Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

L’IMAGIAIRE VERGNER par LauBer (Paul Laurendeau, Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus le 15 octobre 2014

Imagiaire vergner

Nous publions, Allan Erwan Berger et moi, L’Imagiaire vergner (pictopoèmes) chez ÉLP (2014). Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire. La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Cent ans plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant le bout rimé à deux petites pages et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. L’imagier prend la photo et l’intitule selon son inspiration mais en évitant sciemment les intitulés descriptifs univoques au profit de vrais titres, au sens fort. Ainsi un papillon bleu sur une fougère ne s’intitulera pas Papillon bleu sur une fougère mais Dans la lande des langues. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un brillant écrivain, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances entomologiques, zoologiques et botaniques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Les photographies naturalistes d’Allan Erwan Berger se prêtent superbement à l’exercice auquel nous nous adonnons ici. Il est clair qu’un courant important de la poésie moderne évolue vers la miniature. Du temps d’Homère et aussi du temps de Malherbe on pouvait écrire des ouvrages entiers en vers. Victor Hugo et Alfred de Vigny, Louis Fréchette et Octave Crémazie, dans le monde francophone, ferment cette marche tonitruante de l’ode, de l’élégie et de la stance. Maintenant, avec Verlaine et Vigneault, le poème aborde le monde du petit, du fin, de l’intériorisé. Et aussi, maintenant, avec Queneau et Gauvreau, il s’approprie, Dada, le grotesque, le bouffon, le cabot le foufou autant que la langueur, le vague à l’âme et la sagesse. La poésie n’est plus un art majeur mais, de ce fait, elle est maintenant vraiment plus libre que jamais. Faire du vers libre, c’est se donner toutes les structures appropriées, de la plus stricte à la plus lâche, de la plus héritée à la plus improvisée, fonction du problème à régler. Nous avons procédé sans hésiter et sans se complexer. C’est pas le devoir qui prime. C’est le plaisir. La joie de la rencontre fatale, universelle, du mot et de l’image.

Vous trouverez ici du comique, du tragique et du lyrique. L’idée de bestiaire, insufflée par Apollinaire, se perpétue, se complexifie et s’affine car mon imagier est très proche de la nature zoologique et botanique. Sans être pastoral, tout ça, c’est certainement passablement bucolique. C’est un hymne inconditionnel d’amour joyeux pour cette nature si dense, si merveilleuse, si fantastique, si fragile, qui n’appartiens à personne mais envers laquelle nous avons tous une cruciale responsabilité de déférence.

Venez avec nous rêver et rimailler, dans L’Imagiaire vergner.

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Commentaire de Ber (Allan Erwan Berger):

C’est un plaisir énorme de voir ce qu’un poète peut tirer des images que l’on a prises. Je me trimbale presque toujours, quand je suis en nature, avec un appareil à la main. Ce n’est pas compliqué, il suffit d’être vagabond, amoureux de tout, gourmand, le nez en l’air et le regard filant dans les coins. Les photos sont parfois bonnes, parfois mauvaises, mais rarement ratées: il suffit alors de promener dedans un recadrage, et l’on y découvre des scènes.

Il suffit ensuite que, avant d’offrir l’image ainsi constituée à son ami Laurendeau, Berger y promène le cadre d’un titre, pour que le poète y découvre alors des mondes, et nous les offre en retour.

Ainsi dialoguent les humains, en papotage sur les formes et les profondeurs de l’Univers. Leurs paroles se font lettres ou peintures, sculptures ou musiques, et c’est tout ça qui est l’Art et c’est pour ça que nous autres d’ÉLP vivons, baignant dans la chaude lumière des muses en farandole.

Les images viennent de France, les poésies sont du Québec.

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LauBer (2014), L’Imagiaire vergner, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Élections québécoises d’avril 2014. Le retour des capitaines de milices…

Posted by Ysengrimus le 7 octobre 2014

Dans les dernières années, l’immense glacier poreux du Parti Québécois s’est lézardé. Il a perdu quelques lamelles sur sa gauche, notamment avec la fondation du petit parti monocéphale Option Nationale, mort-vivant minimaliste qui continue de vivoter. Les pertes à gauche au Parti Québécois sont moins parlementaires qu’électorales, en fait. Les électeurs gauchisants du Parti Québécois sont doucement, au compte-goutte mais inexorablement, ponctionnés, par la formation de centre-gauche Québec Solidaire qui, graduellement, se parlementarise. À gauche du grand glacier quadragénaire du Parti Québécois, on a donc un écoulement, une fuite chuinteuse, une liquéfaction pleureuse qui, de plus en plus perceptiblement, le mine.

Sur la droite du Parti Québécois, la fracture interne a été beaucoup plus abrupte. Le député ex-péquiste François Legault lève et mène la fronde d’une poignée de transfuges droitiers, quitte le Parti Québécois avec eux, d’un coup sec, et part fusionner avec ce petit parti de mouches du coche bombinantes de droite qu’avait été l’Action Démocratique du Québec. La bande des transfuges péquistes droitiers à Legault dissous et absorbe l’ADQ, en peu de mois, s’arrogeant, dans le mouvement, le nouveau nom, largement surfait, pompeux et insignifiant (du moins, pour le moment) de Coalition Avenir Québec. Son ambition n’est ni modeste ni implicite. De fait, la jubilation rassembleuse des droites pousse désormais Francois Legault à sereinement comparer son parti à l’Union Nationale (de Duplessis).

Dans ce dispositif d’équilibristes, passablement malsain et hostile au demeurant, le Parti Québécois représente de plus en plus le Centre étriqué et cerné de la politique parlementaire québécoise. En cela, il reflète de moins en moins la société civile (toujours passablement survoltée par les luttes récentes ayant mobilisé toute une génération au sens critique de plus en plus en alerte), qu’il croit pourtant encore représenter. Pour compenser la plus empirique des pertes subit par sa lente dissolution, le Parti Québécois a cherché, pendant son court mandat minoritaire, à ratisser à droite. Tel fut le but exclusif, délétère et minable de la Charte des Valeurs Ethnocentristes et Démagogiques qui fit avancer la perte péquiste de plusieurs crans. Cet appel du pied des droites idéologiques (sinon fiscales) fut, de fait, un échec cuisant, fermement sanctionné par l’électorat, et qui a, implacablement, entrainé la démission de la cheffe de cette formation, Madame Pauline Marois.

La fragmentation idéologique péquiste prend donc désormais de plus en plus corps politiquement (la gauche d’un bord, les droitiers de l’autre, les hyper-nationaleux dans leur petit coin, le centre-droite qui s’enfonce). Il est hautement improbable que cela soit réversible. L’effritement de cette vaste formation politique, qui marqua l’imaginaire d’une génération, est si important en proportion qu’il ne fut pas sans impact parlementaire. Les législatures québécoises, depuis la confédération canadienne (1867) avaient été, dans leur quasi totalité, constituées de gouvernements majoritaires. Si on excepte l’accident historique de 1878 (marquant l’ouverture de la transition libérale), on peut dire que les gouvernements québécois, une fois élus, n’eurent pas trop de problèmes de conciliation et/ou de copinage parlementaire entre les partis. On observe cependant, depuis 2007, l’accélération sensible de la mise en place insidieuse d’une culture des gouvernements minoritaires à l’Assemblée Nationale. Voyons un peu la liste historique des gouvernements minoritaires au Parlement de Québec:

1878 (durée de vie de vingt mois)
Premier ministre: Henri-Gustave Joly de Lotbinière
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Second parti de coalition: Conservateurs indépendants
Opposition: Parti Conservateur

2007 (durée de vie de vingt et un mois)
Premier ministre: Jean Charest
Gouvernement (minoritaire): Parti Libéral
Première opposition: Action Démocratique du Québec
Seconde opposition: Parti Québécois

2012 (durée de vie de dix-huit mois)
Première ministre: Pauline Marois
Gouvernement (minoritaire): Parti Québécois
Première opposition : Parti Libéral
Seconde opposition : Coalition Avenir Québec

Il est clair que cet impact parlementaire minorisant de la nouvelle porosité friable du Parti Québécois a fait l’objet à cette élection-ci d’un rejet. Patapoliticistes comme ils le sont toujours un peu désormais, les québécois de souche voulaient stabiliser les effets perturbateurs du mouvement de fonte du gros glacier bleu et blanc et en revenir à une chambre majoritaire. Plus politiciens au sens traditionnel, les québécois de branche ont rejeté en bloc (à raison – je les seconde pleinement) l’ethnocentrisme péquiste qui, lui, a enfin osé s’afficher ouvertement (et paya pour). Le vote actuel fut, l’un dans l’autre, bien plus caméral que militant. On a voulu remettre un peu d’ordre sur le tréteau du théâtre. Et, pour ce faire, on vient donc de remettre en selle le Parti Libéral,  les vieux capitaines de milices.

Ce sont des petits intendants méprisables et la force apparente de leur victoire actuelle ne doit en rien laisser croire qu’ils se soient spécialement crédibilisés ou rafraichis. C’est le retour par ressac de la fédérastie pense-petit et veule (le Canada anglais, qui n’y comprend rien, ne verra que le prisonnier strié de blanc et de bleu se résignant derechef et ne brassant plus sa cage), de la droite ordinaire qui, tout tranquillement, se croit propriétaire du pouvoir, du copinage impudent, et des grandes magouilles d’infrastructures. Mais… bon… hein… les électeurs ne retourneront pas aux urnes dans vingt mois mais, en bonne tradition ronron, dans quatre ou cinq ans. Ils ont maintenant la paix électorale jusqu’à la fin de la décennie. Pour ce qui est de la paix sociale, par contre, là, c’est une toute autre chose. Le troc pourrait s’avérer assez aride à terme. C’est qu’on assiste bel et bien ici à un retour bien abrupt et bien rapide aux conditions politiciennes de 2012… l’année du sommet de la crête de la lutte des carrés rouges. C’est donc à suivre.

Rappel du résultat des élections du 7 avril 2014 au Québec

Nombre de sièges à l’Assemblée Nationale: 125
Nombre de sièges requis pour détenir une majorité parlementaire: 63
Nombre de sièges au Parti Libéral: 70
Nombre de sièges au Parti Québécois: 30
Nombre de sièges à la Coalition Avenir Québec: 22
Nombre de sièges à Québec Solidaire: 3
Nombre de sièges à Option Nationale: 0
Nombre de sièges au Parti Vert: 0

Gouvernement majoritaire du Parti Libéral avec le Parti Québécois formant l’Opposition Officielle et la Coalition Avenir Québec formant la Seconde Opposition.

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Nota Bene: « Une représentation strictement proportionnelle à l’Assemblée nationale aurait donné les résultats suivants: 52 députés au lieu de 70 au Parti libéral; 33 députés au PQ au lieu de 30; 30 députés à la CAQ au lieu de 22 et 10 députés à Québec solidaire au lieu de 3. »   [LE DEVOIR]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Ces parlers de la langue d’oïl: si proches, si autres…

Posted by Ysengrimus le 1 octobre 2014

Amien-France

J’ai quand-même envie de vous dire un mot de cette présentation, faite il y a déjà plus de douze ans, d’une communication intitulée « Joual – Franglais – Français: la proximité dans l’épilinguistique » au colloque international Des langues collatérales – Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, organisé par l’Université de Picardie Jules Vernes, le Conseil des Langues Régionales Endogènes de la Communauté Française de Belgique, et l’Office Culturel Régional de Picardie (c’était en novembre 2001).

D’abord, bien, j’ai tombé ma communication, portant sur la perception des proximités linguistiques dans la sensibilité épilinguistique québécoise. C’est qu’au Québec, il y aurait deux idiomes. Le « français », valorisé, promu, revendiqué, et le « joual », stigmatisé, minorisé, combattu. Les élites intellectuelles du Québec actuel font de plus consensus massif sur l’aphorisme suivant: le joual est un franglais. Cette « proximité » du vernaculaire des québécois à la langue du colonisateur est le fondement du danger qu’on lui impute. Il est perçu comme susceptible de faire virer le français du Québec à l’anglais. La sensibilité épilinguistique du même groupe nie de plus toute proximité entre ce joual et un français québécois vernaculaire, un « franco-québécois » typique, pittoresque, domestique… et inoffensif. Les représentations épilinguistiques construisent donc des dispositifs de proximités et d’éloignements valorisant un « franco-québécois » culturellement acceptable, et stigmatisant un joual potentiellement facteur d’anglicisation. Or ce système de constitution des proximités et des non-proximités dans l’idée que s’en donne la minorité élitaire du Québec, cible en fait un seul et unique idiome, dualité Jeckyll/Hyde du parler commun à solide base française de la majorité de la population du Québec. Certains participants au colloque ont fait observer que les organismes linguistiques québécois leur avaient raconté sans frémir que le joual n’existait pas… Assez hideux et bilieux l’insécurité linguistique, quand ça vous pogne dans les tuyaux d’instances officielles…

Puis ensuite, j’ai découvert la culture actuelle des parlers d’oïl. En effet j’ai assisté à un nombre impressionnant de spectacles de chansons en patois picard et wallon, plus un récitatif de poésie, un monologue théâtral, un spectacle de marionnettes, et un film moyen métrage en patois picard. L’impec organisation de la bande à Jean-Michel Éloy, de la section d’Études Picardes, de la fac Jules Verne nous a piloté avec efficacité et enthousiasme dans l’underground culturel du chef lieu picard. Une mécanique de relations publiques rodée au quart de tour. Il est conséquemment difficile de dire si j’ai pris contact avec des sociolectes vernaculaires effectifs, ou si j’ai plutôt assisté à un adroit exercice de promotion culturelle de langues folkloriques pieusement conservées par de matois artistes, dans la mouvance sensible et foisonnante de l’actuelle euro-reconnaissance des parlers régionaux. Tout semblait être prévu pour nous recevoir comme des princes-ethnolinguistes. Trop beau. J’ai même appris avec fracas que l’une des plus grandes rues d’Amiens s’appelle la rue Laurendeau, d’après un notable quatre-vingt-neuvard du cru qui, fort heureusement pour mon moral, signa le cahier de doléances de la commune avec le Tiers. Ce n’est pas un autochtone intégral d’ailleurs, mes ancêtres étant plutôt aunisois de leurs personnes.

Si proches, si autres… ces patois wallon et picard. On crois les attraper, puis ils glissent sur notre conscience, comme un ballon sur l’eau qu’on touchait du bout des doigts, et qui s’en va. Mais, l’un dans l’autre, cette saisissante expérience d’immersion des soirées « collatérales » à la rencontre officielle valait par elle même tous les colloques scientifiques de la terre. Jugez-en vous même sur un échantillon de parole de chanson tiré d’un CD vendu à la sauvette au sortir du théâtre Chés Cabotans d’Amiens, et qui synthétise tout le mystère de nos langues endogènes en quatre lignes:

Déhor i pleut à dagues, pi oz intind dé loin
Un air éd cordéyon, un air éd féte éd fous,
Écorè à ch’comptoér, i rintonne coér un coup
Du jus d’solé qu’o piche in s’écorant à ch’vint.

Ch’bal à Tchot Bért, album Ch’bal, paroles de Jacques Dulphy,  Étiquette Ch’Lanchron, SACEM, 1994, second titre.

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Il y a quarante ans: LACOMBE LUCIEN (de Louis Malle)

Posted by Ysengrimus le 21 septembre 2014

lacombe-lucien

Un film qui fait époque. Avant Lacombe Lucien (1974) le cinéma français avait littéralement inventé, et produit comme savonnette, le sous-genre Film de Résistance. Mais ce cinéma d’après-guerre, compensateur, réparateur, déculpabilisateur, véhiculait une imagerie héroïque cultivant faussement l’idée d’une généralisation de la sensibilité résistante au sein de la population française occupée. La traversée de Paris de Claude Autan-Lara (1956) avec Louis de Funès, Bourvil et Jean Gabin avait fait entendre le premier grincement cynique, grotesque, dérisoire et presque surréaliste sur toute cette période. On en reparlera certainement. C’est cependant Louis Malle qui, trente ans après la Libération, va introduire une nouvelle émotion, à la fois plus sincère, plus ambivalente mais surtout plus profondément douloureuse dans l’évocation des années de l’Occupation. Louis Malle avait douze ans en 1944. Pour lui, il l‘a dit souvent, l’occupation allemande fut le grand traumatisme de l’enfance. Cela dicte inexorablement une sensibilité toute nouvelle à la cinématographie et au traitement du drame français des années d’occupation. L’émotion, douloureuse et plurivoque, que Malle fera culminer avec Au revoir les enfants (1987), est intégralement introduite et campée dans Lacombe Lucien. Le public français de 1974 en restera bouche bée et le cri contradictoire de la bête blessée qui expie dans la douleur se fera alors entendre, dans la critique et dans le public. Encore aujourd’hui, un recul impartial s’impose face à ce cas problème artistique. Aussi, il était important d’installer Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) devant Lacombe Lucien. Née trois ans après la sortie de ce film, canadienne anglophone, cinéphile aguerrie s’asseyant pourtant, l’œil et le cœur purs, devant son tout premier film de Louis Malle, Mademoiselle Griffith se fit soumettre par la portion française de la compagnie de son cinéma de poche le dilemme suivant: À cause de l’irrésistible et mystérieux sentiment d’attachement que nous suscite le jeune collaborateur Lucien Lacombe, on accusa en son temps ce film de complaisance extrême-droitière. Une autre analyse suggère pourtant que c’est justement le charme ambivalent du personnage qui fait accéder le rejet du nazisme et de sa banalisation à un douloureux degré de profondeur critique, débarrassant la réflexion et l’émotion de son simplisme manichéen réducteur. Qu’en diriez-vous, vous qui incarnez la distance historique face à l’Occupation? Mademoiselle Griffith prit sa mission avec sérieux et gravité et on s’installa.

1944. C’est le beau mois de juin et les anglo-américains viennent de débarquer dans le nord de la France. Mais le nord, c’est encore bien loin. Nous sommes dans la petite commune de Souleillac dans l’Aveyron. Nous la quittons à vélo avec Lucien et nous nous retrouvons à la ville (on ne précise pas quelle ville). Lucien Lacombe (joué par Pierre Blaise, une prestation purement magistrale), seize ans, récure les planchers d’un hospice. Taciturne, renfermé, déjà ténébreux, il parle peu. Le premier trait que l’on découvre de lui c’est qu’il a ce que les québécois appellent du visou. Il sait viser avec une arme. Il s’approche d’une fenêtre et terrasse à bonne distance un petit passereau jaune qui pépie dans un arbre, avec son lance-pierre. Moment suivant, le revoici au village, il prend le fusil de chasse de son père (prisonnier en Allemagne) et, malgré les protestations de sa mère (jouée brillamment par Gilberte Rivet) qui lui rappelle que c’est interdit, il part cartonner des garennes. Et il fait cartons sur cartons, quasi infailliblement. Il a vraiment du visou. On le voit casser le cou des garennes lardés de plomb qui frétillent encore. Puis on le voit caresser l’encolure d’un cheval mort que des paysans chargent sur une charrette. Puis on le voit casser le cou d’une poule et la plumer en compagnie des femmes du village. Louis Malle n’a pas lésiné sur la castagne animale en ouverture pour nous montrer en toute simplicité que cet enfant peut tuer froidement, comme n’importe quel paysan, probablement… Puis, on sent graduellement la frustration sourde de Lucien. Sa mère, qui ne sait pas si elle est vraiment veuve ou non, vit quand même en concubinage avec le patron de la ferme. On parle ici et là du maquis et Lucien sait que le point de contact avec les maquisards, c’est l’instituteur du village (joué par Jean Bousquet). Lucien lui apporte donc un gros garenne et lui demande l’autorisation de joindre la résistance. L’homme refuse, faisant valoir que c’est la vraie guerre là-bas et que Lucien est trop jeune. La réaction du jeune homme est insondable. Frustration, indifférence, timidité, continuité du désoeuvrement? Mystère. Lucien continue de faire la navette entre Souleillac et «la ville» mais bosser à l’hospice lui plait de moins en moins. Un soir, une crevaison sur sa bécane l’obligera à marcher des kilomètres et, fatigué, il transgressera involontairement le couvre-feu et s’approchera d’une étrange villa. Il vient de mettre le pied dans le quartier général de la gestapo locale. Il n’y a que des français. L’ambiance est aussi glauque que bon enfant et bizarroïde. On ouvre des piles de lettres de dénonciations (dont au moins une où l’auteur se dénonce lui-même), on procède à des tabassages scrupuleux, mais aussi, on joue au tennis de table, se fait couper les cheveux et on prend le petit déjeuner, le tout dans un décor somptuaire. Le tableau est surréaliste. Visiblement les gestapistes, des hommes et des femmes ordinaires, utilisent ce vaste domaine réquisitionné à la fois comme lieu de travail et de résidence. Lucien fait la connaissance de celui qui deviendra son futur chef, Monsieur Tonin (joué par Jean Rougerie), un policier dézingué pour extrémisme idéologique sous Léon Blum et ayant repris du galon sous Pierre Laval. Paterne, roublard, bonhomme, l’homme amène Lucien, comme en se jouant, à dénoncer l’instituteur de Souleillac comme tête d’un réseau de résistants. Encore une fois, les motivations de Lucien sont impénétrables. Mademoiselle Griffith grommelle, avec son joli accent: Ce n’est pas qu’il trahit par dépit. C’est qu’il déconne par manque de repères… Pendant qu’on amène et passe consciencieusement à tabac l’instituteur de Souleillac, deux gestapistes goguenards approchent Lucien et lui mettent un Luger allemand dans les pattes. Ils lui demandent alors de tirer sur un grand portrait du Maréchal Pétain. Lucien loge une balle sur le noeud de cravate, une balle sur le nez et une dans chacun des yeux du portrait du chef de l’État Français. Les gestapistes, qui croyaient impressionner un enfant en le faisant jouer du flingue, sont finalement plutôt admiratifs. Il a vraiment, mais vraiment du visou, ce garçon. Il n’en faut pas plus. Le voici, sans façon et sans cérémonie, comme si c’était un jeu, enrôlé dans la «police allemande».

Lacombe Lucien va se retrouver le sbire attitré d’un aristocrate facho, tranquille, longiligne et dédaigneux, le très drieux-larochellesque Jean-Bernard de Voisin  (solidement campé par Stéphane Bouy). Luger au poing, ils vont œuvrer au démantèlement des réseaux locaux de résistance. Les miliciens qui les accompagnent portent des chapeaux criards, des costards voyants, des cravates à gros noeuds et des mitrailleuses en bandouillère. Il y a même parmi eux un noir, d’allure très duke-ellingtonesque (Hippolyte, joué avec élégance et classe par Pierre Saintons). Mademoiselle Griffith a alors ce mot: These so called German policemen look more like American gangsters than anything else… C’est l’idée de Malle, certainement, de montrer que l’occupant assoit son contact avec l’hinterland local en mobilisant des réseaux de malfrats… En suivant Jean-Bernard de Voisin dans tout son circuit de magouilles et de combines, Lucien va finir un beau jour par se retrouver dans une sorte de planque genre Annexe d’Anne Frank et y faire des connaissances qui vont enfin faire bouillonner quelque émotion en lui. Le récit prend alors toute sa formidable ampleur. Monsieur Albert Horn (campé, dans une prestation absolument extraordinaire, par l’acteur suédois Holger Löwenadler) est un riche tailleur parisien qui sa cache en compagnie de sa mère et de sa fille et espère passer en Espagne (l’Espagne franquiste est «neutre», c’est déjà un peu moins dangereux pour les réfugiés juifs que la France directement occupée). Jean-Bernard de Voisin extorque petit à petit le riche tailleur en lui faisant miroiter non pas des châteaux mais des refuges en Espagne. Monsieur Horn parle français avec un fort accent mais s’enorgueillit du fait que sa fille (jouée superbement par Aurore Clément) est une vraie française. Sa fille s’appelle d’ailleurs France… Une relation complexe, désaxée, biscornue et douloureuse va alors s’établir entre Albert Horn, France Horn et Lucien Lacombe. C’est le tailleur qui la résumera un jour en disant: Malgré tout, je n’arrive pas à complètement vous détester. Le contraste entre ce jeune homme, non dégrossi mais plénipotentiaire, et ces deux bourgeois, raffinés mais complètement aux abois, est saisissant, désarmant, paniquant, terrible. Lucien fait la cour à France et, là aussi, ça déconne complètement. Elle finit par se donner à lui parce qu’elle en a marre d’être juive. Ces moments sont époustouflants, extraordinaires, hallucinants, maximalement déroutants. Et ici je vais faire une chose que je ne fais pas souvent. Je vais renoncer à vous les résumer. C’est tout simplement qu’il faut les voir. Il faut s’imprégner de cette cuisante et déroutante ambivalence. Il faut aller là où Louis Malle nous entraîne avec ce remarquable quatuor d’acteurs.

Un texte discret en point d’orgue du film nous signale que Lucien Lacombe fut éventuellement capturé et fusillé après la libération du sud de la France. Bilan de Mademoiselle Griffith (je traduis). Le personnage est effectivement ambivalent. Il tue des animaux, abuse de son pouvoir policier, se vautre dans sa petite puissance de toc mais aussi, il est gentil et doux avec sa mère, aime France sincèrement et n’est pas exactement antisémite (il ne comprend rien à tout ce charabia doctrinal obscurantiste et s’en fiche totalement). Bon, fondamentalement, il n’est pas sympathique et je ne suis pas d’accord avec ceux qui auraient prétendu qu’il l’était. Il est et reste suprêmement odieux et exécrable, pas parce que c’est un nazi sectaire, comme le sont certains des gestapistes «théoriciens» qu’il côtoie dans cette «police allemande» si franco-française, mais parce que c’est un nazi bête et un enfant dérouté, privé d’une figure paternelle vraiment responsable. Ce qu’on nous apprend ici, c’est que le nazisme s’empare de jeunes gens ignorants comme Lucien et, jouant de leur fibre violente tout en les maintenant dans leur infantilisme, endoctrine leur action et meuble leur esprit de sornettes nocives sans les éduquer. Ils sont alors comme des chiens mal entraînés et conséquemment sourdement incontrôlable. C’est époustouflant de profondeur et de vérité Il n’y a absolument rien de pronazi là dedans. Je seconde totalement ce commentaire. Trente ans séparent Lacombe Lucien des événements qu’il évoque. Quarante ans le séparent désormais de nous. Le film n’a pas pris une ride. Sa réflexion est sublimement actuelle, intemporelle en fait. Tant pour sa qualité artistique, sa cinématographie superbe, sa direction d’acteur magistrale que pour la force d’évocation du drame qu’il impose à notre devoir de mémoire, il est indubitable que Lacombe Lucien est un des chef-d’œuvres du cinéma français.

Lacombe Lucien, 1974, Louis Malle, film franco-germano-italien avec Pierre Blaise, Aurore Clément, Holger Löwenadler, Stéphane Bouy, Jean Rougerie, Gilberte Rivet, Jean Bousquet, Pierre Saintons, 138 minutes.

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Arnold Schoenberg… l’émancipation de la dissonance

Posted by Ysengrimus le 13 septembre 2014

Schoenberg-Pollini

Il y a cent quarante ans que palestre naissait le peintre et compositeur Arnold Schoenberg (1874-1951). Il est l’émancipateur de la dissonance. Quand on entend fend un air de violon ou de piano, nos habitudes de conformité tonale nous poussent à y anticiper, à s’en vouloir une direction pour la succession musicale. Dans la musiclacule de Schoenberg, le son s’installe à peine puis zobi, il part dans une direction inattendue didule qui crème une nouvelle onction d’attentes. L’impression putative en est une en sibilanitude de craquelures d’assonance en stances d’assonance ou encore de dissonance pense, panse. Comme la musique est fondamentalement un art non-fugue-giratif, seuls teuf-teuf les rythmes, les lignes mélodiques et les cannelu-allalures de notre conformitès auditif se perturbent. Les instruments sont toujours là. C’est le classicisme qui ribatule dans l’émancinonciation de la dissonance.

L’héritage d’Arnold Schoenberg est si tintinabulant que la question s’est posée de l’extapensatation de l’oh-mancipation de la dissonance dans les autres modes d’expression. Pognés de figuratif, la peinture, le filmémoimatographe et le texte ne subiliteraient pas la dissonance en même carapule que la musique. Cette fête tient de ce que la peinture montre un état croutal, le film montre un déroue-roulement, le texte dit, se fictionne, s’essaie. Mais si tu te pifomètres juste ici en cte perlinpinpoint-ci c’est que tu commences â capilotader ce qui se tambouille dans la dynamique du modulo quelque chose du lalalolo présent. Le texte peut dire et dirpé profondis, omnectumon, caramon tout en s’pistillant-installant en émancipation des dissonances. Tu lis un petit toutit essai icitici juste, et pourtant ça t’arrive.

On pense à Dada, au Cucubisme, à Robert Pinget (1919-1997), à Claude Gauvreau (1925-1971) mais aussi à Bobby Lapointe (1922-1972) et à Sol (1929-2005). Il est estrade-inaire, ce succube corrélatif entre peinture et texture sur l’émancipation de la dissonance. Quonad Arnold Schoenberg entrait dans le siècle derniet, on disait aucestui peintres: trouku ton art datouille, est foutu, la phototomatique vient de te planter raide. La réponse fut Cézanne, Matisse, Braque, Miro-bole, Picasso et kirielle. Depuis Laure, les pisse-sur-peinture ont crampé et la croute a vraiment commencé ouida roigner. C’est l’art qui subvertit contrainte comme baleine banquise. La dissonance émancipée distancie le pictural-fractal et le musical-guttural des techniques-machines qui les ferrent et les plombent. L’art en bicyclette se donne du champ, ah, ah, ah, du champ!

Séant m’oblige, sans joie, l’anglature à parler des nazis et pas par Point Godwin. Les nazis, des méchants, des odieux, des régressifs, des aristos longilignes prostrés de fonds de tavernes munichoises, considèrent la musique de Schoenberg et son papaille Anton Webern un «art dégénéré». Méchants, pas fins, pogromeux pognés dans le figuratif au fusain des bergers allemands hitlériens (qu’aurait du resté mauvais peintre, cestui-là. Le rouge sang sur ses toiles aurait mieux valu que le sang partout en sillons d’Europe), trippeux de Wagner héroico-pompier à grosses Hildegardes en tresses blomondes moyenâgeuses de toc. Art aryen de pompe à chambre à gaz de comprend rien SS-chiant. Mais le râle pompier-geignard garde la validité hautement involontaire du fait que l’émancipation de la dissonance est infaillabiblement corrosive en ce sens qu’elle s’installe en grappe de tatamule sur le flanc d’un vieil art mégantérieur, rigiroide de musées, et en fait de l’eau de figue. Peux pas commémensurer à vous dire comment j’adore ça.

Moi, la musique classique clanique, je trouve ça trop lyrique-lyrieux. Vivaldi, vas-y, tu m’ennuie. Il y a que Mozart que j’endure parce que lui c’técoeurant comment c’est grand mais je me tape l’idoine d’idiome dans Mozart parce que le tiku à perruque poudrée qui ricane a caché la musique dedans pipe-puisque ça en chie que c’est grand mais quasiment par accident du lutin encagé dans l’idiome. Sinon, les classiqueux, moi je commence avec Béla Bartók (1881-1945). Avant ça, c’est pour les ascenseurs puis le fond sonore de faire la file avant d’aller s’assoir sur le Pêre Noël. Bartok, Mahler, Schoenberg, Webern, Berg, John Cage pouis le filigrane qui s’ensuit. C’est ça les classiquesques que j’endure… autrement c’est du lirique-lireux flonflonesque de patate à roulette de frappés métronomeux qui veulent pas s’insécuriser dans le son. Je le redis: sans joie.

Tu vois comme on se comprend. Tu continues de lire tant et tant que m’a te causer de mon poteau Franki, rencontré en 1984 sù Paris. Franki, il jouait du violoncelle dans un orchestre de chambre avec ses poteaux. Bon lireux, bien balancé. Tempéré du bout de l’archet parfait. Il le faisait pas s’entransporer son petit cercueil à manche mais il pouvait en tirer un air qui se tenait pas pire que l’autre. On se trouve un soir que je soupe chez eux de cacasser de mon compatriote juste mort Glenn Gould (1932-1982). Franki, Glenn Gould, il frémit et sussu-murmure qu’y trouve béqui joue son piano comme un robot. Moi, je contrebalbute que «Boite à musique! Donne m’en du robot de ce zinc là tant que t’en veux! » Et je lui dis que les pièces pour pianorobi de Schoenberg par Gould me fissurent une deuxième raie de cul à tous les coups, tant c’est grand. Franki me regarde comme si j’étais sculpté dans du cylindre polluant innommable et me dit, épidermique, homérique, en vrai beau fusil: «Je les ai jamais entendu mais j’imagine bino bino. Gould et Schoenberg sont chacun ce qu’il peut arriver de mieux à l’autre». Le fait que Franki soit un interprète musico lyrico-tsointsoin en fait pas un gars moins intelligent que l’autre gars du racoin et, grenades de Grenade et Banco de Bangkok à part, je lui demande frontal ce qu’il trouve tant qui manque à Gould & Schoenberg De Concert (calembour). Vla le Franki qui m’assomme de m’assèner: «Le sentiment». Il m’a de par la suite tonituré qu’il préférait la capilotade de piano du Schoenberg en tant que telle que jouée par Maurizio Pollini (voir image du saute en l’air d’ici juste supralpaga), qu’il l’a vu en concert et que ça s’y fleurissait en grande flonflonne: LE SENTIMENT. J’en suis resté comme deux pointes de tarte au sucre bien meilleure que tous les rondes d’effflanques du monde. Qui veut me pondre que la musique encapsule du sentiment ne voit pas, n’entend pas, ne goute pas, ne sent pas que Schoenberg est l’émancipateur du sensoriel auditif et que pour le sentiment des temps et des fistules, torche ton flanc, pour euphémiser. Je le redis: lyrique-lyreux-lirique-lireux.

Ceci dit bien dit, on peut pas parler de l’atonal sans parlailler du sériel. On peut pas parler du sériel sans instiller des redi-dites. On peut pas redire sans glo-roses talabules. On peut pas s’écrire sans voir revenir des réponses. On peut par réverser sans instiller l’irréversible. On peut pas jouer une seulette note mille fois sans que des nuances s’installent. On peut pas John Cage sans Paul Valéry. On peut pas comprendre la musique si elle nous fait penser à quelque chose. On peut pas kabyle parler de l’atolan sans parlesaillez du sériel. On peut pas parler du sériel dans une pelle sans instiller des redites. On peut par redire sans glorifier la tendance à gloser talabule. On peut pas s’écrire orangeraie sans voir revenir des réponses bleu azur. On peut par réversifier sans instiller l’irréversible, et vice versa, et son contraire. On peut pas jouer une seule note de piano mille fois dans un fo-fosse d’orqual sans que des nuances s’installesquent. On peut pas John Bull sans Fanfan Latulipe. On peut pas comprendre la musique si elle nous fait REpenser à quelque chose. On peut pas Arnold Schoenberg quelque part sans Hoppalong Cassidy d’autre part.

Arnold Schoenberg est l’émancipateur de la dissonance. L’est mord-pas-le-mort et moi aujourd’hui, je pense à lui, je l’écoute et j’écris ainsi ceci, ici. Ce que je dictabule ici peut et doit se dézinguencoder. Merci.

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Alain Soral: labilité des thèmes et stabilité des thèses

Posted by Ysengrimus le 7 septembre 2014

De par le jeu des implicites de Dieudonné ceci est désormais un crypto-signal anti-juif d’autant plus imparable qu’il est anodin. Qui vous poursuivra pour avoir brandis un ananas?

Alain Soral (né en 1958), intellectuel franc-tireur, «dissident» et martyr médiatique, se donne comme dénonçant la «suprématie américano-sionisto-bancaire». Ce «théoricien» est ce qu’on appelle en bon québécois un piton collé (littéralement: une touche coincée, c’est-à-dire quelqu’un avec une idée fixe, un leitmotiv, une hantise, une lubie): la «domination par la communauté juive organisée» du monde contemporain. Mais, en fait, pour tout dire, on hypertrophie catastrophiquement la dimension d’agitateur de marotte de monsieur Soral. On voudrait ne voir en lui qu’un anti-juif à redites. C’est ce qu’il est, bien sûr. Mais il est autre chose aussi. Quelque chose de pas plus original mais de beaucoup plus articulé, insidieux et construit. Alain Soral traite d’un foisonnement de questions sociétales et il faut attentivement le suivre pour bien dégager la stabilité de ses thèses à travers le flux chatoyant de ses thèmes. Alors, s’il-vous-plait, laissons le dada «antisioniste» de monsieur Soral (et de ses objecteurs) de côté un petit peu et intéressons nous tout simplement à ce qu’il dit d’autre, très globalement. Fouillons un peu dans ce qui fascine tant ceux et celles qui se laissent séduire par le discours d’Alain Soral. Les formulations en italiques ici sont des citations explicites de monsieur Soral même.

Il faut dire merde au «système».  Alain Soral critique le «système». Il l’emmerde et lui fait une quenelle. Promoteur explicite de la parole gauloise, il évite pourtant soigneusement certains mots, trop crus pour lui, sans doute. Le mot «prolétariat» est rare dans sa bouche (pas complètement absent, cependant). Il se tient aussi à bonne distance du mot «athéisme» ainsi que des mots «impérialisme» ou «hégémonisme» qui font trop marxisants. Il évite aussi de parler de «capitalisme» sauf quand il critique en sous-mains ceux qui le critiquent (Le Monde Diplomatique ne mérite absolument pas son prestige de journal indépendant critique de la société capitaliste). Le ton de monsieur Soral fait, par contre, vachement intellectuel (fallacieusement) gauchisant. La tonalité théoricienne entendue est solidement en place. Il sonne savant et vachement éclairé et calé, sans faire pompeux, dédaigneux ou médiatique-baveux. Il explique souvent la genèse historique (largement imaginaire) des phénomènes qu’il prétend décrire et a une remarquable aptitude à introduire comme nouvelles, vachement songées, et résultant d’une réflexion apparemment profonde, les idées sociopolitiques ou socio-historiques les plus rebattues. C’est un excellent mélodiste de la pensée. Il sait bien arpéger, varier et jouer d’harmonies astucieuses, tant et tant qu’il faut quand même creuser un peu dans le kaléidoscope musical pour la retrouver, la rengaine des implicites peu louables qu’il est en train de réactiver en nous, souvent épidermiquement, spontanément. L’axe Soral-Dieudonné, une insoumission je dirais un peu libertaire, un peu punk, souvent jeune séduit indubitablement. Et la dénigrer primairement et injurieusement ne rime à rien. Il faut l’analyser pour ce qu’elle indique. Les révoltés qui prennent Alain Soral pour un des leurs parce qu’il promeut la quenelle et dit vous nous faites chier gagneront à ne pas se laisser trop bercer par son séduisant flux verbal. Stop, c’est magique! Sommes-nous vraiment ici dans une pensée si subversive que ça, sous prétexte qu’elle fustige la finance mondiale inique, l’impérialisme militaire ricain putride et le gouvernement français incompétent (comme un peu tout le monde le fait en ce moment)?

La vraie synthèse black-blanc-beur, c’est nous. Outre sa «révolte anti-système», l’autre élément susceptible d’éveiller un illusoire et superficiel enthousiasme chez Alain Soral, c’est son antiracisme déclaré. Il interpelle en permanence, en leur tendant ostentatoirement la main, les français originaires de l’immigration, les vrais musulmans du quotidien (voire même, de temps en temps, les Français de confession juive ou juifs du quotidien). Alain Soral juge, sans frémir, qu’on a organisé l’islamophobie en France et que cette mascarade de préjugés (qui seraient fabriqués de toutes pièces et instillés de haut en bas chez les petites gens) est en fait une invention des socialistes (qui, au passage, auraient aussi inventé le colonialisme). Il dit ensuite: si les français veulent avoir moins peur des musulmans, le mieux qu’ils aient à faire c’est de donner la parole aux musulmans que nous avons chez nous à Égalité & Réconciliation c’est-à-dire des musulmans intégrés, des musulmans patriotes. Il y a donc maintenant —c’est une observation empirique qui n’a pas échappé à Alain Soral— des musulmans bien pénétrés de valeurs réacs (et qui ne font en fait que réactiver à la sauce française celles qu’ils détiennent déjà). Ce sont ces musulmans de droite que l’on cherche désormais à rejoindre. Alain Soral est un tacticien social qui a compris que la xénophobie genre Le Pen père est désormais nuisible à l’extrême-droite. Il a saisi le fond récupérable des Français musulmans et entend sereinement établir sa jonction avec eux. Suave, il leur dit: c’est à vous de décider par votre intelligence et par la façon dont vous allez dialoguer demain si vous voulez participer à ce renouveau du peuple de France et à la reprise du pouvoir du peuple de France sur lui-même ou si vous voulez être les harkis de l’anti-racisme institutionnel. Ceci est crucialement le seul trait authentiquement original et novateur de la mouvance Alain Soral. Il prétend que Dieudonné (qui est antiraciste dans sa chair) et lui apportent un rire de réconciliation susceptible de rabibocher le peuple de France, tout le peuple de France, français de souche, français de branches. Cette option doctrinale dispose de ses médias alternatifs (Il faut aller sur Égalité & Réconciliation si on veut de la bonne info alternative) et ses théoriciens. Albert Ali, Farida Belghoul et Mathias Cardet qui eux incarnent la France black-blanc-beur, la France antiraciste et même la France multiraciale qui est un constat et dont il faut se sortir par le haut. Voilà. C’est l’histoire de France. Elle est comme ça. L’antiracisme a la qualité imparable d’être profondément consensuel. Qui réprouvera Alain Soral ici? Plus personne. C’est une dynamique d’intégration à laquelle même l’extrême-droite accède dorénavant. Il le prouve. Le réac théorique et tactique du modèle Soral ne compte plus pour sa blancheur de peau mais pour ses idées. Quand on prend attentivement connaissance des vues sociales d’Albert Ali, de Farida Belghoul et de Mathias Cardet, on s’en avise. Il y a des gens d’extrême-droite dans tous les groupes ethniques… et ils sont tous électeurs.

La gauche est nécessairement une gauche «caviar», vieillotte, bobo (et sionisée). Quand Alain Soral affirme qu’on impute la colonisation à la droite alors qu’elle a (dit-il) été faite par la gauche, il vise surtout le socialisme institutionnel français des deux derniers siècles. Mais toute la gauche est dans son collimateur. Alain Soral est très adroit pour faire sentir les travers et les traits ridicules, guindés et mesquins de ceux qu’il nomme les rentiers de la gauche politico-culturelle. S’ils passent à la télé, ils sont foutus car les médias conventionnels sont magnifiquement instrumentalisés par Alain Soral comme marqueurs du discrédit qu’ils méritent d’autre part. Et si votre gauchiste ne passe pas à la télé et n’a pas pignon sur rue dans les journaux ou chez les éditeurs, il ne sera pas pour autant épargné par Alain Soral. Le plus obscur trublion de gauche, noyauteur ou pas, sera nécessairement un trotskyste (jamais un léniniste, ou un maoïste, au fait. Encore moins un stalinien). En un amalgame martelé et martelé, les juifs (vraiment ou illusoirement) de gauche sont systématiquement visés. Monsieur Soral n’a d’ailleurs plus du tout besoin de radoter qu’ils sont juifs. Les noms suffisent. Trotsky, Blum, Hollande, Fabius, Vals etc. Le plus solide des magmas est celui qui colle dans l’implicite. «Sionisée» ou non, la gauche caviar institutionnelle est toc, vioque, chnoque, et Alain Soral ne se gène pas pour le signaler, le réitérer, l’exemplifier. Il n’a d’ailleurs qu’à se pencher. Que voulez-vous, Alain Soral n’échappe pas à la sociologie qu’il prétend dominer. Il est un indicateur de crise, à gauche inclusivement. Celle-ci devrait en prendre de la graine autocritique. C’est hautement improbable qu’elle le fera. Et ce dogmatisme avachi de tous nos bobos rouges-roses est un autre des facteurs qui font qu’Alain Soral joue sur du velours quand il fustige la gauche.

Le secret de la crise sociale est «bancaire». Alain Soral se donne comme menant un combat contre l’oppression bancaire et la spoliation bancaire. Il se pose en promoteur du sursaut authentiquement démocratique de défense des peuples opprimés par la puissance bancaire. Encore une fois, qui s’objectera? Les banques sont des bandits en cravates aux abois, tout le monde le sait. C’est là un autre de ces confortables truismes dont Alain Soral sait si bien intellectuellement s’alimenter. On commence à tiquer quand on observe que le gros de l’économie politique critique version Alain Soral est, l’un dans l’autre, bancaire. Pouvoir bancaire, logique bancaire, racket bancaire, oligarchie bancaire (dont il dira, en un souffle, qu’elle est un défilé de francs-maçons et d’agents impériaux), oligarchie atlanto-bancaire-sioniste, Le modèle économique dont monsieur Soral fait la dénonciation pourrait de fait se résumer en une phrase tonitruante: l’oligarchie mondialiste atlanto-sionisto-bancaire est le fascisme contemporain. Alain Soral est ici beaucoup plus proche des doctrinaires de l’extrême-droite classique, issue directement de la crise de l’entre-deux-guerres. Cette dernière en effet puisait le gros de son fond de commerce dans le ahanement des agriculteurs et des petits commerçants contre les banques qui les extorquaient. D’ailleurs monsieur Soral rejoint discrètement cette clientèle plus traditionnelle de l’extrême-droite française en faisant la promotion de la petite entreprise dans un système mixte similaire à celui qu’on aurait soi-disant parachevé sous De Gaulle. Ce penseur est, de fait, très explicite dans sa valorisation de l’esprit d’entreprise et du droit d’entreprendre. Non-marxiste (plutôt qu’anti-marxiste, en ce sens qu’il ne combat pas le marxisme, il l’ignore, tout simplement), Alain Soral n’a pas une analyse très perfectionnée de la crise des structures du capitalisme actuel. Comme le firent Poujade et Le Pen père avant lui, il se contente de tonner contre les riches et les banques. Cela est une ficelle consensuelle toujours facile en temps de crise et ça a aussi le grand avantage de laisser sous le boisseau toute la portion du capitalisme commercial et industriel qu’Alain Soral laisse solidement en place dans son «utopie». Il n’en parle tout simplement pas. Ici, ce sont les mouvements d’extrême-droite post-1929 qui fournissent le blueprint schématique autant de l’analyse «compréhensive» (économiquement régressante) de l’oppression que de la rhétorique «contestataire».

Le féminisme est une affaire de bourgeoises. La foire aux idées rabattues dans la pensée d’Alain Soral va particulièrement s’accentuer quand il parlera de féminisme. Sans être devant un masculiniste explicite, on observera vite qu’on a affaire à un solide crypto-conservateur en matière d’égalité des hommes et des femmes. Les femmes ne se sont pas libérées d’elles-mêmes au cours du développement des forces historiques, selon monsieur Soral. C’est une astuce, un truc, un bon tour inter-subjectif que leur a joué la société marchande pour les faire passer de l’oppression du mari à celle du patron. On manipule les revendications féministes, enfin de libération des femmes, qui sont souvent légitimes, pour en réalité les mettre au service de la société marchande et de la société du salariat, ce qui est la même chose. De toute façon pour acheter faut un salaire. Et en fait on s’est servi des revendications féministes d’émancipation pour mettre les femmes au travail salarié, pour en faire des travailleuses salariées et des consommatrices, ça été en deux temps. C’est le revendications féministes souvent légitimes qui est piquant ici (pourquoi pas: toujours légitimes?). En tout cas, à cette analyse-esbroufe, qui masque soigneusement tout ce que l’oppression matrimoniale à l’ancienne de la femme servante domestique sans revenu pouvait avoir de limitatif et de contraignant, on jouxte, en le présentant comme une découverte issue de soigneuses recherches, le poncif réactionnaire de l’origine bourgeoise du féminisme. L’intérêt de l’émancipation féministe a souvent été l’intérêt des bourgeoises, des femmes de la bourgeoisie et elles l’ont rarement identifié comme tel. En réalité les trois quarts des combattantes féministes sont des bourgeoises. Et, de plus, le féminisme ne vous vaut pas grand-chose si vous êtes de droite. Ça correspond à la sensibilité de la bourgeoise de gauche. Et de bien démolir cette cible pathétique et facile qu’est de toute façon Simone de Beauvoir. Confondant féminisme objectif sociétal et féminisme (corporatiste) de droite, Alain Soral nous sert comme résultat d’analyse une dynamique d’oppression pendulaire inextricable pour les femmes. Se libérer pour une femme de classe populaire c’est se libérer du travail en devenant femme entretenue. Se libérer pour une bourgeoise, c’est sortir du foyer où elle s’ennuie et aller faire un travail intéressant. Cette situation est donnée comme résultant du féminisme qui conséquemment ne peut que tourner en boucle dans l’illusoire roue de la cage. L’affirmation suivante: Est féministe une personne qui considère que les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… n’est PAS d’Alain Soral (elle est en fait de moi, Paul Laurendeau).

Valorisation de la Russie non-soviétique (et de l’Iran). On commence de plus en plus, en compagnie de monsieur Soral, à bien s’installer dans les idées principielles de la tradition écrite et non-écrite de l’extrême-droite française. Avant de s’y engloutir irrémédiablement, notons un autre trait original de la pensée politique d’Alain Soral: son opinion sur Vladimir Poutine. Vladimir Poutine s’est battu de façon très très intelligente sur le plan diplomatique pour éviter pratiquement le déclenchement de la troisième guerre mondiale en Syrie. Alain Soral juge, en conscience, que Poutine fut rien de moins que le De Gaulle de la crise syrienne. On ne va pas épiloguer ou, comme il dirait lui-même, en rajouter (sur le retour de l’emprunt russe —privé et dans l’autre sens cette fois-ci— ou autre chose). On ne va pas ricaner non plus (ou se faire pro-ricain pour autant)! Simplement, il y a dans ce choix de valoriser si ouvertement les dirigeants russes des indices historiques nouveaux, hautement révélateurs, et très intéressants (qui mériteront éventuellement des développements ultérieurs). Voici d’ailleurs, pour curiosité, la liste, courte mais non exhaustive, des pays ou états qu’Alain Soral et Dieudonné ménagent toujours très soigneusement dans leurs analyses: Russie non-soviétique, Iran, Syrie, Libye khadafiste. Toute une nouvelle géopolitique de l’extrême-droite européenne et de ses provignements internationaux s’en dégage, en pointillés pour l’instant.

Il y a un irréductible esprit français. Les francophones (africains et québécois inclusivement) en sont. Malgré la géopolitique qu’il se donne ou affecte de se donner, Alain Soral n’est certainement pas un internationaliste. De fait, quand Alain Soral parle de géopolitique, il la formule habituellement de façon finalement très franco-centrée et insidieusement néo-coloniale. Nous avons intérêt à développer nos relations européennes à l’est avec l’Allemagne et la Russie. Nous avons intérêt à maintenir, à potentialiser sur le plan économique et culturel cet axe nord-sud qui est la Francophonie et qui est les liens que nous avons avec notre ancien empire colonial qui sont des gens qui parlent français et qui partagent beaucoup de nos valeurs. Je parle de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, d’une partie de l’Afrique noire francophone. Et c’est l’intelligence française et l’intelligence de ces français d’origine immigrée de mettre en avant ce qu’ils apportent à la France et non pas de s’opposer de façon absurde en niant effectivement qu’il y ait une France majoritaire européenne on va dire même blanche et catholique culturelle. Toujours deux poids, deux mesures, donc, finalement, quand on avance dans la compréhension du rapport à l’immigrant…. La grandeur de la France n’est vraiment pas morte, pour monsieur Soral. La France a un certain génie qui s’appelle le génie français et ce génie n’est pas mort. Et, il le dit très explicitement: on vit bien en France, beaucoup mieux, disons, qu’en Arabie Saoudite. Monsieur Soral est finalement très candidement crypto-cocardier. Quand on le dénude un peu de son grand costume de flafla théorique, on retrouve le franchouillard du cru bien ethnocentriste, blanc cassis, et finalement aussi bleu-blanc-rouge que Mireille Mathieu.

Nous sommes catholiques. Comme Dieudonné, Alain Soral n’a aucun scrupule à s’ériger en moraliste. Je me bats pour la morale, pour le bien, pour la dignité. Mais plus que d’une valorisation du moral, Alain Soral se réclame d’une valorisation du sacré. Il affirme qu’il y a une mauvaise dualité des libéralismes. Il y a, d’une part, un libéralisme philosophique entraînant un irrespect du sacré et, d’autre part, il y a une absence de libéralisme économique issu d’un oligarchisme hiérarchisé et mondialiste, tuant le petit commerce et la petite entreprise… Il faudrait, toujours selon monsieur Soral, inverser cette situation. Il faudrait éliminer le libéralisme philosophique et restaurer le sacré. Il faudrait restaurer le libéralisme économique et la libre entreprise. Après l’agriculteur, le petit patron de manufacture et le tenancier du magasin général, voici donc nul autre que le curé du village qui pointe l’oreille. Monsieur Soral déplore qu’on vive dans un monde destructeur du sacré. Il insinue souvent que l’idée catholique traditionnelle reste encore celle qui serait la meilleure à suivre, notamment sur les questions éthiques. Mais —on l’a vu— notre curé de village a su se moderniser, se mettre à la page. Il veut aujourd’hui tenir compte des autres monothéistes théocrates, dont il admire tant l’efficacité réactionnaire. Catho mais pragmatique, il observe que les musulmans vivent dans un monde qui a encore un sens du sacré. Il rêve donc d’une manière de panthéisme militant. Nous, nous le vérifions à Égalité & Réconciliation. Nous le démontrons que la réconciliation nationale se fait parfaitement entre français catholiques et français musulmans, des lors qu’on est pas manipulés par cet intermédiaire sioniste. Les curés et les imams pourraient parfaitement s’unir pour reprendre leurs ouailles bien en main. Et Alain Soral ne se gène pas pour le dire et le promouvoir. Depuis sa chaire, il dit ouvertement aux musulmans de France: la communauté majoritaire française européenne culturelle catholique est tout à fait prête à vous tendre la main et à partager la France avec vous parce que vous en êtes et vous avez la légitimité beaucoup plus que les sionistes, puisque vous êtes issus de l’ancien empire colonial. On a donc aussi affaire, en compagnie du néo-colon de bon ton, à un théocrate de terrain, un négateur implicite de la déréliction sociétale contemporaine, avec tous les dangers rétrogrades, fumistes et intellectuellement nuisibles que cela entraîne.

Un compagnon de route du Front National 2.0. Communiquant directement sur internet avec le peuple de France, Alain Soral croit très candidement à l’authenticité de l’implication politique et parlementaire de l’extrême-droite et ce, pas seulement en France. Par exemple il juge, en conscience, que le parti d’extrême-droite grec Aube dorée est un parti qui défend les intérêts du peuple grec. Et comme il souhaite une reprise de pouvoir du peuple français par lui-même, il croit aux vertus politiques et parlementaires du parti populiste Front National. Alain Soral fait très ouvertement valoir que le Front National est un mouvement d’opposition au pouvoir oligarchique inique, à l’occupation de la France par des élites corrompues qui travaillent pas pour les intérêts du peuple de France, on l’a bien compris. Ceci dit, même si finalement [Jean-Marie] Le Pen est le plus sympa des hommes politiques, le Front National qu’Alain Soral endosse de plus en plus explicitement, c’est le Front National 2.0. En tant que français de souche, patriote, je sais profondément que le Front National incarne le peuple de France et que c’est le peuple de France qui va finir par se révolter contre l’oligarchie européiste, bancaire, communautaire etc. Ce peuple de France sait que sa voix est portée aujourd’hui par le Front National de Marine LePen et [Florian] Philippot. Dans cette version javellisée, crédibilisée et proprette du FN nouveau, la xénophobie grognassière et goguenarde qui avait fait la gloire flamboyante d’un Jean-Marie Le Pen est ouvertement retirée du calcul. Ceci permet au compagnon de route Alain Soral de faire des appels d’alliances de fonds qui, de fait, au plan idéologique et théorique apparaissent de moins en moins improbables. Le Front National a un grand avenir politique en France, c’est une évidence. Et je dis moi aux musulmans, il est temps que vous disiez à ce parti du peuple que vous faites partie du peuple, que vous en êtes, que vous aimez la France et que vous en êtes, et que vous dialoguiez avec le parti qui représente le peuple de France. La nouvelle bataille du cyber-espace ne fait jamais trop vite oublier à Alain Soral qu’il y a aussi la bonne vieille bataille des urnes. Marine Le Pen, pour sa part, garde soigneusement ses distances de ce théoricien frondeur… sans se tenir trop loin non plus. La suite sera du plus haut intérêt.

Alain Soral dans son espace de communication internet

Alain Soral dans son espace de communication internet

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Et… qui finance les activités de communication d’Alain Soral? Euh… Ce ne sont pas les ricains ni les occupants de la Palestine, en tout cas… Pourtant tout ça, ça coûte pas des clopinettes. De par le travail de communication très perfectionné d’Alain Soral, l’extrême droite française et européenne se retrouve littéralement en situation de redite intelligente. Elle ânonne toujours mais ne matraque plus. Elle s’articule, s’explicite, se vend… et, de par ces nouveaux arguments de vente, les préjugés sociaux les plus malodorants de l’occident se lavent plus blanc et se redonnent une légitimité toute fraîche. Cela ne rend pas l’extrême droite plus adéquate politiquement ou moins dangereuse socialement. Cela la rend tout simplement plus efficace dans l’art de faire sa com, d’assurer l’intendance d’une démagogie moderne et rutilante, en s’adaptant subtilement aux technologies autant qu’aux clientèles qu’on prétend attraper. Notons que ceci s’accomplit, pour le moment, sans flagornage hyper-relativiste, c’est-à-dire sans faire la moindre concession doctrinale, électoraliste ou autre. La labilité des thèmes respecte scrupuleusement la stabilité des thèses. L’attitude d’Alain Soral n’est pas libertaire, ardente, brouillonne ou révoltée. Elle est méthodique, froide, calculée et programmatique. Or, tout cela ne se fait tout simplement pas sans prévisions… prévisions budgétaires inclusivement. Comme j’en ai les oreilles un peu rabattues, la seule chose que j’aimerais entendre Alain Soral m’expliciter maintenant (car elle m’instruirait vraiment), ce sont ses sources de financement. Je sais qu’elles sont principalement françaises, allemandes, iraniennes et russes mais j’aimerais bien voir la fiche budgétaire détaillée de toutes ses activités de diffusion internet, de conférences publiques et d’édition. Comment s’assurent la couverture de ses frais de mise en scène vidéastique, le paiement du salaire de ses recherchistes, ses coûts juridiques etc. Découvrir les entrées et les sorties d’argent, avec les bailleurs de fonds, ce serait captivant. Ce serait là une autre «conspiration» fort intéressante à fouiller. Un jour peut-être.

Sources:

Couverture de l’actu d’octobre—novembre 2013 pas Alain Soral

Alain Soral sur le féminisme

Alain Soral sur le libéralisme (et autres développements)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À RODIN (sur une sculpture de Serge Khodalitzky)

Posted by Ysengrimus le 1 septembre 2014

La sculpture À RODIN de Serge Khodalitzky (ne en 1938)

La sculpture À RODIN de Serge Khodalitzky (né en 1938)

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À Rodin

À Rodin, j’ai voulu dire
Que l’on peut coexister
Sans pour autant s’imiter,
S’empoigner, se contredire…
J’ai voulu le saluer,
Parler de son influence
Et, sans trop le révérer,
Faire sentir sa persistance.
La forme et le matériau
Quelque part, c’est la même chose.
C’est poésie ou c’est prose
Mais ce sont toujours nos mots.
De Rodin, j’ai voulu rire
Un petit peu, pourquoi pas.
C’est pour… comme… le subvertir
Et pour avancer d’un pas.
Camille Claudel, elle aussi
Figure là, dans mes pensées.
Et, quand je cogite ceci,
Elle est proche, elle est citée.
À Rodin, j’ai un peu rendu
Un hommage, on peut le dire
Avec ces broutilles tordues
Qui me poussent et qui me tirent
Vers un monde percé, perçu,
Zébré de figuration
Et dont les pensées perdues
Cherchent leur penseur, à l’occasion.
À Rodin j’ai voulu signaler
Que, malgré les différences
Et les temps et les distances,
On peut toujours s’entr’aimer.

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Poème de Paul Laurendeau, tiré de Serge Khodalitzky (2014), Assemblages, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Islamo-conservatisme en crise. Il faut relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi

Posted by Ysengrimus le 21 août 2014

persepolis

L’islamo-conservatisme électoralo-politicien (Égypte, Turquie et, dans une autre dimension probablement plus fondamentale, Iran) est en crise et il semble bien, cette fois-ci, que ce soit une crise plus interne que compradore. L’islamisation de la société est en train de cramper. Occident ébaubi, tu veux comprendre? Laisse donc une iranienne du cru t’en parler un peu. Il faut absolument lire ou relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi, dont on commémore cette année la décennie d’existence finalisée. Il est maintenant possible de se procurer cette bande dessinée culte dans la superbe réédition de 2007 qui a l’atout indéniable de relier ensemble, en un ouvrage portatif et agréable à lire, les quatre tomes des éditions originales de 2000-2003. En effet il faut pouvoir lire en un jet l’histoire extraordinaire et touchante de cette femme iranienne née en 1969 et témoin incontestable du déroulement de la première grande révolution républicaine post-marxiste de l’histoire moderne. La chronique que nous livre Marjane Satrapi débute à Téhéran (Iran) en 1980 (avec certains retours sur la fin des années 1970), un an après la Révolution Islamique, et se termine, toujours à Téhéran, le 4 janvier 1996, le jour de la mort d’une figure cruciale du récit, la grand-mère de la protagoniste autobiographe. En une quarantaine de tableaux portant tous un titre dans le style le plus usuel de la bande dessinée classique, on va donc suivre l’histoire à la fois simple et terrible de cette enfant d’un temps nouveau, depuis l’âge de dix ans jusqu’à l’âge de vingt-six ans. Elle va nous guider à travers les tempêtes successives de la répression des dernières années du régime du Shah, de l’exaltation de la révolution républicaine, du resserrement du régime totalitaire islamiste, de la guerre Iran-Irak et de la première Guerre du Golfe de 1991. Issue des classes libérales perses laïques éclairées (et aisées – le père est un ingénieur concepteur d’usines), Marji enfant rappelle la Mafalda de Quino, Marjane adulte rappelle la Cellulite de Bretécher. Le regard qu’elle porte sur sa vie et le monde est pénétrant, lucide, insoutenable de justesse et de précision. On traite tant du drame historique de l’enfant intimement imprégnée des événements quand La Storia se précipite, que du drame de la femme adulte moderne en crise de redéfinition (y compris dans son rapport à l’homme, à la famille, à son instruction, à son corps et à son apparence). Dans cette fresque toute simple, digne des plus grands moments de synthèse ethnoculturelle sur fond de rendez-vous historique d’un Salman Rushdie, l’Orient et l’Occident se rencontrent (Marjane vivra quatre années en Autriche au plus fort de la guerre Iran-Irak, quittera l’Iran définitivement pour la France en 1994). Sans misérabilisme, sans parti pris excessif, sans lourdeur didactique, le récit manifeste une fascinante aptitude à clarifier les problématiques politiques et à faire sentir le poids des crises et des régimes dans le monde concret des petits objets et des postures sociales et intimes de la vie ordinaire. Marjane Satrapi témoigne ouvertement, avec l’impartialité et l’honnêteté des grands chroniqueurs. Tout passe et tout nous est livré à travers son regard d’enfant, d’adolescente, de jeune adulte. On comprend ouvertement qu’elle est avantagée par les représentations intellectuelles éclairées, la solide rationalité, l’inébranlable stabilité affective et les moyens financiers de sa classe. On la voit défier les autorités scolaires et universitaires, faire des fêtes, fumer de la drogue, rencontrer des hommes et échapper au fouet des commissaires islamiques parce que papa et maman paient la caution. Le jugement porté par ce témoignage est sans concession, même envers l’autobiographe elle même, ses illusions romantiques, ses tricheries, son insouciance, sa détresse. Et, finalement au fil de cette riche narration, on n’échappe pas à ce qui est important. Ce qui est important c’est une femme iranienne et fière de l’être sur Vienne, occidentalisées et déboussolée sur Téhéran qui vit un cheminement prométhéen truqué par les atouts de sa position de classe, mais malgré tout éblouissant et profondément méritoire. Sorte de Spinoza rationnelle perdue dans la tempête délirante de l’islamisme policier iranien (et de la décadence libertaire occidentale, dans sa période autrichienne), Marjane traverse l’islamisation de l’école élémentaire, les deuils cruels en cascade dus à la révolution et à la guerre, l’angoisse insupportable des bombardements, la vie recluse et déphasée des réfugiées politiques, l’isolement individualiste des adolescentes paumés du monde occidental, le décrochage estudiantin, la déroute aigre-douce du retour au pays, une série d’épisodes dépressifs, le sexisme maladif de la faculté des Beaux-Arts de Téhéran, l’échec d’un premier projet professionnel d’envergure, un mariage contraint par le conformisme social, un divorce, un départ définitif. On accompagne une femme moderne dans toute sa complexité et portant en elle, en plus, Persépolis, non pas le site archéologique mais bien la «Ville Iran» que l’on peut décoder comme étant Téhéran, un paradoxe urbain de plus sur cette planète de plus en plus petite. Il y aurait certainement lieu de reprocher au récit certaines simplifications d’importance finalement assez secondaire par rapport à l’urgence du propos (notamment une connaissance superficielle et idéalisée de l’Amérique et de la teneur de son implication compradore dans la guerre Iran-Irak en particulier et dans la crise brutale et de plus en plus militarisée du Moyen-Orient en général), mais il reste que la synthèse est éblouissante et que le témoignage est crucial. Captivant, magnétisant, poignant, le livre ne nous tombe des mains que lu.

Le texte d’origine est en français (l’auteure est une ancienne du Lycée Français de Téhéran) et cela donne au lecteur francophone la joie supplémentaire d’un accès direct à la langue et au ton très libre de la version originale. Le dessin est sobre, finement esquissé, mi-figuratif, mi-cartoonesque. C’est du noir et blanc, au sens strict du terme (pas de gris). Dans le jargon technique des graphistes, on dit que ce sont des aplats, c’est-à-dire des figurines et des fonds de décors aux teintes contrastées et sans relief. C’est que c’est dans le récit et le témoignage que réside la puissance du relief… L’artiste a un sens très vif du lien organique entre le détail et le tableau d’ensemble et sait donner une densité particulièrement tangible à tous ses personnages, même les plus esquissés. Son aptitude naturelle pour la narration par capsules est particulièrement efficace et donne un résultat singulièrement vivant. Un aperçu de l’ambiance et du traitement du monde dans cette superbe oeuvre planétaire est parfaitement disponible au sein de la culture web. Il suffit en effet de visionner les bandes annonce du long métrage d’animation basé sur cet ouvrage, lancé en France en 2007 et couronné du Prix du Jury à Cannes. Voici une bande dessinée et un long métrage qui en disent bien plus long sur la crise interne de l’islamo-conservatisme que bien des dégoisis éructés depuis le premier monde. Et le regard est femme. Enfin femme. C’est absolument incontournable.

Marjane SATRAPI (2007), Persépolis, L’Association, Collection Ciboulette, 365 p. [Bande dessinée de 24.5 cm sur 16.5 cm, non paginée]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Des déterminations sociales de la musique comme art non-figuratif

Posted by Ysengrimus le 15 août 2014

Le Jazz? Le Jazz, c’est une musique pour hippies qui ont des enfants…

Un amateur de Rock inconnu, circa 1975

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orchestre de Buddy Bolden

Bon la musique. Le plus moderne des arts anciens. La crise radicale et permanente de la conformité en art. ATTENTION JE PARLE ICI EXCLUSIVEMENT DE LA MUSIQUE SANS PAROLE, À L’EXCLUSION DE TOUT EXERCICE MUSICAL DE QUELQUE NATURE INCORPORANT DU TEXTE. EN EFFET, ARTS MIXTES, FIGURATIFS DE PAR LEDIT TEXTE, LE CHANT ET LA CHANSON SONT EXCLUS DU PRÉSENT COMMENTAIRE. C’est que, dans le mot suivant de Theodor Adorno: L’émancipation de la musique, aujourd’hui, est synonyme de son émancipation par rapport au langage verbal et c’est elle qui fulgure dans la destruction du «sens» (Adorno 1962: 137), je n’hésite pas une seconde à remplacer aujourd’hui par de tous temps car je crois que cet aphorisme procède de la définition fondamentale de la musique comme art non-figuratif.

Alors, quand on pose la question de l’influence de la musique (sans parole, donc) sur les comportements, on la pose trop simplement, trop superficiellement. On oublie habituellement un fait qui reste central si on veut se lancer dans ce type de réflexion. C’est le fait que la musique est le plus ancien des arts non-figuratifs. Cela implique de la stabilité mais aussi des variations qui procèdent de ce que la musique fait bien plus que de ce qu’elle évoque ou «dit» (vu qu’elle ne dit rien, ne peint rien, n’imite rien, sauf elle même). Par exemple, au siècle dernier, quand le Jazz est joué dans les campagnes, on y retrouve de la guitare et du banjo. Il entre dans une ville portuaire, la guitare et le banjo disparaissent au profit du tuba et du piano. Le Jazz quitte ensuite la Nouvelle-Orléans et monte au nord. Le tuba disparaît alors et la clarinette est remplacée par un saxophone. Aussi, pour qui aimait le saxophone, la clarinette sonnait «sud», le banjo sonnait «campagne» sans que ces instruments n’aient jamais cherché à évoquer le sud ou la campagne comme le font, disons, un tableau bucolique ou un poème pastoral.… Il y a une influence auditive, élective, totalement non figurative entre les instruments, les lignes mélodiques, les pièces interprétées et le groupe social qui s’approprie une nouvelle mode musicale. Comprendre comment cette influence se déploie est quelque chose de fort complexe qu’il faut éviter de réduire à des comportements simplistes de consommateurs qu’on apaise dans un centre commercial. Je crois, avec Sidney Finkelstein, que, sur une base individuelle ou collective, quelqu’un est influencé par une musique qu’il se trouve à avoir lui même influencée au départ. La version la plus simple de cette idée est que quelqu’un gardera une attention et une tendresse pour une musique se rapprochant des sonorités de la musique qu’il aura entendu, disons, dans son enfance ou son adolescence. Mais on pousse plus loin l’idée en proposant que notre sujet s’intéressera à la musique qu’il aura obtenu par sa propre influence, pendant son enfance ou sa jeunesse. On observe effectivement qu’il y a une corrélation entre la musique produite dans une société et la société qui la produit. Le compositeur individuel ne dispose pas d’une autonomie créatrice absolue. Il s’exprime inévitablement dans un idiome spécifique, même si parfois il est avantagé par une originalité radicale qui pousse vers l’avant la compréhension que son art fait du développement social. De fait, la musique avance parce que la société avance. Ayant la même origine que le processus social et constamment imprégné de ses traces, ce qui semble simple automouvement du matériau évolue dans le même sens que la société réelle, même là où les deux mouvements s’ignorent et se combattent. C’est pourquoi, la confrontation du compositeur avec le matériau est aussi confrontation avec la société, précisément dans la mesure où celle-ci a pénétré dans l’œuvre et ne s’oppose pas à la production artistique comme un élément purement extérieur et hétéronome, comme consommateur ou contradicteur. (Adorno 1962: 45). Je ne marche pas trop dans l’idée de la musique ou l’art comme manifestation d’un génie isolé et fixe. Même les grands artistes solitaires comme Thelonious Monk ou Anton Webern ne sont que des indicateurs du fait que la société construit de toute pièce la solitude de l’artiste, comme elle met les criminels en prison ou chronicise les malades et les vieillards. Le contenu artistique du «génie» est une empilade d’acquis sociologiquement explicables. Toutes les formes musicales, et pas seulement celles de l’expressionnisme, sont des contenus sédimentés. En eux survit ce qui autrement serait oublié et qui ne serait plus capable de parler directement. Ce qui autrefois chercha refuge auprès de la forme subsiste, anonyme, dans la durée de celle-ci. Les formes de l’art enregistrent l’histoire de l’humanité avec plus d’exactitude que les documents. Aucun endurcissement de la forme que l’on ne puisse interpréter comme négation de la dure vie. Mais que l’angoisse de l’homme solitaire devienne canon du langage des formes esthétiques décèle quelque chose du secret de la solitude. La rancune contre l’individualisme tardif de l’art est bien mesquine, car elle méconnaît la nature sociale de cet individualisme. Le «discours solitaire» dit plus de la tendance sociale que le discours communicatif. En insistant sur la solitude jusqu’au paroxysme, Schönberg en a révélé le caractère social. (Adorno 1962: 53-54). La musique (sans parole) est toujours musique d’un espace ethnoculturel, d’un dispositif géo-social, d’un temps, d’une génération (au sens lâche du terme). C’est pas pour rien qu’en l’écoutant, on voit défiler devant soi (et ce, toujours parasitairement) les images effectives (réminiscentes) ou fantasmées (connotatives) de ces lieux et de ce temps, cinématographie sensorielle en rafale que la musique ne signifie pas, mais qu’elle évoque en somme métonymiquement, et comme implacablement.

Ceci dit, on doit crucialement faire observer qu’une certaine immobilité stratifiée du produit artistique résulte du fait que des groupes sociaux stables s’intéressent à une musique relativement stable elle aussi. Le Jazz, le Rock, la Pop, le Dance, le Rap, le Country et la musique atonale vont, même sur deux ou trois générations, tendre à rejoindre grosso modo les mêmes segments sociologiques. Il y a dans tout cela plus de stabilité ethnoculturelle qu’on ne se l’imagine initialement. Et même les progrès ou les régressions peuvent être analysés comme des indicateurs sociaux, finalement d’une (toute) relative stabilité. Le concept de forme musicale dynamique qui domine la musique occidentale depuis l’école de Mannheim jusqu’à l’actuelle école de Vienne, suppose justement un motif maintenu comme identique et nettement dessiné, fut-il infiniment petit. Sa dissimulation et sa variation se constituent dans le seul contraste avec ce que l’on a conservé identique dans le souvenir. La musique connaît le développement uniquement dans la mesure où elle contient quelque chose de solide, de coagulé; la régression stravinskienne, qui voudrait remonter à un stade antérieur, justement en raison de cette tendance, substitue la répétition au progrès (Adorno 1962: 170). Cette solidité qui dépasse les modes se trouve ensuite complexifiée par le fait que la musique est un objet commercial. Je la retiens pleinement, cette cinglante idée de musique commerciale de ma jeunesse, et j’y vois justement une redite, une répétition, une conformité des formes qui confirme que la production d’un certain nombre d’artistes inspirés d’origine a suffisamment de résonance sociologique pour que le commerce s’en empare et la fasse entrer dans une dynamique de redite et de faux progrès qui forme la mise en place des modes tout en édulcorant et détruisant le contenu artistique d’origine. The term commercialism should not be applied, however, to the desire of the musician to be paid for his work, and paid commensurate with his talent. Neither should it be applied to the desire of the jazz musician to use the prevailing musical language of his period and audience. The step from the amateur or semi-amateur status for most of the New Orleans musicians to the status of a musician paid for his work and making a profession of it, was a progressive step. Commercialism should be restricted, as a term, to what is really destructive in culture: the taking over of an art, in this case popular music, by business, and the rise of business to so powerful a force in the making of music that there was no longer a free market for the musicians. Instead of distribution serving the musician, distribution, where the money was invested, became the dominating force, dictating both the form and content of the music. It tended to force the musician into the status of a hired craftsman whose work was not supposed to bear his own individuality, free thought and exploration of the art, but was to be made to order, to a standardized pattern. [Le terme commercialisme ne devrait cependant pas s’appliquer au fait qu’un musicien tient à ce qu’on le rétribue pour son travail et ce, conformément à son talent. Le terme ne devrait pas non plus s’appliquer au souhait qu’a le musicien de Jazz de faire usage du langage musical avec lequel l’auditoire de son époque est familier. Les étapes du passage du statut de musicien amateur ou semi-amateur au statut d’artiste rémunéré faisant de la musique sa profession furent très graduelles pour les musiciens du Jazz néo-orléanais. La notion de commercialisme devrait s’appliquer exclusivement à ce qui est culturellement destructeur: le détournement d’un art, en l’occurrence de la musique populaire, par le commerce et l’émergence du commerce comme puissance si dominante dans la production musicale qu’il n’existe plus de marché vraiment libre pour les musiciens. La distribution au service des musiciens devient alors la distribution en fonction de là où l’argent est investi. Le commercialisme est devenu une instance si puissante qu’il dicte la forme et le contenu musical. Cela force alors le musicien à se cantonner dans le rôle d’un fabriquant salarié dont le produit musical n’exprime plus ni la personnalité, ni la libre pensée, ni la volonté d’exploration artistique mais bien une soumission ordonnée et servile à un modèle musical standardisé] (Finkelstein 1948: 103). On a donc une synthèse de sédiments non-figuratifs, agencés ensemble par un certain nombres d’artistes-phares puis, complication supplémentaire, diffusés ensuite et graduellement détériorés à travers la structure de mise en circulation et de fausse perpétuation divertissante et décorative des canaux commerciaux. Jazz is an art of melody. Much of this melody consists of folk songs taken from the most varied sources, gathered up into the general body of jazz, as the spirituals took to themselves hymn tunes and square dances. In the period of flourishing New Orleans rag, blues and stomp jazz, new melodies came from fresh sources: old French dances that were still part of the city’s living music, Creole songs, minstrel show tunes and dances, songs and dances of Spanish origin, military and parade marches, funeral marches, spirituals and hymns, square dances, even the mock-oriental music heard in vaudeville. The jazz musician loved melody. He both improvised his own melody, and played a familiar melody with deep affection, adding only the accents and phrasings that any good artist, folk or professional, adds to a work he performs. [Le Jazz est un art de la mélodie. Une portion significative des mélodies de Jazz sont des airs folkloriques puisés à une myriade de sources. Ces airs se sont trouvés regroupés dans le corpus général du Jazz, un peu comme les chants d’église avaient regroupé dans le même ensemble hymnes religieux et danses villageoises. À l’époque florissante du Rag néo-orléanais, du Blues et du Jazz rythmé, des mélodies nouvelles jaillirent de sources nouvelles: vieilles danses françaises faisant encore partie du fonds musical vivace de la ville, chants créoles, airs et danses de numéros de minstrel shows, chants et danses d’origine espagnole, marches militaires et airs de fanfares, marches funéraires, chants d’église, hymnes religieux, danses villageoises, et même la musique orientale de toc qu’on pouvait entendre dans les vaudevilles. Le musicien de Jazz adorait les mélodies. Il pouvait soit improviser sa propre mélodie soit jouer un air connu, en l’investissant d’une affection profonde, n’y ajoutant que ces accentuations et ces phrasés que seul le bon artiste, artisan ou professionnel, sait incorporer dans la pièce qu’il interprète] (Finkelstein 1948: 55). Je dirais que c’est donc à travers ce qu’Adorno appelle les contenus sédimentés de la musique qu’il faut aller rechercher les segments d’activité et de rapport à la vie que les différents groupes sociaux établissent avec la musique. On augmente alors nos chances de mettre la main sur une influence ethnoculturelle, au sens fort, qui soit mutuelle (société – musique, puis musique – société). Cela ne se restreint pas à la pratique bassement behavioriste de mettre de la musique douce dans les magasins pour que le bon peuple ralentisse le pas et achète plus. Par delà le commercialisme, c’est de l’origine socioculturelle des intérêts musicaux que nous devons tenir compte. Ladite origine socioculturelle s’avère également discriminante. N’hésitons pas à méditer les données les plus prosaïques la concernant. Encore au jour d’aujourd’hui, les enfants d’agriculteurs sont plus de 72% à déclarer se rendre sur des festivals, mais ne sont qu’un peu plus de 10% à fréquenter les salles de musique pop actuelle. A contrario, les enfants dont le père est cadre ou exerce une profession intellectuelle supérieure sont ceux qui sortent le plus fréquemment dans des salles dédiées aux musiques pops actuelles (55.6 % d’entre eux déclarent s’y être rendus). Inutile de dire que ces données statistiques procèdent aussi de l’aménagement du territoire: les scènes de musique pop actuelle touchent principalement un public urbain, là où l’offre des festivals est mieux répartie en région et est à même de concerner, par exemple, des enfants d’agriculteurs habitant loin des grandes agglomérations. (Source: «Les comportements adolescents face à la musique», Le Pole, octobre 2009). Bon, vous voyez où je veux en venir. On écoute la musique qu’on a, attendu qu’on a la musique qu’on écoute. Le Jazz et la musique atonale sont totalement tributaires de ce type de déterminations géo-sociales et socio-historiques. Je doute fortement que les écoles de peinture et de sculpture soient sujettes, pour leurs parts, à un tel dispositif de répartition démographique. Les préférences culinaires et vestimentaires, par contre, oui. C’est que la musique, comme la cuisine, le vêtement et la parfumerie, est un art des sens et il y a indubitablement une ethnologie précise de l’assouvissement desdits sens…

Pour nous rapprocher de ce que peut vouloir dire la compréhension des fondements sociaux d’un art populaire, au sens sociologique et ethnologique du terme, rien de tel que la musique comme objet d’analyse. Comme elle ne représente pas (contrairement à son tout petit frangin, le seul mode d’expression sonore figuratif imaginable: le bruitage), comme elle ne dit rien, ne dessine rien, ne raconte rien, n’argumente rien, elle n’est pas tributaires d’un enjeu de conformité descriptive ou narrative au monde. Adorno fait une analogie bien hasardeuse quand il s’exclame: La peinture moderne s’est détournée du figuratif, ce qui en elle marque la même rupture que l’atonalité en musique, et cela était déterminé par la défensive contre la marchandise artistique mécanisée, avant tout contre la photographie. À l’origine, la musique radicale n’a pas réagi autrement contre la dépravation commerciale de l’idiome traditionnel; elle a été l’antithèse de l’industrie culturelle qui envahissait son domaine. (Adorno 1962: 15). En se détournant du figuratif, la peinture a troqué le monde objectif empirique pour un monde de concrétude formelle jaillissant des pulsions exploratoires, automatistes ou formalistes, du peintre (et ce, là je seconde Adorno, comme affrontement direct des arts photographique et cinématographique). Par contre, en se détournant de la tonalité, la musique ne s’est jamais détournée que… de la musique qui jouait avant elle! Ce qui fut une crise de la représentation figurative en peinture ne fut qu’une crise de conformité mélodique et rythmique en musique. C’est que, finalement l’un dans l’autre, ce suave produit hautement socio-historique qu’est la fausse note (Adorno 1962: 47) ne date pas d’hier. Le po-po-po-pom de la cinquième symphonie de Beethoven en était quatre fameuses pour le tympan tendu et éduqué de l’auditoire autrichien poudré et roide de 1808, sinon pour le nôtre… car la musique, le plus moderne des arts anciens, fut et demeure la crise radicale et permanente de la conformité en art.

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Rare est la musique qui ne cesse d’être ce qu’elle fut; qui ne gâte et ne traverse ce qu’elle a créé, mais qui nourrisse ce qu’elle vient de mettre au monde, en moi.

J’en conclus que le vrai connaisseur en cet art est nécessairement celui auquel il ne suggère rien.

Paul Valéry, «Choses tues», dans Tel quel, Folio essais, p. 14.

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SOURCES:

ADORNO, Theodor (1962), Philosophie de la nouvelle musique, Gallimard, Collection TEL, 222 p. Cet ouvrage est constitué de deux essais. Le premier, intitulé «Schönberg et le progrès» (pp 41-142) établit une corrélation entre la musique atonale du vingtième siècle et le rejet de la pensée philosophique positive et conformiste. Le second «Stravinsky et la restauration» (pp 145-220) explore la recherche de l’authenticité formaliste qui ne se sépare pas de l’héritage des prédécesseurs mais y retourne et le retravaille. La réflexion d’Adorno intéresse parce qu’on y trouve une recherche très poussée de philosophe sur la relation entre musique (sans parole — quoique sur ce point Adorno ne soit pas tout à fait rigoureux) et pensée fondamentale, surtout pensée de réflexion, de subversion, de rejet du commercial et du conforme mais aussi de logique, de pureté et de structure. La musique s’associe à un sentiment de révolte et le manifeste dans son expression, sans le représenter comme le ferait un film, une narration ou une image.

FINKELSTEIN, Sidney (1948), JAZZ: A people’s music, International Publisher, New York, 180 p. Cet ouvrage propose un survol historique de la musique folklorique américaine, du Blues, et du Jazz à travers les différents changements de styles que ces derniers ont connu à la fin du dix-neuvième siècle et tout au long du vingtième: Dixie, Be-bop, Mainstream Jazz, Cool, Free Jazz, New Thing etc. La force de ce travail réside dans l’effort constant de maintenir la relation entre le Jazz et la vie ordinaire et les luttes d’émancipation de ceux qui le jouent. On finit par comprendre que la musique est une émanation sociale qui ne fait pas qu’influencer les comportements, vu qu’avant de les influencer, elle en émane, en sort et les reflète sociologiquement, historiquement, et pas seulement individuellement. Il y a un lien indissoluble entre la vie sociale d’un peuple et la musique qu’il joue. Et aussi, la musique la plus expressive est en fait celle d’un peuple qui lutte, qui résiste, qui combat pour son droit au respect et à la vie.

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Paru aussi (en version abrégée) dans Les 7 du Québec

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Socio-historicité des « français non conventionnels »: le cas du JOUAL (Québec, 1960-1975)

Posted by Ysengrimus le 7 août 2014

« -Tu sais une chose, Lemieux? Je suis amoureux de ta langue, j’en suis épris, il y a lengtemps que je me penche sur les mots, le verbe est mon culte, tu m’écoutes ou tu m’écoutes pas, Sacrament?

-Je vous écoute.

-Tu me dis tu, tout de même! Je suis pas un trou-de-cul, comme on dit en joualon. Tu sais ce que je veux dire, le joualon, ta langue? »

Marie-Claire Blais, Un joualonais sa joualonie, p 7.

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Souvenir-dun-Joual

Résumé: L’idée de « français non conventionnel » n’échappe pas à la relativité socio-historique. Une classe sociale inscrite dans une étape donnée de changement historique dote (pour un ensemble précis de raisons) d’une dimension symbolique temporaire l’idiome parlé par une autre classe sociale inscrite dans les mêmes changements. S’instaure alors un conflit entre deux normes objectives pour lesquelles la norme de l’autre sera lue comme une non conventionnalité. Lutte inégale, où les classes dominantes ou positionnées détiennent les armes de propagande et où les classes dominées ou en accession possèdent la masse des locuteurs. Entre 1960 et 1975, la rapide mutation de la société québécoise a amené la minorité élitaire en restructuration à jeter un regard soudain réprobatif sur le vernaculaire parlé par les masses. Le concept épilinguistique péjoratif de JOUAL a alors été pris en charge pour cristalliser l’activité démarcative des adversaires, puis des alliés de la valorisation du vernaculaire. Nous tentons de ramener cette crise spécifique d’un « français non conventionnel » au Québec à ses fondements socio-historiques: le passage brutal d’une économie basée sur le secteur primaire à une économie de services et les chocs sociolinguistiques afférents à cette situation.

Abstract: The idea of a « non conventional French » does not escape socio-historical relativity. Within a specific process of historical transformation, one social class may confer a temporary symbolic dimension upon the idiom spoken by another social class. This can lead to a conflict between two objective norms inasmuch as one class will label the opposite norm as « non conventional ». The resultant struggle is uneven since the dominant will control the propanganda machine while the dominated or developping class will hold the vast majority of speakers. From 1960 to 1975, the social shifting of Québec society brought the élite minority-in-transition to abruptly discredit the vernacular spoken by the majority. A pejorative epilinguistic concept known as JOUAL became the focal point which allowed the elite to expose the activities of the opponent class as well as the activities of those who defended or supported the vernacular spoken by the majority. This paper deals with the underlying socio-historical factors which generated this « non conventionnal French » crisis within Québec, specifically the abrupt transition from a ressource-based to a service-based economy including the relevant sociolinguistic clashes.

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C’est sous l’étiquette JOUAL que l’ensemble des particularités du parler vernaculaire français de la majorité de la population du Québec est entré dans la conscience des minorités élitaires de la période 1960-1975. A travers le débat entre puristes et « joualisants », une transposition intellectuelle (inévitablement déformante) des luttes de classes de l’époque se constitue. De variété ignorée, inexistante pour la conscience élitaire, la langue québécoise devient, au sens fort du terme, un français non conventionnel qui s’investit temporairement, bien malgré ceux qui le parlent, d’une dimension cruciale de symbole. Le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse (1984) résume très bien la version élitaire à propos du joual:

« JOUAL n, m. (prononciation pop. de cheval au Québec). Parler populaire à base de français fortement contaminé par l`anglais, utilisé au Québec.

ENCYCL – Inventé par André Laurendeau, utilisé pour la première fois en 1959 dans un article du Devoir et mis à la mode l`année suivante par le frère J. P. Desbiens dans Les insolences du frère Untel, ce terme a été employé d`abord dans un sens péjoratif pour désigner le français populaire de Montréal, puis brandi comme un étendard par l`école de Parti pris en vue d`assumer la condition d`un prolétariat colonisé. Combattu vivement par ailleurs et dénoncé comme une dégradation du langage dont ne pouvait que bénéficier l’anglais (Jean-Marcel Paquette, Le joual de Troie, 1973), le joual a été illustré au théâtre et dans le roman par Michel Tremblay et Victor-Lévy Beaulieu. Il a tenté momentanément Jacques Godbout et Marie-Claire Blais, mais, par la suite, sa faveur a décliné. »

Le propos du présent exposé est de démontrer que loin de se ramener à des débats d’écoles littéraires comme semble le laisser entendre cette version des choses, la question du joual s’inscrit dans une mouvance idéologique aussi rapide que complexe dont le déterminisme fondamental a été la tertiarisation brutale de l’économie du Québec, économie dont la composante dominante avait longtemps été le secteur primaire. L’une des nombreuses conséquences de ce phénomène socio-économique aura été un bouleversement des représentations épilinguistiques. Sur deux décennies, la question de la langue de communication de la majorité de la population du Québec a soudain accédé à une dimension d’enjeu national. La langue du locuteur dont le père avait été bûcheron et dont le fils allait devenir travailleur social est devenue au cours des années soixante l’objet d’une attention soutenue jusqu’à la panique de la part des minorités élitaires québécoises. Celles-ci découvraient avec stupéfaction que leurs concitoyens s’exprimaient dans un français qu’elles sentaient totalement non conventionnel en vertu des critères qui étaient traditionnellement les siens. Elles s’empressèrent de désigner le sociolecte majoritaire à l’aide d’un métaterme déjà ancien: JOUAL.

Initialement le terme n’était pas employé substantivement mais comme adjectif dans l’expression parler joual qui signifiait, avant 1960, quelque chose comme « jargonner ». Le ton de l’article d’André Laurendeau, nationaliste réformiste écrivant pour la classe intellectuelle dans le journal Le Devoir à la fin des années cinquante, et prétendu « inventeur » du métaterme (contre cette croyance, cf Laurendeau 1987b) donne une excellente idée du malaise des minorités élitaire face aux boulversements sociolinguistiques enclenchés par la conjoncture de l’époque.

« J’ai quatre enfants aux écoles, des neveux et nièces, leurs amis: à eus [sic] tous ils fréquentent bien une vingtaine d’écoles.

Autant d’exceptions, j’imagine. Car entre nous, à peu près tous ils parlent JOUAL.

Faut-il expliquer ce que c’est que parler JOUAL? Les parents comprennent. Ne scandalisons pas les autres.

Ça les prends dès qu’ils entrent à l’école. Ou bien ça les pénètre peu à peu, par osmose, quand les aînés rapportent gaillardement la bonne nouvelle à la maison. Les garçons vont plus loin; linguistiquement ils arborent leur veste de cuir. Tout y passe: les syllabes mangées, le vocabulaire tronqué ou élargi toujours dans le même sens, les phrases qui boitent, la vulgarité virile, la voix qui fait de son mieux pour être canaille… Mais les filles emboîtent le pas et se hâtent. Une conversation de jeunes adolescents ressemble à des jappements gutturaux. (A. Laurendeau, « La langue que nous parlons », Le Devoir, 21 octobre 1959, reproduit dans Desbiens 1960: 152-153.)

Porté par des changements historique profonds dont il ne prend pas conscience, Candide (c’était le pseudonyme de Laurendeau dans cette chronique) aura un peu plus bas ce mot: « Est-ce une illusion? Il nous semble que nous parlions moins mal. Moins mou. Moins gros. Moins glapissant. Moins JOUAL« . Il y avait bien là illusion ou, plus précisément, conscience inversée des proportions réelles. Mais l’illusion ne portait pas sur l’idiome du journaliste, certainement plus épuré que celui de ses enfants, mais sur le « nous » de sa classe sociale qu’il croyait celui de sa « nation » entière.

On observera que les remarques de Laurendeau dépassaient le cadre d’une « sociolinguistique » même sauvage. C’est un ensemble de comportements -parmis lesquels l’activité linguistique- qui suscitent l’inquiétude des bien-pensants. On rejoint là une conjoncture sociale de portée continentale mais qui prendra au Québec la dimension d’une crise de société. Desbiens:

« On parle joual; on vit joual; on pense joual. Les rusés trouveront à cela mille explications; les délicats diront qu’il ne faut pas en parler; les petites âmes femelles diront qu’il ne faut pas faire de peine aux momans. Il est pourtant impossible d’expliquer autrement un échec aussi lamentable: le système a raté. (Desbiens 1960: 37)

Nous dirions aoujourd’hui « le système est en mutation ».

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1.0. Socio-historicité de l’enjeu épilinguistique au Québec: 1960-1975

La compréhension de la socio-historicité du caractère non-conventionnel d’une variété de français comme le vernaculaire québécois va nécessiter un cadrage historique synthétique de la situation socio-économique et sociolinguistique du Québec de la période 1960-1975.

1.1. Organisation de la production. Depuis les dernières décennies du 19ième siècle, le Canada et le Québec sont une sous-région du vaste système du colonialisme économique US. De 1945 à 1960 la situation de prospérité économique et la guerre froide nécessitent des produits miniers et de l’énergie et les décideurs américains vont drainer ces produits de façon massive depuis la colonie canadienne où ils abondent.

De 1945 à 1960 au Québec, comparativement aux autres sociétés industrielles, le secteur primaire est important et le secteur secondaire (industries vieillissantes du « secteur mou » exploitant une main d’oeuvre sous-qualifiée et sous-payée: textile, chaussure) est anémique. Produits forestiers (extirpés selon le mode d’exploitation dit agro-forestier qui consistait à stimuler l’instalation de fermes non viables à proximité de la forêt et à les maintenir non viables de façon à ce que les cultivateurs doivent vendre leur force de travail dans les chantiers de coupe de bois six mois par année), produits miniers et plus récemment énergie hydro-électrique sont drainés vers « nos voisins du sud ». Pour ce qui est du secteur tertiaire il a déjà une importance significative. À partir de 1950 on observe une tertiarisation graduelle de la production (Linteau et Alii 1986: 217). Tout est en place pour un passage brutal et sans transition d’une économie dominée par les activités d’extraction (à l’intérieur de laquelle l’activité agricole ne doit pas être surestimée: son importance est beaucoup plus mythique que socio-économique) à une économie de services.

Au cours de cette même période, l’émergence du secteur minier et le déclin du bois nécessitent des travaux importants de voirie et l’importance grandissante du secteur hydro-électrique va nécessiter une expertise technique. Ces changements dans le gestion de la colonie économique canadienne vont être porteurs de mutations sociologiques profondes. On peut les résumer en disant que la continentalisation de l’économie va impliquer sa modernisation et aussi sa québécisation. Pour rencontrer les nouvelle exigences d’un marché du travail en plein bouleversement, le fils du bûcheron, du cultivateur ou du tanneur devra rester plus longtemps sur les bancs d’école…

En 1960 l’émergence d’une nouvelle élite financière québécoise (Linteau et Alii 1986: 231, 283) n’empêche pas le maintient de l’inégalité de la répartition des richesses (Linteau et Alii 1986: 295): un quart de la population du Québec vit sous le seuil de la pauvreté (Linteau et Alii 1986: 303). Et la grande bourgeoisie québécoise est toujours anglo-saxonne.

1.2. Répartition démographique. L’information cruciale en matière de démographie québécoise est que le population francophone de la province est passée en seulement 200 ans (1760-1960) de 60,000 à 6 millions de personnes pratiquement sans immigration. Au début de la période étudiée, la société québécoise reste ethnologiquement déterminée par cette particularité démographique. Si l’endogamie endémique du temps de l’isolement des paroisses est à peu près résorbée, le sentiment d’appartenance aux « grandes familles » demeure vivace et détermine bon nombre de représentations.

L’autre fait saillant de la période pour ce qui concerne la démographie est son urbanisation galopante. Entre 1951 et 1961 la population agricole passe de 20% à 11% de la population totale (Linteau et Alii 1986:188) et Montréal, de 1941 à 1961, gagne 1 million d’habitants (Linteau et Alii 1986: 259). En 1941 elle représentait 34% de la population du Québec, en 1961, elle en représente 40% Ainsi si la période 1900-1930 s’était caractérisée par un éloignement de la population à cause de la « colonisation » (nom donné au système d’exploitation agro-forestier) et de la constitution des villes minières, 1945-1960 marque l’époque de l’urbanisation de la population québécoise.

1.3. Lutte des idéologies dominantes. La période 1945-1960 (Linteau et Alii 1986: 248, 325) est caractérisée par la lutte entre les bourgeoisies canadienne et québécoise. Un fédéralisme keynesien pronant une gestion globale de l’économie s’oppose au nationalisme québécois traditionnel agrippé au mythe de la société canadienne française rurale et catholique ou encore au nationalisme réformé des nouvelles élites en montée. Langue française et religion catholique sont des leitmotiv auxquels s’attachent encore toutes les loyautés.

1.4. Éducation. Conséquemment aux mutations déjà signalées, l’éducation va connaître un boom inouï qui va littéralement pulvériser l’ancien système scolaire clérical et rural qui aura prévalu jusqu’en 1960. En moins de quinze ans, le nombre des intervenants impliqués dans le système d’éducation va tout simplement doubler. En 1945, l’appareil scolaire québécois compte un peu moins de 730,000 élèves, en 1960 ils sont 1,300,000 (Linteau et Alii 1986: 316). En 1950, le même système emploie 27,000 enseignants, dix ans plus tard, en 1960, ils sont passés à 45,000 (Linteau et Alii 1986: 318).

Le changement n’est pas que quantitatif, il est qualitatif. Témoin le nombre de prêtres, frères et soeurs impliqués dans l’enseignement: en 1945, ils sont majoritaires (Linteau et Alii 1986: 319), en 1960, ils ne forment plus que 31% des effectifs. L’un d’entre eux, qui prendra le nom de plume de frère Untel, poussera, au nom de l’ancienne organisation scolaire, un cri d’alarme qui sera aussi le champs du cygne de tout un système social.

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2.0. JOUAL: genèse d’un concept

Nous ne parlerons pas ici de la langue québécoise comme tel, mais de son reflet déformant dans la conscience de la classe qui façonna le concept de JOUAL. Il s’agit de fournir la description de l’émergence du vernaculaire québécois comme parlé non conventionnel dans la conscience des minorités élitaires à partir de la stabilisation du concept épilinguistique de JOUAL. Un mot d’abord sur le profil sociolinguistique du vernaculaire québécois.

2.1. Conséquences sociolinguistiques du mouvement historique 1945-1960. Au début de la période étudiée, les locuteurs québécois parlent un vernaculaire du français ayant toutes les caractéristiques d’un isolat si on le compare aux autres idiomes du monde francophone. Il s’agit d’un parler commun fragmenté en régiolectes mais fondamentalement homogène. On ne relève pas de patois ni de variétés avancées du type créole etc. Le clivage ville/campagnes est minime mais s’accentuera au cours de la période.

Le vernaculaire est refoulé mais connu des minorités élitaires qui, d’autre part, parlent le français du Québec (cf la définition de ce terme dans Laurendeau 1985a). La rapidité de la mobilité sociale et l’ethnologie de la famille élargie fait que même les locuteurs ayant intégré les formes de prestige en accédant socialement maintiennent un enracinement ethno-familial avec les locuteurs du vernaculaire. L’instituteur Desbiens, dans son cynisme, a bien décrit le phénomène:

« Je me flatte de parler un français correct; je ne dis pas élégant, je dis correct. Mes élèves n’en parlent pas moins joual: je ne les impressionne pas. J’ai plutôt l’impression que je leur échappe par moments. Pour me faire comprendre d’eux, je dois souvent recourir à l’une ou l’autre de leurs expressions jouales. Nous parlons littéralement deux langues, eux et moi. Et je suis le seul à parler les deux. » (Desbiens 1960: 27)

Malgré tout, la culpabilité linguistique est minime avant que n’éclate la crise du joual comme français non conventionnel.

L’anglicisation -strictement lexicale- du vernaculaire québécois est relativement réduite, sauf pour ce qui concerne les terminologies reliées à l’activité de production. En effet, l’anglicisation du vernaculaire québécois n’est pas associée à une situation de bilinguisme ou de diglossie. Elle suit l’activité de production et les aléas du commerce. Le mode de production agricole traditionnel avait en grande partie échappé à l’anglicisation lexicale, ce qui ne fut pas le cas pour le système de production agro-forestier, contrôlé par des anglo-saxons. C’est malgré tout le vernaculaire urbain qui est perçu comme le plus anglicisé et cela tient aussi à la prolétarisation des francophones dans des industries ou des commerces contrôlés par des anglophones. Cette anglicisation lexicale de surface va donner une prise facile aux campagnes de « francisation » de l’ère de l’économie de services. Elle en deviendra plus aisément un enjeu de débat que l’on se donnera avec elle un « ennemi » plus facile à abattre qu’on ne le croit généralement… une sorte de tigre de papier.

2.2. La définition épilinguistique en crise permanente. Avant 1960, le vernaculaire québécois n’a pas de nom précis. L’absence d’un métaterme explicite pour le désigner ne doit surtout pas faire croire à son éventuelle inexistence. Il existe bel et bien, mais ne fait pas suffisamment enjeu pour qu’une appellation soit créée pour l’ostraciser comme non conventionnel. Nous citerons un exemple datant de 1953 où la question de la mimésis des registres sociolinguistiques est abordée dans une critique de théâtre sans que le concept de JOUAL n’opère.

« L’auteur décrit un milieu très actuel, plein de charme et de triste poésie avec un premier souci de réalisme, en ce sens que sa création est issue d’une réalité intense qui l’a ému avec toutes ses ressources: faiblesses humaines, caractères régionaux, langage dévoyé très peu français-du-dictionnaire. Or le théâtre en s’emparant du sujet exhausse les caractères, amplifie les émotions, transforme la langue… Je crois que Zone pèche justement un peu par cette indécision, particulièrement pour la langue. Les acteurs passent de l’accent du métier au langage parfois savoureux et autrement plus direct qu’on appelle canayen. Quelqu’un dira: « Est-ce que c’est lui? » Et l’autre répondra: « J’sais pas ». (Michel Brault, 1 mars 1953 cité dans Dubé 1969: 181-182)

Les paramètres sociolinguistiques sont tous en place. Le français « conventionnel » est un idiome minoritaire, ici un argot du métier d’acteur, alors que les formes « très peu français-du-dictionnaire » viennent directement du milieu social urbain évoqué. Mais pourtant, on ne retrouve pas ce climat de passion panique qui caractérisera onze ans plus tard des débats analogues autour des Belles-soeurs de Tremblay. Et surtout, le mot JOUAL n’existe pas encore.

2.3 Métaphore filée, Éclatement allégorique. Après l’article de Laurendeau, déjà cité, et dont la réflexion, on le notera. s’enracine dans le monde scolaire et non dans le monde littéraire, J.P. Desbiens produira en 1960 Les insolences du Frère Untel (comme on dirait: « Les insolences de l’Instite Tartempion »): 28 éditions, 130,000 exemplaires vendus dont 17,000 dans les premiers dix jours de vente (Linteau et Alii: 591). Toute une classe se sent comme Untel. Celui-ci procède à un violent réquisitoire contre la faillite et la désuétude du vieux système d’instruction publique. On y lit l’affirmation d’une impression de déclin masquant le phénomène réel inverse, celui de l’accès à l’instruction des nouvelles masses urbanisées. Le flot des futurs cadres de la société des services à venir, s’engouffrant dans la petite école de rang du frère Untel, encore désuète pour quelques années, lui donnèrent sur le terrain une fausse impression de décadence. On notera que dans l’essai de Desbiens, la question de la langue est un détail, une facette parmis d’autres de la question plus globale de l’éducation. Ce ne sera plus un détail pour ses lecteurs, qui seront nombreux à croire que Desbiens est l’inventeur du nom JOUAL, alors qu’il ne fut que le premier à filer les premières métaphore d’une rhétorique qui va s’enfler démesurément pendant toute la période:

« …le nom est d’ailleurs fort bien choisi. Il y a proportion entre la chose et le nom qui la désigne. Le mot est odieux et la chose est odieuse. Le mot joual est une espèce de description ramassée de ce que c’est que le parler joual: parler joual, c’est précisément dire joual au lieu de cheval. C’est parler comme on peut supposer que les chevaux parleraient s’ils n’avaient pas déjà opté pour le silence et le sourire de Fernandel. » (Desbiens 1960: 23-24)

Desbiens défend des valeurs sociales dépassées, ses idées sur l’éducation, la morale etc ne seront pas retenues. Mais d’autre part, à partir de Desbiens, une toute nouvelle stratégie d’ostracisation du français vernaculaire va se mettre en place au Québec. Et elle, par contre, sera reprise, car elle correspond à une facette cruciale de la nouvelle gestion des comportements que la tertiarisation de l’économie québécoise va nécessiter. En effet, qui dit service, dit « langue de communication »…

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3.0. Les stratégies élitaires sous-jacentes au concept de JOUAL

Bien avant son utilisation dans la littérature, le vernaculaire sera combattu en tant que ce qu’il est réellement: la langue des masses. De machine à susciter des vocation cléricales au sein d’une minoritée élue, l’école va devenir, pendant la période, un véritable appareil idéologique d’état au sens plein du terme. Comme tel, elle assumera sa fonction d’alignement de la culture « populaire » sur une culture de masse soumise à la houlette des classes dominantes francophones que la tertiarisation est en train de positionner. Les autres appareils idéologiques d’état (notemment les médias) vont emboîter le pas. Le concept de JOUAL devient vite une pièce maîtresse sur cet échiquier idéologique, comme le révèlent l’extension et la diversité de ce concept, ainsi que l’ambiguïté qui sera plus tard maintenue entre ses dimensions de langue littéraire et de langue vernaculaire.

3.1. Purisme et réaction. Le purisme va devenir un comportement dominant chez les classes élitaires. On n’hésitera pas à s’en réclamer au nom d’une forme de progressisme. Dans le passage suivant, Desbiens nous sert sans le savoir l’hypothèse de Sapir-Whorf et le JOUAL est sensé symboliser le passéisme populaire:

« Cette absence de langue qu’est le joual est un cas de notre inexistence, à nous les Canadiens français. On n’étudiera jamais assez le langage. Le langage est le lieu de toutes les significations. Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l’avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue. » (Desbiens 1960: 24-25)

Mais vite le purisme à la québécoise montre son vrai visage, qui est celui de la réaction… et le JOUAL symbolise alors -deux pages plus loin dans le même essai!- l’américanisation des moeurs associée à la continentalisation des rapports socio-économiques:

« Aussi longtemps qu’il ne s’agit que d’échanger des remarques sur la température ou le sport; aussi longtemps qu’il ne s’agit de parler que du cul, le joual suffit amplement. Pour échanger entre primitifs, une langue de primitif suffit; les animaux se contentent de quelques cris. Mais si l’on veut accéder au dialogue humain, le joual ne suffit plus. Pour peinturer une grange, on peut se contenter, à la rigueur, d’un bout de planche trempé dans de la chaux; mais pour peindre la Joconde, il faut des instruments plus fins.

On est amené ainsi au coeur du problème, qui est un problème de civilisation. Nos élèves parlent joual parce qu’ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu’ils vivent joual, comme tout le monde par ici. Vivre joual c’est Rock’n Roll et hot-dog party et ballade en auto etc… C’est toute notre civilisation qui est jouale. On ne réglera rien en agissant au niveau du langage lui même (concours, campagnes de bon parler français, congrès etc..). C’est au niveau de la civilisation qu’il faut agir. » (Desbiens 1960: 25-26)

L’idéologie nationaliste des élites québécoises en butte au keynésianisme planificateur du fédéralisme canadien va aussi s’engouffrer dans le débat du JOUAL. Car le vernaculaire est « infesté par l’anglais » ne l’oublions pas. L’axe des luttes nationales va -comme souvent- occulter l’axe plus fondamental des luttes sociales, tandis qu’on va confondre luttes des langues et luttes de ceux qui les parlent. Ici aussi tout est déjà chez Desbiens:

« Quoi faire? C’est toute la société canadienne-française qui abandonne. C’est nos commerçants qui affichent des raisons sociales anglaises. Et voyez les panneaux-réclame tout le long de nos routes. Nous sommes une race servile. Nous avons eu les reins cassés, il y a deus siècles et ça paraît. » (Desbiens 1960: 270)

Pas à pas, le discours sur le joual va devenir une sorte d’hystérie intellectuelle où les nouvelles élites vont procéder au lent exorcisme corrolaire à leur ascension. On pourrait développer longuement sur la question du JOUAL-SYMBOLE. D’autres objets culturels érigés ainsi en symboles firent l’objet du mêmes type d’acting out pendant la période: pratiques religieuses, musique folklorique, cuisine traditionnelle etc. À travers l’écheveau touffu de ces diverses transpositions où tous les aspects de l' »identité québécoise » s’enchevêtrent, une ligne se maintien sur la question du joual: purisme et réaction. Le vernaculaire est combattu par les instances associées aux nouveaux paramètres de pouvoir en émergence.

3.2. Réductionnisme topique, stratique, chronologique. La stratégie de lutte contre le vernaculaire sera une procédure de propagande de la plus pure eau. Le fait d’enfermer le vernaculaire sous l’étiquette d’un métaterme avait déjà en soi un formidable potentiel réducteur. Le réductionnisme prendra son allure de croisière lorsque le discours élitaire fournira pour lui-même et pour les masses la DÉFINITION du terme. On cherchera à circonscrire le JOUAL à un espace (réductionisme topique), à une classe que l’on minorisera dans le même souffle (réductionisme stratique), à la vogue d’un temps (réductionisme chronologique). Ces procédures tâtonneront jusque vers la fin de la période où elle se stabiliseront dans une version des choses relativement unifiée (que même des dictionnaires encyclopédiques reprennent!). Séguin 1973 fournit le cas exemplaire:

Réductionnisme topique: « Montréal »

« Le joual, qu’est-ce que c’est? Les opinions varient. On ne peut pas appeler « joual » la manière de parler des québécois des régions rurales. Il faut, je crois, limiter sa signification au langage anglicisé et martyrisé d’un milieu urbain pauvre, d’une certaine classe dépossédée des grandes villes comme Montréal? [sic] » (Séguin 1973: 11)

Réductionnisme stratique: « une minorité »

« Je travaille avec des gens de chez-nous qui s’expriment convenablement, à leur manière, c’est-à-dire avec des expressions de chez-nous, ce qui est tout à fait normal. Ce n’est pas du joual. Alors où se trouve le joual? Il nous est surtout imposé, semble-t-il, par les médias d’information qui ne l’utilisent pas mais qui en parlent. Par les partisans de ce parler hybride qui l’expliquent en employant (forcément) le meilleur français. » (Séguin 1973: 11)

On comparera ces affirmations avec la description beaucoup moins triomphaliste de la pression de la culture vernaculaire sur la langue ampoulée que Turenne 1962 déplore en préface de son Petit dictionnaire du « joual » au français:

« Le Canadien français est son propre ennemi sur le plan linguistique. Même s’il connaît convenablement le français, il a peur de la parler et surtout honte de le bien parler. Il craint de se rendre ridicule auprès de ses propres compatriotes. [...]

Je termine en formulant un voeux: après avoir longtemps ridiculisé ceux qui parlaient bien, pourquoi ne ririons-nous pas à l’avenir de ceux qui parlent « joual ». » (Turenne 1962: 10)

Réductionnisme chronologique: « une langue littéraire, une mode »

Si l’appropriation littéraire du vernaculaire révèle le primat du souci de l’évocation d’une réalité sociale sur la convention littéraire, elle se verra graduellement réduite à une nouvelle convention littéraire frondeuse, une convention du « non conventionnel » (cf Laurendeau 1988a). Le discours élitaire aura alors le beau jeu d’isoler cette poignée d’auteurs et de dire qu’ils sont les seuls à s’exprimer en vernaculaire. La propagande fournira alors une simple inversion des rapports réels: le joual ayant produit une école littéraire, on prétendra que c’est une école littéraire qui produit le joual. Séguin (on notera les « bas-fonds des milieux pauvres » que d’autres n’auront plus tard même pas le scrupule de mentionner):

« Mais de joual toujours aucune trace. Ah! si pourtant. Tiré des bas-fonds de milieux pauvres, on le trouve dans la langue d’un certain théâtre qui vous le fait connaître en osant l’écrire. Dans les pièces de certains auteurs bien cotés du moment, que de bons acteurs acceptent de jouer, attirés par le côté tragique de ces drames. » (Séguin 1973: 11)

Tant et si bien que lorsque ces auteurs se mettrons, quelques années plus tard, à écrire en français livresque, on donnera la perte de vogue de la mimésis écrite du vernaculaire comme un symptôme de sa prétendue disparition sociolinguistique.

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4.0. Socio-historicité du « non-conventionnel »: le passage à l’après-joual

Vers 1975, on commencera à éviter l’usage du métaterme JOUAL au profit d’appellations moins virulentes comme « français québécois », « langue québécoise » etc. Le caractère « non conventionnel » du vernaculaire québécois se résorbera dans le même temps. Cette stabilisation idéologique se fonde sur une stabilisation socio-économique qui est celle de la nouvelle donne des années 1975-1985. On atteint une sorte de pallier.

4.1. Organisation de la production. La période 1960-1980 voit le boom du secteur tertiaire québécois: transports, communications et autres services publics, commerce, finance, assurance, affaires immobilières, services socio-culturels, administration publique (Linteau et Alii 1986: 466). Tant et si bien qu’en 1981, 5.6% des emplois sont du secteur primaire, 24.6% des emplois sont du secteur secondaire et 70% des emplois sont du secteur tertiaire. (Linteau et Alii 1986: 165, 522). Au sein du tertiaire, le secteur des services accapare 14% du produit intérieur brut en 1961, 21% en 1971, 24% en 1981. Il occupe 20% (en 1961) puis 28% (en 1981) de la main d’oeuvre (Linteau et Alii 1986: 480). La nouvelle classe du secteur des services s’exprime dans le « langue de communication internationale » du Québec: le français…

4.2. Répartition démographique. Entre 1960 et 1970 près de 1,200,000 québécois(e)s atteignent l’âge de 14 ans. Le JOUAL fut aussi la langue de la génération des « baby-boomers ». On observe un plafonnement de l’urbanisation en 1970. Il y a stabilisation du mouvement démographiques chez les francophones. De 1961 à 1971, Montréal passe de 40% à 45% de la population globale en passant de 2,1 à 2,8 million d’habitants (Linteau et Alii 1986: 495).

4.3. Lutte des idéologies dominantes. C’est le nouveau nationalisme conquérant voulant englober toute la vie de la société qui l’a emporté. Une appareil d’état complexe et tentaculaire dicte le ton idéologique. Sur la question de la langue une priorité: la volonté de « franciser » (Linteau et Alii 1986: 512).

4.4. Éducation. Avec la réforme scolaire d’envergure instaurée à partir de 1960 (Linteau et Alii 1986: 598) on assiste à un assouplissement et à une américanisation de la pédagogie (Linteau et Alii 1986: 602). Le vernaculaire trouve timidement sa place dans la salle de classe, au nom de l’expressivité de l’élève. En 1961, la fréquentation scolaire devient obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans. Il y aura eu près de 480,000 étudiants de plus dans le réseau scolaire en 1970 qu’en 1960 (Linteau et Alii 1986: 601). Mais le déclin rapide de la natalité associé au nouveau contexte social fera ensuite baisser le nombre d’étudiants qui reviendra au niveau de 1960 vers 1980.

4.5. Conséquences sociolinguistiques du mouvement historique 1960-1945. Les conséquences sociolinguistiques actuelles de cette étape historique sont décrites ainsi par J.-D. Gendron, depuis son point de vue de classe:

« C’est devenu ainsi au Québec: lorsqu’on parle en public, on doit prononcer plutôt à l’européenne, sauf que ce modèle ne s’appliquait pas autrefois de façon aussi courante qu’on le fait maintenant, parce que maintenant, il y a une classe de gens, professeurs, fonctionnaires -ils sont 60 000- qui sont, et ils le savent, les représentants de l’État. Il y a peut-être un demi-million de gens qui sont conscients qu’ils sont des citadins et qu’ils font partie d’une nouvelle classe, qui voyagent beaucoup, qui ont des contacts avec l’extérieur: c’est tout ça qui a joué un rôle ». (Gendron 1985: 98)

En collant à cette analyse, cela nous donne encore 5 millions et demi de parlant vernaculaire maintenant une variation linguistique à peu près semblable à celle de la période précédente, avec toutes les pressions sociolinguistiques que cela implique sur les minorités élitaires. Mis, par F. J. Hausmann, devant la réalité de cette masse de locuteurs du vernaculaire toujours présente, Gendron, moins assuré, s’exclame:

« … mais il y a d’énormes variations, c’est très évident, d’énormes variations même, par exemple, entre les professeurs qui sont des représentants de ce modèle lorsqu’ils parlent publiquement. (Gendron 1985: 97)

En termes prosaïques: pas de changement sociolinguistique majeur chez les francophones. La crise du JOUAL fut une crise des consciences bien plus qu’une crise des idiomes effectifs. Or au plan idéologique, qu’observe-t-on: la marginalisation réelle du concept de JOUAL tant chez les pro- que chez les anti- et le déclin du courant littéraire « joualisant » ont entrainé une marginalisation mythique du parler vernaculaire lui-même dans la conscience et dans l’attention de la minorité élitaire. On a donc:

mythe: déclin du vernaculaire.

réalité: déclin du caractère non conventionnel du vernaculaire.

L’étape de désignation du français non conventionnel (JOUAL comme appellation ET ostracisme) est suivie de son rétrécissement dans l’idée qu’on s’en fait: école littéraire ou sociolecte marginal. En fait, le vernaculaire ne décline pas, c’est son caractère non conventionnel qui décline. Sans trop oser le dire, on s’y est fait dans les salons… Le vernaculaire effectif dont nous n’avons guère parlé ici, poursuit, pendant ce temps, la trajectoire de son évolution sociolinguistique qui est celle des grandes phases.

De façon toute temporaire, la bourgeoisie québécoise issue de l’émergence de la société des service a gagné son pari. Jusqu’à la fin des années 1980 environ, elle a pu établir son contrôle et son hégémonie idéologique sur cette petite société occidentale nord-américaine. Entre autres batailles, elle a aussi (temporairement toujours) remporté la bataille de la « langue de communication ». À la panique d’un Desbiens succède la tranquille suffisance d’un Gendron. Le système qu’il représente lui, n’a (toujours) pas flanché. Le vernaculaire a perdu son ampleur de symbole puisque le vrai enjeu, qui était de le freiner comme idiome des classes élitaires dans la mouvance des changements structuraux des années soixante, est pour le moment une affaire « classée ». Le concept de JOUAL dépérit donc de lui-même (pas complètement d’ailleurs, cf Laurendeau 1990h). Une phase socio-historique de « non conventionnalité » se clôt pour un idiome français.

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Histoire d’un joual

C’est l’histoire d’un petit joual.
C’est l’histoire d’un joual.
Il couraille dans de la vieille bouette.
C’est l’histoire d’un joual.

Il galope devant la buvette.
L’histoire d’un petit joual.
Le chercheur d’or mordille son or.
C’est l’histoire d’un joual.

Le joual a peur de finir mort.
L’histoire d’un petit joual.
Saigné par des bouchers retors.
C’est l’histoire d’un joual.

Il s’esquive donc dans le lointain.
L’histoire d’un petit joual.
Il cuve son virulent purin.
C’est l’histoire d’un joual.

Une fort jolie dame prend son bain.
L’histoire d’un petit joual.
Un grand personnage joue aux cartes.
C’est l’histoire d’un joual.

Un jour, il faudra bien qu’ils partent.
L’histoire d’un petit joual.
Quand le village s’urbanisera.
C’est l’histoire d’un joual.

Quand le village s’étiolera.
L’histoire d’un petit joual.
Le joual aussi disparaîtra.
La roue de l’histoire c’est ça.

C’était l’histoire d’un petit joual.
C’était l’histoire d’un joual.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

LAURENDEAU, P. (1992), « Socio-historicité des ‘français non conventionnels': le cas du Joual(Québec 1960-1975)« , Grammaire des fautes et français non conventionnels, Presses de l’École Normale Supérieure, Paris, pp 279-296.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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