch Story, 2003, pp 71-72). Mais le plus loin où Jessica Lynch ira, en direction de la remise en question de la réalité effective de son «sauvetage», ce sera quand elle se demandera ouvertement pourquoi ils ont bien pu aller filmer toute cette affaire? Autrement, elle se cantonnera dans l’idée qu’elle n’est pas une héroïne, qu’elle est juste une survivante. Il est aussi important de noter, pour la bonne compréhension du tableau, que Jessica Lynch ne basculera pas dans le petit vedettariat de tabloïds. Elle restera discrète, presque secrète, et ne deviendra pas la Roxie Hart du conflit irakien. Certes, elle fera la première page du Time au moment des événements (il s’agissait de rétablir la vraie histoire… si tant est), mais ensuite, elle verra à pudiquement retourner à sa vie anonyme.

La VRAIE histoire de Jessica Lynch

La VRAIE histoire de Jessica Lynch

24 avril 2007: Quatre ans après les évènements, Jessica Lynch témoigne devant un comité statutaire du Congrès américain sur les négligences administratives et la réforme du gouvernement (United States House Committee on Oversight and Government Reform) et, une fois de plus, elle déplore fermement qu’on aie tenté de la faire passer pour la Rambo de Virginie Occidentale. Sa déposition se concentre cependant strictement sur le fait qu’on a menti en cherchant à faire d’elle une héroïne et qu’elle ne comprend pas ce qui a pu «les» motiver à fabriquer de la propagande fallacieuse à partir de son histoire sans gloire, en négligeant les vrais actes héroïques de nos glorieux soldats. Témoignage léché, soigneusement scripté. Art de la litote… Dire moins pour faire entendre plus. Dire: on a menti… on a menti… on a menti sur moi. Voilà, tsoin-tsoin, ouvertement je vous le dis: le Pentagone a indubitablement dit des fausseté au public me concernant… Et tout le monde au Congrès de tirer une tête catastrophée, et la galère de continuer de voguer…

Aujourd’hui: Comme le montre bien cet entretien accordé par Jessica Lynch à CNN en 2011 (en anglais), on continue d’avoir affaire au profil bas d’une blessée de guerre qui ne tire absolument aucune joie (patriotique ou autre) de sa traumatisante équipée. Aujourd’hui mère d’une petite fille et diplômée, Jessica Lynch redit mollement ses lignes désormais convenues. Elle n’a toujours pas ouvertement nié avoir été «sauvée» d’éventuels geôliers irakiens, par ses jeunes collègues de l’armée américaine, en ce fameux premier avril 2003. Discrète, presque sibylline, prudente, américaine aussi, elle a pris le parti de ne pas mentir sans trop en dire. Sauf que, une fois de plus, la preuve est faite et refaite que le grand ennemi de la société civile ment au public, qu’il y a effectivement une chose qu’il faut continuer d’appeler propagande de guerre. Jessica Lynch est officiellement la seule et unique prisonnière de guerre, depuis la Seconde Guerre Mondiale, à avoir été «sauvée» dans une opération s’étant déroulée avant la fin du conflit (d’habitude on libère les prisonniers de guerre après la conclusion effective des hostilités). Alors, bon, sur ce «sauvetage» d’il y a dix ans, dont on ne nous dit plus rien, conclueurs, concluez…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Respecter l’hinterland et… revoir le film GOOD MORNING VIETNAM de Barry Levinson (1987)

Publié par Paul Laurendeau le 15 mars 2013

Adrian Cronauer (Robin Williams) dans GOOD MORNING VIETNAM – 1987

Un film étonnant et incroyablement attachant, revu dans la complète spontanéité du mouvement. Mon fils Reinardus-le-goupil et moi discutions, en mangeant nos nouilles, de la perte de dix soldats français survenue en Afghanistan en août 2008. J’en arrive à dire: «Ils ne tiennent aucun compte de la force constante et solide de l’hinterland, quand l’intégralité de ta population ordinaire est engagée, avec la constance de la vie de tous les jours, dans la guerre. Aucun envahisseur ne peut égaler cela, même avec toute la technologie qu’on voudra. Ils devraient revoir et méditer Good Morning, Vietnam». La curiosité de Reinardus-le-goupil est aussitôt piquée par cette histoire d’hinterland et à l’idée d’une réflexion sur les errements de la guerre animée par un tonitruant humoriste comme Robin Williams. Quand je lui montre notre copie du film, il réclame de le visionner sur le champ. Le temps de rapatrier mon plat de nouilles et mon verre de coca et nous nous installons.

Saigon, 1965. Nous sommes sous la présidence de Lyndon B. Johnson, la guerre du Vietnam en a encore pour dix ans à se traîner et, pour l’instant, c’est la paix armée de l’occupation américaine du Vietnam du Sud. L’ambiance faussement sereine de la «mission accomplie» (pas si accomplie…) sur Saigon ne fait pas oublier que le front est proche. Car, naturellement, dans leur ignorance de la réalité subtile de l’hinterland, les américains croient toujours qu’il y a un front (même si, en fait, ils n’arrivent presque jamais à vraiment trouver l’ennemi et optent pour pilonner des villages civils entiers, au petit bonheur la chance)… Les troupes s’ennuient pour mourir et, pour les dérider, l’armée fait venir de Crète l’animateur de radio Adrian Cronauer (joué, en grande partie all’improviso, par un Robin Williams extraordinairement juste dans la subite alternance de la bouffonnerie et du tragique). C’est un petit sous-off de l’armée de l’air qui est un génie incontesté de l’humour verbal. Sa prestation est à hurler de rire (je recommande fortement les sous-titre en anglais pour malentendants, car là, plus que jamais, l’inextinguible flux verbal se déverse vraiment en mitraille). Cronauer tient le micro de la radio militaire américaine de Saigon deux fois par jour. Une heure, de quatre à cinq heure l’après-midi, mais surtout, une heure, de six à sept heure du matin, où il déclenche le réveil des troupes avec son tonitruant: Gooooood Moooooorning Vieeeetnam!

L’humour verbal désopilant et pétaradant de Williams est mis en contraste très subtilement avec une cinématographie douçâtre et fine, presque glauque, toute en langueur et en tristesse contenue. Tourné en Thaïlande, le film nous présente un Vietnam tout à fait crédible, vivant dans la peur faussement tranquille du danger terroriste permanent et sous la pression sourde et ambivalente de l’occupation. À la fois respectueuse et investigatrice, la caméra nous montre une population affairée, discrète, distante, avenante mais sans plus. Je le dis à plusieurs reprise à Reinardus-le-goupil: c’est lui, l’hinterland. Entre ses prestations radiophoniques, qui lui valent une gloire instantanée auprès des troupes et tous les emmerdements imaginables auprès de ses officiers supérieurs (ils lui reprochent sont choix musical tonique, son laxisme avec l’info et ses écarts de langage subversifs), Adrian Cronauer se promène en bécane dans Saigon, populeuse et vernaculaire, en compagnie de son placide compagnon d’arme, Edward Garlick (campé avec beaucoup de sensibilité pas Forest Whitaker). Il faut évidemment que Cronauer tombe subitement amoureux de Trinh (jouée, tout en distance et majesté discrète, par Chintara Sukapatana, une actrice thaïlandaise), qu’il la suive jusque dans ses cours d’anglais lange seconde, qu’il se fasse même enseignant d’anglais langue seconde lui-même, pour la revoir. Et il rêve de Trinh, jusqu’à ce que Tuan (joué par Tung Thanh Tran, un jeune acteur vietnamien très convainquant), le frère cadet de Trinh, s’interpose. Adrian Cronauer comprend alors qu’il faut conquérir le frère pour espérer revoir la sœur et c’est ainsi que la plus improbable des amitiés se noue entre ces deux hommes si différents. Adrian reverra platoniquement Trinh, dans son village natal (et entourée de toute sa famille…). Ce sera pour se faire expliquer calmement par elle que l’amour entre l’américain (clown subitement triste, incarnant intensément tout le paradoxe de l’Amérique) et la vietnamienne (incarnant, elle aussi, le Vietnam tout entier, patient, méthodique, serein dans l’épreuve, sans distinction nord-sud), c’est une pure et simple impossibilité dans les conditions culturelles et politiques actuelles.

Trinh (Chintara Sukapatana), incarnation du Vietnam impossible

Arrivons-en directement à notre affaire d’hinterland. Suite à une série de combines tarabustées dans lesquelles les officiers supérieurs de Cronauer sont mouillés, car ils veulent se débarrasser de lui et retrouver leur station de radio insipide de jadis, Adrian et Edward se retrouvent, sans le savoir, seuls en jeep, sur une route de brousse contrôlée par le Viêt-Cong. La jeep roule sur une mine, capote, éjecte ses occupants miraculeusement indemnes, et voici nos deux olibrius perdus dans la jungle et cernés tout en douceur par une phalange de soldats d’Ho Chi Min qui leur crient calmement en anglais que s’ils se rendent tout va bien se passer. Quand la situation semble parfaitement désespérée, c’est soudain Tuan, le frère de Trinh, ce jeune garçon, presque un enfant, qui a de l’amitié pour Cronauer, qui les tire de la nasse. Comme dans un rêve, il descend de Saigon dans un petit cabriolet bleu piscine au moteur crachotant, apparaît comme une fleur au milieu de la jungle, les prends par la main et les guide vers un improbable hélicoptère américain qui se replie dare-dare sur Saigon. Les soldats du Viêt-Cong, des hommes très jeunes eux aussi, armés jusqu’aux dents, ont subitement disparu dans la broussaille. Que s’est-il donc passé? C’est tout simplement que Tuan, sa sœur, leurs amis, leurs familles villageoises, le gros des étudiants de la classe d’anglais langue seconde, toute la population ordinaire de Saigon et du Vietnam du Sud en fait, est en contact permanent, intime, polymorphe, organique, avec le Viêt-Cong…

C’est à ce moment que notre saltimbanque radiophonique qui prenait un tel plaisir à lire en onde, sur un mode sarcastique, les télex d’informations pessimistes censurés par l’armée, redevient le bon américain obtus, bien pensant, heurté dans sa morale rigide et sa conception manichéenne de la guerre. Il retrouve Tuan dans un sombre quartier populaire de Saigon, et on assiste alors à une scène extraordinaire, tant pour la sensibilité des deux acteurs que pour la cinématographie (Tuan se dissimulant dans les recoins du quartier, on n’entend initialement que sa voix, pendant qu’Adrian le cherche parmi les hommes et les femmes de l’hinterland. Cet espace et ces figurants sont époustouflants). Adrian: «Les américains sont ici pour aider les vietnamiens. Je te faisais confiance. Je t’ai donné toute mon amitié et… tu travailles avec l’ennemi». Tuan, en larmes, dans son anglais approximatif: «L’ennemi… Quel ennemi?… c’est toi l’ennemi!», et il énumère tous les membres de sa famille tués par l’occupant américain. Adrian Cronauer, atterré, voit soudain sous ses yeux, dans le discours spontané et naturel de cet enfant engagé dans la guerre feutrée du désespoir, la dissolution du Nord, du Sud, du Front, du Juste et de l’Injuste, de toute la conception classique de la guerre… L’imbuvable logique rigide des fronts confrontée à la mouvance si fluide mais si puissante de l’hinterland. L’incompatible distinction entre guerre de conquête et guerre de résistance. Cronauer déconnecte alors complètement. Il ne sait littéralement plus sur quel pied danser sa danse de cabotin. Il sera éventuellement muté, et la guerre continuera, avec des gamins américains de plus en plus nombreux et ayant désormais de plus en plus de difficulté à se réveiller à six heures du matin…

Good Morning, Vietnam, est justement, de tous points de vue, le film du réveil abrupt. Il est à revoir impérativement par toute personne vivant dans un pays occidental entretenant des troupes «aidant» à l’étranger… Tout y est, patent, limpide. Et, devant cette incroyable capacité des américains à inscrire, dans leurs productions culturelles, une si subtile compréhension historique des erreur politiques et militaires qu’il referont de toute façon, comme si de rien était, Reinardus-le-goupil aura ce mot: «Ils sont intelligents, mais ils sont cons»… Oh oui… et c’est en cela aussi que l’Adrian Cronauer brillamment campé par Robin Williams dans Good Morning, Vietnam les incarne si profondément.

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Good Morning, Vietnam, 1987, Barry Levinson, film américain avec Robin Williams, Forest Whitaker, Tung Thanh Tran, Chintara Sukapatana, Cu Ba Nguyen, 121 minutes.

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Qu’est-ce que le stalinisme?

Publié par Paul Laurendeau le 5 mars 2013

Staline par Picasso (1936)

Staline par Picasso (1953)

Il y a soixante ans aujourd’hui mourrait Staline et, rantanplan ritournelle, ses détracteurs ignares continuent encore de bêler et de se lamenter en faisant trop ostensiblement semblant de bien trembler comme des feuilles. Dictateur brutal, assassin livide, génocidaire inflexible. On continue d’ériger Staline en monstre. On fantasme sur ses portraits de mairies et sur ses cyclopéennes images d’Épinal parcheminées, sans même s’aviser du fait que, ce faisant, on continue tout simplement de poissonner dans la propagande soviétique post-stalinienne d’autrefois ou ce qu’il en reste. On transforme la dévotion de jadis en démonisation d’aujourd’hui, en en perpétuant, parfaitement intacte, l’irrationalité frileuse. J’ai de moins en moins de patience pour cette constante propension contemporaine à remplacer l’analyse historique effective, et même la description factuelle la plus élémentaire, par un espèce de petit manichéisme crétin de boutiquier, montrant les bons et les méchants et jugeant l’histoire, sans recul, ni relativisme, ni perspective, ni vision. On commente toujours dans le même sens ce qui nous déplait dans l’histoire, selon des petits critères arriérés de père et de mère de familles étroits, plutôt que de chercher le moindrement à la comprendre dans sa logique propre, pour s’enrichir effectivement de ses si cuisantes leçons. L’injure intellectuelle suprême consiste à assimiler niaiseusement stalinisme et hitlérisme sous prétexte qu’il y a eu de l’autoritarisme et des morts en pagaille. N’importe quoi, confusionnisme, ineptie. Cessons une bonne fois de cerner notre compréhension factuelle dans le saindoux des bobards moralistes. Deux générations nous séparent de ces drames. Les morts on enterré leurs morts et sont morts eux aussi. Notre modeste tâche est de faire la synthèse, de comprendre ce qui s’est passé au maximum, sans constamment enchevêtrer opinion et description. Posons donc la question froidement: qu’est-ce que le stalinisme? Chose certaine, ce n’est pas une doctrine ou un programme politique formulés. C’est un résultat factuel, historique, immense, collectif. Résumons-en le tableau descriptif, très spécifique.

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Inflexibilité objectiviste. Le stalinisme résulte d’une révolution, d’une révolution majeure. Des événements titanesques, profondément supérieurs en complexité et en magnitude par rapport aux personnalités qui les animèrent, ont porté le stalinisme, lui ont donné ses contours, sa forme particulière, sa raison d’exister. Émanation des faits explosifs, le stalinisme garde, très intimement imprimées en lui, une conscience et une soumission envers ces faits supérieurs. Hyper-conformisme inavoué, le stalinisme sait foncièrement que l’histoire se fait à travers l’immense masse de ses acteurs et que chercher à la dévier ne peut résulter qu’à l’écrapoutissement d’un certain acteur et son remplacement par un rouage plus solide, plus inflexible, plus gyroscopique, mieux coulé. Staline c’est un surnom. Cela signifie «l’homme d’acier». L’acteur staliniste est froid et ferme mais c’est parce que la phase historique qu’il sert est implacable. Et il est insensible non par cynisme, opportunisme, arrivisme ou indifférence, mais par pure et simple solidité. La république de Géorgie et les géorgiens ne bénéficieront jamais du fait que Staline (cela s’entend même à son accent quand il parle russe) est un compatriote, un gars du pays. Le fils de Staline, officier capturé et pris en otage par les Allemands pendant la guerre, ne sera pas échangé contre un Reichfeldmarschall (les Allemands exécuteront l’otage). Ce genre d’arrangement, de traitement de faveur de l’ordre de la combine, ne fait pas partie du dispositif intellectuel et mental de ce qu’est l’intentance staliniste. L’acteur staliniste sent que les forces objectives de l’histoire agiront, que les petites républiques se soumettront à la grande, que le peuple soviétique ne cèdera pas au chantage de ceux qui prennent un grand nombre de ses enfants en otage. Le staliniste est calculateur mais, au fond, la soumission machinale aux forces colossales de l’histoire en marche, c’est là le seul calcul qu’il fait vraiment. Quand il se met à croire qu’il peut infléchir les faits à son avantage ou à l’avantage de quiconque, ou les dominer, ou les décrire sans risque, il n’est plus staliniste. Il devient subjectiviste, alors que le stalinisme est fondamentalement un objectivisme.

Crypto-pouvoir (de par l’appareil). Le stalinisme est un pouvoir. Mais ce n’est pas le pouvoir-spectacle emplumé, usurpé et cabot d’un Mussolini ou hystérique, revanchard et mystifiant d’un Hitler. Les présidents de conseils, les commissaires du peuple, les ministres, les tribuns révolutionnaires, les bavards, les agités, les têtes d’affiches, les publicistes… le stalinisme laisse ces rôles à d’autres. Le stalinisme est la quintessence historique et politique la plus achevée de l’éminence grise. Staline garde longtemps un rôle effacé, discret, peu visible. Il occupe un poste pas trop prestigieux au début de son positionnement: secrétaire général du parti communiste. C’est une fonction de plombier, d’intendant, de coordonnateur, de chef de pupitre journalistique classant et sélectionnant des articles écrits par d’autres. Et au lieu de hisser sa personne vers les plus hauts pouvoirs, le staliniste tire les plus hauts pouvoirs vers sa personne. Les plus hauts pouvoirs, disons: les pouvoirs les plus profonds, les leviers, les grands mécanismes, les vecteurs informés d’un appareil qui s’organise comme autorité, par delà les modes, les tendances, les folliculaires et le blablabla. Le stalinisme ne domine pas l’appareil bureaucratique. Il en émane et, éventuellement, l’incarne. Orateur froid, lent, laconique, prosaïque, exempt de pathos ou de passion, Staline fait parler le pouvoir bureaucratique par sa bouche, sur un ton calme. La force faussement tranquille de Staline c’est la trace empirique de la puissance de l’appareil. Par conséquent, il est absolument crucial de se rentrer dans le crâne une bonne fois que quand Staline se met à cultiver des tics de dictateur mentalement délabré (parano, infaillibilisme, cynisme de satrape, scientisme de tocade, antisémitisme), il devient un despote conventionnel et, alors, en soi, il n’est plus intrinsèquement staliniste. Eh oui, les amis, le vieux Staline s’est, en fin de course, passablement déstalinisé lui-même. Khrouchtchev n’aura fait que parachever cette petite œuvre là.

Dédouanement subjectiviste méthodique (de par les adversaires). Le stalinisme est une manœuvre, un louvoiement, un surfing, une survie. Le stalinisme n’est pas une pratique politique d’années calmes ou d’années fastes. C’est un savoir-faire et une action qui opèrent dans le danger majeur permanent. Guerre civile (plombée d’importantes incursions internationales), faillite rurale, famines urbaines, crises de la productivité industrielle, guerre mondiale. Le stalinisme combat certes l’ennemi extérieur. Mais, dans sa facette (inter)subjective, il mène surtout la charge autocritique. Il développe une excellence consommée dans l’art délicat d’encadrer des crises intérieures en les laissant tapageusement fleurir, puis de les faire se solder en l’autodestruction subjective… des autres. Important: les victimes les plus solennelles du stalinisme s’autodétruisent au nom de la cause et de la purification de la cause par la plus radicale et terminale des autocritiques publiques. Le stalinisme joue les droites contre les gauches, les gauches contre les droites, il tire des alliers au centre, les réduit puis les élimine. Le stalinisme corrode et détruit toute compétition, tout vedettariat, toute insoumission frondeuse, toute alternative, surtout les alternatives personnelles, individuelles. On rapporte qu’Hitler enviera la soumission machinale bien huilée de l’armée soviétique, soigneusement purgée avant guerre de milliers d’officiers tête enflée et décorés aux multiples chamarres du temps d’Octobre. Le stalinisme est le contrepoison souverain contre toutes les déviations. Il place la ligne. Les procès de Moscou furent l’exercice de relations publiques suprême de la portion subjectiviste, «dialectique», «autocritique» et infailliblement autoprotectrice du stalinisme.

Fidélité doctrinale de façade. Le stalinisme est une attitude de fausse soumission doctrinale. C’est la posture veule du pseudo-disciple, du vicaire huileux, du thuriféraire ostentatoire, de l’épigone torve, du théoricien tricheur, du tacticien pragmatiste camouflant soigneusement ses initiatives. C’est la scolastique des lendemains qui chantent continuée par des moyens politico-militaires. C’est le mixage internationaliste des nationalités sous haute surveillance des minorités russes des républiques. C’est le stakhanovisme comme déguisement socialiste du fordisme et du taylorisme. C’est la duplicité permanente de la consolidation post-révolutionnaire dans un seul pays. C’est surtout Platon, le modeste lutteur de foire, faisant malicieusement parler le sage Socrate et se cachant sciemment derrière lui. Le principal ouvrage de théorie socio-politique de Staline s’intitule Questions du léninisme. Personne n’a jamais écrit un traité qui se serait intitulé Questions du stalinisme… Dans ce genre d’exposé doctrinal, Staline ne fait avancer ses idées qu’en affectant d’exposer celles de Lénine. Staline embaume Lénine sans lui avoir préalablement demandé son avis. C’est pas simple, intellectuellement, cette affaire là, parce que pour se rendre compte qu’il y a eu déviation, biais pragmatique, distorsion, triche, truc, astuce, révisionnisme (pour reprendre le mot consacré), le penseur de base, le théoricien discipliné, le lecteur assidu, le stakhanoviste honnête, eh bien il doit forer à travers l’épais linceul léninien avant de se taper contre la petitesse et l’absence de vision staliniste… Drôle de dictateur qui s’efface derrière l’étendard d’un maître. Drôle de rouage bureaucratique qui restitue subrepticement l’autocratisme, sans s’allouer la visibilité monarchique ou présidentielle dudit autocratisme. C’est bien qu’il faut apparaître comme le serviteur de la révolution, pas comme son maître. Impérial mais aventurier, Bonaparte a pu dire: La Révolution Française est terminée. Apparatchik quand même lourdement déterminé, Staline n’a pas eu cette latitude.

Fausse faiblesse, souplesse élastique de la trame des rets. Le stalinisme est une grande force hypocrite. C’est une posture radicalement stoïque et faussement flexible. C’est un gigantesque bluff au poker du monde et ce, de droite comme de gauche. Au moment du déclenchement de l’Opération Barbarossa, il y a trois millions de soldats allemands aux frontières de l’URSS. Staline ne dit rien, il semble laisser faire, regarder ailleurs. On a prétendu qu’il ne croyait pas à l’imminence d’une invasion et qu’il s’en tira par la suite, par simple chance. La chance n’a rien à voir avec des événements de cette magnitude. Jamais. Le fait est que Staline avait donné toutes les apparences de la souplesse, de la faiblesse presque, devant l’Allemagne nazie, notamment de par le très calculateur Pacte Germano-Soviétique, si mystérieux et si déroutant pour toutes les gauches (après coup, hein, car sur le coup il fut en fait secret). Les Allemands avancent jusqu’aux portes de Moscou. Ils croient marcher sur du velours. Ils s’empêtrent dans des rets. Froid, indifférent à la somme colossale de destructions subies par son propre pays, Staline vainc incontestablement, imparablement, et c’est d’avoir été sous-estimé. Il n’évacue pas Moscou et finira par prendre Berlin. Il devient l’homme crucial de l’immédiat après-guerre. Et, sur la photo de la conférence de Yalta, il a l’air d’un gros somnambule un peu distrait, presque placide. Ne le croyez surtout pas. It’s an act… Cet homme d’état a feint la faiblesse, la souplesse, la niaiserie, la bonhommie paterne (souvenons nous du surnom vernaculaire de Petit Père des peuples), la modestie ou la distraction, pendant le gros de sa vie de politique. Trotsky le prenait pour un petit joueur. Il détruira Trotsky. Lénine le prenait pour un brutal. Byzantin et subtil, il donnera, à l’aube de la Guerre Froide, au pouvoir «internationaliste» soviétique, une étrange flexibilité caoutchouteuse qui en déroutera plusieurs, à droite comme à gauche, donnant le change pour un bon moment encore. L’URSS ne s’affaissera finalement qu’en vertu du fait que les post-staliniens, Brejnev notamment, subiront comme une sorte de contrainte impondérable l’accalmie mondiale qui fera graduellement ressortir l’armature rouillée, rigide et archaïque, du dispositif néo-impérial post-stalinien. Le stalinisme meurt des scléroses de ses successeurs mais il ne se rend pas, et il n’est pas vaincu. Il n’y a qu’un penseur politique de pacotille comme George Bush Senior pour s’imaginer qu’il a gagné la Guerre Froide! La Guerre Froide (qui ne fut jamais qu’une paix armée) n’a pas été gagnée, elle s’est résorbée. La disparition du stalinisme c’est l’obsolescence des crises révolutionnaires et guerrières du siècle dernier. Hitler et Mussolini furent abattus. Churchill et Truman furent relégués. Staline s’effilocha.

L'homme de l'année du magazine TIME pour 1944

L’homme de l’année du magazine TIME pour 1942

Alors faut-il croire en Staline? Faut-il être stalinien? La question est désormais aussi bizarre que si on se faisait demander: faut-il croire en Cromwell, en Robespierre, en Bonaparte? Faut-il être cromwellien, robespierriste, bonapartiste? Ou alors faut-il conchier Staline? Faut-il être convulsivement antistalinien? La question est désormais aussi injurieuse que si on se faisait demander faut-il conchier Cromwell (qu’on déterra quelques années après sa mort pour pendre son cadavre), Robespierre (qu’on guillotina), ou Bonaparte (qu’on exila)? Faut-il être anticromwellien, antirobespierriste, antibonapartiste? Oh, ce n’est pas d’hier qu’on utilise le discrédit personnel des figures révolutionnaires pour salir l’idée de révolution, ternir son importance, minimiser son urgence. Pas de ça entre nous. S’il-vous-plait, cessons une bonne fois de jouer au foot avec l’histoire… Cromwell, Robespierre, Bonaparte, Staline, ces personnages liges, ces lanternes translucides, ces éléments poreux et labiles furent des émanations révolutionnaires. Comprendre en profondeur ce qu’ils sont, c’est comprendre adéquatement les conséquences reçues des révolutions connues. Sans plus. C’est immense, oui, mais aussi, c’est limité.

Faut-il être révolutionnaire alors? Oui, il le faut. Et oui, il faut attaquer sans faillir les pense-petits ès histoire qui laissent entendre que toutes révolutions, mes petits, débouchent fatalement, providentiellement sur un stalinisme. Ayons la décence de voir combien le stalinisme est quelque chose de profondément spécifique, particulier, concret, conjoncturel. Les particularités d’une conjoncture historique concrète ne sont exploitées pour promouvoir l’immobilisme social que par les éléments voués de toutes façons aux choix de classe réactionnaires. La leçon de l’histoire n’est pas là. L’histoire est un développement asymétrique. C’est aussi une mémoire, une mise en annales des révolutions et contre-révolutions, des crises et des mutations qui ne sont pas «passées» mais plutôt acquises. La leçon de l’histoire est dans l’irréductibilité qui transperce et corrode l’arabesque de ses lois. Il y a eu, il y aura des révolutions. Mais il n’y aura eu qu’un seul stalinisme. Des millions de gens l’engendrèrent et le perpétuèrent, tous ceux et celles qui, sans trop le savoir mais en y croyant toujours un peu (même comme grand pis-aller de protection sociopolitique et de consolidation sociale), mirent en forme historique le développement d’une des grandes phases de passage de la féodalité au capitalisme, celle dont la tête de lecture et la pointe de nef fut, un temps aussi, en Europe Orientale et dans le monde, le ci-devant camarade Staline (1878-1953).

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CHRONOLOGIE SOMMAIRE DU STALINISME

Staline a identifié la survie et la sécurité de la révolution avec sa propre survie. Emmanuel d’Astier

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1905-1921: LÉNINISME – Révolution de 1905 (1905). Naissance de Brejnev (1906). Première guerre mondiale (1914-1918). Révolution d’Octobre (1917). Guerre civile avec profondes incursions internationales (1917-1923). Staline au comité éditorial de la Pravda (1917). Staline commissaire du peuple aux nationalités (1917), puis aux transports et à l’approvisionnement; dans le cadre de ces fonctions, Staline, le seul des grands chefs révolutionnaires bolchevistes à avoir tué quelqu’un des ses propres mains, est appelé à jouer un rôle de commandement militaire de terrain lors de la guerre civile (1918-1922). Nouvelle Politique Économique, dite aussi «capitalisme d’état» (1921-1928).

1922-1949: STALINISME – Staline secrétaire général du parti communiste (1922-1953). Mort de Lénine (1924). Exil de Trotsky (1927, 1929). Lancement des plans quinquennaux et de la collectivisation des campagnes (1928). Naissance de Gorbatchev (1931). Assassinat du tribun populaire Kirov et premières purges (1934). Procès de Moscou (1936-1938). Pacte Germano-Soviétique (1939). Assassinat de Trotsky au Mexique par un agent stalinien (1940). Opération Barbarossa (1941-1943). Défense victorieuse de Moscou (1941-1942). Victoire soviétique à Stalingrad (1943). Prise de Berlin par les Soviétiques (1945). Stalinisation accélérée des pays satellites (1946-1955). Rupture entre l’URSS et la Yougoslavie de Tito, accusée de dérive nationaliste (1948-1949). Premier essai nucléaire soviétique (1949). Révolution chinoise (1949).

1950-1979: POST-STALINISME – Le charlatan Lyssenko incarne la biologie soviétique (1948-1964). Culte de la personnalité, infaillibilisme, scientisme de toc; devenu le Colonel Sanders soviétique, Staline ne gouverne plus vraiment; habituellement vêtu de blanc, il est un emblème pour les statues et les pancartes remplacé fréquemment par des sosies dans les grands événements officiels (1950-1953). Mort de Staline à 74 ans (1953). Assassinat/exécution de son grand sbire Beria (1953). Mise en place du Pacte de Varsovie (1955). Déstalinisation de surface par Khrouchtchev; seul le culte de la personnalité post-stalinien est vraiment affecté (on bazarde statues et pancartes), la structure bureaucratique étant encore trop puissante (1956-1964). Révolte en Hongrie (1956). Rupture avec la Chine, qui juge l’URSS post-stalinienne «révisionniste» (1961). Kossyguine et Brejnev déposent Khrouchtchev (1964). Néo-stalinisme brejnevien, plus rigide parce que moins puissant (1964-1982). Printemps de Prague (1968). Troubles islamistes dans les républiques musulmanes et invasion subséquente de l’Afghanistan pour en soutenir le parti communiste vacillant (1979).

1980-1985: VRAIE DÉSTALINISATION – Solidarność en Pologne (1980). Mort de Brejnev (1982). Ultimes tiraillements entre les post-staliniens et les déstalinisateurs au sommet (Tchernenko, Andropov, Gromyko etc). Michael Gorbatchev, secrétaire général (1985-1991).

1985-1991: DÉMANTELEMENT DE L’URSS – Gorbatchev, devenu secrétaire général en 1985, syndic de faillite officieux de l’URSS, instaure la Glasnost, la Perestroïka puis assure l’intendance forcée du démembrement de l’union des république et le retrait de la référence au «communisme». Le PCUS et la fonction de secrétaire général disparaissent du pouvoir au profit d’une douma multipartite de type bourgeois pour chacune des républiques. La Fédération de Russie occupe désormais les positions qu’avait occupé l’URSS dans les grands forums et sur les grands comités internationaux. Retrait soviétique d’Afghanistan (1989). Dissolution du Pacte de Varsovie et réunification de l’Allemagne (1991).

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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